ISSN 2269-5141

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Luc Brisson et alii (dir.) : Lire les présocratiques

jeudi 13 décembre 2012, par Nicolas Rousseau

La philosophie et son mythe

Toute tradition tend à mystifier ses origines : la philosophie n’échappe pas toujours à cette règle. Les premiers penseurs de la Grèce, regroupés sous l’appellation de présocratiques, sont revêtus d’une dimension légendaire : Empédocle se présentait comme mage et thaumaturge, Pythagore serait descendu aux enfers... La méconnaissance presque complète de leurs vies et de leurs œuvres laisse la place à la mythification.

La doxographie ne s’est pas privée, dès le début de notre ère, d’inventer toutes sortes d’épisodes à la vie de ces personnages, censés magnifier tant leurs doctrines que leurs actes. Ce qui passe pour grandiose peut, d’un point de vue plus moderne, passer pour la préhistoire de la philosophie : les présocratiques ont l’air non seulement de venir avant Socrate, mais encore d’être en-deçà de la rationalité critique exigée par ce dernier -et c’est ce moment de philosophie d’avant la philosophie qui fascine. Leurs discours manquent de l’abstraction nécessaire à l’exercice du logos : ils emploient davantage des images que des concepts. Thalès ramène toutes choses à l’eau, Anaxagore voit une intelligence à l’œuvre dans le monde. Leur mode d’expression semble lui-même pré-rationnel : Héraclite ne nous laisse que des sentences obscures, Empédocle des vers mystérieux... Les écrits présocratiques prennent la forme de poèmes, de récits d’initiations, d’aventures épiques où l’on rencontre quelque dieu qui vient dévoiler la vérité aux mortels...

Pour ne rien arranger, les doxographes grecs et latins rapportent nombre d’anecdotes romanesques sur les présocratiques. On ne sait si elles ont vocation à être édifiantes ou si elles sont simplement farfelues : alors que Thalès regardait les étoiles, il est tombé dans un puits ; Empédocle s’est jeté dans l’Etna ; Héraclite préférait jouer aux osselets avec les enfants que s’occuper des affaires de la Cité... Ces anecdotes ont fait le régal de Diogène Laërce dans ses Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres et continuent à nous plaire aujourd’hui, mais elles ne nous apprennent rien sur les doctrines de ces penseurs.

Plus près de nous, la rêverie sur les premiers temps de la Grèce trouve toujours à s’exprimer. Les heideggeriens n’ont-ils pas décrit une époque archaïque, moment d’aurore de la philosophie, qui n’eut plus d’égales depuis ?... C’est ainsi que, dans un ensemble d’articles très suggestifs, Jean Beaufret [1] faisait de Héraclite et Parménide les penseurs dont la méditation se tient au plus près de l’Être, avant la grande éclipse de la question ontologique, question refermée par l’assimilation platonicienne de l’étant suprême à l’Idée. Le discours philosophique devient lui-même dépendant d’un récit des premiers temps, toujours perdus, toujours plus authentiques que ce qui vint ensuite... Tout le propos y prend des allures mythologiques : plus nous approchons de l’origine, plus elle nous échappe... Beaufret brosse une vaste fresque nous emmenant des commencements jusqu’au nihilisme contemporain. L’histoire de la philosophie est alors moins une enquête qu’une belle légende, dotée d’une structure parfaitement circulaire : le dernier penseur, Nietzsche dissout entièrement l’être dans la multiplicité sensible, et nous renvoie ainsi à Héraclite. Et Heidegger arrive pour rouvrir ce qui avait été forclos pour des siècles... Lui seul peut nous dévoiler la vérité cachée du discours de tous les grands penseurs, qu’ils se nomment Descartes, Kant ou Hegel, en sorte que le penseur de la Forêt Noire prend lui-même une figure de sage, de présocratique perdu au XXème siècle… La philosophie retombe dans la mythologie dont on la croyait sortie.

De fait, il est bien difficile de cerner qui furent ces penseurs d’avant Socrate, pris entre l’anecdotique et la légende, de savoir quelles furent leurs philosophies et même s’il y a lieu d’employer ce terme pour qualifier leurs doctrines. Ce qui est en jeu est pourtant rien moins que la compréhension des origines de la philosophie, dans sa rupture avec la tradition poétique et mythologique.

Les présocratiques et la philosophie

Le volume Lire les présocratiques [2] offre une présentation de l’ensemble des penseurs regroupés sous cette appellation depuis le travail de compilation de Hermann Diels, Die Fragmente Der Vorsokratiker (1903). L’anthologie établie par ce dernier regroupait les textes des auteurs ainsi que les témoignages qui nous sont restés à leur sujet. Les auteurs du présent recueil font le point sur ce que nous savons aujourd’hui des présocratiques, dans un ensemble d’articles clairs et pédagogiques.

L’introduction du recueil expose les difficultés de lectures des textes présocratiques : les témoignages à leur sujet sont rares et bien des comptes-rendus proviennent de doxographies largement postérieures (Diogène Laërce) ou d’adversaires philosophiques (Platon, Aristote). Comme de plus nous n’avons que des fragments, il est malaisé de reconstituer pour chacun des auteurs une doctrine cohérente, de sorte que le travail d’interprétation se heurte à des limites très étroites. On est vite amené à faire des conjectures. La richesse des lectures que nous pouvons faire d’un Héraclite ou d’un Anaxagore se paye d’une incertitude insurmontable.

Il est même difficile de savoir qui exactement doit être regroupé sous l’appellation de présocratiques [3]
 : non seulement des auteurs chronologiquement antérieurs à Socrate et Platon, mais encore des contemporains (Démocrite, les sophistes). « “Les fragments” des œuvres proposées dans les éditions des présocratiques sont souvent des artefacts, reconstruits à partir de plusieurs citations qui semblent se référer aux mêmes pages d’une œuvre perdue, difficiles à interpréter sans la patiente consultation de tous les témoignages sur les doctrines des auteurs concernés. Or ces contextes de citation constituent eux-mêmes autant de prismes devant être analysés, car ils font usage d’une terminologie et de concepts, élaborés au cours des siècles ultérieurs, et les citateurs se réfèrent à leurs prédécesseurs non pas en historiens de la philosophie, mais relativement à leurs propres enjeux et préoccupations [4] ».

Nous n’avons accès qu’à des textes souvent déformés par des interprétations ultérieures. « Lire les présocratiques, c’est être attentif au lexique des citateurs ou doxographes : de même que certains historiens de la philosophie présentent les idées innées cartésiennes selon l’a priori kantien, donc dans un vocabulaire inconnu des auteurs qu’il s’agit de présenter, de même les anciens philosophes utilisaient leurs concepts pour exprimer ceux des penseurs antérieurs » [5].

La première partie du livre regroupe des articles de mise en contexte des œuvres présocratiques. L’article de Luc Brisson sur les poètes nous montre comment ceux-ci furent des précurseurs de l’enquête philosophique, et comment les philosophes eux-mêmes restent tributaires des poètes qui, comme Hésiode, fabriquent des mythes. La théogonie, récit de la naissance des dieux et de l’organisation du monde, n’est pas encore une véritable historia peri phuseos (enquête sur la nature). Gérard Naddaf montre bien tout ce qui sépare l’enquête sur les causes des choses et l’origine de l’univers des récits de création : la part de l’intervention des dieux y est désormais réduite à la portion congrue. Comme le dit Luc Brisson : « cette révolution sera irréversible au sein du monde des cités grecques : dans le Timée, Platon donnera la première place à la divinité en la figure du démiurge qui fabrique le monde et l’homme, mais l’intervention divine ne s’étend pas plus loin [6] ».

Autre signe d’un basculement, le mode d’expression passe du sacré au profane. Anaximandre de Milet raconte en prose la génération naturelle des hommes et des espèces animales. Son archè (principe) est que le monde provient d’une entité indéterminée, l’apeiron, dont la semence engendre les vivants. Autre exemple qui met bien en valeur cette compréhension “scientifique” de la nature : « Anaximandre conçoit son modèle cosmologique suivant une structure mathématique ou géométrique tendant vers l’égalité géométrique et la symétrie. Il fut aussi le premier à proposer une explication naturelle de l’origine des êtres humains et des autres êtres vivants, explication qui est cohérente avec son système cosmologique. C’est le même processus naturel qui intervient. Les êtres humains émergent d’un milieu humide, ou de la glaise, mis en mouvement par la chaleur du soleil après la formation de l’univers » [7].

Giuseppe Cambiano, dans un article passionnant sur « les présocratiques et la technique » détaille l’utilisation du vocabulaire technologique dans l’étude des phénomènes naturels. Anaximandre fait du soleil une roue munie d’un moyeu central, d’où un feu est expulsé vers le dehors au moyen d’un soufflet. La métallurgie permet de penser le mélange des éléments naturels, à la manière d’un alliage. Chez Empédocle, l’Amour et la Haine peuvent se mélanger, comme le boulanger mélange la pâte et l’eau. Ce nouveau langage est celui d’une époque de progrès technique, donc d’affranchissement relatif vis-à-vis du monde de la magie et des mystères. L’essor des technologies, de par la rationalité qu’il développe dans la compréhension de la nature, engendre un climat favorable aux progrès de la philosophie. La compréhension technique de la phusis n’est donc pas nécessairement synonyme d’oubli de l’être...
Par la technique, l’homme se rend supérieur aux animaux, alors même qu’il est au départ complètement dépourvu d’instruments, comme le montre le fameux mythe rapporté par Protagoras. Les techniques sont données en partage pour tous les hommes, afin de bâtir une cité juste et harmonieuse. L’art politique se trouve lui-même élevé au rang de technique organisatrice, architectonique.

Situés avant Platon mais après les poètes, les présocratiques occupent une place incertaine. Ce recueil montre qu’ils ont pourtant leur droit de cité dans l’histoire de la raison. Les présocratiques ne sont pas des proto-philosophes : on se gardera d’en faire le chaînon manquant « entre la pensée poético-mythique archaïque et l’avènement de la philosophie comme triomphe de la rationalité. Car leurs écrits, même mutilés, ne témoignent pas tant d’une obscure sagesse que d’une volonté de recherche systématique des causes des phénomènes [8] ». Les premiers auteurs de l’historia peri phuseos sont « polymathes », hommes curieux de toutes choses. Leur objet est déjà pleinement la « poursuite critique de la vérité » [9].


Portrait d’Héraclite, par Raphaël, détail de l’École d’Athènes (1509-1512), Vatican. Le philosophe a les traits de Michel-Ange, connu, comme lui, pour son caractère ombrageux.

Quelques doctrines de penseurs illustres

La deuxième partie du livre se compose de chapitres par auteurs. L’information dont on dispose à leur sujet est la plupart du temps décevante, ce qui est d’autant plus frustrant que l’on s’aperçoit que ce sont de véritables corpus philosophiques qui ont disparu.

Nous savons que Pythagore revendiqua le premier l’appellation de philosophe. Lui et ses disciples traitaient de thèmes tels que la métensomatose (transmigration des corps), d’une harmonie du cosmos selon le nombre. Mais le maître n’a laissé aucun écrit. En effet, chez les pythagoriciens, la transmission orale était la règle, afin de conserver le caractère ésotérique du savoir. Les membres de l’école pythagoricienne comprenaient ainsi les « acousmatiques », qui rapportaient les akousmata (ce que l’on entend), des maximes cryptées, incompréhensibles au profane. Par exemple, le mot de code « ne pas aider à décharger un fardeau, mais aider à le charger » signifiait « ne pas décourager l’effort, mais l’encourager ». En assumant l’anachronisme, on pourrait assimiler cette école pythagoricienne à une franc-maçonnerie.

De Thalès, nous savons qu’il fut considéré comme le premier grand sage de la Grèce, le premier “physicien”. Aristote rapport que pour lui, toute réalité vient de l’eau. Outre les anecdotes célèbres concernant sa chute dans un puits ou son talent de spéculateur sur les pressoirs à olives, nous ne gardons aucune trace de ses textes.

Il revient à Jean-François Pradeau de présenter Héraclite. Quelques dizaines de fragments nous sont parvenus de celui que la tradition a surnommé l’Obscur. Encore aujourd’hui, ces sentences énigmatiques sont abondamment citées, bien que personne ne puisse prétendre avoir entièrement pénétré leur sens. L’article rappelle que la situation était la même pour les Anciens, qui avouaient sincèrement n’y rien comprendre… « S’agissait-il simplement de citer des maximes énigmatiques dont le caractère poétique et vague avait ce mérite qu’on pouvait les employer à tout propos, ou bien l’épreuve de l’ambiguïté du verbe héraclitéen était-elle le prix à payer pour accéder à une leçon philosophique que nul autre que lui n’avait su prononcer ? Le lisait-on et le citait-on pour son obscurité ou en dépit d’elle ? » [10]

Où ponctuer la phrase suivante, se demande par exemple Aristote [11] ? « De cette explication qui existe / toujours / les hommes demeurent ignorants ». Est-ce l’explication qui existe toujours ou bien est-ce que ce sont les hommes qui sont toujours ignorants ?

J.F. Pradeau revient sur les quelques thèses que nous conservons du philosophie d’Éphèse : perpétuel écoulement du monde et unité des contraires ; nature primordiale du feu, qui détruit et rebâtit cycliquement le monde. A cela s’ajoute, étonnamment, l’idée que le monde, loin d’être voué au chaos, possède une unité rationnelle -qui échappe au commun des mortels. Ce sont ces ignorants que Héraclite défie par ses aphorismes cinglants, procédé qui, comme on sait, a été repris et amplifié par Nietzsche. Chez Héraclite, « la réalité mobile, fluente, loin que d’être une dissemblance chaotique, possède un ordre ; pour perpétuel qu’il soit, le changement a une mesure, et elle est divine. La connaissance de cette mesure et le discours qu’on tient sur elle sont désignés du seul et même mot : la raison (logos) » [12]. Héraclite est donc bien philosophe en ce qu’il ne voue pas le monde au chaos et au silence. Il se donne les moyens de le questionner, en posant une correspondance entre notre intelligence et l’ordre des choses.

Dans son article consacré à Empédocle, Anne-Laure Therme procède à un exposé qui réserve lui aussi quelques surprises. On retient du penseur d’Agrigente que la nature est mue par deux principes contraires, l’Amitié (qui unit) et la Haine (qui sépare), qui l’emportent chacun leur tour, avant que l’autre ne vienne reprendre le dessus. La doctrine d’Empédocle est en fait plus complexe : « L’Amité-Harmonie apparaît comme un principe, non seulement d’assemblage, mais même de coagulation des dissemblables » [13]. Quand l’Amitié triomphe, le monde est uni en un tout harmonieux, un sphairos qui est dit homéomère (formé d’éléments semblables, comme un tout homogène). Quand la Haine se réintroduit, elle sépare les quatre éléments primordiaux : le feu et l’air sont chassés vers la périphérie, l’eau et l’air viennent occuper le centre. Cette mise en ordre permet l’engendrement des vivants. « C’est ainsi qu’une cosmogonie, puis une zoogonie, se produisent » [14]. On retrouve la proximité avec le langage technique, puisque l’harmonie dont il est question à propos de l’Amitié désigne à cette époque l’assemblage de pièces de menuiserie. Il y a harmonie quand deux pièces s’encastrent parfaitement. A cette théorie, Aristote objectera que le mélange ne peut se faire, les parties n’ayant pas un substrat commun pour pouvoir "coller" ensemble.

L’opposition de ces deux forces est cyclique et éternelle. L’Amitié unit les dissemblables et sépare les semblables, tandis que la Haine réunit les semblables et sépare les dissemblable : lorsque le monde est en proie à la discorde la plus grande, les quatre éléments sont entièrement séparés les uns des autres. Pour Empédocle, ce savoir a une portée très grande, non seulement "scientifique" mais également médicale et politique. Empédocle donne même une dimension magique et thaumaturgique à son enseignement.
« Même mutilés, ses vers à la beauté cryptique demeurent d’une richesse aussi inépuisable et foisonnante que celle du réel, et d’une cohérence qui cependant n’exclut pas la possibilité d’une herméneutique illimitée » [15].
On peut légitimement se demander si Empédocle ne reste pas, malgré tout, à mi-chemin du mythe et de la philosophie, de la rationalité et de la magie.

On lira aussi avec intérêt l’exposé sur Anaxagore et la pensée du Noùs comme intelligence régissant le monde, quoique sur un mode non-providentiel, ou encore l’exposé de la doctrine de Démocrite. L’article sur les sophistes, ces « mercenaires de la rhétorique », brosse des portraits rapides des fameux adversaires de Platon. Gorgias s’opposait terme à terme aux Éléates dans son écrit sur le non-être, en montrant que rien n’est connaissable. Ne reste alors que la puissance du langage, pour souder une communauté par les affections que suscite l’art oratoire. La rhétorique est par conséquent élevée au rang de technique politique par excellence.

L’article que Luc Brisson consacre à Xénophane confirme un autre trait commun à tous ces penseurs : partir d’une compréhension de la véritable nature des choses, pour mettre cette sagesse au service d’une Cité ordonnée et juste. Tout commence en mystique et tout finit en politique...


Buste de Parménide, Velia (anciennement Elée), Italie

Interprétation du poème de Parménide

Denis O’Brien propose une lecture suivie du poème de Parménide. La déesse montre au philosophe qu’il existe deux Voies : celle menant à la vérité et celle, trompeuse, de l’opinion. Le poème expose d’abord la première, qui mène à l’Être puis, dans une seconde partie, explore l’autre pour montrer qu’elle est parfaitement erronée. En réalité, montre O’Brien, il est difficile de déterminer si, pour la déesse, cette seconde voie existe réellement. Est-elle le chemin du non-être, de l’inconsistance de l’opinion, des illusions sensibles ? Ou bien n’est-elle qu’illusion elle-même ? Autrement dit : existe-t-il deux ou une seule voie ? O’Brien, s’appuyant sur une étude grammaticale détaillée du texte, semble suivre la deuxième option : de cette voie de l’opinion, on ne peut rien dire ni rien transmettre, car le non-être n’est pas. Il ne saurait donc y avoir de prédicat attaché à cette voie trompeuse. Ce n’est pas tant qu’il y aurait un des deux chemins qui ne mènerait nulle part : c’est que le deuxième chemin n’en serait pas vraiment un. Il ne serait qu’un nom, une étiquette accolée sur quelque chose d’inexistant. Les mortels, prisonniers de l’opinion, donnent ainsi un nom à des choses qui, en réalité ne sont pas.

Il apparaît que ce que la déesse reproche aux hommes, c’est moins d’avoir choisi la mauvaise voie, que de n’avoir pas choisi du tout. Il n’y a en réalité pas de choix entre l’être et le non-être, car seul l’être est. L’erreur des mortels est de ne jamais s’être arrachés à leurs opinions, de n’avoir pas surmonté le moment critique dont le poème porte témoignage. Si deux voies existaient réellement, il serait défendable d’en choisir une plutôt que l’autre : entrer ou non en philosophie. Chercher la vérité ou se contenter de l’opinion. Or, les deux ne se valent pas car l’une n’est que la dégradation de l’autre.

Il resterait à comprendre, ce que n’explique pas clairement Parménide, comment l’être pourrait même être dégradé par quoi que ce soit, s’il n’existe rien en dehors de lui. C’est l’existence de l’erreur qui devient inexplicable. Quel est même le statut de la seconde voie ? Encore une fois, est-ce son but qui est vain ou bien elle-même qui n’est qu’une apparence ?... Peut-être faut-il envisager une progression pédagogique : celui qui débute en philosophie découvre qu’il y a une autre voie pour mener sa vie que celles des opinions reçues. Puis il comprend que la voie dont il s’est détournée ne menait à rien. Enfin, il conçoit que cette voie n’existait tout simplement pas et qu’il était déjà, sans le savoir, en chemin vers la vérité.

Ce que montre, je crois, la lecture d’O’Brien, c’est que nous sommes mis par Parménide face à la nécessité de prendre une résolution : nous avons l’illusion que nous pouvons choisir, mais il n’y a en fait pas d’alternative. Avant d’avoir pris cette décision critique, nous ne faisions qu’errer et tergiverser. Avant de faire de la philosophie, nous n’étions pas engagés sur la mauvaise voie, mais mal engagés sur la bonne voie. C’est pourquoi Parménide dit que le commun des mortels ne fait que tourner en rond dans ses erreurs, au lieu de progresser vers la vérité. Il nous enjoint par là-même à adopter résolument la voie de la philosophie.

O’Brien fait également le point sur la critique portée contre Parménide dans le Sophiste. Pour Platon, si nous nous accordions avec l’assertion selon laquelle « l’être est, le non-être n’est pas », alors tout ce que dirait le sophiste serait vrai, du seul fait de l’existence de ses paroles. S’il n’y a aucun néant, tout est vrai. Pour rendre compte du discours sophistique, qui n’est que simulacres, images trompeuses, il faut accorder que le non-être a une existence relative. Le mensonge existe, on peut dire ce qui n’est pas. Platon est donc amené à distinguer le non-être comme absence d’être et le non-être comme différence avec l’être. L’être a des genres (Platon cite les principaux - le même et l’autre, le mouvement et le repos - en suggérant qu’il y en a encore plus, mais inutiles à son propos) et ces genres ne sont pas l’être, mais ne sont pas rien non plus. Les illusions produites par le discours sophistique ne disent pas l’être, elles sont en ce sens fausses.

Le sophiste articule mal les genres de l’être : il dit l’autre quand il faut dire le même ou le contraire. Le philosophe, lui, est capable de dire l’être en ses genres selon les articulations correctes. [16]

Conclusion

Ce volume n’apporte sans doute pas d’informations nouvelles sur les penseurs d’avant Socrate. En revanche, il en propose un tour d’horizon précis et bien informé. Celui qui voudrait approfondir le sujet trouvera une importante bibliographie à la fin de chaque chapitre. Les contributeurs eux-mêmes présentent très bien les différentes hypothèses sur les doctrines de chaque auteur.

De fait, les textes présocratiques demeurent ambigus : leurs auteurs ont voulu arracher la compréhension de la nature aux mythes mais ont dû exprimer des pensées rationnelles sous une forme encore mythologique, comme si la raison, à ses débuts, avait dû se couler dans un moule inapte à la recevoir. Tous ces penseurs ont pour point commun de proposer une sagesse de vie, pour l’individu mais aussi pour la cité dans son entier. A première vue, la rationalité semble mal dégagée de la vision magique du monde ; pourtant, le sens des mots a déjà basculé : la nature est dédivinisée, ramenée à ses composants élémentaires. Le mythe ne vaut plus en soi mais comme adjuvant de la raison, tandis que le langage technique prend le pas sur les formules magiques.

Il importe alors moins de savoir si tout est eau (ou air, ou feu...) que de produire cet effort, à l’origine de toute science et de toute philosophie, consistant à embrasser la nature à l’aide de quelques concepts simples. Parménide nous arrache au sommeil de l’opinion en ouvrant une voie vers l’être de toutes choses, là où Héraclite nous met face au caractère contradictoire de la nature, en nous enjoignant à chercher l’unité rationnelle de cette totalité mouvante.

Il est vrai que les difficultés d’interprétation restent insurmontables. Il paraît impossible d’arriver un jour à fixer un sens précis à ces doctrines qui ne nous sont parvenues que par fragments. Loin de décourager la lecture, cet aspect énigmatique ne fait que renforcer l’attrait des textes : trop de clarté décourage l’intelligence alors que l’obscurité incite à la recherche.

Notes

[1Voir Jean Beaufret, Dialogues avec Heidegger, I, éditions de Minuit, 1973.

[2Luc Brisson, Arnaud Macé, Anne-Laure Therme (dir.), Lire les présocratiques, PUF, 2012.

[3Certains, comme par exemple Marcel Conche, déplorent le qualificatif de présocratique, à cause de son finalisme implicite : les physiciens Ioniens, Parménide... resteraient en retard sur Socrate et Platon, qui marquent le véritable début de la philosophie. Le terme d’antésocratique serait, à tout prendre, plus correct pour M. Conche, car il signale simplement une antériorité chronologique. Il est néanmoins improbable qu’il s’impose un jour.

[4Page 2.

[5Page 94.

[6Page 3.

[7Page 70.

[8Page 4.

[9Page 76

[10Page 119.

[11Rhétorique, III, 5, 1407b14-18

[12Page 126.

[13Page 172.

[14Page 171.

[15Page 180.

[16Que se passerait-il s’il nul ne savait qu’il y a du non-être ?... Dans un film amusant, The Invention of Lying (2009, de Ricky Gervais), les gens ne connaissent pas le mensonge. Ils sont incapables de dissimuler la vérité et encore moins de dire sciemment quelque chose de faux. Ils ne peuvent même jamais se retenir de dire ce qu’ils pensent : le serveur, apportant les plats à un couple, s’empresse de dire à l’homme qu’il n’a absolument aucune chance avec elle. Les rapports sociaux sont d’une transparence totale : tout le monde peut se dire ses quatre vérités sans que cela ne provoque plus qu’une légère vexation. Le jour où le héros est sur le point de perdre son emploi et d’être ruiné, il a l’idée brusque de mentir. Il devient vite un demi-dieu que tout le monde croit, ébahi. Il a juste à dire à une femme qu’ils doivent coucher ensemble pour éviter la fin du monde, pour qu’elle veuille, affolée, se déshabiller en pleine rue !... Personne ne conçoit que le non-être soit, dans ce monde tel que le rêverait le sophiste.

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