ISSN 2269-5141

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Anne Deneys-Tunney : Un autre Jean-Jacques Rousseau

Le paradoxe de la technique

mardi 4 septembre 2012, par Frank Smith

Les éditions P.U.F. ont fait paraître dans la collection « Fondements de la politique » un petit livre consacré à la place de la technique chez Rousseau. Celui-ci rédigé par Anne Deneys-Tunney remet en cause l’image traditionnelle d’un Rousseau détracteur de la technique.

L’ouvrage s’ouvre par un prologue qui expose clairement le but et les enjeux du livre : « Le but de cet essai est d’analyser la place de la technique dans le " système Rousseau ", d’en explorer le rôle et la signification paradoxale, à la fois centre du système, et éclatée – dans les différents domaines où elle apparaît dans cette œuvre – au niveau anthropologique, moral, historique, politique, économique et esthétique. » [1] Le caractère « paradoxal » du rôle et de la signification de la technique est exposé peu après : « Elle apparaît à la fois comme étant la source de tous les malheurs et de toutes les inégalités, mais elle est aussi la chance d’un nouveau possible, d’une liberté humaine enfin accomplie au sein des villes et dans le cadre du politique et de la vertu. » Ceci amène Deneys-Tunney à prononcer le jugement suivant : Rousseau est un penseur de la modernité car il pense la technique dans toute sa complexité, comme aliénation ( et c’est ce qu’on a retenu de lui car il s’oppose sur ce point aux autres penseurs des Lumières ) mais aussi comme espace de liberté. Ce prologue est également l’occasion pour Deneys-Tunney de préciser les circonstances et l’optique qui ont présidé à la rédaction de son ouvrage : celui-ci a été écrit sous le choc de la crise de 2008 et la remise en cause d’institutions qu’on croyait pérennes. On comprend aussi qu’il s’enracine dans des préoccupations écologiques à l’éloge qu’elle adresse à Jonas et à sa présentation du principe de précaution comme nécessaire et salutaire.

Ce prologue est suivi d’une présentation hélas un peu brouillonne qui insiste sur la place centrale de la technique chez Rousseau et présente le livre comme la critique d’une caricature : « On a fait de Rousseau le philosophe de la Nature, ce qui a conduit ses interprètes jusqu’à présent à quasiment ignorer la place que les techniques et l’interrogation sur la question de la technique occupent dans son œuvre. » [2] En effet on a retenu de Rousseau l’idée d’un penseur anti-technique ce qui, selon elle « n’est tenable ni du point de vue biographique, ni du point de vue philosophique » [3]. Deneys-Tunney insiste à juste titre sur le contraste avec l’adhésion enthousiaste de Fontenelle et Voltaire à la technique. A l’inverse Rousseau interroge la technique pour examiner la place de la liberté : « La question à laquelle l’ensemble de son œuvre répond de manière contradictoire peut-être (sic) formulée ainsi : comment l’Homme peut-il rester libre et indépendant dans le monde social d’artefacts, de mécanismes sociaux et de pouvoirs qui est le sien ? » [4] Mais on voit à cette occasion que le terme technique doit être entendu dans un sens élargi, qu’il ne s’agit pas du simple machinisme. Il y a néanmoins une ambiguïté ; certes la notion de technique doit être entendue en un sens élargi qui englobe aussi bien les mécanismes sociaux que les constructions mécaniques. Néanmoins, s’il ne faut pas entendre le terme « technique » seulement au sens restreint mais en un sens élargi, Deneys-Tunney glisse souvent de l’un à l’autre et revient souvent au premier. En outre, on ne peut s’empêcher de rester perplexe devant la construction du livre qui aborde le sujet ouvrage par ouvrage et accorde de ce fait à peine plus de place au Discours sur la science et les arts qu’au Contrat Social alors que la question de la technique faisait explicitement l’objet du premier tandis que les termes « technique » ou « art » n’apparaissent respectivement que 0 et 16 fois dans le second. Enfin, on pourra déplorer une certaine ambiguïté : à plusieurs reprises, Deneys-Tunney semble faire de l’omniprésence de la technique chez Rousseau un signe de l’appréciation positive de celui-ci envers celle-là. [5]

Le chapitre I intitulé « Technique et enfance » évoque la technique dans les Confessions. On pourra déplorer que ce chapitre soit quand même très rapide et parfois brouillon. Par exemple, si Deneys-Tunney insiste à raison sur les rapports concrets de Rousseau à la technique, en revanche elle semble aller un peu vite en prenant appui sur l’épisode de la fontaine de Héron pour affirmer que chez Rousseau l’expérience de la technique est d’abord liée au rêve et qu’elle est positive. S’il s’agit bien de rêverie, il s’agit de rêve de richesse et de gloire obtenues sans efforts. Il est permis de douter que Rousseau ait voulu par son évocation de cet épisode témoigner d’un quelconque caractère positif de la technique. Tout comme l’épisode de l’aqueduc évoqué juste après témoigne de la vanité et de l’ambition. En insistant sur la notion de rêve, Deneys-Tunney essaie de donner un caractère positif à un épisode afin de montrer le statut ambivalent de la technique. On a ainsi parfois quelque peu l’impression que Deneys-Tunney sollicite le texte pour lui faire défendre sa thèse. Un troisième épisode est brièvement évoqué : l’expérience du canard aimanté de l’Emile où l’expérience de la technique apparaît liée à la fraude. Même si cet épisode sera repris dans le chapitre IV, on peut quand même considérer qu’il est quelque peu sous-traité. Il y avait beaucoup à dire sur le rapport complexe à la science et à la technique qui passe par la tromperie et vise le vrai [6], sur le rapport entre science et technique chez Rousseau, etc.

Le chapitre II intitulé « Technique et mœurs » est consacré au Discours sur la science et les arts. Deneys-Tunney y montre bien que Rousseau s’y fait critique de la connaissance au nom de la morale. En effet, il y a selon elle deux raisons pour lesquelles la connaissance entrave la liberté humaine : « parce qu’elle enchaîne l’homme à des besoins artificiels – le privant ainsi de sa liberté originelle. Et parce que (…) elle affaiblit la religion et la vertu. » [7] Bref, la technique a des effets qui vont au-delà d’elle-même. Parler de religion est cependant abusif car celle-ci est quasiment absente du Premier Discours. Dans ce chapitre, on pourra apprécier le fait que Deneys-Tunney souligne bien les carences et ambiguïtés du texte notamment dans la généalogie du mal et le passage mal maîtrisé d’une corrélation voire d’une « association constante » [8] entre science et arts d’une part et corruption d’autre part à un lien de causalité : « Rousseau va jusqu’à affirmer qu’il peut être déduit qu’un rapport de causalité existe entre ces deux phénomènes [ le développement technique et la corruption morale]. » [9] En fin de compte, Deneys-Tunney défend l’idée d’une causalité circulaire entre science et arts d’une part et corruption d’autre part. Il faut dire que rendre clairement compte du Premier Discours relève de la gageure tant ce discours est embrouillé, Rousseau ne cessant de se contredire. En effet, celui qu’on qualifiait d’« homme à paradoxes » n’a jamais réussi à résister au plaisir de l’apophtegme fût-ce au prix d’une ambiguïté. Deneys-Tunney y rappelle que, contrairement à ce que laisse penser une interprétation trop rapide, Rousseau n’y est pas critique de la science en soi. [10] Ce n’est cependant qu’à la fin dudit chapitre qu’elle expose clairement ce qu’il dénonce à savoir la vulgarisation de la science auprès d’un public inapte à s’en saisir : « ce à quoi s’oppose Rousseau, ce n’est pas à la technique en elle-même (ou aux sciences et aux arts), mais à leur diffusion. » [11] Chez Rousseau, cette opposition repose sur un rejet de l’équivalence savoir / moralité acceptée par la plupart des auteurs des Lumières.

Le chapitre III intitulé « Technique et Histoire » est consacré au Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. La thèse de ce chapitre est que si le travail et la technique qui sont liés ont une responsabilité dans les inégalités ( le travail fait la propriété or le travail est rendu possible par la technique ) et interviennent dans le passage de l’homme de l’état de nature ( où il vit dans l’oisiveté, la liberté, l’autonomie ) à l’état social ( qui est état de sujétion et de dépendance ), cela ne signifie pas pour autant une partition entre un état de nature d’où la technique serait absente et un état social caractérisé par elle mais le développement d’une virtualité, la technique étant finalement inscrite dans la nature de l’homme ( dans son corps, dans l’idée de sa perfectibilité ). Ainsi la technique n’est pas extérieure à l’homme puisqu’elle le modifie. La thèse est séduisante et l’on adhère sans peine. Ici encore, on saura gré à Deneys-Tunney de noter plusieurs ambiguïtés : par exemple, le lien entre causes physiques et effets moraux bien que Rousseau récuse l’avoir établi ou les hésitations de Rousseau sur l’origine de la technique : hasard, providence, déterminisme. De même Rousseau présente parfois la technique comme origine du mal et parfois comme accélérateur d’un vice intérieur déjà là. Aux yeux de Deneys-Tunney, la technique est toujours là avec le corps ; le problème tient à une séparation de la technique d’avec le corps de l’homme qui fait ainsi qu’elle s’objective. Le second élément de ce chapitre – moins original celui-là - est l’insistance sur l’importance du besoin chez Rousseau qui en fait son principal critère d’évaluation : « L’appréciation de l’orientation de l’histoire humaine repose entièrement chez Rousseau sur la notion de besoin. » [12] Deneys-Tunney consacre quelques pages classiques à la liberté comme indépendance. La création de nouveaux désirs qui deviennent des besoins rend l’homme esclave et malheureux. Le chapitre se clôt par une bonne synthèse sur la position de Rousseau quant à la technique : « Rousseau participe pleinement des Lumières. Il reconnaît au travail, au progrès des sciences et des techniques une importance décisive dans l’histoire humaine. Il en critique les effets pervers, les excès, il en mesure le caractère irréversible. De l’intérieur des Lumières ( il est associé au projet de l’Encyclopédie ), il critique une vision trop unilatéralement positive de la technique, de la science et du progrès. Surtout il les replace dans la perspective à la fois éthique et politique d’une interrogation sur les conditions de possibilité pour l’homme de la liberté dans le monde social et technologique qui est le sien. » [13] Il faut noter cependant une prise de position implicite et discutable à propos des jugements sur Rousseau : « La critique des sciences, des arts et des techniques par Rousseau a été incomprise. Elle a été considérée au fond comme rétrograde ou paranoïaque, alors qu’elle est progressive et morale. » [14] En apparence Deneys-Tunney ne fait que répéter que Rousseau a été victime de caricatures, ce qui est exact. Mais même si l’incompréhension demeure, on peut cependant douter de la justesse des termes car ce sont en définitive plutôt les adversaires de Rousseau qui ont été jugés rétrogrades. Il n’est qu’à évoquer le mot de Goethe : « Avec Voltaire, c’est le monde ancien qui finit, avec Rousseau, c’est un monde nouveau qui commence. » [15] Quand Deneys-Tunney dénonce une critique qui considérerait Rousseau comme rétrograde, elle montre surtout qu’elle est sensible aux accusations des héritiers des Lumières et tenants du progrès dont il n’est pas du tout évident qu’ils aient gagné.

Le chapitre IV intitulé « Technique et Education » porte sur L’Emile : partant de la leçon du Second Discours - le danger de la technique est celui de la perte d’autonomie - Rousseau aurait tenté dans le livre III de l’Emile consacré à la technique de montrer comment concilier la technique avec une indépendance à l’égard d’autrui - et des machines - qui n’est pas ignorance de l’autre. Deneys-Tunney affirme que l’exigence de Rousseau est qu’Emile soit toujours sujet ; sa crainte est celle de la perte d’indépendance non vis-à-vis des autres mais des machines. Pourtant là encore, Rousseau serait moins critique qu’on ne le croit : utilisées à bon escient, les machines peuvent favoriser la liberté. A cette occasion Deneys-Tunney rappelle de manière bienvenue l’héritage somme toute assez cartésien de Rousseau pour qui il n’y a pas de distinction stricte entre science et technique. Quelques thèses sont exposées un peu rapidement et apparaissent de ce fait discutables : par exemple l’idée que Rousseau serait un penseur du savoir-faire et que ce qu’il refuserait, ce serait la séparation du savoir et du faire, séparation qui produit l’aliénation ou encore que Rousseau refuserait le savoir autonome. [16] Le chapitre se termine par une réflexion sur le problème de l’autre assez loin de la question de la technique.

Le chapitre V intitulé « Technique et Liberté » est consacré au Contrat Social et à quelques Fragments politiques. On pourra le juger relativement hors-sujet puisqu’il parle assez peu de la technique mais s’efforce de montrer que chez Rousseau la prospérité de l’Etat ne réside pas dans sa richesse mais dans son indépendance. On a définitivement l’impression que Deneys-Tunney cherchait à remplir le chapitre consacré au Contrat Social quand on considère que cette thématique est davantage celle du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes que celle de l’ouvrage de 1762. Les problèmes en jeu sont évidemment extrêmement vastes et les quelques pages que Deneys-Tunney y consacre au travers de l’angle de la technique sont manifestement insuffisantes. En revanche, on appréciera particulièrement le fait que Deneys-Tunney consacre quelques lignes à une petite phrase qui se révèle un passage clé pour comprendre la pensée de Rousseau et notamment l’apparente contradiction entre le Second Discours et le Contrat Social : « L’art perfectionné peut procurer la réparation des maux que l’art commencé fit à la nature. » [17] Il s’agit de « tirer du mal même le principe qui doit le guérir » [18] ; dans le domaine politique le mal étant l’intérêt égoïste. Il faut cependant se garder d’un contresens : il ne s’agit pas ici d’une théorie comme celle de Mandeville que Rousseau critique lorsque celui-ci veut faire du vice privé le bien public ou d’une quelconque pensée de la main invisible. La remarque est plutôt à rapprocher de la réflexion d’un Pascal critiquant les demi-habiles ou d’un Bacon affirmant qu’un peu de science éloigne de Dieu mais que beaucoup en rapproche. Si Deneys-Tunney n’approfondit pas tellement la question, on lui saura néanmoins gré de l’avoir évoquée.

Le chapitre VI intitulé « Technique et Esthétique » est particulièrement intéressant et permet de nuancer une certaine vulgate quant aux rapports de Rousseau avec le romantisme. Ce chapitre consacré à la Nouvelle Héloïse et à la Lettre sur la musique française montre qu’aux yeux de Rousseau la technique doit être présente en art mais doit se faire oublier, bref on ne doit pas sentir l’effort. Cette thèse qui sera reprise par Kant a fait l’objet de multiples contresens. Si Rousseau effectue un véritable éloge de la simplicité en art, il ne faut pas se méprendre sur cette dernière : qui dit simplicité ne dit pas absence de technique, bien au contraire ; celle-ci ne doit simplement pas être ostentatoire. Il y a chez Rousseau une critique de la démonstration de virtuosité, attitude qualifiée cependant un peu vite de « préjugés anti-intellectualistes ». [19] Dans la Nouvelle Héloïse l’art du jardin réalise cette alliance de la nature et de l’artifice. Ici la césure entre nature et artifice est totalement brouillée puisque la technique se dissimule en nature et ce afin de ne pas perdre son attrait. Deneys-Tunney marque à juste titre l’opposition de cette thèse avec la conception classique du romantisme. Quelques passages auraient cependant mérité d’être davantage développés comme cette remarque de la Nouvelle Héloïse en apparence si étrangère au Rousseau du Discours sur la science et les arts selon laquelle l’agréable prévaut sur l’utile [20]. Mais celle-ci est simplement notée et pas véritablement analysée. Quelques pages sont consacrées avec bonheur à la musique et à la subordination de l’harmonie et du rythme à la mélodie chez Jean-Jacques. Deneys-Tunney attire à cette occasion notre attention sur une thèse que l’on retrouvera chez Bachelard à savoir l’idée qu’historiquement le compliqué est premier. Mais si Bachelard en tirait la conclusion que le simple était le simplifié – ce qui valait pour lui condamnation, Rousseau en tire la conclusion inverse que le simple demande un grand effort et mérite toute notre estime.

Le chapitre VII intitulé « Technique et Ethique » est moins convaincant. Celui-ci étudie de près la Septième promenade des Rêveries du Promeneur solitaire et défend la thèse que la technique ne s’oppose pas à la nature ; elle permet notamment d’accéder à l’intériorité à travers un art de la rêverie. Il y aurait ainsi au travers de la technique une conciliation intériorité / extériorité. Mais Deneys-Tunney reconnaît elle-même qu’il est abusif de parler de technique en la circonstance. En outre, l’exemple qu’elle prend pour illustrer sa thèse est particulièrement mal choisi. En effet Rousseau évoque l’épisode suivant : des recherches en botanique [21] l’ont mené vers une grotte qu’il croit loin du monde et être le premier à découvrir. « Je me mis à rêver plus à mon aise en pensant que j’étais là dans un refuge ignoré de tout l’univers (…) Tandis que je me pavanais dans cette idée, j’entendis peu loin de moi un certain cliquetis que je crus reconnaître (…) et, dans une combe à vingt pas du lieu même où je croyais être parvenu le premier, j’aperçois une manufacture de bas ». Curieusement Deneys-Tunney en tire la conclusion suivante : « il faut l’irruption soudaine du cliquetis de la technique (…) pour que la rêverie puisse avoir lieu » [22] alors qu’au contraire, ce qui est narré de façon très claire dans cet épisode est que le cliquetis de la technique interrompt la rêverie et non qu’il la provoque. Toujours est-il que cette présence de la technique amène Deneys-Tunney à présenter quasiment comme un contresens que le romantisme se réclame des Rêveries. Il y a certainement du vrai dans cette assertion ; malheureusement la démonstration s’avère en définitive assez moyennement concluante.

Le chapitre VIII intitulé « Postérités » se livre à l’examen d’une postérité finalement très infidèle et bien moins subtile que ne le fut Rousseau. Tout le livre s’est donné pour but de montrer que Rousseau ne produisait pas une condamnation unilatérale de la technique et c’est cependant peu ou prou cela que l’on retrouve sous des formes variées dans la critique de l’idéologie bourgeoise des Lumières par l’Ecole de Francfort qui dénonce la transformation d’une philosophie critique en un totalitarisme de la raison ou chez Heidegger et certains de ses épigones.

En définitive, même si de nombreux chapitres sont rapides et certains même assez brouillons et que la construction de l’ouvrage ne laisse pas de surprendre, il s’agit quand même là d’un livre intéressant bien qu’il ne soit pas sans défauts. Il est cependant salutaire en ce qu’il permet de lutter contre une certaine caricature de Rousseau. L’intuition qui le fonde est juste : Rousseau est critique de la technique mais critique ne veut pas dire ennemi ; cela signifie seulement qu’il l’examine. En revanche la thèse selon laquelle Rousseau valorise aussi la technique est un peu forcée ; la démonstration pas toujours probante même s’il y a de très bons passages.

Notes

[1Anne Deneys-Tunney, Un autre Jean-Jacques Rousseau, Paris : Presses Universitaires de France, 2010, p. 11.

[2Ibid., p. 21.

[3Ibid., p. 14.

[4Ibid., p. 22.

[5Cf. par exemple p. 13 et p. 15.

[6Recours à la tromperie hérité de Platon et de Machiavel et que l’on retrouve dans sa philosophie politique, ce qui amènera étourdiment Popper à classer Rousseau parmi les précurseurs du totalitarisme dans La Société ouverte et ses ennemis.

[7Anne Deneys-Tunney, op. cit., p. 43.

[8Ibid., p. 44.

[9Id. Ce point avait dès l’époque fait l’objet de nombreuses objections auxquelles Rousseau n’a jamais réussi à répondre de manière totalement convaincante.

[10L’expression la plus claire de sa pensée est donnée par Rousseau au roi de Pologne quand il écrit à ce dernier : « La science est très bonne en soi, cela est évident ; et il faudrait avoir renoncé au bon sens pour dire le contraire. L’auteur de toutes choses est la source de la vérité ; tout connaître est un de ses divins attributs. C’est donc participer en quelque sorte à la suprême intelligence, que d’acquérir des connaissances et d’étendre ses lumières. En ce sens j’ai loué le savoir, et c’est en ce sens que je loue mon adversaire. Il s’étend en¬core sur les divers genres d’utilité que l’homme peut retirer des arts et des sciences ; et j’en aurais volontiers dit autant, si cela eût été de mon sujet. (…) Mais (…) la science toute belle, toute sublime qu’elle est, n’est point faite pour l’homme ; (…) il a l’esprit trop borné pour y faire de grands progrès, et trop de passions dans le cœur pour n’en pas faire un mauvais usage ».

[11Anne Deneys-Tunney, op. cit., p. 57. On pourra rappeler qu’en réalité, l’opposition avec Voltaire ou Fontenelle n’était pas si grande puisque le premier déclarait dans une lettre à Damilaville du 19 mars 1766 : « Il est à propos que le peuple soit guidé, et non pas qu’il soit instruit : il n’est pas digne de l’être. » (Correspondance, vol 8, p. 409) et renchérissait dans une lettre au même Damilaville le 1er avril 1766 : « II me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. (…) Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habi¬tant des villes (…). Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. » (Correspondance, vol 8, p. 422) alors que le second écrivait dans le sixième soir des Entretiens sur la pluralité des mondes : « Contentons-nous d’être une petite troupe choisie qui les croyons, et ne divulguons pas nos mystères dans le peuple. » On peut également rappeler que Kant lui-même mentionne un public lettré dans son ouvrage Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ?

[12Anne Deneys-Tunney, op. cit., p. 72.

[13Ibid., pp. 79-80.

[14Ibid. p. 81

[15Goethe, Correspondance avec Schiller, 1827-1828.

[16Cela parait contestable notamment au vu de la réponse adressée au roi de Pologne.

[17Jean-Jacques Rousseau, Œuvres Complètes, vol. III, Fragments politiques, Paris : Gallimard, p. 479.

[18Id.

[19Anne Deneys-Tunney, op. cit., p. 125.

[20Cf. pp. 117-118.

[21Rousseau a toujours voué une grande passion à la botanique même si elle ne joue pas un rôle aussi important que la chimie dans sa réflexion. Deneys-Tunney y consacre deux pages très rapides. Pour une étude plus détaillée, on se reportera à J.-M. Drouin, « Les herborisations d’un philosophe » in Bernadette Bensaude-Vincent, Bruno Bernardi (dir.), Rousseau et les sciences, Paris : L’Harmattan, 2004, ouvrage qui montre d’une part que Rousseau maîtrisait bien et pratiquait les sciences de son époque et d’autre part l’usage qu’il en a au sein de sa philosophie.

[22Anne Deneys-Tunney, op. cit., p. 131.

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