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Entretien avec Luc Fraisse : Autour de L’Éclectisme philosophique de Marcel Proust

Proust et la philosophie

jeudi 13 juin 2013, par Henri de Monvallier

Proust et la philosophie

Né en 1959, Luc Fraisse est professeur à l’université de Strasbourg où il enseigne la littérature française du XXe siècle. Spécialiste de Proust auquel il a consacré plusieurs ouvrages, il a également réalisé les éditions savantes et critiques de certains volumes d’À la Recherche du temps perdu dans la collection « Le Livre de Poche classique » (LGF) ; il a commencé cette année une réédition largement annotée de la Recherche pour les « Classiques Garnier ». C’est autour de son dernier ouvrage intitulé L’Éclectisme philosophique de Marcel Proust publié aux Presses Universitaires Paris-Sorbonne (« Lettres Françaises », 2013) que j’ai souhaité le rencontrer pour aborder l’épineux dossier du rapport de Proust à la philosophie.

Propos recueillis par Henri de Monvallier

Actu Philosophia- Luc Fraisse, vous êtes un spécialiste de Proust reconnu et vous lui avez déjà consacré un bon nombre d’ouvrages. Qu’est-ce qui vous a conduit, dans le fil de vos recherches, à vous attaquer aux rapports de Proust à la philosophie à travers cette monumentale étude de plus de 1300 pages ? Cet ouvrage s’inscrit-il dans la continuité de vos précédentes études plus strictement littéraires sur Proust en jetant sur elles une sorte d’éclairage rétrospectif ? Ou bien faut-il au contraire y voir une rupture ?

Luc Fraisse- La philosophie est assez généralement redoutée par les « littéraires ». Les historiens de la littérature la rencontrent au moment de situer les écrivains dans l’histoire des idées. Mais la Nouvelle Critique, qui se fonde sur un appareil théorique prégnant, invite la critique littéraire à appuyer ses analyses sur une théorie générale de la littérature, et ne cesse à ce titre de côtoyer la philosophie.

Pour ma part, ce sont ces deux voies conjointes qui m’ont conduit à envisager les rapports de Proust à la philosophie. Dès mon premier livre (1988), je prenais largement en compte les sources du romancier, et donc je plaçais la Recherche en regard d’œuvres phares, comme celles de Schopenhauer, de Bergson, ou du sociologue Gabriel Tarde (1843-1904) qui influe beaucoup sur la construction de ses personnages. D’un autre côté, mon idée était d’observer la symbolisation du processus de la création (l’autoréflexivité) dans le filigrane du roman de Proust ; et le romancier puise beaucoup chez les philosophes à sa disposition pour forger des images, pour faire apercevoir des silhouettes de son œuvre en cours d’édification.

Depuis mon entrée dans les « études proustiennes », dans le cours des années 1980, je voyais âprement discutés les apparentements de Proust à tel ou tel philosophe. Et comme j’ai un esprit concret, surtout dans les questions abstraites, je me suis fait depuis longtemps la remarque qu’on agitait ces interrogations sans trop chercher de preuves : les suppositions ou les analogies établies par le critique en tenaient lieu. Peu à peu, dans cet esprit, j’ai commencé à mettre la main sur les ouvrages que le romancier avait réellement eus sous les yeux. C’est quand j’ai ouvert les manuels de philosophie préparant au baccalauréat puis à la licence que je me suis décidé à généraliser cette enquête, et j’ai été confirmé dans ce projet en retrouvant le texte du cours de philosophie dispensé à Proust au lycée Condorcet par Alphonse Darlu (1849-1921). Mon idée était dès lors de ne lire les philosophes que s’ils étaient connus de Proust, et selon le degré de connaissance qu’en avait Proust. Par exemple, on lui a tellement enseigné la philosophie de Kant, du lycée à la licence, qu’il n’a pas dû éprouver le besoin de le lire directement, et de fait, on ne le voit pas faire, des trois Critiques, un usage excédant ce qu’on lui en a enseigné.

AP- Est-il juste de dire qu’avant votre ouvrage, il n’y avait pas d’étude, sinon exhaustive, du moins qui propose un panorama d’ensemble approfondi et détaillé du rapport exact qu’entretenait Proust à la philosophie ?

LF- Il y avait l’enquête brillante de Gilles Deleuze, les études approfondies d’Anne Henry sur les liens de l’esthétique de Proust avec la philosophie allemande. Les rapports intellectuels entre le roman de Proust et la philosophie de Bergson avaient été interrogés plusieurs fois – sans parvenir à une conclusion, parce que la question est extrêmement emmêlée et complexe.

L’étude exhaustive que vous évoquez n’avait pas été menée, pour diverses raisons. D’un côté, les esprits spéculatifs, qui abordent Proust par la philosophie, n’ont pas souvent le goût d’installer l’écrivain dans son contexte concret – y compris le contexte de spéculation. On a ainsi affirmé que Proust était meilleur philosophe par son roman, ses idées générales ressortissant à un idéalisme philosophique ambiant somme toute assez banal. Loin de là ! Si l’on apparente la doctrine de Proust à la spéculation ambiante sur les mêmes sujets, on voit que le romancier enjambe souvent les menues contradictions dans lesquelles s’enfermait notamment l’associationnisme (qu’il ne rejette pas comme Bergson, mais transcende) ; et sa théorie de la mémoire involontaire est beaucoup plus originale qu’on ne le laisse généralement entendre. De leur côté, les historiens de la littérature sont peu portés à se plonger dans des œuvres de pure spéculation : quand ils installent Proust dans son contexte réel, ils ne regardent guère dans cette direction. Un universitaire enfin estimera spontanément qu’il a décidément passé l’âge de lire ligne à ligne in extenso des manuels et des éditions scolaires – tâche assurément fastidieuse, mais indispensable pour accompagner un apprenti philosophe dans l’élaboration de sa pensée. La philosophie même de Bergson, je crois le montrer, doit beaucoup au manuel de lycée que Proust a appris par cœur, et que son cousin par alliance a beaucoup enseigné.

Le présent travail a donc été préparé par beaucoup de chercheurs. Il restait en effet, addition faite de tous leurs apports, une grande inconnue, celle de découvrir les programmes exacts parcourus par Proust, les enseignements réellement entendus (j’ai utilisé par exemple les cours ronéotés, proposés chaque semaine par la Sorbonne aux étudiants absents au cours, ou souhaitant le réviser de façon plus complète), et à partir de là de lire l’ensemble des ouvrages, articles et documents d’ordre philosophique dont la mention se rencontre dans ses écrits. Comme un film historique ne donne à voir que des mobiliers d’époque, je ne donne à lire ces philosophes que dans la version lue à cette époque par Proust – à partir de quoi je propose, à la fin de l’ouvrage, « Une bibliothèque philosophique au temps de Proust ». Ce n’est évidemment pas à dire qu’on ne doive philosopher sur Proust qu’en lisant des volumes proposés par les librairies Germer Baillière et Félix Alcan ! En revanche s’agissant d’un écrivain, les phrases et le vocabulaire exacts qui sont passés devant ses yeux doivent pour commencer être pris en compte avec la plus grande attention.

AP- Sur un plan strictement historique et biographique, que sait-on exactement de la formation philosophique de Proust, de son degré de culture philosophique ? Proust était certes loin d’être inculte en matière de philosophie mais il n’était pas non plus un philosophe professionnel : comment faut-il donc le situer précisément entre ces deux extrêmes ? Peut-on parler d’un amateurisme éclairé ?

LF- Proust est, en tant qu’écrivain, exceptionnellement savant en philosophie. On ne trouve guère que des auteurs comme Sartre qui soient sans doute plus savants que lui en cette matière. Au lycée (en 1888-1889), le cours d’Alphonse Darlu et le manuel d’Élie Rabier (à quoi il faut ajouter les éditions scolaires des œuvres inscrites au programme) lui proposaient un tour complet des questions philosophiques, telles qu’on pouvait les poser en ce temps. Ouvrant en particulier pour la première fois le cours d’Alphonse Darlu, j’ai aperçu six cents rapprochements avec le texte de la Recherche. Ce cours, que les lecteurs de Proust regrettaient tant de ne pouvoir bien évidemment entendre, tant le romancier lui accordait une importance déterminante, constitue vraiment le berceau de sa pensée – à laquelle il donnera donc aussi des formes tout autres.

Puis, après avoir préparé une licence de droit, l’écrivain en herbe, qui déclare à son père que tout ce qu’il fera, en dehors des lettres et de la philosophie, sera pour lui du temps perdu, différant le choix d’une carrière, prépare à la Sorbonne une licence qu’on appelait à l’époque de « Lettres à option philosophie » (1893-1895). Le programme de philosophie est très étendu : c’est-à-dire que, selon l’esprit du temps, on demande à l’étudiant de retenir un nombre considérable de doctrines, en fait toutes les doctrines connues, de l’Antiquité jusqu’au milieu du XIXe siècle, classées dans les principaux sujets de la spéculation philosophique. C’est là que s’est constitué puis fortifié l’éclectisme de Proust ; son œuvre entre en résonance de fait avec, chaque fois par bribes, toute la philosophie occidentale.

Pour essayer de répondre précisément à la question, Proust, à l’issue de cette très lourde licence, s’est arrêté au seuil du professionnalisme. Il a volontairement « régressé », pour devenir romancier, au stade de l’amateur éclairé, à cette différence que l’amateur généralement tend à dissimuler ses ignorances, alors que Proust romancier est amené à cacher ses connaissances, qui resteront en fait très précises.

AP- En quoi le mot d’ « éclectisme » que vous empruntez à Victor Cousin (1792-1867) est-il le mot le plus pertinent pour définir le rapport de Proust à la philosophie ?

LF- L’école qui s’est constituée sous la houlette de Victor Cousin est en fait la dernière occasion qu’a trouvée la philosophie, au fil des âges, de se dire éclectique. Je me suis de fait appliqué à détacher la démarche de Proust de toute filiation avec Victor Cousin. C’est pourquoi j’ai intitulé mon livre, non La Philosophie éclectique, mais L’Éclectisme philosophique de Marcel Proust, c’est-à-dire que l’éclectisme n’est pas pour lui une cause ou une option, mais une attitude d’esprit très générale. Ses maîtres en philosophie étaient à la fois des rejetons de l’université cousinienne (Paul Janet (1823-1889), qui à cette époque dirigeait la Faculté de philosophie à la Sorbonne, avait été le secrétaire de Cousin), et lassés par cette orientation qui leur paraissait pesante (Victor Brochard (1848-1907), qui n’a pas prêté seulement son nom à Brichot dans la Recherche, est un pourfendeur de l’éclectisme cousinien). J’ai consacré tout un chapitre à reconstituer l’élaboration historique de la notion philosophique d’éclectisme, pour tâcher d’apercevoir ce qu’elle apportait. S’il est un point dans sa constitution qui convient à Proust, c’est que ceux qui adoptent une position éclectique espèrent apercevoir par là le processus même de la pensée ; or, le sujet le plus fédérateur de la Recherche du temps perdu est, au-delà de la théorie mise en avant de la mémoire involontaire, au-delà même du sujet longtemps tenu secret de l’histoire d’une vocation, une philosophie du sujet. Tout sujet pensant, et même celui qui édictera la plus dogmatique des théories, y est parvenu en suivant un processus éclectique. Par notre activité de pensée, nous sommes tous éclectiques. C’est ce qui peut retenir Proust, entendant mettre en scène le parcours et la constitution d’une pensée, dès lors à valeur universelle.

Le premier bénéfice du point de vue éclectique, c’est de ne pas inféoder trop tôt, ni trop longtemps, Proust à un système. N’écartons ce faisant nullement la possibilité d’une lecture platonicienne, cartésienne, kantienne, schopenhauerienne ou encore bergsonienne de Proust : une telle lecture se justifie historiquement (le romancier a bien connu la doctrine de ces philosophes) et au plan des concepts : y compris dans l’abstrait, il est très fructueux de faire jouer l’œuvre de Proust à l’aide de ces doctrines. Mais à condition de savoir en sortir – c’est-à-dire en plaçant légitimement le roman de Proust, non sous la férule, mais en regard de divers philosophes. Les quelques apparentements unilatéraux qui ont été proposés se heurtent à trop de démentis. Pour l’essentiel, la thèse selon laquelle la Recherche du temps perdu serait la mise en fiction méthodique et littérale de Schelling et Schopenhauer ne prend pas en compte les chemins souvent très indirects par lesquels ces doctrines ont été connues de Proust (on ne s’était jamais véritablement posé la question), les points de rupture et d’incompatibilité de l’univers proustien avec ces doctrines (ils existent), les acquisitions définitives ayant eu lieu avant le contact plus ou moins indirect avec ces penseurs, enfin le paysage philosophique extrêmement étendu dans lequel de telles ressemblances trouvent une place relative.

Un autre bénéfice à partir du point de vue éclectique est de se placer dans l’optique réelle des études de Proust et de la composition de son cycle romanesque. Car les correspondances terme à terme entre le filigrane du texte et les doctrines de tous auteurs et de toutes les époques se rencontrent par myriades. Mais dès lors on ne sait à vrai dire trop quoi en faire. Ces nombreuses doctrines apparaissent, dans la Recherche, à l’état de reflets, Proust les fait miroiter dans son texte, elles ne semblent chacune prendre l’avantage que l’espace de quelques lignes (et le temps d’être reconnues), pour refluer aussitôt dans l’anonymat : se fait jour l’espace d’un instant un moment kantien, un moment platonicien, un moment bergsonien, qui chacun n’a pas l’occasion de dominer l’œuvre, quoique le reflet soit alors extrêmement précis. L’éclectisme philosophique de Proust nous place, je crois, avant tout devant l’énigme du rapport de ce romancier à la philosophie. On peut dès lors commencer à interroger ce rapport, parce que l’optique qu’on a choisie ne déforme pas a priori la réalité de l’œuvre.

AP- En quoi la référence à la philosophie est-elle indispensable au processus de création littéraire chez Proust et de quelle façon y participe-t-elle ? Autrement dit, comment Proust s’approprie-t-il les contenus philosophiques qu’il connaît pour en faire de la littérature ? En quoi la culture philosophique de Proust trouve-t-elle une « résolution », pour reprendre votre mot dans le titre du chapitre XIX, dans la forme romanesque de la Recherche ?

LF- Quand on a voulu apparenter littéralement la Recherche du temps perdu à l’idéalisme allemand, malgré les erreurs attachées à une telle optique, on a du moins mis au jour le fait que Proust a posé les fondements de son œuvre, pourtant romanesque, conjointement à une doctrine : « mon livre est un ouvrage dogmatique et une construction », écrit-il à Jacques Rivière, l’homme de La NRF. C’est une réalité d’ailleurs saisissante que les personnages et épisodes du cycle romanesque sont souvent la mise en acte et en fiction d’un point de doctrine. En lisant les sources philosophiques de Proust, on reste souvent stupéfait d’apercevoir, à travers une formule tout abstraite, un coin de scène, de situation ou de description qui en est résulté. Il y a chez Proust une puissance d’invention concrète qui nous permet d’ailleurs de ne pas craindre qu’une enquête sur ses sources philosophiques le réduise à une somme décourageante d’emprunts. Par exemple, alors que, fait rare, il n’ajoute guère à la philosophie, déterminante pour lui, de l’induction telle que Jules Lachelier (1832-1918) l’a inculquée à tous ses maîtres, le romancier du coup ramasse ses forces et crée ce héros et narrateur anonyme, l’une des plus remarquables trouvailles de la littérature française, ce personnage légèrement doté d’une personnalité propre, mais incarnant si possible dans toutes ses étapes le parcours suivant lequel une conscience s’ouvre sur le monde.

Et parce qu’il défend ce faisant sa doctrine à lui, Proust est ici plusieurs fois pris en flagrant délit de mauvaise foi. Quand il affirme que les bases théoriques de son œuvre ont été entièrement posées à l’origine, antérieurement même à la création romanesque : les manuscrits montrent assez combien le roman originel se transforme, et la place qu’y trouvent constamment les surprises de création – cependant qu’en effet, le socle théorique a existé et demeure. Quand Proust romancier est jugé par ses pairs, et plus encore par des chroniqueurs, il prend la posture d’un philosophe qu’ils n’ont pas compris, tenant son roman sous la férule d’une théorie. Mais mis en présence d’un philosophe, il se réfugie dans sa position de romancier – qui s’intéresse à la vie, non à la spéculation.

À l’issue de sa licence, Proust avait toute facilité (j’en énumère les données) pour préparer l’agrégation ou une thèse en philosophie. Il ne l’a pas fait, parce qu’il trouvait plus intéressant, sans doute aussi à son point de vue plus pertinent d’incarner les questions spéculatives en situations de vie : il en avait la prodigieuse capacité, ce qui le situe dans la lignée des moralistes classiques, écrivains philosophant à travers des portraits et caractères. N’en concluons pas seulement que cet écrivain n’est donc au total pas philosophe, ou que la philosophie ne l’intéresse que par le biais de l’esthétique, de l’explication de l’art et de l’artiste : dans les rares occasions où l’on enseigne à Proust un point d’esthétique, celui-ci rabat curieusement ce point dans le champ de la pure spéculation philosophique.

AP- Parmi tous les philosophes, il en est un qui suit Proust comme son ombre : c’est Bergson. Vous consacrez d’ailleurs un très long chapitre à démêler leur relation qui est, selon vous, « la confrontation suprême » à laquelle se livre Proust. Là encore, pouvez-vous donner quelques éléments factuels pour éclairer un peu le dossier ? Quel degré de connaissance Proust et Bergson avaient-il l’un de l’autre sur le plan personnel ? Se sont-ils lus ? Se citent-ils ? Et plus important : se sont-ils compris ? Ont-ils eu conscience qu’ils poursuivaient, chacun dans leur champ, une expérience analogue ?

LF- Le jeune Proust était garçon d’honneur au mariage de Bergson, le 7 janvier 1892, parce que le philosophe se mariait avec une cousine de Jeanne Proust, mère de l’écrivain. Cela dit, René Étiemble s’est beaucoup amusé de voir invariablement cette circonstance invoquée, au moment d’expliquer (de justifier) la parenté entre les deux penseurs. Proust et Bergson se sont de fait connus, de loin en loin fréquentés. L’essor de la philosophie bergsonienne est une donnée familiale. Proust a lu l’Essai sur les données immédiates de la conscience, de près Matière et mémoire, au moins une partie de L’Énergie spirituelle ; on ne peut être tout à fait certain qu’il ait lu L’Évolution créatrice, et c’est dommage, car la riche méditation dans ce traité sur la négation est intéressante à confronter avec la notion proustienne de temps perdu. Proust a suivi certains cours de Bergson au Collège de France ; il le connaît enfin par la presse (une donnée que je prends largement en compte).

Une fois étalonnés les écrits de Bergson dans la culture de Proust, seule bien sûr une confrontation serrée de ces écrits avec le texte de la Recherche aura chance d’apporter une réponse un peu sûre à la délicate question de leurs rapports intellectuels – d’où résulte la longueur de ce chapitre XVIII. Ceux qui ont souligné la fausse parenté entre Proust et Bergson se voient justifiés par diverses incompatibilités de fait : les deux mémoires de Bergson ne coïncident pas avec celles distinguées par Proust, tous deux entendent la notion d’homogène dans des sens diamétralement opposés, beaucoup de développements de Bergson commencent (c’est ce qu’il y a de plus trompeur) selon une tonalité très « proustienne » mais pour bifurquer bientôt dans une direction diamétralement différente, l’écrivain ne saurait partager la méfiance du philosophe à l’égard du langage. Les deux seules fois où Proust s’est confronté à Bergson, c’est pour nourrir une controverse : dans une entrevue accordée au Temps le 13 novembre 1913 (Du Côté de chez Swann devant paraître le lendemain) à propos de la mémoire, et à propos du sommeil dans Sodome et Gomorrhe.

Pareilles controverses mêlées de beaucoup de respect (Bergson est l’aîné de Proust, et sa gloire de philosophe, qui connaît un pic en 1912, précède celle du romancier) sont complexes à décrypter en raison de tout ce qui les compose, y compris les non-dits des deux penseurs sur la pensée de l’autre, et même sur leur propre pensée, le mouvement émergeant de leurs œuvres, le rapport reliant Bergson à la littérature, et celui, plus crucial, reliant Proust à la philosophie. Car formé à la Sorbonne et dans l’écurie de la naissante Revue de métaphysique et de morale (1893), Proust est resté, en tant qu’écrivain, petit garçon face à cette génération de philosophes – une génération qui oppose invariablement les métaphores de poètes à l’authentique philosophie. J’ai cependant écarté ici l’hypothèse trop tentante, trop facile donc, selon laquelle la Recherche du temps perdu aurait été écrite comme une revanche contre ces pères dominateurs. Reste que quelque chose de cette possibilité entre dans les rapports de Proust à la philosophie de Bergson.

Reste aussi que la confrontation serrée entre leurs œuvres révèle dans le détail, et passé les incompatibilités, de très nombreuses et authentiques analogies. Confrontation suprême, car Proust était très conscient du caractère hybride de son œuvre – « disons un roman », comme il l’écrit dans sa correspondance avec ses éditeurs. Paradoxalement, c’est l’attribution du prix Goncourt aux Jeunes filles en fleurs qui le confirme, de l’extérieur, sur le fait que la Recherche est un roman, puisque primé par un jury de romanciers en tant que roman. Et de même la confrontation avec Bergson engage la question de savoir si cet étrange roman revêt une portée philosophique à long terme. La métaphysique de Bergson semble d’ailleurs un moment jeter à terre celle de Proust, qui apparemment accorde si peu de place à une dynamique vitale tournée vers l’avenir (François Cheng aujourd’hui a pu souligner ce manque). Mais à l’inverse, il ressort de la confrontation une justification du genre et de l’entreprise romanesques chez un Bergson, qui du coup rencontre dans son projet une limite, en l’arrêtant à la frontière du traité philosophique. Bergson a lu Du Côté de chez Swann et À l’ombre des jeunes filles en fleurs, et les formules qu’il emploie pour féliciter Proust coïncident très exactement avec l’enjeu général de sa philosophie – le compliment n’est donc pas mince.
On rêverait de savoir ce qu’un Alphonse Darlu, qui a reçu au moins Du Côté de chez Swann (mort en 1921), un Émile Boutroux (mort aussi en 1921) ou un Gabriel Séailles (disparu en 1922) pouvaient penser d’une œuvre telle que la Recherche du temps perdu, s’apparentant avec une telle ampleur, et de façon si énigmatique, avec leur univers philosophique. Pour deux d’entre eux, j’ai pu utiliser les archives conservées par leur famille, mais sans trouver de réponse à cette question-là.

AP- Une dernière question que je me pose depuis longtemps. Dans À la Recherche du temps perdu, Proust met en scène un personnage d’écrivain (Bergotte), un personnage de peintre (Elstir) et un personnage de musicien (Vinteuil). Mais curieusement, alors que la référence à la philosophie est centrale chez lui, on ne trouve aucun personnage de philosophe ou de professeur de philosophie dans la Recherche. Avez-vous une hypothèse sur cette absence étonnante ?

LF- Il existe un professeur entre autres de philosophie dans la Recherche, qui est Brichot ; le lecteur tend à l’oublier parce qu’au fil des volumes et des conversations, Brichot aura enseigné tout – de Virgile en lettres classiques à Kant en philosophie ; en apparentant avec raison son nom au professeur Brochard, la critique avait oublié d’en examiner les ouvrages et les enseignements ; or, sa philosophie de l’erreur par exemple nourrit grandement la notion proustienne de temps perdu. Il existe aussi dans la Recherche une figure, on ne peut plus épisodique, de philosophe : le « philosophe norvégien » qui apparaît dans Sodome et Gomorrhe. Proust s’inspire du traducteur et vulgarisateur de Bergson en Suède, Algot Ruhe (1867-1944). Le plaisant est qu’après qu’ils se seront vus apparemment deux fois, dans la chambre du romancier, tandis que l’écrivain s’empresse de placer dans son roman une caricature de son interlocuteur, celui-ci, retourné en Suède, y publie un roman à clefs (dont je donne les passages traduits pour la première fois) racontant ces entrevues, durant lesquelles Proust se dépêche d’obtenir, au prix d’un interrogatoire tyrannique, des renseignements d’ordre philosophique dont il a besoin pour son œuvre.

Il me semble que si aucun personnage de philosophe n’apparaît dans la Recherche, je veux dire sur le même plan que les trois artistes modèles, c’est parce que la philosophie est partout, et parce qu’elle domine tout le reste – ce que les premiers romantiques allemands, que Proust n’a à peu près pas connus directement, appelaient la Symphilosophie. Sans doute aussi la philosophie n’est-elle incarnée par aucun personnage, parce que le romancier éclectique serait gêné par sa doctrine : il peut investir de sa philosophie esthétique une sonate ou un tableau, même un style d’écrivain, mais comment investir la philosophie d’un autre ? La philosophie n’est incarnée par personne, ai-je dit, parce qu’elle apparaît partout ; à un autre point de vue, on aperçoit que c’est parce qu’elle n’apparaît nulle part. Il existe enfin un personnage philosophe dans la Recherche : le héros et narrateur du roman. On ne s’en aperçoit pas parce qu’il n’a pas de nom. Et il n’a pas de nom, entre autres (car nous effleurons ici une énigme majeure enfermée dans cette œuvre) parce qu’il incarne trop la démarche inductive, par laquelle chacun reconstruit le monde, pour recevoir une appellation et un visage. Elstir, Bergotte mais surtout Vinteuil se vident de contenu biographique pour mieux incarner la philosophie de leur art ; le héros et narrateur de la Recherche n’a pas de nom pour pouvoir incarner pleinement la démarche philosophique.

Bibliographie sélective de Luc Fraisse

Ouvrages sur Proust

Le Processus de la création chez Marcel Proust, Corti, 1988.

Proust en toutes lettres, Bordas, 1989 (en collaboration avec Michel Raimond).

L’Œuvre cathédrale/Proust et l’architecture médiévale, Corti, 1990 (Grand Prix de l’Essai 1991 de l’Académie Française).

Lire « Du Côté de chez Swann », Dunod, 1993, rééd. Armand Colin, 2005.

L’Esthétique de Marcel Proust, SEDES, 1995.

Marcel Proust au miroir de sa correspondance, SEDES, 1996.

Proust et le japonisme, Presses Universitaires de Strasbourg, 1997.

La Correspondance de Proust/Son statut dans l’œuvre, l’histoire de son édition, Besançon, Annales littéraires de Franche-Comté, 1998.

« Sodome et Gomorrhe » de Marcel Proust, SEDES, 2000.

La Petite musique du style/Proust et ses sources littéraires, Classiques Garnier, « Bibliothèque proustienne », 2011.

Éditions critiques de Proust

La Prisonnière, édition établie, préfacée et annotée par Luc Fraisse, LGF, « Le Livre de Poche classique », 2008.

Albertine disparue, édition établie, préfacée et annotée par Luc Fraisse, LGF, « Le Livre de Poche classique », 2009.

Œuvres complètes de Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, tome V, La Prisonnière, édition par Luc Fraisse, Classiques Garnier, « Bibliothèque de littérature du XXe siècle », 2013.

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