ISSN 2269-5141

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François Jaran et Christophe Perrin : The Heidegger concordance

samedi 12 octobre 2013, par Etienne Pinat

A : Les auteurs et leur projet

Cet été vient de paraître un outil de recherche absolument exceptionnel [1] qui risque bien de révolutionner le monde de la recherche heideggérienne, et dont tous les chercheurs rêvaient sans vraiment l’espérer.

Depuis quelques années circulent sur internet par divers sites de partage de fichiers, comme Scribd, ou logiciels de peer-to-peer comme Emule, des versions pdf des œuvres de Heidegger. L’intérêt n’est évidemment pas de lire Heidegger sur un ordinateur, ce qui serait tout à fait fastidieux, mais d’utiliser la fonction de recherche d’occurrence d’un mot dans Acrobat reader. Il est dès lors possible de trouver toutes les occurrences d’une notion dans Sein und Zeit quand on souhaite écrire un article sur, par exemple, la Durchsichtigkeit, avec la certitude de n’en avoir manqué aucune.

L’outil est efficace, mais toutes les œuvres de la Gesamtausgabe ne sont pas disponibles en pdf, et cela suppose de faire une recherche volume par volume, ce qui prend encore du temps. L’idéal serait de posséder l’intégralité de l’œuvre complète de Heidegger numérisée afin de pouvoir obtenir immédiatement l’ensemble des occurrences d’un mot, ou d’un auteur dans tous les volumes.
Voilà ce que rendent enfin possible François Jaran et Christophe Perrin grâce à leur mise au point de The Heidegger Concordance [2]. Ce qu’ils proposent n’est pas la Gesamtausgabe entièrement numérisée, quoiqu’on se doute qu’ils l’aient numérisée entièrement pour produire ce volume, mais un livre qui donne toutes les occurrences des noms communs ou propres dans la GA, un peu sur le modèle du Levinas Concordance de Cristian Ciocan et Georges Hansel [3].

François Jaran, professeur à l’université de Valence, est un jeune spécialiste de Heidegger dont nous avions recensé le livre Heidegger inédit en janvier dernier [4], dont la thèse sur Heidegger a paru chez Zetabooks [5], et qui publie aussi cette année un autre volume sur l’histoire chez Heidegger et Husserl aux presses de Louvain [6].
Christophe Perrin, quant à lui, a soutenu sa thèse de doctorat en 2012, consacrée à Heidegger et Descartes, et dirigée par Jean-Luc Marion. Il dirige avec Sylvain Camillieri le Bulletin heideggérien qui paraît chaque année sur le site de Paris IV [7] et recense tous les ouvrages consacrés à Heidegger. Il poursuit actuellement ses recherches à Louvain. Les lecteurs du BDGH ont déjà pu se familiariser avec cet outil informatique dans la mesure où les numéros parus donnent déjà accès à une partie de l’index des noms propres présents dans la GA.

Le projet de cet ouvrage concerne les chercheurs du monde entier, de sorte qu’il n’y avait pas a priori de raison que ce soient deux français qui s’en chargent, d’autant plus que l’éditeur est britannique. Ce fait témoigne de la vivacité des études heideggériennes en France, qui se présentent ici comme à la pointe de la recherche internationale.

La dimension internationale de ce projet exigeait l’utilisation de l’anglais plutôt que du français, et l’appel à un éditeur anglo-saxon. Ce sont les éditions Bloomsbury qui accueillent cet outil, ce qui n’est pas une surprise dans la mesure où ils ont déjà publié plusieurs volumes de la Gesamtausgabe traduits en anglais, ainsi que plusieurs ouvrages d’introduction consacrés à Heidegger, à Sein und Zeit, ainsi qu’un Heidegger Dictionary.

B : Le livre et sa structure

Les œuvres complètes de Heidegger devraient faire 102 volumes au total. On se doute donc qu’une table de concordance les concernant ne peut que prendre une dimension colossale. Là où le Levinas Concordance tient en un seul volume, The Heidegger Concordance tient en trois volumes présentés dans un coffret, le tout faisant 1971 pages. Evidemment, un tel coffret ne peut que coûter très cher (400 euros sur Amazon), de sorte que cet outil n’est pas à la portée de toutes les bourses. Manifestement, les acheteurs seront surtout les bibliothèques universitaires, ou bien quelques spécialistes de Heidegger qui souhaiteront avoir cet outil à disposition chez eux, mais il n’est pas abordable pour les étudiants. Pour le moment, seule une version papier est disponible, et nous nous permettons de suggérer qu’une version numérique serait aussi à vendre bientôt ; elle ne pourrait qu’avoir du succès. Elle offrirait l’avantage d’être à un prix beaucoup plus abordable, permettrait d’avoir avec soi cet outil en toute circonstance sur son ordinateur portable, et surtout de pouvoir faire une recherche par mots-clés plus rapide encore. Sans doute faut-il d’abord que suffisamment d’exemplaires papiers soient écoulés auprès des bibliothèques pour que les Bloomsbury se décident à mettre en vente une version électronique, ce qui est bien compréhensible. Une telle version électronique nous semble, non seulement avantageuse, mais même en un sens indispensable. En effet, la Gesamtausgabe est encore en cours de publication, et les volumes non-parus promettent d’être de la plus grande importance, et ils paraissent chez Klostermann à la vitesse de deux volumes par an (l’argument vaudrait d’ailleurs aussi pour le Levinas Concordance avec la parution des deux premiers volumes des Œuvres complètes de Levinas, et du troisième qui est annoncé pour la fin de l’année). Par conséquent, le risque est que cette version papier devienne vite obsolète et inutilisable, si elle ne permet pas au chercheur d’obtenir toutes les occurrences d’un terme et le fait passer à côté d’occurrences importantes. Etant donné le prix de l’ouvrage, on se doute que les bibliothèques universitaires ne pourront pas acheter chaque année une nouvelle version papier, et un système d’abonnement pour mettre à jour une version électronique serait sans doute plus abordable. Précisons que c’est justement une version électronique mise à notre disposition par l’éditeur que nous avons consultée pour cette recension, ce qui nous permet de témoigner en toute connaissance de cause du caractère extrêmement efficace d’un tel outil informatisé. Chacun a pu aussi tester cette efficacité en cherchant un nom propre dans les parties du Heidegger Concordance parues dans les numéros du BDHG.

La structure de l’ouvrage est la suivante :

Le premier volume contient une préface de Theodore Kisiel, une introduction rédigée par les deux auteurs, le plan des œuvres complètes, une chronologie des œuvres de Heidegger publiées dans la Gesamtausgabe (car l’ordre des volumes de la GA n’est pas toujours chronologique), un index des termes et des expressions allemands allant de A à K.
Le deuxième volume contient un index des termes et des expressions allemands allant de K à Z.
Le troisième et dernier volume contient un index des termes et des expressions grecs, un index des termes et des expressions latins, et enfin un index des noms propres.

C : La préface

L’ouvrage s’ouvre sur trois témoignages de chercheurs spécialistes de Heidegger à propos de l’utilité de cet outil. D’abord Jean Grondin, professeur à l’université de Montréal et qui fut le directeur et préfacier de la thèse de François Jaran, qui souligne qu’étant donné l’immensité et l’importance philosophique de l’œuvre heideggérienne, l’ouvrage va devenir l’outil indispensable des études heideggériennes. Ensuite, Theodore Kisiel, auteur du fameux The Genesis of Heidegger’s Being and Time [8], qui souligne combien cet ouvrage répond à une lacune qui s’est trop longtemps fait sentir, celle d’un index permettant de traquer l’émergence, le développement et le déclin des concepts-clés de la pensée de Heidegger, puisque c’est bien là déjà le projet de The Genesis of Heidegger’s Being and Time. Enfin, Pol Vandevelde affirme, non sans humour, que cet outil va surtout enfin apporter la paix de l’esprit à tous ces chercheurs qui avaient tendance à perdre le sommeil en craignant d’être passé à côté de quelque chose dans leur lecture de Heidegger ou d’avoir oublié de le noter.

L’ouvrage est dédié par François Jaran, de manière assez classique, à ses parents. Il est ensuite dédié par Christophe Perrin, de manière fort heideggérienne, aux montagnes bleues des Vosges si proches de la Forêt Noire qui, on le sait, fut la terre de Heidegger, celle de Messkirch et de Todnauberg, celle de la hütte.

C’est une excellente idée d’avoir fait appel à Theodore Kisiel pour rédiger la préface de cet ouvrage, car chacun sait le degré de connaissance de la Gesamtausgabe qui est le sien, mais on ne peut qu’être étonné par la brièveté de cette préface, qui tient sur moins d’une demi-page. Il y souligne à quel point un tel index de l’œuvre heideggérienne est désiré depuis longtemps, à quel point il était nécessaire pour tous, mais aussi à quel point fut long le chemin pour y parvenir. Kisiel va jusqu’à affirmer que Heidegger aurait sans doute approuvé l’usage de cet outil, que c’est là l’index qu’il aurait souhaité pour la Gesamtausgabe. En effet, on sait qu’il tenait beaucoup à l’édition de ses œuvres complètes, qu’il en a lui-même établi le plan et qu’il y a travaillé jusqu’à sa mort en 1976. Le volume Concepts fondamentaux de la métaphysique (Ga 29/30) fut même dédié par lui en juillet 1975 à Eugen Fink après avoir appris son décès. Mais qu’est-ce qui permet à Kisiel de s’avancer autant quant à une approbation de Heidegger à l’égard d’un tel outil ? C’est que Heidegger fit l’éloge du travail d’Hildegard Feick, qui précède l’établissement du plan de la Gesamtausgabe. Elle mit au point en 1961, donc sans aide de l’informatique, son précieux Index zu Heideggers Sein und Zeit [9], qui a connu bien des rééditions augmentées (1968, 1980, 1991) car, tout en gardant le même titre, il est devenu un index de l’ensemble des livres de Heidegger parus de son vivant, comme les Holzwege, Essais et conférences, les deux volumes du Nietzsche ou encore le cours Qu’appelle-t-on penser ?. Le livre de Jaran et Perrin reprend au fond le projet de Feick en le mettant à jour grâce à l’usage de l’outil informatique. On peut donc légitimement élargir à leur livre le jugement de Heidegger à l’égard de celui de Feick. On pourrait cependant demander à Kisiel si la différence entre l’outil de Feick et celui de Jaran et Perrin n’est pas le recours à la technique moderne, de sorte que la pensée de Heidegger à propos de la technique pourrait sans doute être mobilisée pour interpréter cet outil comme caractéristique du Gestell, ce qui changerait la donne. En effet, la technique moderne, par l’usage des ordinateurs, ne met-elle pas à disposition l’œuvre de Heidegger à la manière d’un stock dont on peut passer commande en un click ? N’est-ce pas la soumission de l’œuvre à la volonté de la subjectivité toute puissante qui peut embrasser toutes ces pages d’un seul coup ? Laissons la question ouverte, lire Heidegger et faire de la recherche sur son œuvre ne signifie de toute façon pas adhérer aveuglément à son interprétation de la technique moderne. Kisiel souligne finalement que si Heidegger dit son opposition à l’index analytique qui brise l’unité de l’œuvre en la décomposant, il a su apprécier chez Feick le caractère holistique de son index qui permet de saisir dans une vue englobante les chemins et les changements au sein d’une pensée.

D : L’introduction

L’introduction, rédigée par les deux auteurs, présente l’état actuel de la Gesamtausgabe, à savoir un rythme de parution de deux volumes par an, 82 volumes parus à ce jour pour un total de 27049 pages, de sorte qu’il devient toujours plus difficile d’embrasser tout le contenu de l’œuvre. Ils exposent un problème auquel tout chercheur travaillant sur Heidegger a dû faire face bien des fois : devoir dépenser un temps précieux à parcourir des milliers de pages en recherchant une phrase ou une expression que l’on a déjà lue sans se souvenir précisément où. Le but de l’ouvrage est présenté comme étant de remédier à cette perte de temps en permettant à chacun de circuler de manière beaucoup plus efficace dans la Gesamtausgabe.

Les auteurs ont l’honnêteté de reconnaître que leur livre n’est pas le premier index concernant l’œuvre de Heidegger, et ils renvoient à leur tour au travail de Hildegard Feick pour lui rendre hommage. Ils soulignent aussi l’existence d’un index plus récent, dont nous n’avions pas connaissance, créé par un certain Robert Petkovsek, portant sur les œuvres de Heidegger de 1919 à 1927, édité à Lubjana en 1998.

Faciliter le travail du chercheur, tel est donc l’objectif des auteurs. Ils envisagent cependant rapidement quelques réactions négatives possibles, la publication de ce genre d’outil modifiant considérablement les règles du jeu auxquelles les chercheurs sont habitués. En effet, pendant longtemps, être un chercheur consistait justement à rechercher toutes les occurrences d’une notion dans l’œuvre heideggérienne pour pouvoir écrire un article ou un livre à son sujet qui embrasse toutes ces occurrences, et découvrir de nouveaux lieux non encore traduits dans la GA. Le risque est alors que si l’informatique effectue cette recherche à la place du chercheur, il ne lui reste plus rien à rechercher. Chacun pourra en quelques clicks obtenir l’ensemble des passages où il est question de Spinoza chez Heidegger et produire à la va vite un article sur Spinoza et Heidegger qui se prétendra novateur. Cet outil pourrait devenir un instrument nous dispensant de lire vraiment Heidegger et de le penser à fond, de laisser mûrir la pensée d’une manière qui soit elle-même conforme à ce que Heidegger appelle penser. Nous nous souvenons que lors de la soutenance d’une thèse sur Heidegger, un membre du jury avait questionné le doctorant, car ce dernier avait à chaque fois en note donné une longue série d’occurrences des termes manifestement obtenues par l’outil informatique. Sa question était simple : « En quoi est-ce philosophique ? En quoi est-ce faire de la philosophie ? ». Inquiétude fort pertinente, en effet, que l’outil se substitue à nous et nous fasse nous perdre dans un travail purement historique, ou un travail de comptabilité, ou de cartographie de la GA, qui nous fasse oublier ce dont il s’agit vraiment : penser, méditer l’être, son histoire, son accord à l’essence de l’homme, la technique, l’art, la poésie... Et cela, nul outil ne pourra le faire à notre place, ou alors nous sombrons dans la pensée calculante qu’évoque Heidegger dans Sérénité, à laquelle il oppose la pensée méditante. Nous retrouvons l’objection possible que nous évoquions plus haut : que ce type d’outil ne soit que la mise à disposition de la GA comme fond disponible par le Gestell, pour la pensée calculante, car pour elle seul ce qui est calculable est véritablement. Cependant, nous nous souvenons aussi qu’un autre membre de ce jury avait justement été enthousiasmé par cet usage de l’informatique, demandant même au candidat, non sans humour mais en étant sérieux à la fois : « Vous possédez la GA intégralement informatisée ? Dites-moi quel est votre prix ! ». Et en effet, cet outil ouvre aussi de riches perspectives pour le chercheur, et il faut sans doute réfléchir sur la manière de l’utiliser, plutôt que le rejeter en bloc. En cela, l’usage d’un tel outil peut-même être dit heideggérien, car il faut se souvenir que, contrairement à ce que l’on croit souvent, Heidegger n’appelle pas à rejeter la technique, ce qui n’aurait aucun sens puisqu’elle est un destin/envoi appartenant à l’histoire de l’être. Dans la conférence de 1955, « L’essence de la technique », Heidegger conclut par un appel à Hölderlin : « Là où croît le danger, là aussi croît ce qui sauve ». C’est dans la technè qu’est le danger, c’est aussi là qu’est ce qui sauve, pas ailleurs. Nous pouvons appliquer cette considération à l’outil de Perrin et Jaran. Il peut être un danger, celui que nous avons mentionné, mais c’est en cet outil que croît ce qui sauve d’un tel danger, si nous arrivons à trouver un autre rapport, plus intelligent, à cet outil, qui nous fasse mieux méditer Heidegger au lieu de nous en barrer l’accès. Souvenons-nous aussi que la conférence Sérénité, qui porte aussi sur la technique, définit la Gelassenheit comme étant tout à la fois un oui et un non dit au monde technique :

« Nous pouvons utiliser les choses techniques, nous en servir normalement, mais en même temps nous en libérer, de sorte qu’à tout moment nous conservions nos distances à leur égard. Nous pouvons faire usage des objets techniques comme il faut qu’on en use. Mais nous pouvons en-même temps les laisser à eux-mêmes comme ne nous atteignant pas dans ce que nous avons de plus intime et de plus propre. Nous pouvons dire « oui » à l’emploi inévitable des objets techniques et nous pouvons en même temps lui dire « non », en ce sens que nous les empêchions de nous accaparer et ainsi de fausser, brouiller et finalement vider notre être. » [10]
Dire non, ne pas laisser les objets technique accaparer notre être, donc ne pas se laisser transformer en un fonctionnaire calculant de la GA par un tel outil. Mais dire oui, savoir user des objets techniques, dont nous ne pouvons plus nous passer, et donc savoir user de l’outil de Perrin et Jaran intelligemment et tourner le danger en salut, ou le poison en cadeau, selon les deux sens bien connus du pharmakon. Les deux auteurs, spécialistes de Heidegger, invitent évidemment à cette perspective et refusent que leur outil devienne une machine à produire à la pelle des articles indigents qui se contentent de signaler la nouvelle occurrence que personne n’avait mentionnée auparavant. Ils donnent un exemple d’un usage intelligent : un chercheur décide de travailler sur l’interprétation heideggérienne du schématisme kantien. Evidemment, il faudra lire Sein und Zeit, le Kantbuch, Logique, la question de la vérité (Ga 21) et Interprétation phénoménologique de la Critique de la raison pure (Ga 25). Mais l’outil des deux auteurs offre la possibilité de découvrir les occurrences importantes dans 18 autres volumes de la GA, et on peut y faire d’intéressantes découvertes, par exemple comprendre comment l’interprétation de Heidegger évolue, ce qui le conduit à se tourner vers le schématisme et à l’interpréter de cette façon, etc. Il ne s’agit nullement de se contenter de ces occurrences pour les exhiber tel un trophée. Et justement, nous faisons le pari, avec les auteurs, qu’un tel outil aura pour effet de rendre impossible ces articles, si nombreux, qui se contentent d’une paraphrase et de la découverte de nouvelles occurrences. En effet, chacun peut avec cet outil avoir immédiatement accès à toutes les occurrences de tous les termes. Par conséquent, un chercheur qui veut travailler sur Heidegger ne pourra plus jamais se contenter d’une simple paraphrase et d’une cartographie d’une notion, car chacun pourra produire la même chose très facilement. Ce qui devra maintenant départager les meilleurs articles et les meilleurs livres, c’est leur capacité à renouveler l’interprétation de la pensée heideggérienne à l’aune de ces nouvelles occurrences. Faisons donc le pari que là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve, et que cet outil contraindra tous les chercheurs sur Heidegger à se surpasser pour faire encore mieux, les possibilités d’esbroufe devenant considérablement limitées.

Les auteurs livrent une allégorie forestière, donc heideggérienne, de l’utilité de l’ouvrage qui est tout à fait parlante. Avec ces dizaines de milliers de pages, la GA est devenue une forêt en laquelle on ne peut plus trouver son chemin sans une carte. Mais The Heidegger Concordance fait plus qu’être une carte, il est aussi une encyclopédie de la flore locale. L’idéal serait que les arbres portent tous un signe avec leur nom, et qu’on puisse se rappeler quels fruits ils portent, de sorte que nous connaissions d’emblée si cela vaut la peine de monter au sommet. The Heidegger Concordance permet cela, chaque page de la Gesamtausgabe étant comme un arbre de cette forêt.

L’introduction fournit pour terminer plusieurs informations sur la conception de l’ouvrage et sur la méthode retenue pour choisir les termes et expressions pertinentes, étant donné qu’il est impossible de donner toutes les occurrences de tous les termes, sinon le volume deviendrait inutilisable, car trop vaste. Les auteurs se sont appuyés sur les entrées des dictionnaires consacrés à Heidegger, ainsi que sur les mots apparaissant dans les tables des matières des volumes de la GA.

E : L’index.

Chacun utilisera l’index en cherchant les entrées qui l’intéressent, mais il est l’occasion de découvrir que des thèmes qui ne semblent à première vue que peu étudiés par Heidegger font l’objet de plusieurs occurrences. Cet outil peut servir pour dégager des aspects méconnus de l’œuvre heideggérienne. On peut, bien sûr, chercher toutes les occurrences de Tod, pour faire un travail de synthèse de l’apparition et du développement de cette notion, comme le fait Cristian Ciocan dans sa thèse à paraître chez Springer, mais on peut aussi utiliser cet outil pour chercher les occurrences de Geburt et découvrir qu’il en possède au moins 149, réparties dans 49 volumes de la GA. Il devient sans doute possible de reconstituer une philosophie heideggérienne de la naissance. De la même façon, on peut chercher toutes les occurrences de Angst pour faire un travail complet qui ne se contente pas des paragraphes 40 et 68 de Sein und Zeit, des Prolégomènes et de la conférence Qu’est-ce que la métaphysique ?, mais il est aussi passionnant d’utiliser cet outil pour voir à quel point Heidegger a thématisé bien d’autres tonalités affectives, comme l’amour, la joie ou la gaieté. Les occurrences de Liebe sont innombrables, de même pour Freude et Heiterkeit. Où l’on voit qu’il est possible, grâce à cet outil, de dégager une philosophie heideggérienne des tonalités affectives joyeuses. On pourrait multiplier les exemples, chacun ira chercher dans la direction qui le préoccupe.

La dernière partie de l’index, l’index des noms propres, est particulièrement efficace, et toute personne souhaitant écrire un article, un mémoire, une thèse sur « Heidegger et X » devra aller chercher les occurrences dans The Heidegger Concordance. Cependant, la machine ne fera pas le travail à la place du chercheur, car la présence d’un auteur chez Heidegger excède toujours largement les occurrences explicites de son nom, et nous pouvons une fois de plus être rassurés contre le danger que l’outil se substitue à une lecture personnelle. Celui qui souhaitera trouver toutes les occurrences de Platon, Aristote ou Kant pourra le faire, mais il est particulièrement intéressant de parcourir cet index pour découvrir des noms auxquels on ne s’attendait pas a priori. On découvrira plusieurs occurrences de Bach, de Beethoven, de Bonaventure, de Böhme, de Calvin, de Cicéron, de Comte, de Couturat, de Dante, de Darwin, de Dürer, d’Einstein, d’Euclide, de Feuerbach, de Freud, de Galilée, de Heisenberg, de Hobbes, de Hume, de James, de Klee, de Lao-Tseu, de Locke, de Lénine, de Marx, de Mill, de Mozart, de Newton, de Pindare, de Planck, de Rembrandt, de Rousseau, de Sartre, de Schopenhauer, de Shakespeare, de Spinoza, ou encore de van Gogh. La Gesamtausgabe contient décidément bien des ressources encore inaperçues. Nous permettre de les apercevoir, voilà sans doute comment « nous pouvons faire usage de [cet] objet technique comme il faut qu’on en use ». Mais c’est au chercheur qu’il reviendra toujours in fine d’aller explorer ces ressources afin de les méditer comme il convient.

Notes

[1François Jaran et Christophe Perrin, The Heidegger concordance, Bloomsbury, 2013

[3Cristian Ciocan, Georges Hansel, Levinas Concordance, Dordrecht, Springer, 2005.

[8Theodore Kisiel, The Genesis of Heidegger’s Being and Time, University of California Press, 1993.

[9Hildegard Feick, Index zu Heideggers Sein und Zeit, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 1961, 1968, 1980, 1991.

[10Heidegger, Question III et IV, tel, Paris, Gallimard, 1966 et 1976, p. 145.

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