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Marie-Anne Vannier, Walter Euler (dir.) : L’apogée de la théologie mystique de l’Eglise d’Occident

Les mystiques rhénans. Eckhart, Suso, Tauler

dimanche 9 décembre 2012, par Isabelle Raviolo

Dans cette anthologie [1], Marie-Anne Vannier, professeur de théologie à l’Université de Metz et membre de l’Institut Universitaire de France, fait un choix pertinent de textes extraits de l’œuvre des trois principaux représentants de la mystique rhénane : Maître Eckhart (1260-1327), Jean Tauler (1300-1360), Henri Suso (1295-1366). Marie-Anne Vannier souligne le rôle central de Maître Eckhart et l’originalité de l’œuvre où théologie, philosophie et mystique s’interpénètrent. Héritier de toute une tradition (Augustin, Albert le Grand, Thomas d’Aquin…) où raison et foi s’articulent, Eckhart radicalise cette perspective en donnant à la raison tous ses droits non seulement dans l’interprétation de l’Ecriture, mais aussi dans l’accomplissement de la pensée humaine.

Marie-Anne Vannier ne manque cependant pas de faire allusion aux divers dérapages auxquels ont pu donner lieu des lectures souvent tronquées et superficielles de Maître Eckhart, et elle rappelle que son actualité ne tient pas du tout dans une « mystique sauvage », athéologique, mais dans l’expression théologique qu’il a su donner à son expérience intérieure de la présence de Dieu, autrement dit à cette « intuition de l’éternité » dont il rend compte à travers la filiation divine, centre de gravité de son œuvre. Le choix des textes de cette anthologie nous permet de saisir le sens de cette actualité : comprendre le temps à partir de l’éternité, c’est-à-dire à partir de sa source qui est le fond même de Dieu, la puritas essendi. En se situant du point de vue de ce « maintenant éternel », Eckhart envisage la création continuée et l’Incarnation continuée pour évoquer la naissance de Dieu dans l’âme.

Notons aussi que cette belle anthologie s’inscrit dans une ensemble plus vaste intitulé L’Apogée de la théologie mystique de l’Eglise d’Occident et comprenant une Encyclopédie des Mystiques rhénans d’Eckhart à Nicolas de Cues et leur réception, un volume sur L’Iconographie des mystiques rhénans ainsi qu’une anthologie de Nicolas de Cues qui vont bientôt paraître.

Dans son introduction générale, Marie-Anne Vannier éclaire le lecteur sur le sens de la mystique rhénane, rheinische Mystik, rappelant l’origine de cette expression et esquissant sa spécificité. Le terme « mystique rhénane » est relativement récent, il date du XIXème siècle. Il traduit tout d’abord celui de deutsche Mystik, mystique allemande, puis à la suite de l’usage malencontreux qu’en avait fait le national-socialisme, il a été remplacé par celui de rheinische Mystik, mystique des pays de la vallée du Rhin (des Pays-Bas à la Suisse, en passant par l’Allemagne et par la France), mystique rhénane. Cette mystique se caractérise par une région, par une époque : le XIVème siècle et par une langue, la langue populaire de la vallée du Rhin : le moyen-haut allemand. Eckhart fut le premier grand théologien à prêcher dans la langue du peuple, en langue vernaculaire. Une autre grande caractéristique de cette mystique rhénane est d’être urbaine : en effet, elle est liée aux couvents dominicains et connaît deux grands centres : Strasbourg et Colmar, sans oublier Bâle et Constance.

Avec beaucoup de pédagogie et un grand esprit de synthèse, Marie-Anne Vannier nous explique ensuite quelles sont les préoccupations des mystiques rhénans et en quoi consiste exactement leur mystique. Elle guide ainsi le lecteur vers les principales caractéristiques de leur ligne spirituelle. L’originalité de la mystique d’Eckhart, à la suite de Maxime le Confesseur, est d’inviter à « devenir par grâce ce que Dieu est par nature » (Question XXII à Thalassios). Ainsi la mystique rhénane est une mystique de l’être (Wesenmystik) fondée sur l’Evangile de Jean autour de la filiation divine. Marie-Anne Vannier montre ensuite avec beaucoup de pertinence que l’union à Dieu s’exprime différemment chez Eckhart, Tauler et Suso. Alors que Tauler distingue trois naissances (en Dieu, dans l’éternité de la Trinité, en la Vierge Marie, et dans l’âme humaine), Eckhart traite directement de la naissance éternelle du Verbe dans l’âme. La naissance de Dieu dans l’âme s’exprime chez Suso par l’alliance avec la Sagesse éternelle ; chez Tauler, elle aboutit à l’amitié divine.

Certes Maître Eckhart est représentatif de ce mouvement, mais c’est aussi lui qui est à l’origine de la mystique rhénane. Il est à la fois spéculatif et mystique, ce qui fait la complexité de son œuvre, et qui partage encore aujourd’hui ses interprètes : les uns partent de l’œuvre allemande pour voir en lui un pur mystique, les autres s’appuient davantage sur son œuvre latine et vont jusqu’à vouloir « le sauver de la mystique » (Ecole de Bochum).

L’ERMR, Equipe de Recherche sur les Mystiques rhénans que Marie-Anne Vannier dirige, choisit la position « médiane », et selon nous la plus scientifique : elle montre que Maître Eckhart fut aussi bien théologien, philosophe que mystique, et que c’est même cette mystique de la naissance éternelle de Dieu dans l’âme qui permet de comprendre l’ensemble de son œuvre (latine et allemande). L’originalité de la pensée tient à ce qu’en elle théologie, philosophie et mystique se nourrissent l’une l’autre sans pour autant se confondre. Eckhart part des raisons naturelles des philosophes pour commenter les Saintes Ecritures. L’intention d’Eckhart est de présenter ainsi la vérité biblique de manière argumentée. Il s’explique sur ses prises de positions méthodologiques et sur la façon dont il veut parler de Dieu et de la vérité chrétienne : « En tout cet enseignement qui est écrit dans le saint Evangile et reconnu avec certitude dans la lumière naturelle de l’âme raisonnable, l’homme trouve la vraie consolation pour toute sa souffrance. » (Livre de la Consolation divine, Paris, Seuil, 1971, p. 100). « D’après cela on interprète donc la sainte Ecriture avec une grande pertinence, de telle façon que ce que les philosophes ont écrit sur les natures des choses et sur leurs propriétés s’accorde avec elle, ce d’autant plus que tout ce qui est vrai dans l’ordre de l’être comme dans celui de la connaissance, dans l’Ecriture comme dans la nature, procède d’une même et unique source, d’une même et unique racine » (Commentaire sur l’Evangile de Jean, n. 185, OLME 6, Paris, Cerf, 1989, p. 335). Eckhart se propose donc d’expliquer par les raisons naturelles des philosophes (per rationes naturales philosophorum) les affirmations de la foi chrétienne et de l’Ecriture dans les deux Testaments. Et au XIVème siècle, la philosophie se fondait essentiellement sur la physique, la logique et la métaphysique d’Aristote. Si Eckhart le cite abondamment, il n’est cependant pas « aristotélicien ». Il fait une lecture chrétienne d’Aristote, intégrant les notions philosophiques de ce dernier à sa théologie trinitaire et à sa christologie, et donc à tout un héritage patristique, et en particulier à saint Augustin.

Or Marie-Anne Vannier nous fait remarquer que si l’interpénétration entre théologie et mystique qui achemine vers la théologie mystique, est déjà présente dans l’œuvre latine et dans les Entretiens spirituels de Maître Eckhart, elle apparaît plus nettement au cours de son séjour à Strasbourg entre 1313 et 1323-24, lorsque, s’occupant des moniales et devant apporter une solution au problème du Libre Esprit, il dut approfondir la mystique rhéno-flamande, comme il avait déjà commencé à le faire à la fin de son second séjour parisien, au moment du procès de Marguerite Porete. Eckhart qui a vécu très tôt une expérience de la Résurrection qui lui a donné d’aller au cœur de Dieu (lire le Sermon 71), au cœur de la vie trinitaire, nous invite nous aussi à vivre une expérience analogue, comme le dit Jean Tauler dans le Sermon 15 : « Le Christ disait : « J’ai fait tout ce que tu m’as donné à faire. » S’il n’avait parlé qu’au point de vue du temps, ce n’eût pas été le cas de parler ainsi, car il restait encore beaucoup à faire. Le Christ devait encore souffrir et ressusciter. Mais il parlait du point de vue de l’éternité […]. C’est ainsi que les gens qui sont arrivés à ce degré de vie spirituelle prient et travaillent dans l’esprit ; là où le Père engendre son Fils, là ils sont eux-mêmes régénérés. […] D’ailleurs un aimable maître nous a instruits et a parlé sur ce sujet et vous ne l’avez pas compris. Il parlait du point de vue de l’éternité, et vous l’avez entendu du point de vue du temps. » Cet aimable maître que Jean Tauler évoque n’est autre que Maître Eckhart.

À travers un large éventail de textes extraits de l’œuvre latine et de l’œuvre allemande du Maître, le lecteur pourra juger de la complexité d’une pensée à la fois spéculative et mystique.

Enfin, Marie-Anne Vannier met en lumière la réception très large de la mystique rhénane (influence sur Jean de la Croix, Angélus Silesius, Luther…) témoignant de son actualité au cours des siècles, et plus encore aujourd’hui où l’on assiste à « tout un regain d’intérêt pour Eckhart » (voir les travaux de Niklaus Largier, d’Andreas Speer et de Walter Gouris). Or si le Thuringien s’inscrit au nombre des classiques chrétiens, il est aussi actuel qu’inactuel. En parlant « du point de vue de l’éternité », Eckhart traverse les siècles, parvenant à universaliser son expérience à partir de l’Ecriture et à mettre en évidence l’actualité de celle-ci. C’est ainsi qu’il ouvre les voies du dialogue œcuménique et du dialogue interreligieux aboutissant non pas à des assimilations confuses ou à des syncrétismes, mais à la reconnaissance et au respect de l’originalité de chaque tradition religieuse ainsi qu’à leurs éventuelles convergences. Comme les Pères de l’Eglise lors des premiers conciles, Eckhart a eu une actualité de fécondation, en particulier dans le dialogue œcuménique. Non seulement il a influencé le jeune Luther, mais sa conception de la divinisation est également proche de celle de l’Eglise d’Orient. Son actualité est incontestable en tant que Lebemeister et théologien.

On pourrait ajouter qu’il ouvre plus radicalement le dialogue avec le judaïsme, en se référant fréquemment à Maïmonide et surtout en reprenant les éléments de la mystique juive pour rendre compte de la vie en Dieu et commenter le verset central d’Exode III, 14.

Ainsi Maître Eckhart s’inscrit ainsi au nombre des classiques, en général, et des classiques chrétiens, en particulier, par l’interprétation infinie de son œuvre et par la référence au kérygme. Sur ce plan, il est aussi actuel qu’inactuel, il traverse les siècles. Nicolas de Cues l’a rapidement compris, lui qui a écrit un Traité de la filiation divine dans la mouvance de Maître Eckhart.

En outre, l’actualité d’Eckhart est aussi celle d’un philosophe, d’un Lesemeister qui s’efforce de rendre intelligible le champ de l’expérience envisagée dans toute son ampleur, c’est-à-dire à en faire voir la rationalité immanente, qui lui donne sa justification.

Toutefois Marie-Anne Vannier insiste sur le fait que la véritable actualité d’Eckhart se situe dans sa mystique. Cette mystique n’est pas une mystique sauvage, athéologique. L’originalité de la mystique d’Eckhart réside au contraire dans l’expression théologique qu’il a su donner à son expérience mystique et qui est souvent laissée pour compte alors qu’elle donne lieu à son anthropologie, à sa théologie trinitaire, à sa christologie et à sa sotériologie.

On peut même se demander si Maître Eckhart n’est pas un précurseur de Vatican II. Avant Lumen gentium n’avait-il pas dit que tout vient de la Trinité et est structuré à son image ? Ne s’attachait-il pas à tout recentrer sur le baptême et à proposer une spiritualité baptismale ? Avant Dei Verbum et comme magister in Sacra Pagina, il a été avant tout un commentateur de l’Ecriture et a donné une place centrale à l’Eucharistie. Son actualité ne vient-elle pas d’ailleurs comme celle d’Augustin de sa capacité à universaliser son expérience à partir de l’Ecriture et à mettre en évidence l’actualité de l’Ecriture ? Il le semble.

À la différence de saint Augustin dans le livre XI des Confessions, Eckhart ne propose pas une réflexion de fond sur le temps, mais il en parle, ce qui nous permet de voir directement comment il comprend l’actualité. Comme Augustin, il souligne qu’en lui-même le temps n’est rien, il ne se situe pas dans des repères spatio-temporels, mais il reprend l’acquis de la durée augustinienne pour s’intéresser, d’une autre manière, au passage du temps à l’éternité, cette fois à partir de la naissance de Dieu dans l’âme.

S’il en vient à cette conclusion, c’est en fonction d’une expérience forte de l’éternité. À la différence de l’évêque d’Hippone, il n’en fait pas le récit, comme dans la vision d’Ostie, mais il en parle à demi-mots (Sermon XVII et Sermons 2, 11, 24, 38, 46…). Cependant il semble que la réalité soit identique, que l’un et l’autre ont eu une intuition de l’éternité et même qu’il leur a été donné d’en faire l’expérience. Peut-on encore parler d’actualité ? On est bien au-delà. Mais la force de cette expérience traverse les siècles. C’est l’« instant d’intelligence » (monumentum intelligentiae) qu’évoque Augustin au livre XI des Confessions (10, 25), l’« instant éternel » auquel Eckhart se réfère dans le Sermon 11. Ensuite Augustin reprend l’acquis de cette expérience pour dire que, si le temps nous échappe radicalement, s’il est distentio, il peut être récapitulé par la conscience et devient, alors, intentio, ce qui ramène les trois temps : le passé, le présent et le futur, à un seul temps, le présent, qui est, en quelque sorte, l’irruption de l’éternité dans le temps. Eckhart ne procède pas de même mais il en vient à une conclusion analogue. Après avoir souligné la négativité du temps, il s’intéresse principalement à cet « instant essentiel ». Pour en rendre compte, il parle, dans le Sermon 10, du « jour de Dieu » (gotes tac), du « jour de l’éternité » (tag der Ewicheit) et il dit que « là le Père engendre son Fils unique en un instant essentiel, et l’âme renaît en Dieu » (Sermon 10, AH I, p. 109). Eckhart va ici plus loin qu’Augustin dans la mesure où il dit que cet instant d’éternité n’est autre que la naissance de Dieu dans l’âme et de l’âme en Dieu.

Avant Bergson, Eckhart évoque ce « maintenant de l’éternité » en termes de jaillissement. Ne relit-il pas aussi la vision de saint Benoît qui a vu le monde ramassé en un rayon de lumière et qui lui faisait dire : « Si peu que l’âme ait vu de la lumière du Créateur, tout le créé se rétrécit en elle. Dans la clarté de la vision intérieure s’élargit la capacité de l’âme ; son expansion en Dieu est telle qu’elle devient supérieure au monde » (Grégoire le Grand, Dialogues II, cl. XXXV) ? En tout cas, c’est la même dilatation de l’âme qu’Eckhart évoque, et il y ajoute la naissance de Dieu dans l’âme.

Sans doute Eckhart a-t-il été atypique et en avance sur son temps, car c’est à partir du cœur de Dieu qu’il construit sa théologie et il nous invite à y être introduits, par cette réalité centrale qu’est la naissance de Dieu dans l’âme.
Nicolas de Cues est le premier à faire ressortir son actualité et à en tirer la substantifique moelle dans son De filiatione Dei : « Dans un vrai instant d’éternité, pour ainsi dire comme un œil vivant, l’être humain reçoit selon son mode ce miroir vivant, puisque par la réception de la lumière resplendissante du premier miroir, il regarde dans le même miroir de la vérité telle qu’il est, en lui-même, toutes choses, bien sûr selon son mode. En effet, plus il sera simple, détaché, clair, purifié, droit, juste, vrai, limpide, joyeux et vrai, plus il regardera en lui la gloire de Dieu et toutes choses.

Donc, dans ce premier miroir de la vérité, qu’on peut nommer « Parole », « Logos » ou « Fils de Dieu », le miroir intellectuel acquiert une filiation, pour qu’il soit toutes choses en tous, et toutes choses en lui-même, et que son règne soit la possession de Dieu et de toutes choses dans la vie glorieuse. » De filiatione Dei, chap. III. Sans doute les termes sont-ils plus complexes, mais aussi plus imagés que chez Eckhart, mais Nicolas de Cues n’en explique pas moins comment tous sont fils dans le Fils, viva imago Dei, ce qui n’est autre que la conformation au Christ. Comme le dit le Cusain, « cette filiation du Fils unique existant sans mode dans l’identité de la nature du Père est la plus parlante filiation, dans laquelle et par laquelle tous parviendront à la filiation des fils de l’adoption » (De filiatione Dei chap. II) et il en propose le chemin.
Or cette réalité, dont l’Evangile de saint Jean est le creuset, traverse les siècles pour trouver toute sa force aujourd’hui chez les théologiens comme Hans Urs von Balthasar et Karl Rahner. Avant Karl Rahner, Eckhart avait compris que l’événement absolu du salut et la médiation salvifique absolu d’un homme disent exactement ce que la doctrine ecclésiale énonce comme Incarnation.

On le voit, à travers le riche contenu qu’elle nous offre et tout un travail d’annotation et de commentaire spéculatif, cette anthologie constitue un livre essentiel au lecteur qui voudrait s’initier aux mystiques rhénans, et avoir un aperçu clair et concis de leur actualité.

Notes

[1Marie-Anne VANNIER, Walter EULER, Klaus REINHARDT et Harald SCHWAETZER (dir.), L’Apogée de la théologie mystique de l’Eglise d’Occident, Cerf, 2010

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