ISSN 2269-5141

Accueil > Coups de coeur > L’unification du paradigme naturaliste grâce au « darwinisme étendu » : la (...)

L’unification du paradigme naturaliste grâce au « darwinisme étendu » : la mémétique et ses contradicteurs. Première partie

Etat des lieux

mercredi 27 février 2013, par Katia Kanban

S’est tenue à Paris mi-décembre une semaine consacrée à Dan Sperber, baptisée « Culture, communication et cognition », à l’Ecole normale supérieure de Paris organisée par l’Institut Jean Nicod (ENS/EHESS/CNRS). Ce colloque rendait hommage à un grand penseur français contemporain, Dan Sperber, chercheur en sciences cognitives, anthropologue et linguiste, et par cette voie au naturalisme. Ce programme de la pensée contemporaine, programme de naturalisation de l’homme, trouve effectivement une de ses pierres de touche française au sein de la philosophie de Sperber, en tant qu’il incarne le génie darwinien revisité pour investir les sciences humaines et sociales, singulièrement anti-naturalistes.

Qu’est-ce qu’incarner le génie darwinien ? C’est étendre l’idée géniale de Darwin – on aime dire et répéter que jamais homme n’eut meilleure idée – pour en faire l’hypothèse scientifique d’unification et de systématisation de notre compréhension de l’homme. Autrement dit, c’est rendre possibles des sciences humaines dégagées de présupposés idéologiques tels que le « tout-génétique » ou « le tout-construit et acquis ». Mais c’est aussi les rendre possibles métaphysiquement en supposant une ontologie matérialiste radicale et conséquente.

Daniel Dennett, grand philosophe contemporain américain, est intervenu à cette occasion lors du colloque s’ouvrant le jeudi 13 décembre 2012 par une conférence intitulée « How Darwinian is cultural evolution ? ». Son objet était de discuter de l’extension possible du paradigme darwinien pour comprendre le monde des hommes et de proposer sa version d’un darwinisme étendu à l’esprit et à la culture. Car, en effet, si « tout le monde » est d’accord pour tenter de modéliser la culture humaine grâce au darwinisme, ou tout au moins pour se servir du darwinisme comme d’une théorie à fort pouvoir inspirateur, l’écart est grand entre la sociobiologie (qui comprend la culture comme un phénomène naturel explicable par des avantages génétiques), la mémétique de Dennett entre autres (qui comprend la culture comme ayant une consistance ontologique propre et étant intrinsèquement darwinienne) et d’autres théories de psychologie ou d’anthropologie évolutionniste, comme celle de Dan Sperber, comprenant l’esprit et la culture comme produit d’un cerveau façonné par l’évolution biologique. L’intuition commune de nombre de chercheurs et de philosophes est bien d’appliquer le mécanisme de la sélection naturelle, le fameux algorithme darwinien (hérédité ou héritage d’instructions ; réplication et variation à un taux relativement bas ; sélection de certaines variations transmises à leur tour) à l’histoire de la culture, mais le débat fait rage quant à cette application. En l’occurrence, Sperber et Dennett ont deux intuitions distinctes qui résument en quelque sorte le débat.

C’est avec un esprit tout américain que Dennett s’est exprimé sur le sujet lors de son intervention : dédramatisation d’une naturalisation de la culture humaine, enthousiasme intellectuel, plaisanteries incisives, bonhommie apparente comme gage d’honnêteté intellectuelle, mais aussi échanges avec Sperber plutôt virils. Si cet esprit américain peut agacer, parce que sa familiarité se veut séduction et parce que sa dédramatisation nie le déchirement dialectique qui s’empare de la belle âme européenne, on ne peut que partager l’enthousiasme de la recherche intellectuelle de la vérité sans poses et autres malhonnêtetés idéologiques et partisanes. Qu’il est bon d’entendre et de lire un penseur comme Dennett ou tout autre penseur qui s’empare de cette liberté intellectuelle qui nous vient de la culture américaine, de ce ton peu académique et peu européen. En effet, la quête du vrai en Europe est souvent si peu habitée et si molle, que la philosophie a l’air d’une fonctionnaire. Certes la philosophie européenne continue de penser le sujet conscient, en cela son enthousiasme est infini, mais son esprit de sérieux semble avoir abandonné toute possibilité épistémique de trouver la vérité en s’alliant aux autres disciplines et en pariant sur le destin des sciences. Sauf en certains endroits précieux, bien sûr, où l’on voit que la philosophie européenne n’est pas morte et pourra continuer de nourrir le monde de la pensée. Mais enfin, il faut bien le dire, le style de notre époque intellectuelle et artistique, sa quintessence singulière est le style américain. L’enthousiasme américain, loin de l’esprit dissertatif et peu engagé, ne promet pas de trouver un sujet au cœur de la matière ou quelque libre arbitre ou « lévitation morale » [1] au sein des déterminismes complexes, mais il promet de chercher avec vérité et grand style.

« La grandeur d’un artiste ne s’évalue pas aux beaux sentiments qu’il suscite ; cela, c’est ce que croient les bonnes femmes. Mais, à la mesure dans laquelle il approche du grand style, dans laquelle il est capable de grand style. » [2]

Qu’il nous soit permis donc de comparer les philosophes aux artistes et les idéalistes aux bonnes femmes avec Nietzsche, avant de nous moquer en retour peut-être de ce naturalisme aveugle à l’ambivalence dialectique et aux profondeurs métaphysiques. Le geste naturaliste nous paraît nécessaire pour penser aujourd’hui, Dennett de rappeler sans arrêt dans ses œuvres qu’il faut pour cela cesser de moraliser le débat, de jeter l’anathème sur le naturalisme, en l’accusant de tous les maux : il nous priverait de libre arbitre et de conscience autonome et risquerait donc de déresponsabiliser les hommes, d’être coupable du désenchantement non seulement métaphysique mais aussi moral, et de ses conséquences [3].

Les « bonnes femmes » contemporaines ne supportent pas la naturalisation de la nature humaine, c’est viscéral, et on les comprend, il est difficile de tenir un tel regard surplombant, difficile intellectuellement, mais surtout moralement ; alors au diable les bonnes femmes, semble dire Dennett. C’est donc ce que rend visible le grand style dennettien : la naturalisation de l’homme et de ses produits culturels, sociaux, intellectuels assumée et systématisée ; incarnant ici ce que la vision philosophique américaine (anglo-saxonne) du monde a apporté et apporte à l’histoire de la pensée. C’est pourquoi, parmi les nombreux philosophes américains contemporains, il nous semble que la position de Dennett fera date et sera retenue dans sa conséquence et sa systématisation. Que l’on soit d’accord ou pas, il y a là un lieu indéniable de la pensée comme synthèse naturaliste des possibilités intellectuelles d’une époque.

I. La philosophie de Dennett : panorama général

Maintenant que les présentations sont faites, passons aux théories et aux arguments en jeu. Pour définir clairement et simplement le naturalisme, on peut dire qu’il s’agit de l’intuition, déduite du principe d’économie et de l’impératif scientifique de l’objectivation, qu’il n’y a pas deux causalités ontologiquement distinctes à l’œuvre dans la nature et la réalité humaine. Bien sûr, il y a l’impression subjective d’un esprit conscient et d’un libre arbitre à la source (source ayant force de causation) de tout acte pleinement humain et de tout produit intellectuellement déterminé (produits techniques, culturels, politiques, sociaux, etc.). Cette impression subjective, l’expérience d’être soi et que ce sujet ait une essence irréductible à la nature matérielle à laquelle il appartient tout autant, n’est pas acceptée comme garante d’une vérité philosophique par le naturalisme. Elle n’est pas rejetée, mais en attente de preuve, en quelque sorte. On la soupçonne, pour tout dire, d’être une illusion, à l’image des illusions physiques. Il se pourrait bien que les sciences de l’homme soient aussi contre-intuitives que le furent les sciences naturelles. Mais dire cela ne fait pas argument, après tout on n’a là qu’une analogie, tout juste susceptible de rendre l’esprit plus ouvert aux théories contre-intuitives et démystificatrices.

L’ontologie que l’on appelle physicaliste et qui fonde la philosophie de Dennett n’admet pas de causalité immatérielle. Puisque la causalité matérielle suffit à expliquer tous les mouvements observés dans le monde, il semble raisonnable de s’en tenir à une explication matérielle du monde. Cela n’empêche pas de penser une surdétermination, autrement dit même si tous les mouvements observés dans le monde, notamment les mouvements humains, sont explicables en termes de causes matérielles (l’action du cerveau et l’intériorisation mécanique et complexe par celui-ci de règles externes en plus des règles innées comme cause de nos actions), cela n’implique pas qu’il n’y ait qu’une causalité matérielle. Cependant, la charge de la preuve d’une causation par un esprit immatériel leur reviendra, puisque les mêmes actions sont explicables sans ce présupposé. Il faudra expliquer, d’autre part, le mode d’action sur le corps et sur le cerveau d’un esprit qui donnerait ses ordres à la matière et serait capable de la configurer (ici, configurer l’état cérébral) par ce qui est immatériel et donc sans force : le sens, la sémantique, le symbole, l’idéel, etc.

A cet endroit précis, on comprend la politique dennettienne : prendre acte de cette ontologie et tenter une interprétation totale de la nature humaine et de ses créations. Or, l’intuition darwinienne présente un algorithme d’une efficacité redoutable, par-delà les difficultés locales des sciences naturelles, pour expliquer l’évolution naturelle sans dessein intelligent : l’hérédité ou la rétention d’informations, la variation, la sélection. Ainsi, cette procédure mécanique produira nécessairement d’elle-même une évolution : prenez un réplicateur d’information (le gène), faites varier par mutation rare la réplication (qui, la plupart du temps, réussit), insérez ces réplicateurs dans un milieu où ils ne peuvent pas tous survivre, ainsi vous aurez mécaniquement et nécessairement une sélection des plus aptes à survivre au sein d’un environnement.

Cet algorithme sera précisément, pour Dennett, ce qui permettra d’unifier les sciences de l’homme et de réaliser ce qui est en germe de manière systématique dans la révolution naturaliste en cours. Il reprend-là l’idée révolutionnaire de Dawkins [4] que Susan Blackmore [5] systématisera et théorisera : l’idée d’un deuxième réplicateur, que l’on appelle le mème. Voilà l’intuition dennettienne : le darwinisme produit un algorithme d’une efficacité redoutable pour expliquer tous les phénomènes ; à partir du chaos, une forme sans dessein naît et évolue mécaniquement par le jeu de la sélection [6].

Le mème n’est pas entièrement analogue au gène, il est comme ce dernier un réplicateur d’information, un autre substrat sur lequel l’algorithme évolutionnaire fonctionne aussi, car ce dernier est indifférent aux matériaux de réalisation de l’information. Mais c’est un réplicateur culturel : l’information culturelle se réplique alors par l’imitation. « Un mème est semblablement [aux gènes] un paquet d’informations relatives à un comportement – une recette ou un manuel d’instructions permettant de faire quelque chose de culturel » [7]. Ces informations sont codées de telle manière qu’elles peuvent être copiées. L’analogie avec le gène peut s’arrêter là, mais le débat reste ouvert : le mème est-il égoïste comme le gène, est-il un parasite de l’esprit qui s’en sert comme d’un véhicule ou est-il en symbiose avec l’esprit, dans une relation d’utilité réciproque ? L’analogie reste à débattre et à devenir un paradigme fort et fondé, la mémétique est une science naissante ou une métaphore, une analogie féconde, toutes ces questions sont en débat.

Tout l’enjeu est dans la variation : il faut que les informations transmises ne varient pas systématiquement d’une copie à l’autre (d’un cerveau à l’autre), tout en maintenant une variation qui permette la sélection. L’Oxford English Dictionnary donne comme définition, reprise par Blackmore dans son manifeste fondateur susnommé : « Mème : (abrégé de mimeme, ce qui est imité ; calqué sur GENR n.) Un élément de culture dont on peut considérer qu’il se transmet par des moyens non génétiques, en particulier par l’imitation. »

Le concept d’imitation est primordial et pour éviter toute confusion, il convient de le distinguer avec Blackmore des autres formes d’apprentissage [8] : l’apprentissage social et la contagion. L’imitation n’est pas l’éveil de comportements innés en voyant quelqu’un agir, il faut qu’il y ait un apprentissage et non une simple activation en voyant faire, qu’un comportement nouveau surgisse et se propage par transmission imitative. L’apprentissage social ne consiste au contraire qu’à « apprendre quelque chose sur l’environnement en regardant les autres » [9], comme le font les petits de nombreuses espèces animales, et non à apprendre un nouveau comportement en observant autrui – ce qui constitue in fine la réelle imitation. L’imitation généralisée est ainsi un comportement presqu’exclusivement humain, car il est précisément une imitation qu’on pourrait dire intrinsèque et non une copie extrinsèque et d’adaptation à l’environnement.

A partir de ces bases, le processus évolutionniste peut s’appliquer en sélectionnant les mèmes. Ici une précision de taille est de rigueur. Comment se passe cette sélection ? Le mème, comme le gène, a une réplication égoïste (au mieux symbiotique – ce que nous voulons dire c’est que le mème a pour logique sa pure réplication), l’algorithme darwinien s’applique au mème et non à son hôte l’homme. On va donc distinguer plusieurs sélections possibles : les mèmes sont sélectionnés parce que leurs hôtes en ont besoin pour survivre et mieux vivre, ainsi ils se propagent par utilité pour celui qui survit et vit mieux grâce à certains mèmes ; mais ils ont aussi peut-être leur logique propre, ils peuvent devenir parasites et se répliquer par des propriétés réplicatrices idoines, pensez à un air entêtant, à un slogan, à des mèmes « squatteurs » de cervelle – ici, les implications politiques de la mémétique apparaissent importantes : considérer le mème comme une idée parasite implique de penser des méthodes de protection de l’esprit, ce que Blackmore fait dans son livre en éclairant en retour certaines pratiques, notamment bouddhistes comme la capacité méditative et réflexive. Cependant, si les mécanismes de réplication de l’information culturelle par l’imitation intéressent une science mémétique à venir, ces mécanismes peuvent varier et accepter beaucoup de théories de l’esprit et de ses mécanismes et possibilités, car ce qui incombe ici c’est de fournir une modélisation évolutive et spécificatrice de la culture et des cultures humaines.

Avec l’esprit humain et son tissu idéel naît donc un nouveau réplicateur, voilà qui explique cette spécificité proprement humaine, qui embête nombre de naturalistes biologistes ou anthropologues. Certes, le darwinisme a permis une compréhension de l’homme comme animal inespérée, mais le saut que ce dernier produit, en tant qu’espèce se distinguant radicalement des autres espèces, reste intrigant. Or, à partir d’une capacité de perfectibilité par l’imitation, on voit naître une deuxième source d’information susceptible de se propager ; l’évolution biologique et l’évolution culturelle peuvent expliquer la diversité des croyances et des comportements humains, la seconde évolution permettant de pallier les incapacités, voire aux paradoxes que posent l’évolution biologique pour rendre compte de l’humanité.

Ce qui se dégage de la mémétique, c’est une vision étrange de l’humanité et de la culture. On voit se dérouler sous nos yeux l’histoire des hommes tels que nous les connaissons et qui est si jeune, l’histoire des hominidés, l’histoire de la vie, de la matière. Ce fil nous apparaît alors d’un déterminisme implacable, où Dieu n’a effectivement pas joué aux dés, mais a bel et bien joué et enclenché quelques lois physiques tout en laissant le jeu dérouler sa belle mécanique pendant quelques millions d’années. Dans le chapitre « un outil pour penser le déterminisme » de la Théorie évolutionniste de la liberté, Dennett explique le « jeu » du monde de la vie de Conway [10] ; il s’agit d’un jeu qui modélise le déterminisme matérialiste. Ces mondes jouets ou simplifiés, comme aussi les mondes démocritéens de Quine, où l’on simplifie l’espace et les configurations matérielles sous forme numérisée permettent de vérifier le démon laplacien du déterminisme [11] , mais surtout permettent de voir émerger des formes stables à partir d’une physique de la vie informatisée – par exemple on numérise un espace à deux dimensions avec des lignes et colonnes de pixels et on programme des lois de la nature, par exemple une loi de la nature qui prévoit les cas dans lesquels la case s’allume et s’éteint en fonction de la configuration de son entourage. Des formes stables émergent radicalement : à partir d’une physique simplifiée sur un plan numérisé, si on interprète biologiquement l’état physique (par exemple, une case allumée est dite vivante et morte si éteinte), on peut raconter une histoire à ce second niveau (niveau biologique). On peut voir des mouvements et des actions se faire : en effet, les mêmes configurations reviennent sans cesse et ont des mouvements répétitifs, ainsi on meurt pour certaines causes dans ce monde de la vie ; ces mouvements sont ceux des cases initiales, seules entités ontologiques de premier niveau, mais on a l’impression constante que ce sont les formes émergentes qui se meuvent, voire agissent. Et Dennett de rire : ce jeu est capable de changer les opinions de ses étudiants…

Ces mondes jouets servent à montrer l’illusion possible quant aux phénomènes émergents et le déterminisme à grande échelle, à hauteur de vue laplacienne ou plus communément appelée divine... Les agents conscients et rationnels croient agir selon des raisons qui ont force de causation, alors qu’ils ont juste intériorisé des explications a posteriori et de niveau psychologique (troisième niveau d’explication d’une même réalité) des actions d’autrui. Pour le dire plus clairement : la vie consciente, le for intérieur est illusoire, il n’est que l’intériorisation de ce que l’on appelle une théorie de l’esprit. Afin de pouvoir prédire les actions d’autrui et de s’y adapter, les hommes ont construit une vie mentale reposant sur des concepts psychologiques (ils n’avaient en quelque sorte pas les moyens de prédire les actions des hommes grâce à des connaissances de leurs états cérébraux). Cette conceptualité efficace pour prédire les actions des autres hommes est alors intériorisée et permet de décrire son propre comportement, de communiquer avec les autres. Emerge une vie intérieure très riche. La perspective intentionnelle est alors une perspective au sens où elle est une interprétation à un certain niveau et non une réalité ontologique. La référence à des états mentaux est théorique, nous croyons avoir une vie mentale, mais notre expérience est imprégnée de théorie. Notre expérience de nous-mêmes n’est pas vierge et immédiate, elle est tissée de culture intériorisée, elle est imprégnée de théorie. Cette théorie est la psychologie populaire, psychologie dérivée de la théorie de l’esprit que nous prêtons aux autres pour prévoir leur comportement et que nous avons intériorisée comme nôtre en ayant des désirs, intentions et croyances pouvant expliquer notre comportement. C’est en somme la psychologie telle que nous la formulons spontanément. C’est précisément cette spontanéité qu’il s’agit de questionner ; théoriser l’esprit, même vulgairement et quotidiennement, c’est appliquer un logos à une expérience, c’est conceptualiser ce qui se vit. Autrement dit, si nous fantasmons un accès direct et intuitif à nous-mêmes, il n’en est peut-être rien en réalité, notre accès à nous-même est médiatisé par une intériorisation culturelle théorique qui a construit une subjectivité rendant compte de ce qu’elle vit et fait [12].

Ces mondes jouets servent aussi à montrer le déterminisme algorithmique à l’œuvre au sein de la nature : algorithmes des lois de la nature, dont l’algorithme évolutionnaire. Si vous posez quelques lois simples, nécessairement et mécaniquement se produira tels phénomènes. Le processus évolutionniste permet de se passer d’un Deus ex machina ; on n’a pas besoin d’un observateur décidant du cours des choses, tout se fait par réplication d’informations, par variation du génome (pour l’évolution naturelle) ou par variation mémétique, et par sélection de ceux qui ont prospéré plus que les autres au sein d’un environnement. Certes, on peut questionner l’origine, mais retenons pour l’instant l’absence d’un Dieu omniscient et omnipotent, dont la machine aurait besoin pour tourner et créer cet ordre, cette beauté du monde, ces organismes si complexes ou même cette vie initiale et unicellulaire. Le naturalisme, ici, est d’une subtilité infinie, il est totalement contre-intuitif et d’une profondeur abyssale : comment l’ordre peut-il naître, comment la complexité peut-elle être expliquée sans grand architecte ? Comment comprendre la richesse de la vie intérieure, ce sujet qui s’impose par son expérience ? Comment saisir l’absence d’un observateur central que serait le sujet conscient ; comment y renoncer et parvenir à entendre que ce théâtre intérieur correspond à l’illusion de l’intériorisation de simples descriptions du comportement humain ? C’est ici que Dennett parachève le naturalisme, Hume, mais aussi quelques intuitions nietzschéennes : il donne au naturalisme ses lettres de noblesse et de profondeur en montrant que l’on peut comprendre l’ordre de la nature, l’ordre de la l’esprit, l’ordre de la beauté et de la vérité même sans observateur divin ou humain. L’idée d’un sujet comme moiplexe [13], comme véhicule des mèmes, mèmes ayant développé en retour le véhicule cérébral pour pouvoir se répliquer [14] et ayant besoin de cette unité forte qu’est le sujet défendant son identité pour se répliquer toujours plus ; voilà une hypothèse qui ferait pâlir la sublime hypothèse chrétienne d’un sujet au for intérieur riche et siège d’une âme immatérielle et morale.

Notes

[1L’expression de « lévitation morale » est la traduction heureuse de Christian Cler de Théorie évolutionniste de la liberté de Daniel C. Dennett, Odile Jacob, 2004, p. 122. La lévitation morale désigne la croyance qu’une entité tel qu’un esprit conscient immatériel, que l’on ne peut pas objectiver, serait capable de causer des actions au sein du monde.

[2Nietzsche, Œuvres complètes, XIV, p. 48, « La musique et le grand style » (fragments posthumes). Qu’il nous soit permis ici de partir de cette interprétation de Nietzsche pour servir nos propres fins, à savoir célébrer le grand style américain qu’a vu naître le XXe siècle, au sens où le chaos et l’absurdité de la vie humaine ont pris une certaine forme, une nouvelle forme, ont trouvé un nouveau génie (qu’on y adhère ou pas). En effet, pour Nietzsche, le grand style est la capacité d’imposer une forme supérieure au chaos, en assumant les forces et dimensions contraires et tragiques de la vie et non les réduisant à l’aspect naturaliste et mécanique. Ainsi pour Nietzsche, il faudrait presque réinjecter un peu de tragique européen dans cette forme américaine…

[3Théorie évolutionniste de la liberté, pp. 18, 34-35, etc. Dennett se bat sans cesse contre ce que l’on pourrait appeler l’obscurantisme des demi-habiles, c’est-à-dire des philosophes qui n’argumentent pas mais accusent moralement ou par des injonctions du type « cela ne pense pas » et autres métaphores censées « faire sens » par leur simple énonciation. La probité que l’on est en droit d’attendre au sein d’une pensée exigeante et réellement philosophique serait un débat d’arguments, on peut même parier sans trop de risque que c’est du débat d’arguments et dialectique que pourrait surgir un once de vérité, et non d’incantations et de condamnations, certes savoureuses et très affirmatives, mais d’une pauvreté épistémologique aberrante. L’agacement dennettien est palpable à chaque page et nous le rejoignons, la philosophie nous semble manquer de probité dialectique.

[4Richard Dawkins, Le gène égoïste, Odile Jacob, 2003. Œuvre qui est la bible de l’évolution, après l’œuvre de Darwin.

[5Susan Blackmore, La théorie des mèmes : Pourquoi nous nous imitons les uns les autres, Max Milo Editions, « L’Inconnu », 2005. C’est un ouvrage fondateur de la mémétique, même s’il existe avant de nombreux ouvrages sur le sujet, dont ceux de Dawkins. Blackmore fonde la mémétique au sens où elle a l’ambition d’en faire une discipline scientifique révolutionnaire (la mémétique serait aux sciences humaines et sociales, ce que le darwinisme fut aux sciences naturelles). D’autre part, cet ouvrage pose les principes de ladite nouvelle science et propose un programme.

[6Cf. D. C. Dennett, Darwin est-il dangereux ?, traduit par Pascal Engel, Odile Jacob, 2000.

[7Dennett, Théorie évolutionniste de la liberté, p. 199

[8Ibid., p. 93-105.

[9Ibid, p. 101

[10John Horton Conway (1960) est un mathématicien britannique, dont les mondes jouets permettent de penser le déterminisme. On trouve des jeux de la vie en ligne, Dennett donne cette adresse : http://psoup.math.wisc.edu/Life32.html

[11Cf. le fameux texte de Pierre-Simon Laplace Essai philosophique sur les probabilités, Oeuvres, Gauthier, Villars, 1886, vol. VII, 1, pp. 6-7.

[12Dennett, La stratégie de l’interprète, le sens commun et l’univers quotidien, traduction de Pascal Engel, Gallimard, « NRF Essais », 1990.

[13Susan Blackmore crée ce concept, que nous situons dans la grande tradition humienne de l’explosion du sujet.

[14L’idée que les mèmes développent le cerveau et expliquent, mieux que l’évolution naturelle, sa taille est défendue par Blackmore : les mèmes exerceraient une pression sélective sur les organismes capables de manipuler, grâce à leur cerveau, de nombreux mèmes. Le jeu entre évolution biologique et évolution culturelle ou mémétique, c’est-à-à-dire leurs interactions et les lois, est un terrain à déchiffrer. Susan Blackmore commence à le faire dan son œuvre.

SPIP | Espace privé | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0

Conception, réalisation et design : Jean-Baptiste Bourgoin