ISSN 2269-5141

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Franck Dalmas : Lectures phénoménologiques en littérature française

De Flaubert à Malika Mokkedem

vendredi 24 mai 2013, par Noémie Parant

1. Phénoménologie et littérature

"Elle s’ancre dans l’affirmation d’une tâche, celle de la littérature et de la philosophie. Ces deux domaines ne peuvent plus être séparés, estime Franck Dalmas. À la suite de Mikel Dufrenne et de Georges Poulet, c’est la fides qui s’alarme devant des impatiences qui voudraient expliquer l’œuvre, quelle qu’elle soit, en l’épuisant. Ce qui se définit et s’illustre, ce devrait être une monstration d’un double héritage. D’une part, un « reprendre » attentif aux aléas d’un double risque, celui d’une « identification subjectiviste » ; aussi bien que son pendant, « l’intellectualisation objectiviste ». D’autre part, dans l’accord de la littérature et de la philosophie, c’est la promesse d’un horizon qui, en amont, de l’inspiration de Maurice Merleau-Ponty, se conforterait également dans les embranchements des leçons idéalistes d’un Léon Brunschvicg et des enseignements d’Henri Bergson" [1].

À la lecture de ces quelques lignes de Valentin-Yves Mudimbe, qui ouvrent l’ouvrage de Franck Dalmas, on comprend d’emblée quelle est la perspective générale de l’auteur, déjà annoncée par le titre : il est question de se pencher sur la relation qu’entretiennent la phénoménologie et la littérature. L’idée consiste ici à envisager ce rapport sur le mode de la liaison.

Dans ce geste, Franck Dalmas reprend celui qu’ont inauguré quelques auteurs pionniers, notamment Husserl, par qui le « tournant esthétique » de la phénoménologie « est déjà porté » [2], mais également Heidegger, avec qui la frontière entre la phénoménologie et la littérature prend l’aspect d’ « un paysage […] flou sinon brouillé » [3]. Sans oublier Roman Ingarden, dont le travail est d’articuler l’analyse phénoménologique (d’inspiration husserlienne) et la réflexion sur l’œuvre d’art littéraire [4], et Mikel Dufrenne qui institue une rencontre entre la phénoménologie et la philosophie de l’art en appliquant la méthode phénoménologique à la littérature [5].

Cette inscription dans une perspective déjà existante permet à Franck Dalmas d’asseoir son étude sur une base solide. Dès le départ, il s’agit de se situer philosophiquement en permettant à chacun, par une démarche très balisée, de se repérer. La volonté manifeste de guider le lecteur est la première qualité qu’il faut reconnaître à cet ouvrage, laquelle est d’ailleurs doublée par une grande richesse des textes invoqués voire même une exhaustivité dans les références. Tout, de ce lien phénoménologie / littérature, semble avoir été passé en revue par l’auteur afin d’indiquer à celui qui lit quel axe particulier sera retenu parmi les possibilités en présence.

2. Perspective critique

À quoi correspond cette perspective singulière ? Franck Dalmas se place uniquement sur le plan de la critique phénoménologique pour penser l’échange entre la phénoménologie et la littérature – son projet étant d’appliquer une telle critique à des textes de nature littéraire. Tel est le questionnement central de l’ouvrage :

"la problématique que nous soulevions au début de l’ouvrage était la suivante : Existe-t-il une critique phénoménologique ; et si oui, cette critique peut-elle s’appliquer à tous genres de textes ? Les quelques études que nous avons voulu apporter au débat suffiraient à elles seules à prouver le bien fondé d’une telle hypothèse." [6].

Si cette critique à portée phénoménologique peut ici s’appuyer sur Husserl ou de manière générale sur la discipline en jeu, elle se réfère essentiellement à Merleau-Ponty :

"dans un registre de lecture différent, René Girard a conçu une critique de la mimésis du désir et de la médiation romanesque s’appuyant sur des sources anthropologique, psychanalytique et théologique, et qui se rapproche par moments de l’idée que nous nous faisons d’une critique multiple inspirée par la phénoménologie merleau-pontienne [7]."

C’est sur ce point que ressort au fond toute l’originalité de l’ouvrage puisque, comme le rappelle bien Franck Dalmas, « peu a été dit et écrit sur une critique littéraire à partir de l’œuvre de Maurice Merleau-Ponty » [8]. L’ambition, élevée et excellente, est donc de s’engager dans cette voie encore rarement suivie. L’un des sous-titres de l’introduction le rappelle clairement : il faut aller « [v]ers une critique littéraire merleau-pontienne » [9].

Comment, dans cette vue, Franck Dalmas entend-il aborder la littérature sous l’angle d’une critique phénoménologique ? Selon « quatre chapitres développant les problématiques de l’existence, du corps, du langage et de l’art » [10]. Concernant la corporéité, l’auteur s’arrête sur La Jeune Parque de Paul Valéry et sur Le Forçat innocent de Jules Supervielle. La question de l’existence est, quant à elle, abordée à partir des écrits de Flaubert (en particulier Emma Bovary), de Proust (La Prisonnière) et de Giraudoux (La Menteuse). Touchant le langage, Franck Dalmas fait appel à Pierre Reverdy et à N’zid, roman de Malika Mokeddem. Pour finir, le rapport entre la littérature et les arts de type visuel est traité à partir de Jacques Prévert et de Michel Tournier.

3. Une lecture phénoménologique

Franck Dalmas propose ainsi de penser le rapport entre la phénoménologie et la littérature en optant pour une critique phénoménologique à teneur merleau-pontienne. Mais la thèse de l’auteur ne s’arrête pas là. La notion de lecture est en jeu :

nous voyons que chaque méthode critique privilégie un déterminant et en exclut un autre : 1°) style de l’auteur vs. approche du lecteur, 2°) approche du lecteur vs. œuvre, 3°) structure de l’œuvre vs. emprise de l’auteur. Chaque fois, il sera reproché une « immodestie », une prétention à être, de l’auteur, du lecteur ou de l’œuvre. Une lecture critique phénoménologique – et en même temps existentielle – ne part pas d’un donné exclusif comme les précédentes ; elle parcourt l’Être, son existence dans le monde des idées et des transcendances, et sa relation repensée du sujet à l’objet [11].

L’objectif, dans l’économie de cette approche critique, est donc de mettre en place un travail de lecture : Franck Dalmas veut lire phénoménologiquement la littérature.
De quelle façon procède-t-il ? La démarche est, dans ces pages, strictement thématique :

"aux vues de ces considérations critiques multiples et comparables, l’ambition de cet ouvrage est une théorie littéraire qui tirerait de tels arguments de la phénoménologie pour apporter de nouvelles réponses sur la concrétude des textes en relation avec la partie phénoménale qui entre dans leur interprétation par les existants humains [12]."

Il s’agit, en lisant, de s’en tenir au plan doctrinal et de proposer, comme il est dit explicitement, « une théorie littéraire ».
Avec cette optique sélective, l’ouvrage témoigne là aussi de sa qualité puisqu’il a pour vertu de ne pas se fermer mais de rester ouvert et même d’en appeler, par un second souffle, à une étude qui cette fois serait de nature pratique. Ne pourrait-on pas, sur le fond des recherches de Franck Dalmas, envisager « [u]n précis de lecture pragmatique » [13] et non plus seulement thématique, à l’exemple de Natalie Depraz ? Le projet consisterait alors à se pencher sur la pratique littéraire de Merleau-Ponty (soit sur le fait qu’il opère en écrivain, en s’adonnant à une écriture phénoménologique innervée par du poétique) telle qu’elle vient justement enrichir ses idées touchant la littérature.

Notes

[1Franck Dalmas, Lectures phénoménologiques en littérature française, Bern, Peter Lang, 2012, Préface de Valentin-Yves Mudimbe, p. xvi

[2Hugues Choplin, « L’homme ou la littérature ? Lévinas et la phénoménologie de la transcendance radicale », in « Tourner la phénoménologie », Revue philosophique de la France et de l’étranger, n° 2, mai 2004, p. 202

[3Natalie Depraz, Écrire en phénoménologue, Écrire en phénoménologue, « Une autre époque de l’écriture », Fougères, La Versanne, Encre Marine, 1999, p. 92

[4Roman Ingarden, L’œuvre d’art littéraire (Das Literarische Kunstwerk), Lausanne, L’Âge d’Homme, 1983, traduction par Philibert Secretan avec la collaboration de N. Lüchinger et B. Schwegler

[5Mikel Dufrenne, Phénoménologie de l’expérience esthétique, 1. « L’objet esthétique » et 2. « La perception esthétique », Paris, PUF, coll. « Épiméthée », 1992

[6Franck Dalmas, Lectures phénoménologiques en littérature française, op. cit., p. 206

[7ibidem, p. 211

[8ibidem, p. 3, note n° 5

[9ibidem, p. 21

[10ibidem, p. 15

[11ibidem, p. 209

[12ibidem, p. 13

[13Natalie Depraz, Lire Husserl en phénoménologue, « Idées directrices pour une phénoménologie (I) », Paris, PUF, 2008, p. 241

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