ISSN 2269-5141

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Marlène Zarader : Lire Etre et Temps de Heidegger (I)

Première partie

vendredi 29 mars 2013, par Etienne Pinat

A : L’auteur et ses recherches

L’importance des travaux de Marlène Zarader dans le champ des études heideggériennes n’est plus à démontrer. Professeur à l’université de Montpellier et membre de l’institut universitaire de France [1], elle est l’auteur de deux études célèbres et qui ont fait date à propos de Heidegger. D’abord, Heidegger et les paroles de l’origine, paru en 1986 chez Vrin, préfacé par Emmanuel Levinas, dont elle fut l’élève, s’attache à penser le rapport qu’entretient Heidegger, plus précisément ce qu’on appelle par commodité le « second », avec les paroles grecques Phusis, Alèthéia, Khréon, Moïra, Logos, leur rôle dans le tournant et l’exigence de l’autre commencement dans l’Ereignis. Ensuite, La dette impensée Heidegger et l’héritage hébraïque, paru en 1990 au Seuil, porte toujours sur le « second Heidegger » et la démarche est analogue à l’ouvrage précédent, mais tente quelque chose de beaucoup plus original, beaucoup plus risqué aussi : mettre Heidegger en rapport avec la pensée hébraïque, dette impensée qui serait l’impensé, mot heideggérien s’il en est, de Heidegger lui-même. Le premier ouvrage a fait l’objet de sa troisième réédition chez Vrin en 2012. Le second va faire l’objet d’une reprise chez Vrin cette année. C’est donc l’année d’une importante activité éditoriale pour cet auteur puisqu’a paru aussi il y a trois mois un gros volume, Lire Être et temps de Heidegger. Dans la perspective des deux premiers ouvrages, la spécificité de celui-ci apparaît d’emblée du fait qu’il s’agit maintenant strictement du « premier » Heidegger.

B : Intention de l’ouvrage et justification du projet

Le titre de l’ouvrage [2] dit suffisamment de quoi il va être question : livrer une lecture suivie de Être et temps. Le sous-titre, « Un commentaire de la première section », apporte une précision de taille : seule la première section consacrée à l’analytique préparatoire du Dasein, donc les §§ 1 à 44, est ici commentée.

D’emblée peut être posée la question de la nécessité d’un tel ouvrage qui ne semble absolument pas original, tant Être et temps a fait l’objet de nombreux ouvrages et tant il est le livre de Heidegger le plus étudié quand d’autres, pourtant très importants, comme les Beiträge zur Philosophie, n’ont été que fort peu commentés en français. En effet, livrer une lecture d’Être et temps, complète ou partielle, est un passage obligé de tout livre sur Heidegger. Walter Biemel, dans Le concept de monde chez Heidegger, se livre ainsi à une lecture suivie de la première section de Sein und Zeit. Françoise Dastur se livre à une lecture suivie de toute la seconde section dans son Heidegger et la question du temps, de même que Michel Haar dans son Heidegger et l’essence de l’homme. C’est aussi un passage obligé de tous les livres d’introduction à Heidegger, comme celui de Christian Dubois, sans doute un des meilleurs, ou le récent Apprendre à philosopher avec Heidegger, aux éditions Ellipses. C’est enfin un passage plus ou moins obligé de toute thèse sur Heidegger, et celles de ces dernières années, par exemple de Philippe Jullien, de Maxence Caron ou encore de Christian Sommer, comprennent toutes une lecture de Sein und Zeit. Dernièrement, Laurent Villevieille a soutenu à la Sorbonne sa thèse sous la direction de Jean-François Courtine qui consiste en une relecture méréologique de Sein und Zeit. A cela s’ajoute les ouvrages qui sont déjà explicitement des commentaires suivis de Sein und Zeit. En français, on pense bien sûr à Ontologie et temporalité, Esquisse d’une interprétation intégrale de Sein und Zeit, de Jean Greisch, mais aussi en anglais à l’interprétation de la première section par Hubert L. Dreyfus ou en allemand à l’interprétation intégrale en cours de publication de Friedrich Wilhelm von Hermann, par ailleurs éditeur de la Gesamtausgabe. Dès lors, se lancer dans un tel projet est un grand risque, celui de n’avoir rien à nous apprendre et d’encombrer nos bibliothèques d’un nième livre d’introduction à Heidegger.

Disons le tout de suite : il n’en est rien. En lisant l’ouvrage de Marlène Zarader, nous avons bien au contraire l’impression d’un ouvrage qui fera date dans les études heideggériennes et qui deviendra très rapidement un classique pour tout lecteur soucieux de comprendre Être et temps. Quelques pages de lecture de l’ouvrage suffisent pour comprendre où nous sommes et qui nous écoutons. Nous retrouvons là une atmosphère familière, pour avoir suivi de grand cours à la Sorbonne, et pour avoir lu, comme la plupart des étudiants, ces grands classiques que sont devenus les Leçons de métaphysique allemande, de Jacques Rivelaygue, tout particulièrement la lecture de la Critique de la raison pure, ou encore les plus récentes Leçons sur la Phénoménologie de l’esprit de Hegel, de Jean-François Marquet. C’est la parole d’un grand professeur qui est ici recueillie, et c’est bien à un cours que nous avons affaire, comme l’indique elle-même Marlène Zarader : « A l’origine, ce fut un cours, destiné à des étudiants de Master. Le principe en était simple : lire le texte ensemble, dans sa littéralité, en s’efforçant de l’expliciter pas à pas » (p. 7). L’ouvrage est rédigé dans un style oral qui nous semble tout à fait le bienvenu tant l’œuvre à commenter est elle-même complexe par sa langue et par les difficultés de traduction qu’elle suscite, et n’a nullement besoin qu’on rajoute par-dessus une nouvelle couche de difficultés par la préciosité de phrases interminables ou recherchant gratuitement la pédanterie d’un style alambiqué et faussement inspiré. Conformément au projet de livrer une lecture pas à pas, la structure du livre suit parfaitement celle de la première section d’Être et temps. Après une introduction et une courte précision de la place de Sein und Zeit dans l’œuvre de Heidegger, l’ouvrage étudie l’exergue, puis l’introduction, puis un à un chacun des six chapitres de la première section d’Être et temps, en consacrant un paragraphe pour chaque paragraphe, numérotés selon le même ordre que ceux d’Être et temps, le lecteur pouvant s’y retrouver facilement pour aller y voir ce que Marlène Zarader a à dire plus précisément sur le passage qui l’intéresse dans Sein und Zeit. En effet, l’ouvrage n’est pas nécessairement à lire in extenso si on est un lecteur confirmé de Heidegger, et peut servir d’outil de travail où aller se nourrir en y revenant plusieurs fois sur des passages d’Être et temps qu’on étudiera plus particulièrement en fonction de nos préoccupations du moment.

Il n’empêche, il ne suffit pas que cela soit un cours pour être neuf, après tout c’était aussi, à l’origine, le cas pour le livre de Jean Greisch. Nous devrions donc examiner l’intérêt de ce livre en regard de tout ce qui a déjà été publié sur Être et temps. Or, ce qui est original quand on ouvre l’ouvrage, c’est que l’auteur procède elle-même à cette justification dans une introduction : « le maître livre de Heidegger a déjà fait l’objet de nombreux commentaires, et l’on peut s’interroger sur l’intérêt d’en proposer un de plus » (ibid.). Si la démarche est présentée comme une volonté d’explication linéaire et littérale du texte, ainsi qu’une problématisation, elle se rapproche d’emblée d’un ouvrage comme celui de Jean Greisch, ce que reconnait immédiatement Marlène Zarader pour lui rendre hommage : « Parmi les interprètes de langue française, le seul à savoir mené ce commentaire résolument linéaire, paragraphe après paragraphe, est Jean Greisch. Aussi son livre Ontologie et temporalité est-il devenu l’accompagnement indispensable pour quiconque s’aventure dans le labyrinthe de Sein und Zeit » (p. 10). L’ouvrage de Greisch est ici présenté comme un livre capital, à l’éblouissante érudition, qui remet Être et temps dans le contexte des cours donnés par Heidegger de 1919 à 1928, et présentant les problèmes posés par les thèses du livre et les critiques qu’elles ont suscitées. Dès lors, Marlène Zarader articule son livre à celui de Jean Greisch de deux manières. D’abord, par une volonté de ne pas refaire « en moins bien, assurément - ce que celui-ci a déjà fait, et si excellemment » (p. 10), de sorte que Marlène Zarader n’explicitera pas le texte à partir de références aux cours de Fribourg et Marbourg. Ensuite, par une volonté de « faire ce que Jean Greisch n’avait pas fait » (p. 11), en entrant beaucoup plus dans le détail du texte. Nous nous demandons si une telle articulation des deux livres comme se complétant mutuellement est tenable, et si le livre de Marlène Zarader ne doit pas inévitablement entrer en concurrence avec celui de Jean Greisch, et inévitablement à son avantage. Il y a peut-être là un excessive modestie, ou politesse, de l’auteur à l’égard d’un des grands chercheurs dans les études heideggériennes en France, car écrire un commentaire d’Être et temps après Jean Greisch, il nous semble que c’est inévitablement refaire ce qu’il a fait, en mieux ou en moins bien, mais nécessairement en cherchant à faire mieux. Et à nos yeux, le pari est réussi : c’est mieux. Il ne s’agit nullement de contester quoi que ce soit au travail de Jean Greisch, et nous soulignions nous-même son importance lors de la recension de sa traduction de la Phénoménologie de la vie religieuse [3], mais il souffre d’un défaut concernant d’importants paragraphes de Sein und Zeit qui est la paraphrase, le survol, reproche auquel échappe totalement, ou presque, l’ouvrage de Marlène Zarader. Il semble en effet presque impossible de ne pas tomber dans la paraphrase si le commentaire n’est pas plus long, ou au moins aussi long, que le texte à commenter. Or, sur les 500 pages que comprend Ontologie et temporalité, 350 sont consacrées à la lecture linéaire intégrale de Sein und Zeit, là où 400 pages sont consacrées par l’ouvrage de Marlène Zarader à la lecture de la seule première section de Sein und Zeit. Allant beaucoup plus dans le détail de l’argumentation, sa lecture est inévitablement meilleure, plus riche, et échappe à tout reproche de paraphrase.

C : Expliquer : une lecture riche et pédagogique

Donnons un exemple de cette manière de lire un paragraphe en donnant le plan de l’interprétation du fameux paragraphe 40 consacré à l’angoisse :

§ 40. L’ANGOISSE COMME OUVERTURE PRIVILEGIEE DU DASEIN

1) La fuite comme voie d’accès (al. 1-4)

2) La peur et l’angoisse (al. 5-7)

3) Les trois moments structurels du phénomène de l’angoisse (al. 8-15)

a) Le devant-quoi : Wovor (al. 8-12)

 Il n’est aucun étant intramondain (al. 8)

 Il est partout et nulle part (al. 9)

 Il est donc « le monde comme tel » (al. 10)

 Monde, mondanéité, être au monde (al. 11-12)

b) Le pour-quoi : Worum (al. 13-14)

c) Le s’ « angoisser » (al. 15)

4) Ce que révèle l’angoisse : l’être-au-monde comme être-hors-de-soi (al. 16-23)

a) Angoisse et Unheimlichkleit (al. 16)

b) Être-hors-de-chez-soi et familiarité. Angoisse et déchéance (al. 17-19)

c) Analyse ontologique et phénomène ontique (al. 20-23)

On voit bien ici le souci de lecture linéaire extrêmement précise. Chaque paragraphe de Heidegger est décomposé en ses alinéas, ici 23, qui sont ensuite regroupés en différents moments du paragraphe eux-mêmes sous-divisés et parfois même encore sous-divisés, afin de donner à chaque fois au paragraphe son plan, faire saisir la structure du texte. De même, l’auteur a toujours le souci de distinguer plusieurs éléments pour ensuite les exposer un par un chacun dans un alinéa, voir même en les numérotant, ce qui donne une très grande clarté au propos et on sent là l’effort pédagogique du professeur en cours face à ses étudiants. En ce sens, une paraphrase survolante est exclue d’avance par un tel souci du détail. De ce point du vue, il nous semble que cette lecture d’Être et temps a véritablement quelque chose d’unique, tout au moins en français. Seule nous semble pouvoir lui être comparée la lecture de Friedrich-Wilhelm von Hermann [4], que Marlène Zarader n’évoque pas, lecture encore en cours de publication depuis vingt-cinq ans, trois volumes ayant été publiés à ce jour, qui consiste en trois volumes dont le total fait déjà près de mille pages, qui couvrent toute la première section d’Être et temps, donc la même partie que le commentaire de Marlène Zarader.

Comme toute lecture, elle suppose un acte d’interprétation et nous n’interprétons pas toujours le texte comme le fait l’auteur, mais c’est qu’une lecture, si elle ne veut pas se contenter d’être une simple paraphrase, doit se confronter au texte pour faire des choix d’interprétation, par définition discutables. Marlène Zarader assume pleinement cette subjectivité de la lecture : « Ce que je soumets donc au lecteur, c’est une lecture parmi d’autres : une lecture personnelle, c’est-à-dire imparfaite, avouant ses incompréhensions ou ses perplexités. » (p. 11). Cette dimension personnelle est frappante, en effet, pour le lecteur, dans la mesure où l’ouvrage est entièrement rédigé à la première personne du singulier et que l’auteur n’hésite pas à avancer que son propos exprime, non pas un fait indiscutable, mais son avis. Par exemple, « A mon avis, ce passage de Heidegger ne résisterait pas à une analyse critique » (p. 43), « le texte ici n’est pas très clair » (p. 47), « Il est pour moi évident qu’il y a ici une difficulté de la pensée de Heidegger » (p. 65), « Plusieurs questions restent pour moi ouvertes » (p. 160), « Vorhandenheit – qu’on a traduit pas subsistance, et que Martineau traduit (mal à mon avis) par « être-sous-la-main » » (p. 125), etc.

Cette dernière remarque de l’auteur à propos de la traduction de Vorhandenheit est l’occasion de préciser son rapport aux traductions existantes, question capitale dès lors qu’il s’agit de n’importe quel texte de Heidegger. On le sait, Sein und Zeit a fait l’objet de trois traductions en français et c’est une source de polémiques sans fin dont on retrouvera les détails dans le livre, devenu un classique, de Dominique Janicaud, Heidegger en France. Marlène Zarader adopte dans son introduction une position de modestie : « on ne s’aventurera pas à jeter la pierre à telle ou telle traduction » (p. 12). Il n’en demeure pas moins qu’on ne trouve chez elle ni ouvertude, ni disposibilité, ni factivité, ni temporellité, de sorte que la traduction Vezin semble clairement mise de côté. La traduction Martineau est préférée, mais elle est de manière très pertinente corrigée et améliorée par bien des côtés, et c’est en vérité la traduction Böhm-de Waelhens qui semble avoir sa préférence, ce qui correspond aussi aux choix de Jean-François Courtine dans sa traduction de Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie et à ceux de Jean Greisch dans Ontologie et temporalité. Ainsi, Vorhandenheit est rendu par subsistance, Zuhandenheit par disponibilité ou encore Verfallen par déchéance.

C’est bien à un cours que nous avons affaire et nous soulignions plus haut le souci pédagogique d’un professeur à l’œuvre de façon évidente dans cet ouvrage. En effet, on y voit constamment le souci de donner des définitions très précises des termes du lexique heideggérien, d’insister sur les distinctions conceptuelles importantes, de reprendre ce qui a été vu pour récapituler et mémoriser ce qui a été acquis, la formule « récapitulons » revenant sans cesse. On peut souligner aussi le souci pédagogique de faire voir ce dont il est question, grâce à un choix d’exemples souvent originaux. Ainsi, la difficile distinction entre l’interrogé, le questionné et le demandé comme structure de la question de l’être est-elle explicitée à travers la panne de voiture de l’auteur, le questionné étant la pièce à l’origine de la panne, l’interrogé étant le moteur, et le demandé étant la réparation de la pièce. Il nous semble que ce type d’exemple, non seulement est utile pédagogiquement, mais en plus est tout à fait conforme à l’esprit de la phénoménologie heideggérienne et à son enracinement dans la quotidienneté, et correspond tout à fait au type d’exemple que donnait Heidegger dans ses cours, comme on l’a vu lors de la recension d’Ontologie (herméneutique de la facticité) [5] où il analyse longuement l’exemple de la table familiale du salon où ses jeunes fils ont fait des taches de peinture. Dans le même état d’esprit, on trouve une évocation de La mort aux trousses d’Hitchcock pour expliquer le § 30 sur la peur, où la manière dont Rantanplan guide malgré lui Lucky Luke pour faire comprendre comment la déchéance indique malgré elle ce qu’elle fuit dans le mouvement même de le fuir.

Cette grande clarté, ce souci pédagogique constant, font que le public auquel s’adresse le livre de Marlène Zarader est très large, et ne se restreint nullement aux spécialistes de Heidegger. En effet, tout comme Les leçons sur la Phénoménologie de l’esprit de Hegel de Jean-François Marquet, ou les Leçons de métaphysique allemande de Jacques Rivelaygue, auquel il nous fait penser, cet ouvrage est parfaitement lisible tel quel, pour lui-même, par un lecteur qui n’aurait jamais lu Être et temps ou même, pourquoi pas, pour se passer de le lire, et l’auteur en a parfaitement conscience et l’indique dès l’introduction : « Le livre qui en est issu [d’un cours de Master] s’adresse donc à des lecteurs qui peuvent fort bien, au début, ne pas connaître spécialement Heidegger (voire ne pas le connaître du tout) » (p. 7). Autant dire qu’il ne faut pas hésiter à se plonger dans la lecture de cet ouvrage, qui se laisse même écouter tant on y sent l’oralité de la parole d’un professeur, un ouvrage que l’on peut laisser de côté, reprendre, lire dans le désordre, comme un véritable outil pédagogique pour lire Sein und Zeit.

Une objection s’impose d’elle-même : lire Être et temps, puisque c’est là le titre de l’ouvrage, ce n’est pas lire 44 paragraphes, c’est en lire 83. Quel sens cela pourrait-il avoir de ne lire que la première section de Sein und Zeit quand on sait qu’elle est déterminée dès son titre comme « préparatoire » ? Que doit faire le lecteur d’Être et temps une fois arrivé au § 45 si son guide l’abandonne tout à coup, qui plus est dans des terres hostiles, celles de l’être-pour-la-mort ? L’auteur s’explique sur le caractère partiel de son commentaire dans l’introduction et dans la conclusion. Après avoir souligné le fait que sa lecture est personnelle, imparfaite et avouant ses incompréhensions et ses perplexités, Marlène Zarader écrit : « Pour cette raison peut-être (ou pour d’autres), le commentaire s’arrête au § 44. Il ne couvre que la première section » (p. 11). Etrange « peut-être ». Est-ce à dire que la seconde section suscite chez l’auteur trop d’incompréhensions et de perplexités ? Certes, la « complexification croissante » (p. 7) de son propre livre correspond à un mouvement qui est aussi celui d’Être et temps, et chacun s’accordera à considérer que la seconde section est plus difficile que la première, mais nous ne pouvons croire qu’un auteur capable de rendre aussi claire la première section ne soit pas capable d’un travail au moins à peu près équivalent concernant la deuxième. Le « peut être » nous semble indiquer que l’auteur lui-même n’est pas convaincu par cette explication. Mais quelles sont ces autres raisons évoquées entre parenthèses ? Ce commentaire a le devoir de continuer, cela n’aurait pas de sens de s’arrêter ici, la première section n’ayant pas d’autonomie au sein de Sein und Zeit et n’ayant de sens qu’à titre d’analyse préparatoire qui prépare l’interprétation du sens de l’être du Dasein comme temporalité. Marlène Zarader le reconnait elle-même : « Au terme de la première section de Sein und Zeit, le parcours reste largement inachevé. Il réclamerait d’être poursuivi tout au long de la seconde section, au fil des analyses de l’être-pour-la-mort, de l’appel de la conscience et de la résolution, de la temporalité, de l’historialité » (p. 405). Et déjà dans l’introduction : « Il [le commentaire d’Être et temps] appellerait évidemment un second volume, qui poursuivrait le travail ici ébauché – et que l’on espère, sans certitude, pouvoir proposer bientôt » (p. 11). La seule chose que l’on puisse dire est que nous partageons cet espoir et que nous aimerions qu’il devienne très vite une certitude.

Si l’ouvrage de Marlène Zarader est précieux pour tout lecteur qui souhaite découvrir Sein und Zeit, on pourrait objecter qu’il n’a sans doute aucun intérêt pour celui qui est familier de cette œuvre, ou spécialiste, ou doctorant, et qui n’a nullement besoin qu’on lui explique la différence entre existentiel et existential ou entre Vorhandenheit et Zuhandenheit. Mais ce n’est pas le seul mérite de cet ouvrage que d’expliquer avec clarté, car il est aussi un commentaire, une lecture critique, qui cherche à problématiser les affirmations de Heidegger. Il ne s’agit pas de présenter de manière externe les critiques avancées par Sartre, Levinas, Blanchot ou d’autres, mais d’opérer une critique interne en montrant comment certaines affirmations sont problématiques du point de vue même du discours heideggérien, comment Heidegger lui-même est confronté à des apories qu’il n’est pas certain qu’il réussisse à résoudre (n’oublions pas que Sein und Zeit est un ouvrage inachevé). Comprendre un auteur, en effet, c’est comprendre ce qui cloche avec lui, ce qui ne va pas, ce qui pose problème et doit être surmonté, comprendre que parfois on n’y comprend rien, non applaudir automatiquement à toutes ses affirmations en démissionnant de l’effort de penser, et c’est bien pourquoi les meilleurs lecteurs de Heidegger sont ceux qui ont su le critiquer, et le dépasser, comme Levinas, Blanchot, Derrida, Marion ou Romano l’ont fait. Pour cette raison, le commentaire de Marlène Zarader s’interrompt à plusieurs reprises en prenant la forme de pauses critiques. Pour le lecteur familier de Sein und Zeit, qui ne s’intéresserait qu’à l’interprétation de ces difficultés, l’auteur a eu la bonne idée de présenter p. 415 une « table des pauses critique », et elle en résume l’essentiel dans la conclusion. Nous aimerions, pour terminer cette recension, lire et discuter plusieurs des difficultés aperçues dans Être et temps. Celui qui souhaite seulement lire un aperçu de la démarche de l’ouvrage de Marlène Zarader peut donc arrêter sa lecture ici, la suite étant une discussion serrée qui suppose une lecture déjà approfondie de Sein und Zeit.

Notes

[2Marlène Zarader, Lire Etre et Temps de Heidegger, Vrin, 2012

[4Hermeneutische Phänomenologie des Daseins Ein Kommentar zu « Sein und Zeit », Klostermann, 1987, 2005, 2008

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