ISSN 2269-5141

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Henri Suso : le petit livre de la sagesse éternelle

jeudi 16 mai 2013, par Isabelle Raviolo

Parmi les trois grands représentants de la mystique rhénane, le bienheureux Henri Suso (1295- †1366 ; béatifié par le pape Grégoire XVI en 1831) se distingue par un style d’écriture imagée, une distance à l’égard de la théologie dogmatique, une mystique plus affective que ne le fut celle de Maître Eckhart. Les œuvres de Suso nous sont parvenues dans un recueil intitulé L’Exemplaire, constitué par lui-même à la fin de sa vie pour préserver ses écrits de possibles erreurs ou négligences de copies. « Exemplaire » est un terme technique signifiant que l’auteur cautionne le contenu, l’ayant revu et ordonné avant de le livrer à la copie. Le Petit Livre de la Sagesse éternelle est le deuxième texte de l’Exemplaire. Son authenticité ne fait aucun doute. Suso entend s’adresser à tous les fidèles : « Les pensées exprimées sont simples. Les paroles plus encore. Elles procèdent d’une âme simple et s’adresse à des âmes simples – de ces âmes qui ne sont pas parfaites et qui ont encore quelque défaut à corriger. » [1].

Suso nous rapporte les circonstances qui l’incitèrent à écrire ce livre. Son âme traversait alors une période de douloureuse sécheresse spirituelle. La Sagesse éternelle l’invita alors à méditer la Passion. Suso en éprouva une si grande consolation qu’il demanda à Dieu d’envoyer le même secours aux âmes qui souffraient de la même impuissance : « Telle est la raison pour laquelle ce frère a écrit ces méditations. » (Le Petit Livre de la Sagesse éternelle, § 3). Dans Le Petit Livre de la Sagesse éternelle, Suso ne décrit pas un itinéraire de vie spirituelle ; ici, c’est avant tout sa prière qu’il nous livre : Suso n’enseigne pas, il témoigne, et c’est par là qu’il enseigne. Il entraîne le lecteur dans sa prière, il nous emporte dans la contemplation du Christ souffrant. Avec lui nous écoutons la Sagesse éternelle, avec lui nous l’interrogeons, et nous nous laissons enseigner par elle, guider sur un chemin d’humilité qui conduit au désert où Dieu parle au plus intime de l’âme. Dans l’âme du Serviteur, la contemplation du Christ en sa Passion peut alors opérer comme un sacrement, ainsi que la Sagesse éternelle l’annonce à Suso : « La souffrance que tu auras méditée sera spirituellement imprimée en toi. » [2]

Dans ce texte, Suso reprend des éléments littéraires de son temps. En effet, c’est dans les termes de l’amour courtois qu’il met en scène une sorte de rituel amoureux avec cette différence, majeure, qu’il ne s’agit pas de présents échangés entre le chevalier et l’élue de son cœur, mais de la souffrance. Celle-ci occupe une place centrale dans son œuvre. Il ne faut pourtant pas voir là quelque chose de morbide, de complaisant ou de « masochiste » (comme on se plairait à dire aujourd’hui). Ce serait faire un immense contresens sur la mystique de Suso qui voit en la souffrance un passage vers une vie plus intime avec Dieu. Suso accueille comme un trésor cette souffrance rédemptrice de la Sagesse éternelle. Dans l’éternité, la Sagesse reçoit la souffrance que Suso lui offre pour soulager la sienne : « Tes mortifications volontaires, lui dit-elle, me redonnent des forces, et soulageront mes épaules meurtries ; la résistance que tu opposeras au péché consolera mon esprit ; la piété de ton cœur apaisera mes souffrance ; et l’amour de ton cœur enflammera le mien. » (Le Petit Livre de la Sagesse éternelle, § 65).

La Sagesse éternelle rappelle la valeur infinie de la souffrance ici-bas, et invite Suso à s’abandonner à la volonté divine, sans se plaindre ou protester contre les souffrances qui lui sont envoyées. Car il s’agit avant tout d’accueillir la volonté de Dieu comme l’expression de son amour infinie pour ses créatures : « Quelle que soit la souffrance que je veux pour toi, c’est sans réserve que tu dois t’abandonner à ma volonté. Ne dis pas : je ne veux pas de celle-ci ou je ne veux pas de celle-là. Ne sais-tu pas que je désire le meilleur pour toi, que j’ai pour toi la même amitié que tu as pour toi-même ? Je suis la Sagesse éternelle, je sais ce qui te convient le mieux. Sans doute as-tu déjà expérimenté que les souffrances que j’impose, si elles vont plus profond dans l’âme, si elles blessent davantage, et à condition qu’on les porte volontiers, font progresser plus vite que toutes les souffrances que l’on aurait choisies soi-même. Alors de quoi te plains-tu ? Dis plutôt : « Ô mon Père souverainement juste, fais de moi ce que tu veux ! » (Le Petit Livre de la Sagesse éternelle, § 197).

On ne peut faire plus grand éloge de la souffrance. Plus loin, la Sagesse éternelle dit : « La souffrance embellit l’âme comme la douce rosée de mai embellit les roses […] La souffrance est un châtiment d’amour, une correction paternelle réservée aux élus. » (Le Petit Livre de la Sagesse éternelle, § 203). Ou encore : « S’il le fallait, j’inventerais la souffrance plutôt que de laisser mes amis sans souffrance. Par elle, les vertus sont affermies, l’homme est grandi, le prochain édifié, Dieu glorifié. La patience dans les souffrances est un sacrifice en acte. Tel le parfum d’un baume pur, sa bonne odeur monte jusqu’à ma divine face. L’armée des cieux en est ravie d’admiration. Aucun chevalier, dans aucun tournoi, si habile qu’il s’y montre, n’est plus admiré de l’armée céleste que l’homme qui sait souffrir. » (Le Petit Livre de la Sagesse éternelle, § 204). Il ne faut donc pas voir là un culte de la souffrance pour elle-même, mais la participation, par grâce, aux souffrances de la Passion qui élèvent l’âme et la transfigurent dans l’amour trinitaire.

Le petit livre de la Sagesse éternelle est structuré en trois parties d’inégale longueur. La première partie est la plus importante. Elle comprend vingt Chapitres et se concentre sur les mystères douloureux du Christ et de la Vierge. Suso y met l’accent sur l’humanité souffrante du Seigneur, porte d’entrée vers sa divinité, son essence incréée : « C’est pourquoi si tu veux me contempler dans ma Divinité incréée, apprends d’abord à me connaître et à m’aimer en mon humanité souffrante : elle est le chemin le plus court pour accéder à la béatitude éternelle. » (I, § 23, p. 52). Dans cette partie, le champ lexical de la souffrance est consubstantiel à celui de la joie. Cet apparent paradoxe nous permet cependant de comprendre en quoi les mystères douloureux sont inséparables des mystères joyeux et des mystères glorieux : plus on entre dans le mystère de la Passion, plus on l’aime, et donc plus on connaît la joie de sa présence véritable. L’épreuve de la Passion est donc au cœur même de toute la mystique de Suso qui, comme le rappelle Didier-Marie Proton dans sa préface (p. 13), avait gravé au stylet sur sa poitrine, à l’endroit du cœur, le monogramme du Christ : IHS : « Oui, un cœur bien disposé, qui me verra à bout de force, subissant par amour les souffrances qui me conduisirent à la mort, celui-là ne m’en aimera que davantage. Si le soleil se révèle par son éclat… mon amour insondable, lui, se révèle par l’extrême cruauté de ma Passion. » (I, § 25, p. 53). Notons que dans cette partie, Suso ne sépare pas le cœur du Fils de celui de sa Mère : ce que Marie endure au pied de la Croix est à l’image de ce que son Fils éprouve dans sa crucifixion. Comme le prophète Siméon le lui avait prédit lors de la présentation au Temple,
La Sagesse éternelle explique au Serviteur pourquoi elle ne s’est pas révélée à lui plus tôt ; elle l’invite alors à imiter sa Passion (Chapitre 1), et lui en fait le récit (Chapitres 2 et 3). Elle lui montre comment l’immensité de son amour se révèle en sa Passion (Chapitre 4) et comment de la Passion procède le repentir de l’homme et le pardon de Dieu (Chapitre 5). Le Serviteur déclare son amour à la Sagesse, il s’étonne qu’il y ait tant d’appelés et si peu d’élus ; la Sagesse, à travers la figure du mendiant, lui en montre la raison et l’assure que Dieu attire les âmes par l’amour plutôt que par la crainte (Chapitre 6). Alors le Serviteur veut entendre de la Sagesse des mots d’amour, et la Sagesse lui en dit ; le Serviteur célèbre ses louanges et prend la résolution de ne plus s’éloigner d’elle (Chapitre 7) : « Ô tendre, belle Sagesse, mon Unique, mon Élue, tu es bien l’Amour au-dessus de tout amour. Quel abîme entre ton amour et celui des trompeuses créatures de ce monde ! Quand on commence à regarder de près les choses apparemment désirables que nous propose le monde, on se rend vite compte combien elles sont trompeuses et s’illusionnent elles-mêmes ! Seigneur, lorsque je tournais vers elles mes regards, il y avait toujours un mais. Telle figure était belle et gracieuse, mais il lui manquait je ne sais quelle distinction. Bref, je trouvais toujours quelque chose d’extérieur ou d’intérieur qui laissait mon cœur insatisfait. Allant plus avant dans la connaissance de ces choses, j’en venais même à m’en dégoûter. […] Seigneur de tendresse, oh ! Fais que j’expire en ton amour, car maintenant que je suis prosterné à tes pieds, je ne veux plus jamais me séparer de toi ! »

Le Serviteur expose alors à la Sagesse trois difficultés : comment Dieu si digne d’être aimé peut-il paraître en colère (Chapitre 8) ? Comment expliquer que Dieu semble s’éloigner de l’âme alors qu’elle n’a pas démérité ? La Sagesse lui répond que ce sont là « jeux d’amour » et lui apprend l’abandon au-dessus de tout abandon : « Il ne suffit pas de me donner un moment dans la journée. Celui qui veut trouver Dieu au-dedans de lui-même, entendre ses secrets, en comprendre le sens, doit constamment demeurer en lui-même. Ah ! Pourquoi laisser tes yeux et ton cœur vagabonder ici et là, alors que tu as devant toi l’Exemplaire parfait et éternel qui, lui, ne se détourne jamais de toi ? Ton oreille est ailleurs alors que je te dis des mots d’amour. Le Bien éternel t’entoure de sa présence. Il est tout près de toi, et toi, manifestement, tu es ailleurs ! Si le royaume des cieux est au-dedans de l’âme, mystérieusement il est vrai, que peut-elle donc chercher qui vaille, hors d’elle-même ? » (Chapitre 9). Enfin le Serviteur demande pourquoi la Sagesse laisse ses amis traverser de terribles épreuves. La Sagesse répond que c’est dans l’adversité que l’âme comprend qui elle est et qui est Dieu : « Réveille tes sens intérieurs, ouvre les yeux de ton âme, vois et comprends qui tu es, où est ta place, et où tu vas. Alors tu verras que je ne peux pas mieux traiter mes amis. Qui es-tu ? Selon ta nature, tu es un miroir de la Divinité, une image de la Trinité, une ressemblance de l’éternité. De même que, dans mon éternité incréée, je suis le Bien infini, toi c’est par tes désirs que tu es infini. De même qu’une goutte d’eau ne saurait combler l’immense profondeur de la mer, de même rien de ce que le monde peut t’offrir ne comblera tes désirs. Où es-tu ? Tu es en exil, dans une vallée de larmes. Ici-bas sont mêlés le plaisir et la souffrance, les rires et les larmes, la joie et la tristesse. Aucun cœur n’y a jamais connu la joie totale. » (Chapitre10). La Sagesse lève alors le voile sur l’Enfer et suscite un grand repentir dans l’âme du Serviteur (Chapitre 11). Puis, elle lui montre le Ciel et sa joie : « Ici est donc ta patrie. Ici le parfait repos et la joie du cœur. Ici la louange qui jamais ne s’arrête. » (Chapitre 12). La Sagesse poursuit en enseignant au Serviteur la valeur infinie de la souffrance : « châtiment d’amour, correction paternelle réservée aux élus » (Chapitre 13). La Sagesse et le Serviteur font tour à tour l’éloge de la méditation de la Passion, source de tout bien (Chapitre 14). La Sagesse reprend le récit de sa Passion et apprend au Seigneur à la reproduire dans sa vie (Chapitre 15) : « La liberté de ton cœur est un vêtement magnifique qui voile ma nudité. » ; « Ma mort ignominieuse, prends-la dans ton cœur, prends-la dans ta prière, prends-la avec tout ce que tu feras. C’est ainsi que tu imiteras ma Mère très pure et mon disciple bien-aimé, dans leurs souffrances et dans leur fidélité. » L’âme du Serviteur se tourne alors vers la Reine du Ciel : « Ô tendre Mère, ô douce Reine de la miséricorde infinie, qu’il est sublime ce nom ! Ô Reine, objet de l’élection divine, tu es aussi la porte qui ouvre sur la grâce, la porte jamais close de la miséricorde. Le ciel et la terre passeront avant que tu laisses repartir sans l’avoir secouru le cœur sincère qui vient à toi pour implorer ton secours. C’est pourquoi, dès mon éveil, ma première pensée est pour toi, et pour toi encore la dernière avant que je ne m’endorme. » (Chapitre 16). Le Serviteur demande à la Vierge de lui décrire ses souffrances au pied de la Croix et Notre Dame lui répond (Chapitre 17). Le Serviteur interroge alors la Sagesse sur ses souffrances intérieures au cours de la Passion ; le Serviteur apprend qu’il doit souffrir lui aussi, sans chercher de consolation auprès des créatures : « Tu dois garder ma Croix constamment sous tes yeux, cette Croix où je fus privé de toute consolation ; tu dois pleurer sur ma douloureuse Passion ; tu dois lui ouvrir ton cœur et y conformer toutes tes souffrances. Si tu souffres, si je te laisse sans consolation, dans l’aridité spirituelle, dans une complète amertume, ainsi que me laissa mon Père du Ciel, tu ne rechercheras aucune consolation venue d’ailleurs. Si tu cries, crie vers ton Père, crie-lui la détresse, mais que ce soit dans l’oubli de toi-même et l’abandon à sa volonté. Plus grande sera la souffrance infligée à ton corps, plus grand sera ton délaissement intérieur, plus tu me ressembleras et plus le Père se complaira en toi. Ce sont les âmes les plus ferventes qui sont ainsi mises à l’épreuve. » (Chapitre 18). Puis le Serviteur interroge Notre-Dame sur ses souffrances pendant la descente de Croix (Chapitre 19) ; il en éprouve une grande compassion ; il veut alors avec joie garder sans cesse la Passion au fond de son cœur : « Ô Mère de pureté, maintenant je me tiens près de toi ; ma méditation t’accompagne du tombeau à ta maison, en passant sous la porte de Jérusalem. Mon cœur, rempli de compassion, de pitié, de ferveur, de pitié, de ferveur, te reçoit de toute la force de ses désirs. Il te remercie. » (Chapitre 20).

Dans la deuxième partie, la Sagesse donne différents enseignements à propos de la vie que le Serviteur doit dorénavant mener. Il doit apprendre à mourir à lui-même et rester en éveil : « Veille bien sur toi-même car, lorsque tu perds la présence de Dieu, tu es comme un marin qui a perdu ses rames sur une mer démontée et qui ne sait plus comment se diriger. Si tu ne peux pas rester constamment dans la contemplation de ma présence, ni en faire ta demeure, la fréquence de tes retours, l’ardeur que tu mettras à me chercher, t’y fixeront toujours davantage, autant qu’il est possible. » (II, § 308, p. 186). Ainsi, dans Le Petit livre de la Sagesse éternelle, le Serviteur doit donc apprendre à vivre à l’intérieur de lui-même, être sans cesse tendu vers la contemplation de Dieu. Il doit aussi apprendre à recevoir avec amour le sacrement du Corps et du Sang du Seigneur : « Ce sacrement renferme véritablement mon corps et mon âme, en toute leur beauté. De quelle manière ? Personne ne peut l’expliquer, parce que personne ne peut le comprendre. C’est là l’œuvre de ma toute-puissance. […] Tu dois me recevoir avec respect, me consommer humblement, et veiller à garder ma présence ; tu dois m’étreindre avec un amour d’épouse ; tu garderas néanmoins à l’esprit que je suis ton Dieu. C’est une sainte ferveur et une vraie faim spirituelle qui doivent te faire désirer me recevoir, plus que d’habitude. L’âme qui veut éprouver ma présence au-dedans d’elle-même, y trouver sa consolation, doit savoir rester dans sa cellule intérieure, et vivre séparée des créatures. Elle doit avoir été purifiée de ses défauts, avoir grandi dans la vertu, être pauvre et détachée. Elle doit ressembler à un beau jardin : ornée de roses rouges de la ferveur amoureuse, de l’humilité cachée de la violette, de la blancheur et de la pureté du lys. Elle devra me faire reposer dans la paix de son cœur, car de la paix j’ai fait ma demeure, et me tenir serré dans ses bras, libre de tout amour qui ne serait pas moi. » (II, § 334, p. 197-198).
Enfin, la Sagesse apprend au Serviteur comment il peut louer Dieu d’une louange incessante : « L’âme ressemble à du duvet, elle est légère, comme lui. Si rien ne le retient, le duvet, grâce à légèreté naturelle s’envole. S’il est chargé, il tombe. Il en est de même de l’âme. Lorsqu’elle est purifiée de ses attaches, de ses défauts, sa noblesse naturelle lui permet de s’élever vers les choses célestes, aidée en cela par la contemplation. » (II, § 381, p. 214). L’âme ainsi libérée de ses attaches terrestres, fait monter une louange incessante vers la Sagesse éternelle : « Autant qu’on peut l’exprimer, lorsque l’âme a atteint ce degré de pureté, ce qu’il y a de trop terrestre en elle est spiritualisé, elle est transformée à la ressemblance des anges. Dès lors, quels que soient les événements qui lui arrivent, quoi que cet homme entreprenne et fasse, qu’il mange, qu’il boive, qu’il dorme, qu’il veille, tout cela devient louange, louange parfaite. » (Ibidem). Enfin, dans la troisième et dernière partie, Suso propose en peu de mots un exercice de piété pour chaque jour : cent thèmes de méditation sur la Passion, qui doivent être accompagnés de cent prostrations et de diverses prières.

Cette nouvelle traduction de Didier-Marie Proton et Anne-Marie Renouard prend le risque de rendre la ferveur, les supplications, les protestations d’amour Passionnées du bienheureux Suso devant les souffrances du Christ et de la Vierge. Sans pour autant s’éloigner de l’exactitude de la lettre, les traducteurs ont préféré l’exactitude selon l’esprit. Leur travail fait donc ressortir toute la densité mystique du texte originel, sa musique propre. Ainsi, Le petit livre de la Sagesse éternelle apparaît comme un chef-d’œuvre de la piété affective médiévale et correspond à toute une dévotion populaire qui se reconnaît davantage en cette écriture plus sensible, plus simple, moins aride. En outre, à la langue plus affective que celle de Maître Eckhart, se joint une forme dialoguée qui théâtralise en quelque sorte le propos et lui donne une plus grande proximité avec les fidèles de son temps – rappelons l’engouement, au Moyen Âge, pour les pièces à mystères jouées sur le parvis des églises –. Autant d’éléments donc qui, au XIVème siècle, font connaître un grand succès au petit livre de la Sagesse éternelle.

C’est pourquoi Jeanne Ancelet-Hustache écrivait dans sa préface aux Œuvres complètes de Suso : « Sa richesse, son élan, la noblesse de la pensée et de l’expression, l’émotion qui vibre dans toutes les pages, surtout la qualité de l’âme qui s’y exprime, en font une des plus belles œuvres non seulement de la mystique allemande, mais de toute la littérature mystique. » [3].

Mais cette richesse de l’œuvre de Suso ne fut pas seulement pour son siècle. On peut dire qu’elle traverse les siècles, et parle à nos contemporains qui peuvent y trouver, s’ils écoutent d’une oreille attentive, des paroles de vie et d’amour transfigurant. Oui, on peut dire que Suso est une figure pour notre temps : là où il y a de l’attachement, il nous apprend à nous détacher, là où il y a de l’angoisse, de la peur, il nous apprend à abandonner, là où il y a de la souffrance, il nous apprend à offrir et à faire confiance en la miséricorde infinie de Dieu. L’homme moderne si plein de choses qui l’encombrent, le jettent au-dehors de lui-même, a tout à « gagner » s’il apprend à tout « perdre », s’il suit le chemin d’humilité que Suso lui prépare avec ce Petit livre de la Sagesse éternelle, comme avant lui, saint Jean-Baptiste a préparé le chemin du Seigneur, aplani ses sentiers. Et l’on entend alors la Sagesse éternelle nous dire au creux de l’âme : « Entrez par la Porte étroite. Je suis le chemin. Nul ne vient à moi si mon Père ne l’habite ».

« Ainsi, quelles que soient les résonances sensibles que la Passion du Christ éveille ou non en nous, disent Didier-Marie Proton et Anne-Marie Renouard, il importe seulement de la garder toujours présente dans la mémoire du cœur, et d’y conformer notre vie par cet abandon au-dessus de tout abandon à quoi la Sagesse nous convie comme à la plus haute perfection » (p. 26). Alors comme le dit Suso (§ 229) : « Tu es vraiment crucifié aux côtés de ton unique Amour. »

Notes

[1Henri Suso, Le Petit Livre de la Sagesse éternelle, traduction nouvelle de Didier-Marie Proton et Anne-Marie Renouard, Paris, Cerf, « Trésors du christianisme », 2012, § 10

[2Ibid., § 1

[3Dans Henri Suso, Œuvres complètes, présentation, traduction et notes de Jeanne Ancelet-Hustache, Paris, Éditions du Seuil, 1977, p. 78

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