ISSN 2269-5141

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Karl Popper : A la recherche d’un monde meilleur

Essais et conférences

jeudi 18 octobre 2012, par Salima Naït Ahmed

La pensée de Karl Popper propose-t-elle une véritable philosophie politique ? La dernière édition aux Belles Lettres du recueil de conférences de Popper, réunies sous le titre A la recherche d’un monde meilleur, [1] suggère une réponse positive à cette question.

Les conférences s’étalent sur près de trente années, entre 1954 et 1982. Les thèmes abordés sont variés : aussi bien épistémologiques, qu’anthropologiques ou sociaux. Cette multiplicité, précise la préface de Jean Baudoin, est justifiée par le fait que Popper a été invité par des sociétés hétéroclites et nombreuses pour « exprimer ses opinions sur les sujets les plus variés qui le préoccupaient ». Il ne s’agit pourtant pas d’une simple collection de vues opinatives sur « tout un tas » de sujets, au sujet desquels serait sollicité le philosophe. La préface rassure sur ce point en promettant que l’ouvrage montre « l’unité profonde de la pensée poppérienne » et permet d’éviter de donner de Popper « l’image d’un épistémologue qui ne se ferait que le défenseur circonstancié de la démocratie libérale ». Plus encore, l’épistémologie de Popper se serait, « dans les dernières années de sa vie », « élevée à une cosmologie » [2]. Cette réédition aurait alors une pertinence double : d’une part, mettre au jour l’importance de l’aspect politique de la pensée de Popper et, d’autre part, ce qui n’y est pas étranger, démontrer la cohérence de la pensée de Popper qui gagnerait progressivement en systématicité, jusqu’à montrer une véritable dimension « cosmologique ».

L’ouvrage fait la tentative d’une division thématique et non pas chronologique des écrits de Popper : vient d’abord la connaissance, puis l’histoire et enfin des conférences réunies sous le titre « Des plus récents… Braconné de-ci de-là ». Cette qualification pourrait être trompeuse puisque la partie finale ne réunit pas les textes les plus récents mais aborde des thèmes moins aisément classables dans les chapitres précédents. Il y est question du statut de la philosophie, des sciences et des arts ou de réflexions sur l’Occident. Ces textes sont d’une teneur aussi bien gnoséologique, qu’anthropologique ou politique.

Signe de l’unité véritable de la pensée de Popper, il est en vérité difficile d’élaborer un classement thématique des articles tant ils abondent en questions imbriquées les unes dans les autres. Deux grands domaines transversaux parcourent néanmoins le propos de Popper. Le premier est strictement épistémologique, s’intéressant à la théorie de la connaissance, il permet une revue des éléments fondamentaux ou bien une « vulgarisation » de la pensée de Popper. Le second domaine concerne plus largement la morale et la politique.

1. Un noyau dur épistémologique
La vie comme point de départ : pour un néo-darwinisme optimiste

Il n’est pas anodin que le thème de la vie occupe le début de l’ouvrage. D’une certaine manière, Popper donne d’abord à voir le liant de toutes ses thèses : c’est le mode d’évolution de la vie qui permet d’élucider le phénomène scientifique aussi bien que politique, l’histoire des sciences aussi bien que celle des modes de gouvernement.

Voici l’assertion essentielle étayée au départ du recueil : « Tout ce qui vit est à la recherche d’un monde meilleur » [3]. Cette idée résonne ensuite dans tous les aspects de la pensée poppérienne.
La recherche de solutions à des problèmes définit la vie et, par suite, « la recherche d’un monde meilleur ». Cette quête est comprise grâce à la notion de « niche écologique » [4]. Il s’agit d’un espace conquis par une forme de vie qui permet l’actualisation d’une stratégie nouvelle pour le maintien et l’amélioration des conditions de cette même forme de vie. Le vivant se pose des problèmes, trouve des solutions qui engendrent de nouveaux problèmes. Voilà la tendance permanente de la vie.

L’évolution de la vie peut dès lors être comprise selon le darwinisme, mais à condition d’exclure ses interprétations pessimistes. Un certain pessimisme darwinien représente en effet une « nature rouge sang, tout croc et griffes dehors » [5], soumettant les individus biologiques à une pression exogène contraignante qui permet la sélection des meilleurs. Mais selon Popper, la pression est aussi endogène. Elle permet la fameuse conquête de niches écologiques. Ce caractère endogène de l’évolution vitale est le lieu de l’optimisme darwinien de Popper. Pour montrer la validité de son hypothèse, le philosophe convoque un fait qui puisse valider la supériorité de l’hypothèse optimiste (de la force endogène) sur la pessimiste (de la pression exogène). Ce fait consiste en « la victoire de la vie sur son environnement non-vivant ». Qu’est-ce à dire ? Si tous les organismes vivants descendent d’une cellule primitive, c’est que celle-ci n’a en vérité jamais disparu. La fusion et division cellulaires l’ont maintenu depuis l’apparition de la vie : « un minuscule être vivant s’est entendu à survivre pour des billions d’années » ; « La cellule primitive a vu le jour il y a des billions d’années et elle a survécu sous la forme de trillions de cellules » [6]. C’est dire si la vie est le résultat d’une affirmation confondante et non pas seulement un être soumis à une pression sélective exogène.

Ce phénomène vital global permet de comprendre aussi bien l’histoire des sciences que le phénomène politique. A la lumière de « la recherche d’un monde meilleur », ils apparaissent aussi comme des conquêtes de niches écologiques, des solutions toujours nouvelles données à des questions spécifiques, celles d’ordre scientifique et politique, posées par la forme vivante qu’est l’humanité. Selon le darwinisme optimiste, il n’y a finalement qu’un pas, du moins théorique, de la tendance vitale primitive à l’activité politique humaine, et de manière encore plus spécifique de la tendance vitale en général, à la réalisation de l’Occident en particulier. De la recherche de solution qui définit l’évolution de la vie, Popper tire en effet une affirmation politique originale : il existe un succès occidental dans la recherche d’un monde meilleur. Celui-ci consiste dans l’éradication de la misère de masse et la réforme du droit pénal qui actualise la maxime socratique : « désormais nous préférons souffrir que commettre l’injustice ». Nous y reviendrons plus bas.

La connaissance de la vie, dont on pourra apprécier les notes bergsoniennes, engage Popper vers un optimisme qui rejaillit dans toute l’œuvre et, à chaque fois, selon un rationalisme critique qui constitue un autre point saillant de la théorie poppérienne.

Le rationalisme critique

La mise au clair de son épistémologie occupe la part la plus importante de l’ouvrage et est impliquée par toutes les thèses, aussi bien sur les sciences de la nature, les sciences sociales que sur le domaine éthico-politique. Différentes notions conceptualisées par Popper permettent de dessiner sa position d’ensemble.

Il est question de rationalisme au premier plan parce que Popper défend une conception logique du savoir et de la vérité. La vérité résiste à ses critiques relativistes, sauvée, d’après le philosophe, au XXe siècle par le mathématicien Tarski, elle demeure, dans l’épistémologie poppérienne, une notion « régulative » [7]. Qu’est-ce à dire ? La vérité ne doit pas être confondue avec la certitude comme dans la conception classique du savoir. Le savoir n’est qu’hypothétique et conjectural et nous ne sommes jamais sûrs de saisir la « vérité ». Nous nous en approchons par la méthode de l’essai et de l’erreur et par les armes logiques dont nous disposons. Si critère de vérité il y a, ce n’est pas le critère ultime de l’adaequatio rei et intellectus, mais le seul, très modeste, de la critique. Il n’y a pas même à proprement parler de critère de la vérité, mais plus précisément et modestement un critère du progrès scientifique [8]. La théorie scientifique n’est non pas vraie, encore moins certaine, elle ne consiste qu’en « un essai de résolution soumis à la critique rationnelle ». Ainsi la discipline scientifique est « un agglomérat artificiel et délimité de problèmes et d’essais de solution » [9].

Mêlant à ses considérations de théorie de la connaissance, des considérations d’histoire des sciences, Popper tient pour décisive la figure d’Einstein dans la remise en cause de la conception classique du savoir comme synonyme de certitude. Cette conception était elle-même bien ancrée grâce à l’autre figure majeure qu’est Newton, dont la théorie avait permis des prédictions confondantes. Mais, Einstein, montrant la fausseté de la théorie newtonienne - pourtant d’une performance auparavant inégalée -, a permis la remise en cause définitive de l’idée d’une vérité et d’un savoir certains.

En définitive, à la question épistémologique vielle de plus de 2500 ans : « Quelles sont les meilleures sources de la connaissance, les plus fiables ? », il faut substituer une nouvelle question : « Ya-t-il une voie qui nous permette de déceler les erreurs et de les éliminer ? ». La première question induit la recherche vaine de « sources pures » et infaillibles du savoir qui sont en réalité introuvables. La deuxième question fait échapper à cette quête métaphysique impossible et permet la mise en exergue de la rationalité des schèmes scientifiques. Le tour d’esprit scientifique doit ainsi être emprunt de modestie et d’anti-dogmatisme. Popper répète souvent son admiration pour Xénophon et Socrate qui incarnent ces vertus génétiques de la philosophie, contre tous ceux qui, au nom d’un scientisme dangereux pour la science elle-même, « sont des partisans entichés à l’extrême à leurs propres idées » [10]. Contre le scientisme, Popper affiche son affection pour la figure de Goethe : « Comme tous les grands physiciens, Goethe était un adversaire du scientisme, de la foi en une autorité ; et il le combattait dans le cadre de sa critique de l’optique de Newton. Sans doute ses arguments contre Newton n’étaient-ils pas consistants, mais tous les grands physiciens ont parfois commis des erreurs ; et, dans sa polémique contre la foi dogmatique en l’autorité de Newton, Goethe avait certainement raison ». [11] La voie est donc étroite qui sillonne entre le dogmatisme le plus éculé et l’idéologie relativiste la plus récente, mettant tous deux à mal le cœur de l’entreprise scientifique.

L’épistémologie n’est pas la seule à poser les mauvaises questions. A la recherche vaines des sources ultimes du savoir correspond la question politique vaine : « Qui doit régner ? ». Cette dernière entraîne un même dogmatisme. Popper note d’ailleurs que l’objection de dogmatisme et d’arrogance prétentieuse de savoir, sied sans doute mieux aux « adeptes de la sociologie du savoir et de la sociologie des sciences bien plus souvent qu’à ses victimes, les grands physiciens » [12]

2. De la question épistémologique à la question politique

La position des sciences sociales

La dimension critique du rationalisme ne s’applique pas qu’à la science physique (domaine privilégié de la réflexion poppérienne) mais aussi aux sciences sociales. Dans l’abord de cette thématique, Popper est très critique vis-à-vis des écoles de l’anthropologie sociale. Sa méfiance se lit d’ailleurs clairement dans sa conférence d’août 1974, à l’occasion de la célébration du trentenaire du forum européen d’Alpbach. Invité à traiter du thème de « l’évolution intellectuelle et scientifique des trente dernières années », Popper décide de « larguer » l’évolution intellectuelle, qu’il qualifie d’inintéressante, pour se concentrer sur la seule évolution scientifique de son temps, c’est-à-dire mathématique, cosmologique et biologique [13]. La véritable évolution serait du côté des mathématiques et des sciences de la nature et non pas de la sociologie.

Pourtant, c’est bien le rationalisme critique qui est la commune méthode qui doit occuper les deux domaines. C’est justement parce que la sociologie n’est pas rationaliste critique qu’elle est inintéressante. Si elle ne l’est pas, c’est parce qu’elle se prétend positiviste et scientiste. Popper reproche en ce sens à l’anthropologie sociale d’imiter la méthode des sciences de la nature, qui serait garante de « scientificité ». Mais tout le problème est que la nature véritable de cette méthode n’est aucunement comprise par l’anthropologie sociale. Selon un scientisme méthodologique déplorable et largement répandu en sciences sociales, il s’agirait d’emprunter aux sciences de la nature le souci de l’induction ou du relevé statistique. Mais il y a ici une méprise sur la nature du progrès scientifique qui n’a pas rapport à l’induction. La théorie scientifique n’est pas inductive selon Popper mais ne progresse que par la création d’idées et leur critique logique. Sur l’importance de la phase créatrice, Popper écrit : « A mes yeux, l’art, le mythe, la science et même la pseudo-science ont en commun la phase créatrice qui nous découvre les choses sous un nouveau jour et tente d’expliquer le monde de la quotidienneté par l’intermédiaire de mondes occultes. Mondes fantastiques que détestait le positivisme. » [14]. Les sciences de la nature font montre d’un progrès qui n’est pas dirigé par le scientisme. Celui-ci n’est qu’une forme de dogmatisme qui a partie liée avec la conception ancienne du savoir, qui se leurrait sur la possibilité pour la science d’établir le vrai. Si les sciences sociales comprenaient la véritable méthode antidogmatique de la science, et si elles comprenaient que les plus grandes figures de l’histoire des sciences n’étaient pas des dogmatiques mais des critiques de l’autorité admise, elles pourraient, elles aussi, faire montre d’un progrès digne d’intérêt.

Cependant, Popper dénonce des résistances psychologiques chez les chercheurs, qui en tous domaines, défendent leurs théories selon les affects et au détriment de la rationalité.

Que serait alors la méthode du rationalisme critique appliqué aux sciences sociales ? Contre le « naturalisme faussé » ou le « scientisme bancal » des sciences sociales, Popper définit ce qu’il appelle une « logique situationnelle » qui doit guider la compréhension sociologique (la sociologie étant comprise comme la discipline humaine reine) [15]. Il s’agit là d’une « méthode purement objective ». Il est donc possible d’atteindre une objectivité, y compris du côté des sciences humaines. La méthode de la « logique situationnelle » consiste à analyser la situation de l’homme agissant, suffisamment pour « expliquer l’agir à partir de la situation ». La situation est analysée assez en profondeur pour que « des moments au premier abord psychologiques soient transformés en moment d’une situation ». La logique situationnelle opère donc une reconstruction par simplification. Et pourtant, elle peut tout de même avoir une « considérable teneur de vérité » en ceci qu’elle est critiquable et donc échappe au défaut des explications psychologiques et caractérologiques « qui échappent à la critique ou peu s’en faut ». Ainsi, encore une fois, la scientificité d’une théorie consiste en ce qu’elle est ouverte à la critique, tandis qu’une explication idéologique peut toujours interpréter une situation en fonction d’un même schème qui demeure inchangé. C’est par exemple le défaut du marxisme ou encore du freudisme.

L’historicisme

L’historicisme est, avec le dogmatisme, un des plus grands ennemis de Popper. On ne trouvera pas ici une version complète de la critique de l’historicisme et les conférences ne sauraient remplacer les considérations d’ouvrages comme Misère de l’historicisme ou encore La société ouverte et ses ennemis. La critique de l’historicisme constitue cependant une part non négligeable de l’ouvrage pour la compréhension du rationalisme critique de Popper.

Sous le terme d’historicisme, Popper vise la généralité des théories affirmant que l’histoire possède un sens qu’elles s’évertuent à découvrir. Selon Popper, l’histoire en soi n’a pas de sens. Il est cependant plus conforme à la dignité humaine de penser, avec Lessing, que nous lui conférons nous-mêmes du sens. L’historicisme est funeste dans la mesure où il renvoie chaque assertion à un contexte historique déterminé, résultat d’une évolution historique, elle-même déterminée. L’idée induite d’un sens caché et pré-donné de l’histoire contribue alors à la diffusion du relativisme. Ce dernier passe donc sous le coup de la critique de l’historicisme. Certains accents de l’œuvre mènent à penser que toute dimension systématique ou cosmologique de la philosophie, réduisant le monde de la vie à un système de lois élucidées, est en définitive condamnable. L’historicisme a ainsi une compréhension très large, ou en tout cas, ce qui le grève aux yeux de Popper, n’est pas une donnée qui serait propre aux philosophies de l’histoire. Popper déplore, à différents endroits, l’historicisme en général, ou encore le relativisme, le nihilisme et un certain pessimisme, engendrés par le même historicisme, et auxquels le philosophe oppose l’optimisme de son rationalisme critique. On l’aura deviné, ce n’est pas dans ces conférences qu’on trouvera une critique en bonne et due forme de l’historicisme.

La politique et la question de l’Occident

Le rationalisme critique, utile pour tous les savoirs, possède en outre des implications d’ordre politique. Des exigences intrinsèques du rationalisme comme la modestie, la discussion, sont aussi des exigences proprement politiques.

Socrate incarne une des figures politiques les plus chères à Popper. Sa sagesse paradoxale est opposée à la prétention de son disciple Platon. D’un côté, le dogmatisme platonicien entraîne la recommandation politique d’une « sophocratie » dangereuse, d’un autre, la modestie socratique, selon laquelle l’homme d’Etat est conscient de son non-savoir, permet une éthique politique zététique. Popper conclut : « Des jugements opposés sur le savoir conduisent à des objectifs et des exigences éthico-politiques opposées » [16]. C’est ainsi un libéralisme non–partisan, fidèle à Socrate, qui, seul, serait conforme au rationalisme critique issu de la réflexion sur la connaissance. Par libéralisme non-partisan, il faut entendre ici que Popper se conçoit philosophiquement libéral en dehors de toute affiliation à un parti politique. Ainsi, il n’y a que très peu de considérations sur la situation politique du contexte de la Guerre Froide, qui est celui de la totalité des essais et conférences.

Le libéralisme est le courant philosophique qui apporte une réponse à la question politique renouvelée : « Que pouvons nous faire pour donner à nos institutions politiques une forme telle que des souverains médiocres ou incapables ne puissent causer que des dégâts minimes ? ». Cette question doit succéder à l’ancienne question platonicienne « Qui doit régner ? ». L’anti-dogmatisme politique comme réponse, est le pendant de l’anti-dogmatisme scientifique : de même qu’il n’y avait pas de sources pures de la connaissance, il n’y aura pas de souverain infaillible (le « philosophe roi » de Platon). Le libéralisme est, selon Popper, un rempart contre toute forme d’utopie politique. Conformément à son rejet de l’historicisme et de la systématicité dogmatique, Popper condamne l’utopie politique selon deux postulats essentiels : « nous en savons très peu sur les suites imprévisibles de notre action », « nous n’avons pas le droit de sacrifier des vies humaines, excepter la nôtre dans des cas extrêmes » [17].

La foi en une utopie politique est tenue pour « particulièrement dangereuse » dès lors qu’elle passe outre ces recommandations prudentielles. Son dogmatisme et son idéalisme lui font passer les principes avant les vies humaines. Le libéralisme serait, en revanche, plus éthique et permettrait de faire place à un darwinisme optimiste par le biais du pluralisme démocratique. Le libéralisme permet de faire périr les théories politiques ou idéologiques défaillantes plutôt que des hommes. On remarque alors que le libéralisme, tel que le comprend Popper, surpasse toutes les théories politiques : celle-ci peuvent disparaître, mais la position libérale reste : elle s’identifie au tour d’esprit anti-dogmatique qui permet le dépassement toujours possible des théories politiques historiques. A terme, le libéralisme authentique est promis à la méthode de la critique non-violente encore « assez rare » au moment où écrit Popper (ici en 1982 [18]). La virulence politique, condamnée par Popper, et qui est aussi le fait du libéralisme historique « pourrait bien être une phase transitoire du déroulement de la raison » [19]. Elle n’est qu’une contingence historique qui n’affecte pas l’essentiel de la pensée libérale.

Ses principes sont définis comme « ceux qui font des institutions existantes l’objet du jugement et permettent d’en restreindre ou d’en modifier le jeu ». Ses valeurs suprêmes sont la libre pensée et le débat. En définitive, par l’usage de l’imagination et la méthode de l’essai et de l’erreur, le libéralisme politique se définit comme une « conviction évolutionnaire plutôt que révolutionnaire » [20]. Il se confond alors avec la position épistémologique du rationalisme critique. Le point de contact est évident entre la position scientifique et la conviction politique.

La thématique de l’Occident, introduite dans la réflexion historique et politique, a pour rôle de pointer la signification contemporaine de la « recherche d’un monde meilleur ». Le libéralisme trouve un terrain d’expression historique et géographique privilégié : la région occidentale. Il n’y a pas de conceptualisation claire de l’Occident, mais certaines remarques permettent de comprendre qu’au titre d’Occident, Popper désigne essentiellement l’Europe et en premier lieu l’Angleterre, pays qui ne capitula pas devant Hitler. On devine que l’Occident n’est pas une zone géographique strictement définie mais un espace désormais unifié autour de la notion de pluralisme, dont le terrain privilégié a été et, est sans doute encore, l’Angleterre. Popper précise à d’autres endroits que ce pays fut le premier d’Europe a avoir expérimenté la manière dont des idéaux politiques généreux pouvaient transformer la vie réelle en un véritable enfer. L’Angleterre est, en conséquence, aussi le premier pays au sein duquel se consolida l’exigence pluraliste, colonne vertébrale de ce que Popper désigne sous le nom d’Occident.

Encore une fois, contre le pessimisme, Popper récuse les thuriféraires du « déclin de l’Occident » [21], et va jusqu’à affirmer que l’Occident est la seule civilisation, à l’échelle de l’histoire tout entière, où le rationalisme critique tient une place si importante. Il ne faut pas y voir là une thèse dogmatiquement aveugle et sans nuance sur la supposée supériorité de l’Occident. Comme toutes les civilisations où le rationalisme critique fut d’une importance conséquente d’après Popper, la civilisation occidentale trouve son point de départ dans un fécond « culture clash » de la même manière que la civilisation grecque du VIIe siècle avant Jésus-Christ était née d’un choc heuristique des différentes cultures méditerranéennes. Si l’Occident a cette position de premier ordre à l’échelle de l’histoire, c’est parce que, selon la conception évolutionniste de Popper, il pourrait être considéré comme une « niche écologique » en aval de toutes les autres, comme le summum de la somme des essais et des erreurs accumulés dans l’histoire humaine. A ceci, l’on pourrait objecter à Popper ses propres principes : en résolvant des problèmes éthico-politiques, la vie humaine en ouvre d’autres encore plus nombreux, en répondant à des questions cosmologiques, l’humanité prend la mesure d’une ignorance paradoxalement grandissante. Alors, si l’Occident est la meilleure civilisation apparue dans l’histoire humaine, elle serait aussi celle en position de poser les défis les plus nombreux, par exemple concernant l’avancement des technosciences. Mais à la critique de la technoscience, Popper oppose la vision d’une nécessaire évolution qui apporte aussi son lot de bienfaits : il cite en exemple la diffusion des savoirs avec l’évolution des moyens de communication. En définitive, par delà la position de « niche écologique » de l’Occident, ce sont surtout les principes éthiques dont cette civilisation est dépositaire qui définissent la position de Popper. Il est défenseur de l’Occident parce que l’Occident se paie le luxe du pluralisme démocratique. Mais il n’y a pas un mot sur la question du prix de ce luxe, ce qui montre que l’Occident n’est pas une notion des sciences humaines conceptualisée à la lumière de la « logique situationnelle » recommandée par Popper, mais une notion philosophique très générale.

Ici, comme en ce qui concerne la totalité des considérations éthico-politiques, fait défaut un véritable approfondissement des arguments. Il a été souvent reproché à Popper de faire preuve d’un optimisme naïf. Sans l’accuser de cela, on peut au moins reprocher que la conviction pro-occidentale demeure si générale et si peu étayée, qu’on finit par se demander si Popper demeure fidèle à ses propres principes.
En effet, d’une part Popper ne conceptualise pas véritablement la notion d’Occident, laissant le soin au lecteur de la recomposer seul. Le philosophe ne propose aucun point de vue comparatif qui permettrait de saisir plus sérieusement l’Occident comme « niche écologique » la plus avancée. On peut lui opposer la critique que Lévi-Strauss faisait déjà du darwinisme dans Race et Histoire. Les civilisations peuvent-elles véritablement être hiérarchisées à l’aune d’une seule ligne d’évolution socio-politique ? D’une certaine manière, la notion dynamique de « niche écologique », proposée par Popper, pourrait permettre une réponse à la critique de Lévi-Strauss, en ne proposant pas de critère unilatéral de l’évolution, mais en présentant seulement l’Occident comme le lieu d’un maximum d’essais, d’erreurs, d’action et de rétroactions qui répondent au défi général de toute forme de vie, qui est celui du « monde meilleur ».

D’autre part, la seule exemplification des essais et erreurs de l’Occident reste rivée à la technoscience, c’est-à-dire à un domaine de prédilection de Popper. Cette thématique révèle ainsi deux choses : une insuffisance de détermination de la notion d’Occident, déjà soulignée, et un défaut de réflexion socio-politique sur cette même notion. Popper ne propose que des remarques historiques sur l’origine de l’Occident (le « culture clash » issu de la Grèce ou le point de départ anglais du côté de la modernité historique), auxquelles il ajoute le problème spécifiquement occidental du défi technoscientifique. Il n’y a pas d’étude de ce que l’Occident signifie politiquement à l’époque de Popper.

En ce sens, on peut conclure que l’Occident demeure d’abord et avant tout une notion philosophique intrinsèquement liée à celle de libéralisme politique. Mais l’optimisme de Popper sur la question de l’Occident comme « meilleur des mondes actuels » apparaît, du fait d’un défaut de fondements proprement politiques, toujours comme une thèse trop vague, et en conséquence comme une conviction de Popper plutôt qu’une thématique véritablement travaillée de sa « cosmologie ».

Encore une fois, la lecture de ces essais et conférences ne saurait remplacer celle d’ouvrages plus conséquents de Popper sur le domaine politique. Et c’est là un point faible de l’ouvrage ou en tout cas une déception quant à ce qui est promis pas la préface de Jean Baudoin. L’ouvrage est essentiellement épistémologique, le propos politique reste marginal et trop opinatif, de sorte qu’il décevra celui qui cherche à comprendre le fond de la philosophie politique de Popper. Le point sur lequel il n’y a pas de déception concerne tout de même l’unité de la pensée de Popper : les retombées de l’épistémologie et du rationalisme critique sur les positionnements libéraux de Popper sont plutôt clairs.

Il faut sans doute donner raison à Popper lorsqu’il affirmait à un journaliste français qu’il n’aimait ni la sociologie, ni les sciences humaines en général, et qu’il leur contestait même le statut de scientificité qu’elles revendiquent. D’après André Verdan, « Cela pourrait s’expliquer par une certaine crainte et un certain agacement à l’idée qu’on en vienne à accorder plus d’importance à sa réflexion socio-politique qu’à son épistémologie » [22]. A. Verdan cite Popper, hésitant à participer à des conférences réunissant des spécialistes des sciences humaines : « Mon intérêt principal et ma passion se portent vers les sciences de la nature et si je m’occupe de politique, ce n’est que parce qu’elle concerne chaque citoyen » [23].

Notes

[1A la recherche d’un monde meilleur, Belles Lettres, collection le Goût des idées, octobre 2011.

[2Ibidem, préface

[3Ibid., préface p. 15

[4Ibid., p. 35

[5Ibid., p. 33 « Nature, red in tooth and claw »

[6Ibid., p. 36-37

[7Ibid., voir p. 116-117

[8Ibid., p. 68 « 1. Il n’y a pas de critère de la vérité ; même quand nous y touchons, nous ne pouvons jamais en être certains. 2. Il y a un critère rationnel du progrès dans la recherche de la vérité, donc un critère du progrès des sciences. »

[9Ibid., p. 107

[10Ibid.,p.111

[11Ibid., p. 71

[12Ibid., p. 72

[13Ibid., pp. 85-99

[14Ibid., p. 87

[15Ibid., la spécificité des sciences sociales est expliquée pp. 120-122

[16Ibid, p. 60

[17Ibid., p. 54

[18Ibid., « L’opinion publique à la lumière des principes du libéralisme » pp. 201-214

[19Idem

[20Idem

[21Il vise entre autres Spengler

[22Karl POPPER Etat paternaliste ou Etat minimal ?, Editions de l’Aire, préface d’André Verdan

[23 Idem.

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