ISSN 2269-5141

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Michel Henry : Du communisme au capitalisme, théorie d’une catastrophe

Réédition chez l’âge d’Homme d’une des oeuvres les plus marquantes de Michel Henry

jeudi 10 juillet 2008, par Benoît Kanabus

Du communisme au capitalisme a été publié une première fois en 1990 aux éditions Odile Jacob et réédité en 2008 aux éditions L’âge d’homme.
Du point de vue d’une architecture rétrospective, on peut diviser l’œuvre de Michel Henry sous un double aspect.

D’une part, l’élaboration de présuppositions phénoménologiques fondamentales. Philosophie et phénoménologie du corps [1] et L’Essence de la manifestation [2] relèvent de ce premier aspect. La trilogie (C’est moi la vérité [3], Incarnation [4] et Paroles du Christ [5]) poursuivent cette tâche théorique et le fil conducteur de sa pensée, faisant même retour à son point de départ, son mémoire sur Le Bonheur de Spinoza [6] présenté en 1943 peu avant qu’il ne prenne le maquis.

D’autre part, l’application de ces présuppositions. Ainsi, le Marx [7] applique Philosophie et phénoménologie du corps en lisant Marx et le matérialisme à la lumière d’une théorie du corps subjectif. Les essais critiques sur le monde contemporain s’inscrivent dans cette volonté d’application phénoménologique à divers problèmes : l’inconscient (Généalogie de la psychanalyse [8], la culture (La Barbarie [9]), la communauté (Phénoménologie matérielle [10]).

Du communisme au capitalisme, qui paraît au même moment que l’effondrement du régime soviétique et de la progression mondiale du capitalisme, est cette fois la tentative henryenne d’appliquer à l’économie et à la politique ses présuppositions fondamentales. C’est dire qu’il ne s’agit plus pour Henry de lire Marx mais de dénoncer le capitalisme triomphant et le marxisme-léninisme lequel, disait-il dans une formule restée fameuse, « est l’ensemble des contre-sens qui ont été faits sur Marx » [11].

L’objet explicite du livre est donc une critique du système techno-économique, qu’il prenne le visage du communisme ou celui du capitalisme. Le livre devait d’ailleurs s’intituler La mort aux deux visages. De mort, en effet, il est sans cesse question. Car cette critique est opérée au nom de la vie, d’une vie qui refuse obstinément de mourir car elle est la vie, et de manière dérivée au nom de l’individu vivant qui se reçoit de la vie. Ecoutons ce qu’en dit Henry lors d’un entretien : « Comme dans La Barbarie, la dénonciation se fait au nom d’un principe qui croit en lui-même, qui n’est donc pas une manière d’optimisme – car l’optimisme n’est pas mon genre -, mais une sorte d’ivresse dionysiaque de la vie. Ce qui est donc dénoncé à la fin, c’est la conception freudienne de la vie comme instinct de mort. Le ressort du livre est une affirmation sans limite et sans ombre de la force de la vie dont le véritable péril ne réside pas dans l’excès de son exaltation, de son désir, ou bien de son amour, mais toujours dans le règne de l’inerte » [12].

Fort donc d’analyses nouvelles, à la fois circonstanciées et prédictives, c’est à une dénonciation du mortifère dans les systèmes contemporains que s’attaque Henry, mortifère s’exprimant par le refus viscéral de l’individu. Une analyse originale de la technique comme cause de la mutation du procès productif capitaliste et de sa perversion répond à la planification communiste qui, tous deux, par la rationalisation morbide du Plan et la froide production technique qu’ils mettent en œuvre, oublient l’individu et la vie pour mieux assurer la domination de la Mort anonyme.

P.-S.

On pourra consulter avec profit l’excellent site consacré à Michel Henry à l’adresse suivante :
http://www.michelhenry.com/ducommunisme.htm et http://societemichelhenry.free.fr/

Notes

[1M. HENRY, Philosophie et phénoménologie du corps. Essai sur l’ontologie biranienne, Paris, PUF, coll. « Épiméthée », 1997 (première éd. Paris, PUF, 1965)

[2ID., L’essence de la manifestation, Paris, PUF, coll. « Épiméthée », 2003 (première éd. Paris, PUF, 1963)

[3ID., C’est moi la Vérité. Pour une philosophie du christianisme, Paris, Seuil, 1996

[4ID., Incarnation. Pour une philosophie de la chair, Paris, Seuil, 2000

[5ID., Paroles du Christ, Paris, Seuil, 2002.

[6ID., Le bonheur de Spinoza, Paris, PUF, coll. « Épiméthée », 2004

[7ID., Marx, t. 1, Une philosophie de l’économie, t. 2, Une philosophie de la réalité, Paris, Gallimard, 1976

[8ID., Généalogie de la psychanalyse. Le commencement perdu, Paris, PUF, coll. « Épiméthée », 1985

[9ID., La Barbarie, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2001 (première éd., Paris, Grasset 1987

[10ID., Phénoménologie matérielle, PUF, coll. « Épiméthée », Paris, 1990.

[11ID., Marx I, op. cit., p. 9

[12ID., Entretiens, Arles, Sulliver, 2005, p. 77

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