ISSN 2269-5141

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Joël Biard : La théorie buridanienne du savoir

Science et nature

dimanche 17 mars 2013, par Sophie Serra

Avec Science et nature [1], Joël Biard, professeur au Centre d’études supérieures de la Renaissance, nous offre la possibilité de prendre la pleine mesure de l’importance de l’œuvre philosophique de Jean Buridan (1292-1363). Il poursuit ainsi ses importants travaux sur le XIVe siècle, et en particulier sur ce philosophe auquel il a consacré de nombreux articles, partant de la logique pour se tourner progressivement vers l’épistémologie. Si l’auteur insiste, tout au long de cette monographie, sur le style philosophique remarquable de Buridan, il ne se contente pas d’en faire le représentant d’un tournant dans la manière de pratiquer la philosophie à la fin du Moyen-Âge, mais présente au premier chef sa pensée pour elle-même, et fait apparaître avec netteté les axes qui la structurent.

L’ouvrage se compose de trois parties (« La science comme disposition mentale », « La science et son langage », et « La connaissance du monde »), qui permettent de pénétrer petit à petit dans la pensée buridanienne de la science en prenant à chaque fois un point de vue différent sur les thèmes abordés, et en s’appuyant sur les Petites Sommes de logique, Questions sur la Physique, Questions sur les Seconds Analytiques, et Questions sur la Métaphysique principalement. Mais dans chaque nouvelle grande problématique, et c’est là l’un des mérites de Science et nature, on retrouve les mêmes éléments conceptuels, éclairés sous un jour nouveau. Nous n’avons donc pas affaire à la présentation d’« aspects » de la pensée gnoséologique de Buridan. C’est bien la théorie buridanienne du savoir qui se précise au fil de la lecture. La très grande connaissance que Joël Biard a acquise des œuvres de Jean Buridan lui permet de présenter des analyses équilibrées. Ainsi, s’il ne se prive pas de souligner certaines ambiguïtés de la pensée du maître picard, le caractère global de sa démarche lui permet bien souvent de les expliquer, voire de les justifier en nous laissant voir comment ces dernières s’insèrent dans la stratégie générale de Buridan, sans qu’il s’agisse pour autant d’un empressement à sauver son auteur.

A – L’importance de Jean Buridan

Science et nature ne semble pas s’adresser aux lecteurs peu familiers de la pensée de Jean Buridan. En effet, l’ouvrage ne s’ouvre pas comme il est souvent de mise sur une longue biographie du maître picard. On entre directement dans le vif du sujet, la définition de la science, et c’est au fil des pages que la biographie personnelle, mais surtout intellectuelle de Buridan sera distillée. On peut donc supposer que cet ouvrage n’a pas été conçu comme une introduction à la conception buridanienne de la science, mais comme un livre de philosophie à part entière.

La courte introduction du livre de Joël Biard confirme cette impression. Il semble en effet que l’une des idées directrices du livre soit de présenter pour elles-mêmes les thèses de Buridan, en ne les replaçant dans le contexte des XIIIe et XIVe siècles que pour autant que cette mise en perspective permet de prendre la mesure de la démarche du maître ès arts, et en ne s’interdisant jamais de les discuter du point de vue de ce qu’il est convenu d’appeler la « philosophie générale ». En effet, Joël Biard affirme dès l’introduction que les critères d’établissement de la scientificité des disciplines mis en avant par Buridan « peuvent aussi intéresser la philosophie contemporaine des sciences » [2]. Joël Biard n’hésite d’ailleurs pas, mais toujours avec précaution, à dresser un parallélisme entre Locke et Buridan sur le plan de l’empirisme et de la continuité entre les différentes formes d’appréhension du réel [3], tout en modérant cette comparaison en ce qui concerne le rôle approbateur de l’intellect [4]. La volonté d’égrener quelques références à des auteurs postérieurs à Buridan semble répondre à la double exigence de montrer l’actualité de la pensée trop souvent méconnue de celui-ci, et d’aider le lecteur, quel que soit son paysage intellectuel, à trouver des points d’achoppement au cours des développements techniques qui touchent à la logique ou l’épistémologie médiévales. C’est le cas lorsque J. Biard rapproche les verbes signifiant les actes de l’esprit, ou « appellation de raison », des « verbes d’attitude propositionnelle » chez Bertrand Russell [5], ou encore lorsqu’il utilise à plusieurs reprises l’expression « ameublement du monde » afin d’éviter toute confusion en employant des termes plus connotés au Moyen-Âge.

Et c’est en ce sens que nous devons nuancer notre première impression quant au lectorat supposé de Science et nature. Le non-spécialiste de Buridan peut tout à fait entrer dans cette œuvre, et y acquérir non seulement une connaissance des thèses structurantes de la philosophie de Buridan, mais aussi un recul critique précieux.

Un autre trait remarquable de cet ouvrage est la manière dont il présente la place de Buridan au sein de l’histoire de la philosophie, et de la philosophie du Moyen-Âge en particulier. Joël Biard insiste à de nombreuses reprises sur la force, l’originalité et l’influence de ce philosophe sur des auteurs tels que Marsile d’Inghen, Jean Mair, Blaise de Parme, Nicole Oresme, mais il le fait avec beaucoup de mesure. Ainsi, s’il souhaite redonner une place plus juste à Buridan face à l’écrasante figure de Guillaume d’Ockham, l’auteur ne se laisse pas aller à simplement inverser la balance. Il nous invite à réaliser que « le XIVe siècle n’est pas le siècle de Buridan, pas plus qu’il n’est celui d’Ockham » [6]. La philosophie, et au premier chef la philosophie médiévale, se nourrit de dialogues et de controverses, de propositions et de discussions, et il est primordial de prendre en compte lorsque l’on étudie la pensée d’un auteur ce qu’il nous dit explicitement, mais également pour quoi et pour qui il le dit. Une telle démarche a le mérite de nous prévenir contre les raccourcis hâtifs, qui se cachent notamment sous les termes de « nominalisme » et « ockhamisme ». À cet égard, Joël Biard opère çà et là des éclaircissements, bien connus des spécialistes, mais bienvenus pour le lecteur néophyte.

B – La connaissance des singuliers

Si le style buridanien fait la part belle aux analyses logiques et sémantiques, il ne faut pas croire pour autant que l’homme n’a pas accès à la connaissance des choses extra-mentales, mais seulement à celle de leur signifiants, et c’est que nous découvrons petit à petit à la lecture de cet ouvrage.

Dans ses Questions sur la Physique, [7], Buridan définit la science à proprement parler comme une disposition mentale acquise par une démonstration. C’est cette première affirmation qui sert de point de départ à l’étude de J. Biard : La science n’est pas un ensemble de propositions, mais la disposition mentale constituée par l’assentiment que nous donnons à ces propositions. Dès lors, comment départager la science de l’opinion, qui semble obéir au même processus d’acquisition basé sur la « créance » (fides) [8] ? C’est la certitude qui joue ce rôle déterminant. Joël Biard rappelle que dans le contexte post-scotiste, la stricte articulation aristotélicienne entre nécessité de l’objet et certitude de la conclusion n’est plus de mise. La question se compliquant lorsqu’il s’agit de caractériser la connaissance des articles de foi, Buridan redouble la notion de certitude d’une exigence d’évidence qui contraint immédiatement l’intellect à donner son assentiment. Avec en arrière-fond le désir de garantir la scientificité à la connaissance naturelle, Buridan ajoute trois moyens d’atteindre une forme de certitude à celui qui est traditionnellement garanti par l’immutabilité de son objet de considération, Dieu [9]. J. Biard consacre ensuite un long développement à essayer d’éclaircir les notions d’évidence et de certitude, souvent déployées ensemble par le maître picard. Celui-ci, tout en distinguant dans ses Questions sur la Métaphysique une évidence absolue pour les données divines et une évidence relative pour la connaissance des créatures, se garde pourtant de parler de degrés d’évidence. En revanche, les Questions sur la Métaphysique comme les Questions sur le De Anima semblent reconnaître une différence possible dans l’intensité de l’assentiment, qui peut s’accroître dans certains cas, quand par exemple on ne dispose pas de démonstration conclusive, mais qu’on a plus d’arguments en faveur de p que de non-p. « Cette stratégie discursive permet au maître picard de décliner de façon souple différentes formes de scientificité » [10], ce qui élargit considérablement le champ de la science. Joël Biard consacre ensuite un passage conséquent à la détermination de l’extension d’une science, nommée sujet « puisque les propriétés premières et principales de cette science lui conviennent comme à son sujet » ou objet « puisque c’est lui que cette science considère principalement » [11].

En précisant que la science est connaissance démontrée des choses signifiées par les termes de la conclusion, l’ouvrage nous fait prendre conscience de l’existence d’une dimension réaliste sous-estimée chez Buridan. Même si l’objet premier de la science est la conclusion démontrée, en un sens dérivé elle porte bien sur des choses, et il ne s’agit pas là d’un sens affaibli, précise J. Biard, mais de « la finalité orientant tout le processus scientifique » [12]. On passe ensuite en revue le déroulement de l’acquisition des connaissances au sein des différentes puissances de l’âme, et cette exploration nous donne l’occasion de mieux caractériser l’empirisme de Buridan, mais aussi de remarquer la continuité qu’il affirme entre les différents modes d’appréhension du réel. C’est cette perspective, qu’il s’autorise à parler de science des singuliers, et même, en s’appuyant sur la distinction individu vague/individu déterminé, à préciser que la science des concepts universels, qui une fois constituée fournit à l’homme une grille de lecture à laquelle comparer ses perceptions, est en fait ultimement au service de la connaissance du singulier.

C – Penser la nature à partir de la condition humaine

Contrairement à l’idée reçue, la philosophie de Buridan, pour nominaliste qu’elle soit, ne doit pas être comprise comme une déréalisation, au profit de la seule analyse logique et linguistique.

En effet, la question de la nécessité n’est pas abordée dans Science et nature uniquement dans le cadre logique de la caractérisation de la démonstration scientifique, puisque J. Biard présente également sa dimension proprement ontologique. En effet, la première partie de l’ouvrage se conclut sur une analyse de la distinction entre nécessité au sens propre (la nécessité absolue, réservée à Dieu), et la nécessité conditionnée des créatures, en tant qu’elles se comportent conformément au cours commun de la nature. Il précise en s’appuyant sur les Questions sur la Métaphysique et les Questions sur la Physique, que cette nécessité est dite conditionnée en premier lieu parce qu’elle repose sur la volonté divine qui a créé cet ordo naturalis, et en second lieu car elle est subordonnée à la pratique même de la science qui considère ces étants dans leurs actions habituelles, abstraction faite des actes de volonté des créatures libres, et de la possibilité d’une intervention miraculeuse. C’est donc pour un moyen-terme prudent qu’opte Buridan, ce que J. Biard résume sous l’expression de « principe déterministe restreint » [13]. Ce faisant, et c’est là une constante dans sa démarche, le maître picard déclare son intention de s’abstenir de toute incursion sur le terrain théologique. Cependant, comme nous le fait remarquer l’auteur, la reconnaissance de l’existence d’agents libres humains est reçue comme un précepte de foi. Cette thèse de Buridan se double de la prise en compte de la temporalité pour déterminer la valeur de vérité d’une proposition, ce qui le conduit à admettre une équivalence entre la contingence considérée de loin et la nécessité à l’instant présent.

Cette volonté constamment réaffirmée de garantir la possibilité d’une connaissance assurée du contingent se manifeste encore une fois par une série de distinctions opérées par Buridan dans les Petites Sommes de Logique [14] entre la science au sens large, au sens propre, en un sens absolu, mais en ménageant également une place aux raisonnements pratiques. D’une part, donc, les raisonnements de prudence, en tant qu’ils procèdent eux aussi de principes indémontrables et évidents sont à rapprocher légitimement de la science, et d’autre part, comme on l’a évoqué, la science naturelle est elle-même liée au contingent, en tant qu’elle porte sur des objets muables. C’est en ce sens que J. Biard n’hésite pas à dire que chez Buridan, « La science démonstrative, nécessaire, est donc ouverte sur la contingence des deux côtés » [15].

La question de la pérennité de la science, dépendante ou non de celle de son objet est également abordée dans la seconde partie de l’ouvrage, lorsqu’est évoquée la distinction entre supposition accidentelle et supposition naturelle. Il est important de noter à ce sujet que Buridan, bien que ne reconnaissant pas l’existence de natures communes, tient à maintenir la notion de supposition naturelle, dont la signification se situe au-delà de toute dimension temporelle, englobant à la fois présent, passé et futur, et qu’il en fait le mode d’expression privilégié de la science.

J. Biard ne manque pas non plus d’évoquer le traitement opéré par Buridan du « problème de l’induction », n’hésitant pas, là encore, à utiliser cette expression du XIXe siècle afin de nous en rappeler en un mot l’enjeu philosophique : comment passer de la connaissance des singuliers à celle des régularités dans les comportements des étants [16] ? S’il a déjà précisé, en effet, qu’on ne saurait parler de « lois de la nature » au Moyen Âge comme on le fera à l’âge moderne, la question se pose toutefois : Comment faire accéder une proposition issue d’expériences singulières au statut de principe d’une science ? Buridan postule une inclinatio ad veritatem de l’intellect humain, et Joël Biard souligne bien le caractère volontaire de cette position [17]. Buridan renvoie donc les multiples interrogations sur la science humaine soulevées par ses analyses à la condition même de l’homme. Ce dernier ne peut que présupposer l’idée d’une accessibilité à l’ordre de la nature, à la base de toute démarche de compréhension, y compris celle des mécanismes par lesquels il satisfait à cette inclination.

D – La pluralité des points de vue

Cet ouvrage fait apparaître à quel point Buridan place l’homme au centre de ses préoccupations. Joël Biard intègre d’ailleurs lui-même cette tendance dans son analyse, en ouvrant son étude par une grande partie sur la dimension psychique de la science comme disposition mentale, avant de l’ouvrir par la suite à sa modalité langagière, et de l’aborder enfin en se tournant davantage du côté de l’ontologie.

Et c’est à nouveau dans cette perspective qu’il nous faut mentionner l’étude tout en nuances, que J. Biard propose dans la troisième partie de son ouvrage, de la position de Buridan sur la division des sciences. Cet aspect important de la philosophie buridanienne se fonde sur l’idée, affirmée dans les Questions sur la Métaphysique, [18], que la distinction entre les sciences n’est pas superposée à la distinction entre différentes entités extramentales. En effet, ce sont les mêmes choses qui sont considérées par des sciences différentes, à l’exception de la théologie révélée que cette division exclut de son champ de considération. À la conception aristotélicienne, qui associe une science à un genre, Buridan substitue en effet une division selon les modes de concevoir. Les sciences sont ainsi diverses « manières pour la faculté cognitive [de] se rapporter aux choses, de les signifier de telle ou telle manière, sous tel ou tel aspect [19]. Une même conclusion sera ainsi démontrée de plusieurs manières, tout aussi valides en droit ; par exemple, on parviendra à la conclusion de la rotondité de la terre en mathématiques en se basant sur les aspects des corps célestes tandis qu’en physique, on se fondera sur la pesanteur des parties terrestres. J. Biard évoque rapidement une certaine parenté avec Thomas d’Aquin, Guillaume d’Ockham et Blaise de Parme, mais insiste aussitôt sur la portée incomparable de cette idée chez Buridan, puisque celle-ci est sous-tendue par « toute son étude sur la démarche scientifique » [20]. Cette question extrêmement intéressante aurait peut-être gagné à être complétée par une mention plus conséquente des travaux de ces philosophes, mais si elle ne l’est pas, c’est vraisemblablement dans le souci de respecter l’économie de l’ouvrage, car l’auteur embraye aussitôt sur les implications de cette conception chez Buridan sur la division science pratique/science spéculative. Celle-ci ne s’appuie ni sur une différence d’objets, comme on l’a vu, ni sur une différence de fin, mais sur le fait que les sciences spéculatives s’intéressent aux propriétés des étants pour elles-mêmes, tandis que les sciences pratiques s’y penchent dans la mesure où des agents libres sont susceptibles d’agir sur elles. Là encore, on décèle la volonté d’assurer une continuité, chère à Buridan.

Au terme de cet ouvrage, et fort de toutes les distinctions et subtilités introduites par le maître picard, J. Biard revient sur la question de la certitude et de l’évidence, cette fois-ci dans le cadre précis de la caractérisation de la métaphysique. Et comme il le remarque, on peut être surpris par la justification de la primauté de la métaphysique mise en place par Buridan, car celui-ci, prenant Dieu comme objet privilégié de la métaphysique, hiérarchise les deux rôles que lui reconnaît un philosophe : être le Premier Moteur et constituer la fin dernière de l’univers. Et de façon quelque peu inattendue, le maître picard lui reconnaît comme dimension fondamentale le fait d’être le Premier Moteur immobile, qui se contemple lui-même, dans la mesure où il n’a besoin de rien d’autre pour s’y adonner. Par analogie, poursuit Joël Biard, Buridan reconnaît la prééminence pour l’homme de la science spéculative sur la science pratique, puisqu’elle peut s’exercer en toute indépendance vis-à-vis des autres créatures. Cependant cela ne signifie pas qu’il existerait un type de science plus « scientifique » qu’un autre. En revanche, Buridan est attentif comme peut-être nul autre avant lui, à respecter la rationalité régionale de chaque science, et c’est d’ailleurs ce même mouvement qui lui permet de justifier l’autonomie de la philosophie à l’égard de la théologie, comme le montre J. Biard à la toute fin de l’ouvrage.

Conclusion

En conclusion, nous devons en premier lieu saluer la maîtrise dont fait preuve Joël Biard pour, à chaque question traitée, parvenir à présenter avec beaucoup d’équilibre non seulement la position documentée et précise de Buridan, mais aussi à la remettre en perspective avec ses prédécesseurs et ses héritiers, immédiats ou lointains. Si cela peut paraître constituer une exigence de base pour un ouvrage d’histoire de la philosophie, l’auteur parvient à y satisfaire avec une habileté fort agréable pour le lecteur, en évitant le formalisme d’un exposé du contexte, suivi en second lieu seulement d’un examen minutieux. Les deux sont opérés en un même mouvement, et l’on ne peut que s’en réjouir, d’autant que si l’on osait se livrer à une méta-analyse, un tel style ne contrevient pas à la conception buridanienne de la philosophie, à la fois vive et rigoureuse, systématique et fragmentaire. D’autre part, cet ouvrage est également l’occasion pour Joël Biard de discuter diverses thèses sur Buridan, sur Ockham, et sur le nominalisme. Rien que de très normal, là encore. Mais ce dialogue historiographique est dépourvu de tout parfum de vide érudition, et il semble toujours au lecteur que la discussion académique esquissée au détour d’une note de bas de page contribue véritablement à sa compréhension des enjeux en présence dans la position défendue par Buridan.

Toujours en ce qui concerne la dimension pratique de l’ouvrage, on peut se réjouir de la présence d’un index rerum conséquent, et surtout très précisément organisé, puisque des notions proches, souvent évoquées sous la même référence, sont ici clairement distinctes (on pense par exemple à « supposition accidentelle »/« supposition matérielle » / « supposition naturelle », etc).
On peut peut-être regretter que le chapitre réservé à la question « Qu’est-ce qu’un individu ? » [21] nous donne envie d’en lire davantage. Joël Biard reconnaissant lui-même que « la position de Buridan sur les suppôts non personnels n’est cependant pas claire » (p. 250), on aurait pu attendre quelques pages de plus à l’enquête. Cependant, il faut bien reconnaître que c’est là l’unique fois où Joël Biard passe un peu rapidement sur les extraits de Buridan et l’évocation de la position de Thomas d’Aquin, et que, par ailleurs, le but de l’ouvrage n’est pas de mettre à jour l’ontologie, mais bien la gnoséologie de Buridan. Peut-être aussi que l’éthique et l’anthropologie, qui jouent chez Buridan un rôle structurant comme le reconnaît Joël Biard lui-même, et qui apparaissent à l’horizon de chaque partie de l’ouvrage, ne sont pas assez approfondies pour ne pas nous laisser quelque peu sur notre faim. Comme le reconnaît l’auteur dans sa conclusion, il s’agit d’une question périphérique par rapport à celle de la définition de la science, raison pour laquelle il ne l’a pas traitée frontalement. Mais peut-être aussi pourrait-elle constituer un chemin parallèle sur lequel repérer les jalons de la philosophie de Jean Buridan.

Il est impossible d’énumérer toutes les thèses exposées dans cet ouvrage relativement court mais d’une grande densité, qui traverse toute l’œuvre de Buridan en suivant la piste de la constitution de la notion de science chez ce philosophe, tant dans sa dimension logico-linguistique qu’ontologique. Nous n’avons fait que mentionner quelques traits saillants, en nous basant sur l’organisation qu’en propose Joël Biard. Nous ne pouvons donc que recommander vivement la lecture de cet ouvrage précieux.

Notes

[1Joël Biard, Science et nature. La théorie buridanienne du savoir, Vrin, 2012

[2(p. 9)

[3p. 58

[4p. 201

[5p. 140

[6p. 13

[7I, 1 f° IIva

[8J. Biard reprend ce terme à Ch. Grellard dans sa traduction et son introduction de, Nicolas d’Autrécourt, Correspondance, articles condamnés, éd. L. M. de Rijk, Paris, Vrin, 2001

[9Questions sur les Seconds Analytiques, I, q. 25

[10p. 39

[11Questions sur Porphyre, q. 3, p. 135, cité p. 48

[12p. 51

[13p. 79

[14VIII, 4-7

[15p. 86

[16p. 192

[17p. 193

[18VI, 2, f° XXXIIIva

[19p. 265

[20p. 266

[21pp. 245-250

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