ISSN 2269-5141

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Jean-François Kervégan : L’effectif et le rationnel

Kervégan offre à l’interprétation hégélienne française le grand livre sur la politique qui lui manquait

lundi 22 septembre 2008, par Thibaut Gress

Il manquait à la France un grand livre sur la philosophie politique de Hegel, depuis l’extraordinaire ouvrage d’Eric Weil, Hegel et l’Etat. Avec son dernier opus, Jean-François Kervégan vient certainement de combler un grand vide, en offrant au lecteur français non pas une synthèse mais une approche cohérente de la fabuleuse pensée hégélienne du politique. Il s’agit en effet d’un recueil d’articles, dont le risque de trop grande hétérogénéité est admirablement compensé par la force des analyses proposées, et dont le fil directeur semble être, de manière faussement paradoxale, le geste même de la Grande Logique. Ce parallélisme entre la doctrine de l’Esprit objectif et le geste de la Logique se trouve du reste parfaitement énoncé dès la préface en ces termes : « Que la doctrine de l’esprit objectif, comme toute partie du système, repose pour Hegel non seulement sur « l’esprit » de la Logique, mais sur sa lettre, ne souffre pas discussion ; sans quoi, il n’y aurait guère de sens à parler chez lui de système. » [1] Par ce choix délibéré de penser le politique chez Hegel à l’aune de la Logique, Kervégan assure à son ouvrage une cohérence remarquable, et un développement rigoureux. Toutefois, il serait abusif de réduire le politique au geste logique, et c’est fort naturellement que se trouvent exposés les présupposés autres que ceux du parallélisme avec la Grande Logique à la fin de la préface : « J’adopte le suivant, dont je revendique le caractère discutable : lorsque l’optimisme spéculatif de Hegel paraît (au moins dans la doctrine de l’esprit objectif) démenti par l’état du monde ou contraste avec ce qu’il nous est donné d’en savoir, il puise sa source non pas simplement dans la Logique en tant que théorie du discours et de l’être (onto-logique), mais dans la doctrine de l’esprit absolu, ou du moins dans ce qui, au sein de l’esprit objectif, fait écho à l’esprit absolu (« l’esprit du monde »). » [2] Un fil directeur, donc, qui permet d’unifier les différents articles à travers le parallélisme proposé avec la Grande Logique, mais aussi l’utilisation de l’Esprit absolu par lequel, et par lequel seul, se comprendront un grand nombre de propositions hégéliennes.

L’ouvrage se décomposera en quatre parties : le droit, le social, le politique et la présence de la subjectivité au sein même de l’esprit objectif, le tout précédé d’un admirable prologue, consacré à la célèbre formule : « ce qui est effectif est rationnel et ce qui est rationnel est effectif. » Pour se faire une idée de la rigueur et de la force de l’interprétation de Kervégan, la lecture de ce prologue s’avère prodigue en exemplarité. L’auteur procède à une reconstitution du dilemme que génère cette célèbre proposition, et montre bien que l’on est confronté à une alternative dont les termes sont pareillement décevants : tautologie ou contradiction. Si en effet, l’effectif se distingue du réel en tant qu’il est ce qui, dans le réel, est déjà pénétré de rationalité, alors se joue une véritable tautologie ; si, en revanche, le réel ne diffère pas de l’effectif, si donc le réel lui-même est rationnel, nous sommes face à une contradiction. Cette alternative, posée en son temps par Haym, est admirablement reconstruite par Kervégan qui, fidèle aux annonces de sa préface, va faire appel à la Grande Logique pour penser la question de l’effectivité. Il ne nous appartient pas, dans le cadre de ce compte-rendu, de développer les subtilités que Kervégan met en œuvre, mais nous soulignons toutefois l’importance que ce dernier confère à une démarche hégélienne qu’il veut croire constante, son anti-normativisme. Ce combat, qui fut celui de Hegel, avait du reste été souligné de façon magistrale dans un précédent ouvrage de Kervégan, [3], ouvrage dans lequel il avait réuni Carl Schmitt et Hegel autour d’un commun refus du normativisme éthique. Nous retrouvons, dès le prologue de ce nouvel opus, le rappel de ce refus d’une tâche de la philosophie comme porteuse d’une force instituante. « La philosophie, écrit Kervégan commentant Hegel, n’a pas à prescrire ce que la réalité doit ou devrait être, car au-delà du réel ou de l’être, il n’y a rien, rien d’autre en tout cas que le vide d’un discours incantatoire et autoréférentiel (…). » [4] Nous pourrions donc ajouter aux deux présupposés adoptés dans l’ouvrage que nous analysons ce troisième principe, consistant à retrouver chez Hegel les traces de cet anti-normativisme, ouvrant sur la nécessité absolue et inconditionnée de l’Etat.

Plusieurs interprétations fortes vont jalonner le cours du livre ; la première d’entre elles consistera à inverser la lecture traditionnelle du droit abstrait, faisant de ce dernier non pas la marque du profond anti-juridisme hégélien, mais bien plutôt le tremplin vers une appréhension plus positive du droit, l’abstraction de ce dernier n’étant plus un manque d’intelligibilité dommageable mais bien le signe d’un nécessaire approfondissement. Pour le dire avec les termes de Kervégan, « on voudrait ici établir que le droit abstrait fait l’objet, en raison même de son abstraction, d’une évaluation positive de la part de Hegel, dans la mesure où il est indispensable pour penser de manière adéquate l’extension nécessaire qu’il faut faire subir au concept de droit pour rendre compte de la modernité sociale et politique, voire de l’histoire comme histoire de l’effectuation et de la concrétisation du droit. » [5] Bien évidemment, Kervégan n’a pas pour objet de nier l’anti-juridisme hégélien, mais il cherche bien plutôt à montrer que le dessein de l’esprit objectif consiste moins à refuser le droit des personnes qu’à lutter contre son absolutisation. En d’autres termes, ce que Hegel refuserait, ce serait l’oubli de l’Etat au profit d’une divinisation du droit abstrait, qui n’a pour seul tort que d’être incomplet. Remarquant que le droit au sens large désigne finalement l’esprit objectif, Kervégan est amené à définir la position hégélienne comme un « anti-juridisme faible » [6] De ce fait, ce contre quoi lutte Hegel apparaît à présent très clairement, à savoir une lutte contre la transformation du droit en absolu ce qui revient à dénoncer l’erreur majeure de prendre le droit pour la vérité de l’esprit objectif ; tel est au fond le sens de l’anti-juridisme que l’on prête habituellement à Hegel, et Kervégan en déploie toutes les subtilités, afin de révéler les nuances de cette opposition, plus feutrée qu’on ne le dit habituellement, au droit abstrait.

C’est donc en raison de l’existence supérieure de l’Etat que se trouvent relativisés les prétentions du juridisme, dont l’erreur combattue par Hegel semble être l’autonomisation et l’absolutisation de ce dernier. De ce que nous pourrions l’incomplétude du droit abstrait, Kervégan tire une analogie avec le droit naturel ; le droit abstrait dans son incomplétude même est l’analogue du droit naturel comme moment indispensable mais incomplet. On se souvient en effet du § 502 de l’Encyclopédie où Hegel écrivait que « le droit de nature est l’être-là de la force et le se-faire valoir de la violence, et un état de nature est un état de violence et de non-droit dont on ne peut rien dire de plus vrai si ce n’est qu’il faut savoir sortir de lui. » [7] Ainsi, de même qu’il convient d’éviter l’écueil de l’absolutisation du droit abstrait, de même il nous faut savoir quitter l’état de nature pour penser aussitôt la société dans laquelle seule le droit trouve les conditions de son effectivité. Nous pouvons donc conclure avec Kervégan en affirmant que « dans l’architecture de la doctrine de l’esprit objectif (de la « philosophie du droit »), la théorie du droit abstrait ou formel (première strate de cet ensemble) est l’homologue du droit naturel au sens reçu par la pensée moderne ; elle définit en effet les présuppositions abstraites, ce qui veut dire entre autres choses : intemporelles, d’un ordre social sensé. » [8]

La deuxième partie de l’ouvrage vise à restituer la révolution intellectuelle que constitua la prise en compte par Hegel de l’émergence de la société civile. Hegel fut en effet le premier à percevoir la dissociation de l’Etat et de la société, donc à percevoir la réalité effective de ce que nous pourrions appeler le libéralisme politique. Cette prise de conscience d’une telle dissociation survint en 1805, au moment de la Philosophie de l’esprit. La subtilité que décrit Kervégan s’appuie sur la dissociation du Bourgeois et du Citoyen tous deux caractérisés en Allemand par le Bürger…L’unicité sémantique du Bürger pour désigner deux possibilités est telle que le sens va évoluer ; ce que Hegel va découvrir, c’est que dans le cadre du libéralisme naissant, le citoyen est de plus en plus bourgeois, et le bourgeois de moins en moins citoyen. Nous sommes ici au cœur de la révolution libérale, extraordinairement analysée par Hegel, avec une prescience qui ne cesse de susciter l’admiration. En outre, si la théorie du droit abstrait ou formel était l’analogue du droit naturel, il semble que la société civile soit l’analogue de la ruse de la raison par rapport à l’Etat. La société civile est comme l’extériorisation de l’Etat en sa phase négative, préparant l’avènement rationnel de l’Etat ; Kervégan avait déjà, dans son précédent ouvrage, émis l’hypothèse d’un tel statut de la société civile, laquelle était « comme le moment d’entendement que présuppose et enveloppe la raison éthico-politique. » [9] Nous serions en-deçà de la réalité si nous affirmions que Hegel assistait avec circonspection à cette révolution dans les rapports de l’Etat et de la société ; Hegel est fondamentalement non-libéral, il ne voit pas d’un œil bienveillant cette autonomisation de la société civile, affranchie de cela même qui lui donnait sens.

Kervégan va alors infléchir ses études vers l’antilibéralisme de Hegel, antilibéralisme qui apparaît profondément incontestable au vu des analyses proposées. Non pas que le rôle accordé à l’Etat suffise à anéantir le libéralisme hégélien, mais bien plutôt une série de remarques, concernant divers domaines de la société civile et de la juridiction, qui apparaîtront incompatibles avec le libéralisme politique dont les effets commencent à se faire sentir. L’Etat, par exemple, continue à édicter une législation sociale, rendant caduque l’effectivité d’une séparation réelle de la société et de l’Etat. Plus fondamentalement, la raison pour laquelle Hegel ne peut pas être libéral réside moins, nous l’avons dit, dans le rôle qu’il confère à l’Etat que dans la fonction qu’il délègue au citoyen, par lequel quelque chose comme la Sittlichkeit dépasse la particularité du champ social. Cela a pour conséquence de structurer un idéal politique fort complexe, où se conjuguent un maintien de la représentation, comme recueil des forces sociales, donc une reconnaissance du champ social en tant que tel, et un scepticisme radical à l’égard du libéralisme anglais. De ce fait, la représentation politique revêt la forme particulière de la médiation entre le peuple et le gouvernement ; la représentation n’est pas la société civile, elle est la médiation permettant à un corps immédiat, la société, de se constituer politiquement, donc d’accéder à un degré plus élevé de l’esprit objectif. En d’autres termes, Hegel ne croit pas à l’auto-détermination réelle du peuple ; les intérêts réels de la société civile demeurent cachés à celle-ci, et seule une repolitisation du corps social par la médiation de la représentation autorise l’élévation au politique de ce champ. Peut-être avons-nous ici la forme la plus évidente de la nature réactionnaire de la pensée hégélienne, pour laquelle la société civile ne sera jamais en mesure de franchir l’opacité qu’elle entretient à l’égard de ses propres intérêts, et nous ne saurions que reprendre l’expression de Kervégan voyant dans la société civile l’analogue de la ruse de la raison, tant il y va d’une force aveugle réalisant à son insu des intérêts qui la dépassent. La pensée hégélienne du politique promeut donc un paradoxe parfaitement rendu par Kervégan, à savoir que Hegel est peut-être le premier à rendre à la société civile l’importance qui lui revient dans le cadre d’une analyse du politique, mais il est en même temps un de ceux qui dénient de façon maximale à cette dernière les capacités de constituer immédiatement un corps cohérent.

Ainsi, Hegel entretient un rapport moins ambigu que subtil au libéralisme : il reconnaît la nécessité de prendre en compte l’émergence de l’individu comme atome structurant de cette nouvelle société civile, mais il refuse de faire de cet individu un citoyen immédiat ; l’individu a une vocation politique, un Beruf qui ne saurait être confondu avec l’immédiateté de l’individu social. Bref, ce que Hegel a parfaitement vu, c’est que la nature politique de l’individu ne provient pas de son être social mais de la médiation étatique ! L’individu social s’illusionne – et avec lui le libéralisme politique – en croyant qu’il existe une nature souveraine de l’individu, avant – ou en dehors de – l’Etat ; tel est le point nodal d’irréductibilité du libéralisme politique et du hégélianisme, lequel une fois de plus prend appui sur la nécessaire médiation pour parvenir à la souveraineté réelle. Les conséquences de cette critique du libéralisme sont très lourdes dans la mesure où la conclusion logique qu’il faudrait en tirer n’est autre que l’incompatibilité du libéralisme politique et de l’exercice effectif de la démocratie dans l’exacte mesure où la dichotomie de la société et de l’Etat comme sphères autonomes interdit à l’individu d’accéder à sa nature politique et souveraine tant qu’il restera rivé à son champ d’appartenance social. Ainsi, « alors même que l’espace institutionnellement politique a pour assise la fluidité du monde social, celui-ci suppose, pour ne pas succomber aux contradictions qui le traversent, la médiation de ce qu’il médiatise. Là réside sans doute l’impossibilité de tout dépassement du politique. » [10]

La quatrième partie de l’ouvrage affronte la délicate question de la confrontation de la subjectivité et de l’esprit objectif, et de son interprétation comme soumission de celle-là à celui-ci. Oui ou non, la volonté subjective doit-elle se soumettre à l’objectivité pour être effective ? Ce qui est certain, ce que l’individu n’accède à la subjectivité concrète que par le cadre institutionnel disponible, ce signifie en réalité que l’erreur consiste à penser la subjectivité indépendamment du cadre dans lequel elle prend sens. Le geste même de la moralité consistera, par exemple, à relier cette subjectivité du vouloir à des normes garantissant au vouloir son objectivité, de sorte qu’à cette condition l’autonomie du vouloir soit un principe objectif. Fidèle à son principe herméneutique, Kervégan relie une fois de plus, et toujours aussi clairement, le mouvement hégélien à celui qui est à l’œuvre dans la Grande Logique : « La subjectivité morale a dans la structure de l’esprit objectif une fonction qui correspond à celle de l’objectivité dans la logique du concept : fournir une médiation grâce à laquelle le concept d’abord formel et abstrait se retrouve lui-même dans le monde effectif qui, pour la représentation commune, lui est étranger. » [11] Par-là même, la subjectivité ne s’accomplit qu’en se portant au-delà d’elle-même, geste qui dévoile le mouvement de la Logique : la subjectivité s’affirme dans sa liberté par une quasi-soumission au réel et à la norme, indépendants tous deux de la subjectivité, et incompatibles entre eux. En d’autres termes, cela revient à poser la moralité comme une action toujours déjà dérivée par rapport au monde éthique, constitué en amont par l’agir humain. Kervégan peut ainsi conclure en ces termes : « La subjectivité libre que la théorie de l’esprit subjectif présente comme si elle était le point d’aboutissement du savoir que l’esprit acquiert intemporellement de lui-même, est en réalité inscrite dans l’histoire, elle est donc en quelque sorte une trace de l’esprit objectif dans l’ordre même de la subjectivité. » [12]

Par cet ouvrage, Kervégan livre le fruit de plusieurs années de réflexion autour de la pensée politique hégélienne, et le résultat en est particulièrement admirable : rigoureux, convaincant et concluant, le cheminement de ces articles restitue la puissance de la pensée politique de Hegel, la cohérence qui relie chacune de ses œuvres, et la précocité des intuitions autour de l’autonomisation libérale du champ social. Nul doute que cette étude fera date, et deviendra même une référence incontournable dans la bibliographie pourtant dantesque des interprétations hégéliennes.

Notes

[1Jean-François Kervégan, L’effectif et le rationnel, Vrin, 2007, p. 8

[2Ibid. p. 15

[3cf. Jean-François Kervégan, Hegel et Carl Schmitt, le politique entre spéculation et positivité, PUF, coll. Quadrige, 2005

[4Kervégan, L’effectif et le rationnel, op. cit., p. 27

[5Ibid. p. 33

[6Ibid. p. 58

[7Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, tome III, Philosophie de l’Esprit, traduction Bernard Bourgeois, Vrin, 1988, p. 292

[8Kervégan, L’effectif et le rationnel, op. cit., p. 105

[9Kervégan, Hegel, Carl Schmitt, op. cit., p. 228

[10Kervégan, L’effectif et le rationnel, op. cit., p. 308

[11Ibid. p. 331

[12Ibid. p. 375

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