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J-F. Balaudé et P. Wotling (dir.) : « L’art de bien lire ». Nietzsche et la philologie

jeudi 21 mars 2013, par Nicolas Rousseau

Les rayons de librairie ne désemplissent pas de nouvelles parutions sur Nietzsche, dans tous les styles et tous les genres, au point que l’on se croirait dans cette ville appelée « La vache multicolore ». Les neveux et petits-neveux de Zarathoustra y sont de plus en plus nombreux, bien que le lait qu’ils tirent aux pies ne soit pas toujours de la même qualité...

- Ceux qui, pour la prière du matin ne veulent ni de la Bible ni d’un quotidien, ni de l’almanach Vermot, trouveront peut-être leur bonheur dans Nietzsche au jour le jour [1], anthologie présentant 365 aphorismes du philosophe, pour une année sous le signe de Zarathoustra : Noël au pathos de la distance, Pâques à la volonté de puissance...

- Nietzsche antistress en 99 pilules philosophiques est un recueil d’aphorismes accompagnés de conseils d’applications dans la vie quotidienne
 [2] Nietzsche, qui voulait être le médecin de la culture et que ses livres fassent le désespoir des hommes pressés [3] est ici réduit à un homéopathe pour lecteurs stressés. Si la philosophie n’était là que pour réconforter, et non aussi pour inquiéter, elle pourrait en effet se confondre avec une gélule anxiolytique... Un ouvrage qui est à la philosophie ce que les pilules macrobiotiques sont à la nourriture.

- Pour ceux qui auraient besoin de passer à la dose supérieure, S’affirmer avec Nietzsche [4] conviendra aux lecteurs avides d’émotions fortes. Le lento et la rumination exigés par Nietzsche de ses lecteurs sont sacrifié au profit de l’exposé rapide de questions pratiques et de sentences définitives. Malgré toute la bonne volonté qu’y met l’auteur, comme pour les autres volumes de la collection [5], la pilule reste trop facile à avaler.

- Dans Nietzsche et les voies du Surhumain [6], Philippe Granarolo restitue la logique du projet nietzschéen d’engendrer un type d’humanité supérieure. Nietzsche part d’une méditation sur le temps cosmique : infini, hasardeux, dénué de but, le devenir ne mène en tant que tel nulle part. Contre Hegel et les différentes théodicées, Nietzsche soustrait le cours du monde à toute raison d’être. S’ajoute à cela un constat pessimiste sur le temps proprement humain : l’Histoire ne manifeste pas l’apparition progressive d’un esprit de liberté ni d’un sens quelconque. C’est pourquoi la civilisation ne rend pas l’homme meilleur : elle encourage au contraire le conformisme, l’impersonnalité, la routine. L’humanité manque essentiellement d’une direction, d’un but qui la pousserait à se dépasser. L’idée du surhumain provient d’un refus d’en rester à une existence doublement absurde : dénuée de véritable but et dominée par l’oubli de soi. Se pose alors un problème plus grave : si le passé n’a été fait que de "hasards, hasards, hasards" [7], et si la culture cherche d’abord à protéger l’homme médiocre et prévisible, d’où proviendrait une quelconque volonté d’engendrer le surhumain ? Pour qu’elle s’impose, il faudrait une "prodigieuse force adverse" [8], qui amène l’homme à se dépasser en parvenant à vivre une vie plus riche, plus intense, plus incertaine.

Cette mise en perspective du Surhumain est bien exposée par l’auteur. La suite est hélas moins convaincante : on peine à cerner le statut du surhumain. Celui-ci est décrit comme un mythe pour notre âge moderne où triomphe la Science. Le propos nietzschéen apparaît alors bien irrationnel, retour enchanté, mais un peu stérile, à une pensée préscientifique, « tragique » (contradictoire). Pour ne rien arranger, l’auteur retombe dans les écueils du heideggerianisme dont il voulait se défier : « Croyance impossible, objectif qu’on ne peut vouloir, mythe auquel on ne croit pas : le Surhumain nous contraint, comme il a contraint l’auteur du Zarathoustra, à affronter, au centre même d’une méditation à laquelle on ne saurait se dérober, l’énigme de l’impensable impensable » [9]. Le Surhumain ne serait jamais que le fantasme du romantique Nietzsche, une figure de jeunesse désespérément poursuivie toute sa vie.

- Yannis Constantinidès, déjà auteur d’une introduction à Nietzsche [10] et d’une étude comparée avec maître Dôgen [11] publie Le nouveau culte du corps [12] dans une collection, « actualité de la philosophie », qui propose d’éclairer des questions de société contemporaines grâce à la pensée d’un grand auteur.

Elle semble lointaine cette époque (pour autant qu’elle ait jamais existé) où dominait le prêtre ascétique prêchant la mortification de la chair. La critique de l’idéalisme morbide menée par Nietzsche semble désuète. Notre culture, qui célèbre tant l’ici-bas, l’immanence, la vie, paraît au contraire plus nietzschéenne que jamais. Le « corps » n’est-il pas devenu une des valeurs tant de l’industrie cosmétique, de la médecine, du sport de compétition, de l’art contemporain ?... Yannis Constantinidès montre que nous idolâtrons désormais le corps et que cela, en dépit des apparences, signe une nouvelle façon de le refuser. Nous voulons un corps déjà glorieux, comme celui qui nous est promis par la résurrection chrétienne -mais ici-bas : une enveloppe corporelle saine, indolore, toujours plus séduisante. Nous nous rendons insensibles à sa vitalité, dans ce qu’elle peut avoir aussi de douloureux. Le refus de comprendre cette logique du corps, qui implique d’accepter sa mortalité, est un oubli de sa sagesse propre, cette « grande raison du corps » dont parle Nietzsche [13], bien plus sage que notre petite raison consciente. Celle-ci nous ouvre à une nouvelle forme d’équilibre vital qui est « maîtrise dans l’excès ».

En quelques chapitres énergiques, faisant la part belle aux saillies caustiques, dans un style qui rappelle le déluge de méchancetés et plaisanteries du Cas Wagner, l’auteur met au jour une tendance profonde au dégoût de soi, cachée derrière l’adoration des icônes de magazines à la plastique parfaite. Yannis Constantinidès dit tout ce qu’il y a à dire sur cette idolâtrie contemporaine du corps. Pour cette raison, on pourra passer plus vite sur quelques analyses convenues sur la technologie (nous sommes devenus dépendants de nos prothèses, accrocs aux textos etc.), qui n’avaient pas besoin de l’autorité de Nietzsche pour exister (mais s’en prendre à la technologie n’est-il pas le péché mignon des philosophes [14]) ?

- Jean-Pierre Zarader a lancé une collection de dictionnaires par auteur, version augmentée de l’ancienne collection Le vocabulaire de....
Céline Denat et Patrick Wotling signent le volume consacré à Nietzsche [15], qui traite en détail des principaux concepts du philosophe. On retrouve la progression pédagogique en trois temps, des explications les plus simples aux analyses les plus fines. On lira avec profit les entrées sur l’éternel retour ou le surhumain, qui montrent tous les contresens à ne pas faire sur ces notions. Pour entrer davantage dans la spécificité des analyses de Nietzsche, l’entrée sur l’explication apporte des éléments précieux. Plus inattendue, une entrée consacrée à la matière, occasion de montrer tout ce qui sépare Nietzsche du matérialisme. L’article sur le ressentiment est également une très bonne surprise : au rebours de l’idée répandue que Nietzsche voit du ressentiment partout et que cela constitue l’alpha et l’oméga de ce qu’il reproche aux tenants de la morale, Wotling et Denat cernent les emplois précis du terme et montrent qui exactement est la cible de cette accusation de dégoût envers la vie. Notons aussi le bel article consacré à l’apparence et son développement sur l’assimilation de la réalité à un rêve et une danse.

On dispose avec ce dictionnaire, et pour la première fois en français, d’un volume d’introduction générale à Nietzsche. Il est aussi bien un manuel de traduction pour comprendre ce que recouvre les notions d’un auteur qui a tout fait pour dérouter ses interprètes. Il constitue en même temps une synthèse de tous les apports de Patrick Wotling aux études nietzschéennes depuis son livre sur le problème de la civilisation [16]. Il marque de ce fait la consécration d’un Nietzsche triomphalement académique et l’auto-affirmation d’une histoire “technique” de la philosophie. Un Nietzsche, lu avec patience et sobriété, scientifiquement, au-delà des insuffisances des interprètes précédents ; une lecture qui ne manquera donc pas d’entretenir cette illusion grisante ressentie par tout spécialiste et tout lecteur du généalogiste de la morale : « la pensée de Nietzsche est souveraine, elle a toujours raison ; ses apparentes contradictions cachent une unité invisible au profane, qu’il appartient à l’interprète de recréer » [17].

- Comment bien lire Nietzsche ? La question se trouve au coeur du volume « L’art de bien lire ». Nietzsche et la philologie, dirigé par Jean-François Balaudé et Patrick Wotling [18], édité à partir d’un séminaire international organisé à Reims et Nanterre, en 2006 (l’édition est un monde où il faut être patient...).
Comment bien lire Nietzsche ? Lui-même, qu’entend-il par “bien” lire ? Comment voulait-il nous amener à déchiffrer le monde ? Ce sont les questions auxquelles se sont confrontés les auteurs, qui tentent de penser ensemble les travaux du professeur de philologie classique et les grands livres du philosophe -de montrer, comme le dit Nietzsche de lui-même, qu’il n’a pas été « philologue en vain ».

C’est le statut de l’interprétation nietzschéenne du monde qui se pose et le mode d’exposition que celle-ci requiert .
Nous découvrons dans ce volume un Nietzsche bien méconnu : non le prophète du nihilisme, l’apôtre de l’éternel retour, le contempteur de la morale, le grand “renverseur” de valeurs, mais le défenseur de la lecture patiente, de la sobriété du style et de la circonspection dans l’interprétation... Quasiment un Nietzsche “analytique” !

L’article de Robert C. Solomon est davantage une suite de remarques diverses et variées, d’aperçus intéressants mais faits comme en passant. Ils n’apportent rien de bien neuf sur l’auteur. De même, l’article de Monique Dixsaut est plus une suite de considérations et remarques personnelles, sans véritable fil conducteur. Pour sa part, Eric Blondel se propose de commenter le premier paragraphe d’Ecce Homo. Dans le but de suivre mot à mot le texte, de ne rater aucune allusion, aucune dimension de sens, il nous entraîne dans une explication d’une érudition quelque peu étourdissante. Les citations savantes abondent, de la Bible de Luther au Tristram Shandy de Sterne, en passant par Mozart et les Actes des Apôtres -rhapsodie de références qui n’est pas sans rappeler l’écriture sollersienne, occasion pour le locuteur de s’affirmer derrière les prestigieuses figures invoquées, ceci au nom de l’égotisme stendhalien [19]. Un exercice de style qui tient davantage de la belle humeur que du gai savoir.

Scarlett Marton s’interroge sur le critère dernier d’évaluation utilisé par Nietzsche : comment trier les bonnes des mauvaises interprétations, s’il n’existe pas de choses vraies en soi ? La méthode philologique permet-elle, à elle seule, de définir un tel critère d’évaluation des perspectives sur le monde ? L’auteur y voit une simple astuce de Nietzsche, qui permet à ce dernier d’interpréter les interprétations des autres.

L’article de Christof Rapp sur les cours consacrés à la « philosophie préplatonicienne » est un exercice de philologie appliquée à Nietzsche. Critiquant la vision idéalisée, aseptisée de la Grèce antique, Nietzsche revalorise l’époque précédente, la Grèce archaïque, où il voit un monde dionysiaque, avant l’avènement de Socrate et d’un rationalisme desséchant. L’époque archaïque apparaît, dans une large mesure, une invention de Nietzsche lui-même, qui projetait son propre idéal de vie sur une période mal connue.

Guillaume Métayer rapproche pour sa part Nietzsche de Voltaire sur leur rapport au théâtre : l’opéra voltairien se veut une version moderne de la tragédie grecque en même temps que sa résurrection. L’interrogation sur l’art lyrique mène à situer les modernes par rapport aux anciens, à confronter les goûts et les mérites comparées de ces époques. Le propos de G. Métayer m’a paru dur à suivre, ses conclusions peu affirmées. Lui-même parle dès le début de son « analyse philologique, parfois laborieuse » [20]. Aurait-il péché par cet excès d’érudition que Nietzsche reprochait à ses collègues philologues ?

L’étude de Giuliano Campioni s’intéresse à la figure de Socrate comme monstre. Si la laideur de Socrate était proverbiale, la tradition aimait opposer cette apparence repoussante à sa beauté intérieure. Socrate est un Silène, figure grotesque qui, quand on l’ouvre, dévoile un trésor. Nietzsche, dans un passage célèbre du Crépuscule des idoles, prétend pour sa part révéler la laideur intérieure de Socrate, symptôme de décadence : monstrum in fronte, monstrum in anima. Socrate mourant, qui demande qu’on sacrifie un coq au dieu guérisseur Asclépios, avoue son soulagement d’être délivre de cette maladie qu’est la vie. L’étude tourne en rond et ne trouve pas vraiment d’aboutissement concluant, alors que plusieurs pistes semblaient indiquées : la reprise par Nietzsche du mode d’interrogation par ironie et par détours ; le conflit des instincts et de la raison ; la critique de la dialectique, vue comme technique au service d’un être affaibli et vindicatif, désireux de maintenir la joute dans des conditions dégradées ; enfin, la “corruption” de l’aristocrate Platon par le plébéien Socrate et ses conséquences sur la pratique philosophique.

Kathleen Higgins montre la parenté entre les sentences nietzschéennes et les paroles oraculaires. Il faut savoir interroger l’oracle avec pertinence pour entendre ses réponses. « En ce sens, l’art de bien lire requiert qu’une harmonie s’établisse entre les degrés d’esprit propres au texte et au lecteur » [21]. Seule une lecture attentive nous dévoile la magie et la force des textes de l’auteur. « Le texte peut susciter chez le lecteur des éclairs de pensées imprévus. “Bien lire” est à cet égard comparable aux improvisations d’un orchestre de jazz. Ce que le texte transmet ultimement au meilleur lecteur est une énergie vitale telle qu’elle inspire le lecteur et l’amène à poursuivre son propre élan d’imagination ou son propre mouvement d’“élévation” » [22].

Jean-François Balaudé étudie les rapports du tragique nietzschéen à la théorie aristotélicienne de la purgation des passions. Ce qui reste indéterminé chez le Stagirite est le statut de cette purgation : a-t-elle un sens moral (il faut se purger de ces passions excessives au nom de la vertu comme médiété) ? En ce cas, la sagesse tragique pourrait bien être celle du Philinthe, l’homme de la bonne moyenne, pour qui les extrêmes sont toujours à fuir. A t-elle un sens médical, interprétation défendue par le philologue Jacob Bernays (ces passions empoisonnent l’esprit) ou un sens proprement artistique, ce que défend Nietzsche (le tragique comme libre jeu de l’artiste avec ses personnages dans le but de susciter les émotions les plus profondes) ? Les textes de jeunesse sur la tragédie participent déjà d’une lutte contre le moralisme et sont le premier matériau sur lequel le philosophe-sculpteur exercera son art, pour hausser la tragédie d’un genre théâtral à une vision du monde extatique [23].

L’étude de Blaise Benoît consacrée à la question de la probité chez Nietzsche, vertu cardinale du philosophe, détaille les occurrences de ce terme de Redlichkeit pour en montrer les variations de sens. La probité est une nouvelle justice, au sens d’une lecture plus juste du monde et d’une nouvelle façon de lui rendre justice ; exigence de sincérité et de courage, face à soi-même, face à ce que l’on sait et l’on découvre, la Redlichkeit est enfin instrument de façonnage de la vie, pour la rendre plus à même d’exprimer la volonté de puissance dont elle n’est qu’une forme.

Dans un bel article, Chiara Piazzesi insiste aussi sur la réforme méthodique proposée par Nietzsche, mise en oeuvre de façon remarquable dans la critique des causalités inversées : Luigi Cornaro ne devait pas sa santé à sa décision de suivre un régime austère ; c’est son organisme qui ne pouvait supporter d’autre régime que la diète. Le noble vénitien n’avait pas le choix de son alimentation, il lui fallait simplement découvrir laquelle était bonne pour lui. Le « cornarisme » est exemplaire des falsifications et inversions psychologiques que Nietzsche regroupe sous le terme de « mauvaise philologie » : une lecture biaisée, déformante, de la réalité. Au contraire, trouver l’ordre réel des causalités, c’est mettre au jour ses valeurs propres, se découvrir soi-même en s’accomplissant, devenir ce que l’on est.

Werner Stegmaier interroge le statut des différents types de textes nietzschéens : les aphorismes publiés et les fragments posthumes. C’est une question récurrente chez les commentateurs de savoir s’il faut mettre sur le même plan les textes non-publiés et les livres proprement dits, si les premiers sont aussi fiables pour comprendre Nietzsche que ceux qu’il a voulu explicitement porter à la connaissance du public. Pour W. Stegmaier, les fragments posthumes sont d’abord des notices que le philosophe écrit pour lui-même. Ils ne sont que des versions préparatoires. L’article dégage d’autres règles pour une bonne lecture de l’auteur, toutes exposées avec beaucoup de pertinence, en défendant, pour notre siècle, le projet d’une lecture infinie de cette oeuvre aphoristique.

Céline Denat traite de la méthode d’interprétation nietzschéenne : « De la méthode de la philologie à la philologie comme méthode ». La philologie ne prend sens comme l’affirme Nietzsche dès ses premiers cours à l’université, qu’en étant liée à une philosophie, faute de quoi elle devient une activité routinière, impersonnelle et usante. Nietzsche, critique de la fausse rigueur de ses collègues, prétend arracher la philologie à sa torpeur académique, pour en faire un instrument au service d’une pratique authentique de la philosophie, c’est-à-dire d’une interprétation du monde enfin débarrassée de tout ajout d’entités imaginaires (finalité, causalité, substance etc.). Céline Denat montre qu’il y a chez Nietzsche une méthode sans méthodologie, soit une tentative pour interpréter, avec rigueur et probité, la totalité de ce qui est, sans préjuger qu’il s’y trouve un ordre [24]. La philologie rénovée devient la meilleure discipline pour préparer et soutenir l’enquête philosophique.

Il revient à Patrick Wotling d’expliquer comment se justifie l’idée de “lire le monde” en philologue et d’en montrer la portée. L’exigence de probité, ce rempart contre les superstitions et les délires d’interprétations, constitue une exigence non seulement pour le philosophe, mais pour toute pensée digne de ce nom. L’art de bien lire est requis pour toute science, quelle qu’elle soit. Les fautes de lecture présentes dans la vision religieuse du monde (au sujet de la sexualité, de la mauvaise conscience, du Christ lui-même) sont l’exemple parfait d’interprétations fausses, et même foncièrement malhonnêtes. S’il existe bien une faute dans la morale supérieure que Nietzsche défend, c’est de (se) mentir et de travestir, par incapacité à supporter la vérité, le texte du réel.

P. Wotling montre que plusieurs difficultés se posent quant à cette assimilation du réel à un “texte”, qui n’a l’air d’être qu’une métaphore de philologue étendant illégitimement sa méthode de travail, qui porte sur les textes anciens, à la culture puis à la réalité dans son ensemble.

Nietzsche dénonce la croyance dans un en-soi des choses, qui se situerait par-delà les apparences ; il récuse donc récuse l’existence de vérités stables et définitives. Comment alors faire la part des interprétations fausses et des "vraies" ? Ensuite, quel sens faut-il prêter à cet usage métaphorique des notions d’interprétations et de textes ? Nietzsche, sur ce point encore, fait le désespoir du lecteur. Il affirme à la fois qu’il n’y a pas de faits, uniquement des interprétations mais, par ailleurs, il dénonce tous les discours qui remplacent par des interprétations le texte de la réalité... Il lui arrive en effet d’assimiler la réalité à un texte à déchiffrer, par-delà les interprétations. Image étonnante que celle du réel comme texte, mais qui peut encore se concevoir : le réel serait un ensemble cohérent de signes dont il revient au philosophe de proposer une lecture d’ensemble, sans la fausser par une mauvaise interprétation. Mais comment, dans ce cas, Nietzsche peut-il de plus affirmer que la tâche du philosophe est d’aller lire derrière le texte ? Depuis quand le philologue cherche-t-il quoi que ce soit au-delà, ou en-deçà, des documents écrits qui constituent son matériau de travail ?... L’enjeu est de comprendre la validité de l’importation des exigences philologiques au sein de la philosophie -et la portée d’une philosophie qui entend se passer de tout référentiel métaphysique ultime.

L’interprétation de la réalité comme texte est la réponse à ce défi d’une philosophie sans Dieu, c’est-à-dire affranchie de l’autorité absolue de la valeur du vrai, une nouvelle manière de sonder et d’écouter le monde. La philologie est à cette fin indispensable comme « art de bien lire » , expression que P. Wotling distingue d’une formulation antérieure : l’art de la lecture correcte. (Sans doute peut-on dire que l’art de la lecture correcte présuppose une signification en soi vraie du texte, que l’interprétation devra retrouver, tandis que l’art de bien lire fait l’économie d’une vérité en soi et insiste sur l’ascèse du lecteur).
A l’issue du “décapage” opéré par la réduction de tout phénomène à la volonté de puissance, il ne reste plus que la multiplicité des processus conflictuels qui composent ce que nous nommons la réalité.

Ces processus, loin de se réduire à un jeu de forces aveugles, sont en permanence en recherche d’une assimilation de plus en plus réussie de leur environnement, donc d’un accroissement de leur puissance. La boucle est bouclée : l’interprétation de tout ce qui est reçoit sa confirmation du fait que la réalité est elle-même constituée d’un ensemble de processus en interprétations permanentes. On le voit, cette notion reçoit une extension spectaculaire de son domaine d’application, au-delà du seul aspect intellectuel où la confine l’herméneutique « Qu’est-ce qui ne parle pas ! » s’exclame Nietzsche. Pour paraphraser la sentence du Rig-Veda en exergue d’Aurore (« il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui ») : il y a tant de langages qui ne se sont pas encore fait entendre !

L’interprétation est bien à comprendre comme traduction [25]. : du texte de la volonté de puissance -lui-même composé d’interprétations enchevêtrées- au philosophe ; du philosophe au lecteur, en passant si besoin par le traducteur-interprète etc. Le monde de la volonté de puissance n’est fait que de ces incessantes retraductions, jamais achevées et toujours en conflit les unes avec les autres.
On pourrait donc parler avec Gadamer d’un cercle herméneutique, de l’instinct de savoir à la nature comme volonté de puissance, et même d’un « circulus vitiosus deus » [26], image du désir d’éternel retour du spectacle de l’existence, « idéal de l’homme le plus exubérant, le plus débordant de vie, celui qui dit le plus grand oui au monde ».
Est philosophe celui pour qui le monde se fait langage et qui, par son déchiffrement attentif, cherche un accord supérieur avec l’univers.

Conclusion

Au Nietzsche aristocratique et fracassant des années 1900, existentialiste et insaisissable avant-guerre, subversif et contestataire après mai-68, a succédé un Nietzsche plus acclimaté à l’université, plus apaisé, plus professoral. Un Nietzsche wotlingien.
Le corrélat interprétant-interprété est au coeur d’une relation heureuse, presque euphorique entre l’interprète et le texte nietzschéen, sorte de nouveau classicisme qui marque la victoire de l’ordre apollinien sur le flot mouvant de la “volonté de puissance”. Nietzsche le premier entendait qu’on ne puisse pas le comprendre sans engager un effort inédit d’interprétation. De là cet effet de fascination, en même temps que ce désir d’apprivoiser cette philosophie à la fois si rétive et si séduisante, au point de la faire entrer dans ce monde académique que Nietzsche avait quitté.

Comme le dit Louis Pinto, retraçant l’appropriation (somme toute surprenante) du philosophe par l’université :
« Plus que d’autres, l’oeuvre de Nietzsche semble prédisposée par ses équivoques, ses obscurités et ses outrances à révéler le pouvoir de création des interprètes, d’ordinaire dissimulé derrière les contraintes du “texte”. Pouvoir qui consiste à rendre inconcevable, incongrue et par là même peu probable toute lecture qui aurait une autre logique que celle de la légitimation philosophique, et, plus subtilement, à imposer la conviction qu’il n’est pas de meilleur destin pour Nietzsche que cette consécration finale » [27].

Il faut bien l’admettre, Nietzsche est devenu depuis longtemps un “vrai” philosophe, un classique. Les études universitaire qui continuent de paraître ne font que le confirmer.
Sa lecture est comme une voie de salut pour ici-bas ; son interprétation, la victoire de l’interprète qui parvient à recréer la pensée qu’il expose. La “probité” prend la forme d’une valeur ultime, capable de résister à la mort du Dieu-Vérité : l’opposition probité/mensonge remplace et surmonte l’opposition morale vrai/faux [28] Et l’Université trouve son salut en sauvant le philosophe de ses mauvais lecteurs.

Mentionné à tout bout de champ, Nietzsche paraît même trop connu, victime de son succès. Aujourd’hui, qui ne sait pas citer l’un de ses aphorismes sur le dépassement de soi ou la proximité des abîmes ?... A vouloir expliquer entièrement Nietzsche pour lui être le plus fidèle possible, on finirait par trahir sa volonté “aristocratique” d’être mal compris du plus grand nombre... En fait, le pire serait bien que Nietzsche soit devenu un penseur compris, trop bien compris. C’est pour cette raison, comme le dit Patrick Wotling, qu’on ne peut que souhaiter que perdurent les préjugés et malentendus sur l’auteur du Zarathoustra. Car c’est une belle chose de se battre pour un auteur -et imaginerait-on un Nietzsche pour lequel il n’y aurait plus à se battre ?...

Notes

[1Jean-Yves Clément, Nietzsche au jour le jour. Un florilège pour tous et pour personne, Le Passeur, 2013.

[2Allan Percy, Gérard Pina (trad.), Nietzsche antistress en 99 pilules philosophiques, 2011, éditions de l’Opportun.

[3« Ne plus jamais rien écrire qui n’accule au désespoir toutes les sortes d’hommes "pressés" », Aurore, préface, §5.

[4Balthasar Thomass, S’affirmer avec Nietzsche, Eyrolles, 2010.

[6Philippe Granarolo, Nietzsche et les voies du Surhumain, 2012, Scéren, CNDP-CRDP.

[7Fragments posthumes IV, I [63].

[8Par-delà bien et mal, § 246.

[9Page 73.

[10Nietzsche, Hachette, Prismes, 2001.

[11Nietzsche l’Éveillé (avec Damien MacDonald), Ollendorf et Desseins, Le sens figuré, 2009. Voir le compte-rendu sur ce site.

[12Yannis Constantinidès, Le nouveau culte du corps, François Bourin éditeur, 2013.

[13Ainsi parlait Zarathoustra, I, « Des contempteurs du corps ».

[14Sur la technophobie spontanée des philosophes, et les lieux communs qu’ils véhiculent comme autant de pensées originales, voir le chapitre 4 du livre de Jacques Bouveresse, Essais IV. Pourquoi pas des philosophes ?, Agone, 2004.

[15Céline Denat, Patrick Wotling, Dictionnaire Nietzsche, Ellipses, 2013. Voir aussi Le vocabulaire de Nietzsche, de Patrick Wotling, Ellipses, 2001.

[16Patrick Wotling, Nietzsche et le problème de la civilisation, PUF, 1995. Compte-rendu du livre sur ce site.

[17François Héran, Revue française de sociologie, 1996, numéro 37-3, page 483.

[18« L’art de bien lire ». Nietzsche et la philologie, Jean-François Balaudé et Patrick Wotling (dir.), Vrin, 2012. Il s’agit malheureusement d’un de ces livres hors de prix (plus de 30€ pour moins de 300 pages !), un véritable produit de luxe.

[19Voir L’Evangile de Nietzsche. Entretiens avec Vincent Roy, Folio Gallimard, 2008, pour des exemples d’improvisations très “libres” (décousues) sur l’auteur du Zarathoustra. La parole du Maître, rare mais essentielle, nous invite à deviner la parenté entre Dante et Lautréamont, à relire Casanova (ce Sollers italien), à méditer sur la méditation heideggerienne sur Rilke et surtout, à relire Sollers lui-même.

[20Page 168.

[21Page 245.

[22Page 250.

[23On en dirait autant des autres “matériaux” que Nietzsche remodèle, tels le nihilisme, expression de la lassitude et du dégoût, qui devient avec lui manière “divine” de penser.

[24« Mais le préjugé fondamental est que l’ordre, la clarté, tout ce qui est systématique soit nécessairement inhérent à l’essence même des choses ; et qu’à l’inverse, ce qui est désordonné, chaotique, imprévisible, n’apparaisse qu’au sein d’un monde de fausseté ou reconnu comme inachevé – bref soit une erreur – ce qui témoigne d’un préjugé moral, dérivé de cette réalité que l’homme digne de confiance est attaché à la vérité et que l’essence des choses obéisse à cette recette pour fonctionnaire modèle ». FP, XI [40].

[25Cette notion d’interprétation-traduction éclaire par exemple ce passage : « Ai-je besoin de dire, après tout cela, qu’en matière de décadence, je suis un homme d’expérience ? Je l’ai épelée dans tous les sens » (Ecce Homo, « Pourquoi je suis si sage », §1).

[26Par-delà bien et mal, §56.

[27Louis Pinto, Les Neveux de Zarathoustra. La réception de Nietzsche en France, Seuil, 1995, page 200.

[28Il faudrait alors comprendre comment Nietzsche peut montrer l’intérêt vital de certains pieux mensonges comme celui du prêtre de Manou (cf. L’Antéchrist, §56 : « il importe de savoir à quelle fin l’on ment »). En tout état de cause, la probité n’est pas une valeur universelle : elle est exigible du philosophe (ainsi que de ses traducteurs et interprètes), mais l’est-elle de l’artiste, du prêtre, du législateur ? Comment articuler ce primat de la probité et le recours au “mensonge sacré”, tous deux expressions de la volonté de puissance ?...

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