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Makoto Katsumori : Niels Bohr’s Complementarity, Its Structure, History, and Intersections with Hermeneutics and Deconstruction

samedi 7 décembre 2013, par Véronica Cibotaru

L’objet d’étude de cet ouvrage est comme son titre l’indique l’idée de complémentarité de Niels Bohr [1] . La notion de complémentarité telle qu’elle fut dévéloppée par l’un des fondateurs majeurs de la physique moderne est connue avant tout comme étant un principe servant à interpréter le caractère paradoxal et incompréhensible du point de vue de la science classique de la mécanique quantique. Or cet ouvrage élargit la portée de ce principe au delà du domaine de la physique en l’étudiant comme point central autour duquel se construit une pensée philosophique.

Ce livre publié en anglais est paru en 2011 aux éditions Springer, dans le volume 286 de la collection « Boston studies in the philosophy of science. » Il est issu d’une thèse de doctorat soutenue par Makoto Katsumori en 2005 à la Vrije Universiteit d’Amsterdam sous la direction de Hans Radder. Makoto Katsumori enseigne à présent la philosophie et l’histoire des sciences à l’université d’Akita au Japon. Il s’intéresse à la philosophie des sciences mais également à la pensée de Derrida auquel il a consacré un article.

C’est dans un constant dialogue avec d’autres auteurs, philosophes et physiciens, ayant déjà réfléchi sur les implications philosophiques de l’idée de complémentarité que se déploie la réflexion propre de l’auteur. Il s’agit en effet pour lui de montrer l’insuffisance du traitement de cette idée dans les recherches antérieures, à travers une étude très précise des textes de Bohr ainsi que des analyses de ses commentateurs. Ces derniers n’ont pas mesuré pleinement, aux yeux de l’auteur, toute la complexité à la fois structurale et historique de la pensée de Niels Bohr centrée autour de la notion de complémentarité.

Afin de dévoiler cette complexité l’ouvrage adopte deux angles d’analyse. D’une part ses analyses s’articulent autour de la relation de l’acteur et du spectateur qui selon l’auteur se situe au coeur de l’idée de complémentarité, se référant à l’affirmation métaphorique de Niels Bohr consistant à dire que « nous sommes à la fois spectateurs et acteurs dans le grand drame de l’existence. » La notion de spectateur implique un point de vue extérieur attribué traditionnellement au scientifique au travers duquel il observe la nature, tandis que la notion d’acteur exprime l’idée d’une interaction inexorable du scientifique avec la nature, à travers ses instruments de mesure. Ces deux pôles s’excluent et se complètent à la fois. Ils sont ainsi régis par une relation que Bohr nomme complémentaire. Le propos de Katsumori est d’explorer les diverses formes de la relation acteur-spectateur et de sonder par là-même la diversité de la notion de complémentarité dans la pensée de Bohr, mais aussi de faire éclater un schéma interprétatif bien trop récurrent, figé autour de l’opposition entre le réalisme et l’anti-réalisme.

D’autre part l’enjeu est d’étudier aussi, en suivant le fil conducteur de la relation acteur-spectateur, le champ bien plus vaste que Bohr a accordé à la notion de complémentarité, englobant non uniquement la physique mais aussi la psychologie, l’épistémologie et la biologie. C’est la sous-estimation de l’étendue de ce champ qui a conduit nombre d’auteurs vers des « schémas interprétatifs étroits ou inadéquats. » [2] En prenant acte de la polysémie de la notion de complémentarité telle qu’elle se déploie dans la pensée de Bohr, Katsumori opère la distinction entre le concept de complémentarité et la pensée philosophique plus large se déployant autour de ce concept qui ne se limite pas à son application dans la physique atomique. L’on peut ainsi saluer cette étude pour son approche interprétative qui se veut plus globale et qui étudie de façon plus large les implications et le nerf philosophiques de cette notion encore peu étudiée en philosophie.

L’ouvrage s’organise en trois grands moments. Tout d’abord l’auteur dresse un tableau historique de la genèse et de l’évolution de l’idée de complémentarité chez Niels Bohr, la façon dont elle répond à des problèmes spécifiques liés aux premiers développements de la physique quantique et le sens que Bohr lui attribue dans des domaines autres que celui de la physique. Cet élargissement de la problématique de la complémentarité permet à Katsumori de construire dans un deuxième moment une interprétation originale de l’idée de complémentarité en distinguant une conception statique et une conception dynamique de la complémentarité. Cette distinction exprime un rapport complémentaire different entre le pôle de l’acteur et celui du spectateur. Cette deuxième partie qui correspond au quatrième chapitre est selon l’auteur lui-même le point central de son étude, allant jusqu’à affirmer que les lecteurs qui connaissent bien l’histoire de la physique quantique et les textes de Bohr peuvent commencer directement l’ouvrage par ce chapitre. A partir de cette interprétation la problématique de la complémentarité est située dans la dernière partie de ce livre au sein d’un contexte philosophique plus large, qui est celui de la philosophie contemporaine. A ce titre il s’agit d’examiner selon les termes de l’auteur les points d’intersection avec l’herméneutique post-heideggérienne et la déconstruction de Derrida. Cette dernière partie présente ainsi l’intérêt d’élargir le débat et de tenter d’ « enjamber le gouffre » [3] qui sépare traditionnellement la philosophie des sciences de certains courants importants de la recherche philosophique contemporaine.

I. L’histoire et l’évolution de l’idée de complémentarité chez Niels Bohr

Dans un premier moment Katsumori retrace l’histoire de l’origine et des premiers développements de la mécanique quantique, en commençant par le travail de Max Planck sur la radiation du corps noir (1900) donnant lieu à l’hypothèse du quantum d’action, appellé aussi constante de Planck jusqu’aux relations d’incertitude dévéloppées par Heisenberg en 1927 à partir de sa mécanique matricielle. C’est dans ce dernier contexte qu’apparaît la notion de complémentarité.

Afin de montrer la complexité structurale et historique de cette notion, l’auteur divise son développement en trois périodes :

-  première période allant de la conférence de Côme (1927) jusqu’au débat de Bohr avec Einstein, Podolsky et Rosen (EPR, 1935)

-  deuxième période : 1935-1950

-  troisième période : 1950-1962

Ne pouvant rendre dans le cadre de cette recension cette analyse historique de la notion de complémentarité sans la simplifier à outrance, je me bornerai à mentionner les lignes d’analyse de l’auteur les plus remarquables. Tout d’abord notre auteur insiste sur le fait que la notion de complémentarité se réfère chez Bohr dans le domaine de la physique avant tout à la relation entre la description spatio-temporelle et celle causale, et non uniquement à la relation plus restreinte entre la position de l’électron et son moment ou encore à la dualité de la lumière comme onde-particule, contrairement à ce que certains auteurs ont soutenu. Ainsi, la relation complémentaire trouve son « expression quantitative » dans les relations d’incertitude de Heisenberg mais acquiert une portée plus large. [4] Elle prend sens sur le fond du problème soulevé par Bohr dans sa conférence de Côme et qui s’exprime dans la nécessité de renoncer au mode de description causal et spatio-temporel de la physique classique se caractérisant par une conjonction de ces deux modes de description. Ce renoncement est nécessaire suite à la situation inédite caractérisant la physique quantique, consistant dans l’existence des « postulats quantiques, qui attribuent à tout processus atomique une discontinuité essentielle, complètement étrangère aux theories classiques et symbolisée par le quantum d’action de Planck. » Cette « individualité » induit que « toute observation des phénomènes atomiques implique une interaction non négligeable avec le dispositif d’observation. » [5] C’est en dernier compte suite à cette interaction que « toute observation a lieu au détriment de la connection entre le cours passé et futur des phénomènes. » [6] et qu’une description à la fois spatio-temporelle et causale est impossible en physique quantique. Bohr propose ainsi une relation complémentaire entre ces deux types de description, insistant sur la nécessité de continuer à utiliser nos concepts classiques, fût-ce sur un autre mode, à savoir complémentaire, car eux-seuls fondent toute « interprétation du matériel expérimental » et « rendent possible de relier le symbolisme de la théorie quantique aux données de l’expérience. » [7]

Katsumori remarque aussi à juste titre que dans la conférence de Côme la notion de complémentarité n’est pas encore explicitement définie. Ce n’est qu’en 1929 que Bohr en donne cette définition qui témoigne d’un déplacement et à la fois d’un élargissement de cette notion : « la relation d’exclusion mutuelle caractéristique de la théorie quantique concernant l’application des divers concepts classiques et idées. » [8] L’on voit ainsi que cette definition réunit deux moments, à savoir ce qui se complète dans la mesure où il s’agit d’une relation et ce qui s’exclut.

Dans une autre ligne d’analyse l’auteur étudie également la portée plus large que la notion de complémentarité acquiert dans la pensée de Bohr, notamment grâce à l’influence de son pėre Christian Bohr, qui était physiologiste, et de Harald Høffding, son mentor philosophique. Très tôt l’idée de complémentarité trouve aussi son application dans les domaines de la biologie, de la psychologie et de l’épistémologie. Katsumori fait ressortir cette unité thématique en prenant comme fil conducteur la relation complémentaire entre le spectateur et l’acteur en visant à « rendre l’analogie entre la théorie quantique et autres domaines plus explicites que Bohr lui-même ne l’a fait » [9], à travers une clarification de la structure complémentaire qui réunit ces divers domaines.

L’on retrouve également dans cette première partie de l’ouvrage une analyse intéressante qui concerne la deuxième période de la pensée de Bohr. L’auteur s’attache à montrer qu’à partir de 1935, suite à l’argument EPR, la réflexion de Bohr subit un changement non uniquement terminologique, contrairement à ce que certains commentateurs ont affirmé, mais aussi et avant tout philosophique. Le point central autour duquel s’opère ce changement est la redéfinition de la notion d’interaction observationnelle. Pouvant prêter aux mésinterprétations, comme le montre l’argument EPR, Bohr affirme clairement que l’interaction entre l’instrument de mesure et le phénomène observé ne consiste pas en une « modification mécanique » du phénomène physique. Les différents dispositifs expérimentaux [10] qui impliquent différents types de mesure, tels que la position ou le moment de l’éléctron, sont précisément les « conditions qui constituent la description de ce qui peut être appellée réalité physique. » [11]

Katsumori décortique de façon très pointue les implications de cette redéfinition, et ceci sur trois plans. Tout d’abord, la notion de modification [12] peut prêter à confusion, en semblant impliquer que l’observateur modifie le phénomène en l’observant. C’est pourquoi, après une longue évolution terminologique, Bohr introduit la distinction entre le dispositif expérimental et l’influence observationnelle en général. Il s’agit par là de clarifier le rapport entre le phénomène physique et l’instrument de mesure. Le phénomène n’est pas modifié par le processus de mesure, mais est « conditionné par le dispositif expérimental. » L’interaction implique il est vrai une « interaction incontrôlable entre l’objet et les instruments de mesure » mais cette interaction observationnelle est « conceptuellement séparée du conditionnement du phénomène par le dispositif expérimental. » [13]

Cette distinction implique une révision de la notion de phénomène. Si en effet dans la première période cette notion est ambiguë, pouvant se référer à la fois à « l’objet d’observation » tout comme à « l’effet d’observation », à partir de la fin des années 1930 Bohr distingue le phénomène comme effet d’observation de l’objet atomique comme objet d’observation. Ainsi, le phénomène désigne à present « l’effet observé à travers des conditions expérimentales données. » [14] Il n’est donc pas un objet modifié par l’observation.

Ce nouveau concept de phénomène induit finalement une redéfinition de la notion de complémentarité. A présent, elle désigne en physique quantique une relation complémentaire entre deux phénomènes, conditionnés par « des dispositifs expérimentaux mutuellement exclusifs » et qui se rapportent à un même objet, à savoir l’objet atomique. [15]

Tout comme pour cette période intermédiaire l’auteur discerne des changements importants pour la conception de la complémentarité de Bohr à partir des années 1950. Contrairement aux deux premières périodes dans lesquelles l’accent est mis sur le caractère paradoxal de la complémentarité, sont mises en avant dans cette dernière période les notions d’« harmonie » et d’ « unité » de la connaissance humaine pour redéfinir la notion de complémentarité. L’enjeu de cette notion est désormais « d’aboutir à une compréhension harmonieuse des aspects de plus en plus éloignés de notre situation, en reconnaissant (…) que toute disharmonie apparente peut être dépassée par un élargissement approprié de notre cadre conceptuel. » [16]

En lien avec cette redéfinition, Bohr reconsidère la notion d’objectivité en termes de description de la nature et communication non-ambiguës. Il considère ainsi que la description complémentaire de la nature en mécanique quantique permet une description objective non-ambiguë, mais uniquement « en incluant dans la description des phénomènes une référence explicite aux conditions expérimentales », en prenant appui sur sa redéfinition du phénomène de la deuxième période. Ainsi, l’on dépasse « toute référence au sujet observant qui aurait empêchée une communication non-ambiguë de l’expérience » en incluant justement dans la description du phénomène ce cadre subjectif de l’expérience. [17]

Le troisième et dernier chapitre de cette première partie est consacré aux multiples interprétations de la complémentarité, tant de la part des physiciens ( Heisenberg, Weizsäcker, Pauli ) que de la part des philosophes ( Popper, Folse, Faye, Murdoch ) et ceci selon plusieurs axes d’analyses. L’auteur passe aussi en revue les interprétations consacrées au rapport de Bohr en ce qui concerne sa conception de la complémentarité à la philosophie de Kant, non pas du point de vue d’une influence directe, mais du point de vue de la « ressemblance conceptuelle » de ces deux pensées.

II. Une analyse philosophique de l’idée de complémentarité à travers son évolution

Dans cette partie de l’ouvrage Makoto Katsumori présente son interprétation propre de l’idée de complémentarité chez Niels Bohr. Son interprétation est structurée autour de la distinction qu’il opère entre deux conceptions de la complémentarité, présentes dès la première période, à savoir entre une conception statique et une dynamique. Chacune de ces deux conceptions exprime un type de relation particulière en termes d’acteur-spectateur. L’auteur s’attache à explorer les implications philosophiques de ces deux conceptions et nous propose cette distinction comme grille de lecture pour l’évolution de l’idée de complémentarité chez Niels Bohr.

A. Première période : deux conceptions de la complémentarité

La méthode de recherche que l’auteur adopte dans ce chapitre consiste à étudier la relation entre la notion de complémentarité dans la théorie quantique et celle qui est mobilisée dans d’autres domaines de la connaissance et de l’expérience en général. Selon l’auteur ces domaines peuvent nous aider à mieux comprendre « la structure conceptuelle générale de la complémentarité. » [18]

En prenant comme point de départ la relation acteur-spectateur comme structure générale de la relation complémentaire, Katsumori la caractérise plus précisément comme une relation entre deux moments, à savoir entre d’une part l’implication au sein du phénomène [19], qui correspond au pôle de l’acteur, et d’autre part le détachement face au phénomène, qui correspond au pôle du spectateur. Il remarque à juste titre que la notion d’acteur ne désigne pas dans la pensée de Bohr simplement un sujet agissant libre, mais un sujet qui « se trouve déjà en interaction avec l’objet, où l’alternative entre l’activité et la passivité ne tient plus. » La notion d’implication rend ainsi bien le sens que la notion d’acteur acquiert dans la pensée de Bohr. [20] Contrairement à la notion de spectateur, qui implique une dichotomie entre le sujet et l’objet, elle se situe au-delà de cette opposition.

A partir de cette caractérisation Katsumori distingue au sein de la première période de la pensée de Bohr deux conceptions de la complémentarité, c’est-à-dire deux types de relations complémentaires. Il discerne d’une part une relation dans laquelle l’on ne peut être acteur et spectateur en même temps mais uniquement dans des situations « séparées et incompatibles », type de relation statique qui caractérise la mécanique quantique, et d’autre part une relation au sein de laquelle nous sommes à la fois acteur et spectateur, type de relation dynamique qui caractérise la biologie, la psychologie et l’épistémologie. L’auteur nous attire l’attention sur le fait que bien que dans les deux cas il s’agit d’une relation complémentaire, c’est-à-dire mutuellement exclusive, l’on a affaire à deux types d’exclusivité différentes, à savoir d’une part à une exclusivité qui s’effectue par juxtaposition du pôle de l’acteur et celui du spectateur, et d’autre part à un type d’exclusivité qui déplace le moment du spectateur par celui de l’acteur. Ainsi, étudier les phénomène de la vie est déjà une forme d’implication dans la vie, réfléchir sur son expérience intérieure est une autre façon d’être impliqué au sein du vécu intérieur, analyser le contenu de ses concepts implique toujours l’utilisation irréfléchie d’autres concepts.

L’auteur nous montre une implication philosophique importante de ces deux conceptions de la complémentarité, et notamment de la conception dynamique : la pensée de Bohr va au-delà de la dichotomie entre le réalisme et l’anti-réalisme et « situe cette relation même au sein du cadre conceptuel de la complémentarité » à travers la relation complémentaire entre l’implication du sujet au sein du phénomène, qui correspond à un moment anti-réaliste, et le détachement du sujet à l’égard du phénomène, qui implique un moment réaliste dans la mesure où le sujet « pose un objet comme une réalité indépendante. » Cette relation complémentaire mène à une « indétermination radicale » entre la position réaliste et anti-réaliste. [21]

B. Deuxième période : une réorganisation de l’idée de complémentarité

Une des thèses les plus importantes de cet ouvrage consiste à affirmer que la deuxième période de la pensée de Bohr est marquée par une extension de la conception dynamique de la complémentarité au domaine de la théorie quantique. Paradoxalement cette extension aboutit à un autre type de relation complémentaire statique, que Katsumori nomme statique-symmétrique. Contrairement à la conception de la complémentarité qui prévaut dans la première période en mécanique quantique, que l’auteur appelle statique-contrastive dans la mesure où elle est caractérisée par une séparation fixe entre le pôle de l’acteur et du spectateur, ce nouveau type de relation implique que les deux pôles de l’acteur et du spectateur sont « similaires et interchangeables. » [22] Cette réorganisation de l’idée de complémentarité en physique quantique est liée selon Katsumori à la redéfinition de la notion d’interaction observationnelle, analysée dans la première partie de cet ouvrage, et à son extension au champ de la description causale [23] , qui relève dans la première période exclusivement du pôle du spectateur.

A la lecture de ce chapitre l’on est frappé néanmoins par un formalisme prégnant dans l’analyse de l’auteur qui se traduit par l’utilisation du langage formel jouant un rôle décisif pour son argumentation. L’on s’interroge si finalement, en cherchant à trouver des similitudes et différences formelles qui aboutissent à une interprétation abstraite, l’auteur ne laisse pas de côté certains aspects essentiels du sujet. Ainsi, il n’explique pas en quoi il s’agit d’une véritable extension de la conception dynamique de la complémentarité dans la deuxième période et non d’une simple similitude formelle. Autrement dit l’on aurait apprécié que l’auteur explique de façon plus profonde le lien qui unit au sein de la pensée de Bohr l’idée de complémentarité telle qu’elle s’applique dans la mécanique quantique et dans d’autres domaines.

C. Dernière période : vers une philosophie objectiviste

Dans cette dernière section du chapitre, le propos de l’auteur est de montrer que dans la période tardive de sa pensée Bohr cherche à « formuler une approche philosophique cohérente de la théorie quantique et au-delà » en prenant comme point d’appui la conception statique-symmétrique de la complémentarité développée dans la période antérieure. Caractéristique de cette nouvelle approche est la position d’un sujet théorétique en tant que pur spectateur, pour qui les phénomènes complémentaires deviennent un objet d’étude. Par conséquent cette nouvelle conception de la complémentarité est une conception objectiviste qui restaure la figure d’un spectateur détaché à l’égard de son objet d’étude.

Toutefois l’auteur remarque de façon perspicace qu’il ne s’agit pas ici d’ « une simple régression conservatrice mais plutôt d’un processus paradoxal à travers lequel la compréhension approfondie de Niels Bohr du sens que constitue le moment de l’acteur aboutit à un dépassement apparent de ce moment. » [24]

III. La complémentarité et la philosophie contemporaine

L’auteur déplore le manque de profondeur des études consacrées au rapport de la pensée de Bohr à la philosophie contemporaine. Aussi il se propose de mieux investiguer ce rapport en étudiant les intersections de la pensée de Bohr avec la philosophie herméneutique post-heideggérienne ( Ch.5 ) et avec la déconstruction de Derrida ( Ch.6 ).

A. Points d’intersection avec la philosophie herméneutique

Toujours dans la lignée de son axe de recherche, à savoir celle de la relation complémentaire entre le détachement du spectateur et l’implication de l’acteur, le propos de Katsumori est de montrer un parallélisme conceptuel entre cette relation est un type de relation qui se situe au coeur de la pensée herméneutique de Gadamer et de Ricoeur, à savoir la relation entre l’appartenance et l’aliénation, ou encore la distanciation. Tout comme pour la déconstruction de Derrida, les affinités que l’auteur dévoile valent surtout pour la conception dynamique de la complémentarité.

Le point de départ de la mise au jour de ces convergences se situe dans l’implication de l’acteur au sein des phénomènes de divers ordres comme point essentiel de la conception dynamique de la complémentarité. L’auteur ajoute que ces « deux parties », à savoir l’acteur et le phénomène, « n’existent pas séparément, mais sont essentiellement et dès le depart interdépendants », de sorte qu’ils sont « impliqués dans une situation dans laquelle il n’y a pas de réalité indépendante ni du sujet, ni de l’objet. » [25] C’est précisément cet ajout qui permet à Katsumori de tracer un parallélisme entre la conception herméneutique de l’appartenance et l’implication de l’acteur. Toutefois l’on aurait apprécié que l’auteur mobilise les références précises dans lesquelles Bohr traite explicitement d’une telle interconnexion originaire entre l’acteur et le phénomène, autrement dit, entre le sujet et l’objet. D’autre part, s’il s’agit d’une interprétation de la part de l’auteur, il aurait été souhaitable de l’argumenter explicitement et de spécifier le sens de cette interconnexion.

De façon plus profonde, Katsumori discerne un certain type de questionnement commun à Bohr et Gadamer : la pensée de Bohr relève en effet du « projet qui consiste à interroger la notion traditionnelle de la connaissance purement extérieure du spectateur » en insistant sur « le moment irréductible de l’implication de l’acteur. » De la même façon, Gadamer cherche à dépasser l’aliénation en dévoilant « le moment irréductible de l’appartenance. » [26]

Malgré les nouveaux horizons interprétatifs que cette analyse ouvre pour la pensée de Niels Bohr, il nous semble néanmoins qu’elle reste trop analogique, car elle met en parallèle sans problématisation préalable des notions qui ne font sens qu’au sein des horizons de pensée à chaque fois différents, aboutissant ainsi à des similarités qui restent trop abstraites.

B. Points d’intersection avec la déconstruction de Derrida

Dans ce dernier chapitre de l’ouvrage Katsumori s’appuie sur l’étude d’Arkady Plotnitsky consacrée à la relation entre la notion de complémentarité de Niels Bohr et la déconstruction de Derrida, pour former son analyse censée rémédier aux insuffisances de cette étude. Contrairement au chapitre précédent, il ne s’agit pas ici de mettre en parallèle des couples de notions, ce qui ne serait possible pour la pensée de Derrida, mais de montrer les convergences de deux projets critiques. En effet, en concevant la relation complémentaire entre l’acteur et le spectateur Bohr opère une critique à l’égard du privilege accordé au détachement du spectateur au détriment de l’implication de l’acteur. Selon Katsumori, l’on peut considérer cette critique comme « une intervention au sein de l’opposition binaire et hiérarchique du spectateur et de l’acteur en tant que part du système métaphysique. » [27] Son geste fait ainsi écho au projet déconstructionniste de Derrida, qui implique précisément une déconstruction des oppositions binaires et hiérarchiques qui caractérisent selon lui la métaphysique.

En conclusion de ce chapitre l’auteur commente l’affaire Sokal, survenue en 1996 suite à la publication du canular du physicien Alan Sokal, et qui fait justement référence à l’interprétation de Plotnitsky de la pensée de Bohr dans son rapport à la déconstruction. Selon Sokal cette interprétation implique une vision subjectiviste de la science au sens où l’on ne peut attribuer une réalité indépendante « ni au phénomène, ni au dispositif d’observation. » [28] Cette surinterprétation des tendances subjectivistes de Bohr va à l’encontre de l’intérêt même de la science, qui est de découvrir des vérités objectives sur le monde. Sur ce point Katsumori réplique de façon très pertinente que la critique d’une réalité objective qui découle de l’idée de complémentarité de Niels Bohr n’implique pas une position subjectiviste face à la réalité physique. Elle défait justement l’opposition entre le sujet et l’objet en instaurant une nouvelle relation entre ces deux pôles, à savoir une relation complémentaire. Sans pouvoir classer la pensée subtile de Niels Bohr dans aucune de ces deux positions et oppositions que sont l’objectivisme et le subjectivisme, elle « n’est pas un scepticisme radical mais plutôt une critique radicale des vues conventionnelles sur la nature et la connaissance et expérience que nous avons d’elles. » [29]

L’affaire Sokal montre selon l’auteur la « distance énorme » qui sépare la manière fondamentale de penser de Niels Bohr de celle de Sokal et autres scientifiques contemporains. Elle revèle une difference des contextes historiques qui fait que la physique quantique d’aujourd’hui, en s’établissant pleinement comme « science normale » est devenue progressivement insensible « aux questions philosophiques impliquées dans son domaine. » [30]

Conclusion

En conclusion l’auteur présente les enjeux plus généraux de son étude. Ainsi l’idée de complémentarité pourrait selon lui nous permettre de reconsidérer certaines problématiques fondamentales de la philosophie contemporaine qui sont axées autour des dichotomies telles que le matériel et le discursif, le naturel et le culturel. Nous pourrions à travers cette idée de Bohr repenser ces relations « non simplement en dissolvant la distinction entre le discursif et le materiel, mais en cherchant à la réinscrire dans une conception de la culture et de la nature, de l’humain et du non-humain et ainsi de suite qui soit non-dichotomique, non-métaphysique », mais qui soit autrement dit complémentaire. [31]

Katsumori clôt ainsi son ouvrage, en faisant signe vers l’intérêt et la portée considerable de l’idée de complémentarité pour la pensée contemporaine : « cette étude consacrée à la complémentarité de Niels Bohr peut – l’on espère – aider à ouvrir une nouvelle perspective philosophique sur la science, la nature, la culture, et autres catégories qui y sont reliées, avec une attention particulière, parmi d’autres problèmes, pour la possibilité et impossibilité de maîtriser cognitivement et techniquement le monde et à la fois nous-mêmes. » [32] En ouvrant cette belle perspective qui reste à être creusée, l’ouvrage de Makoto Katsumori constitue somme toute une analyse tres intéressante, qui incite à découvrir la pensée de Niels Bohr et à reconsidérer certaines problématiques contemporaines.

Notes

[1Makoto Katsumori Niels Bohr’s Complementarity, Its Structure, History, and Intersections with Hermeneutics and Deconstruction

[2Makoto Katsumori, Niels Bohr’s Complementarity, Its Structure, History, and Intersections with Hermeneutics and Deconstruction, Doordrecht, Heidelberg, Londres, New York, Springer, Boston Studies in the Philosophy of Science, vol. 286, 2011, p. XII

[3Idem, p. XII

[4Idem, p.16

[5Niels Bohr, Atomic Theory and the Description of Nature, in Philosophical Writings of Niels Bohr, vol. 1, Woodbridge Conn, Ox Bow Press, 1987-1998, p. 53-54

[6Idem, p. 11

[7Makoto Katsumori, Niels Bohr’s Complementarity, p.14-15

[8Niels Bohr, The Philosophical Writings of Niels Bohr, vol.1, p.19

[9Makoto Katsumori, Niels Bohr’s Complementarity, p. 24

[10Makoto Katsumori utilise en anglais la notion d’ « experimental arrangement ».

[11Idem, p. 27

[12C’est ainsi que je traduis la notion de « disturbance. »

[13Idem, p. 28

[14Niels Bohr, Niels Bohr Collected Works, vol. 7, Amsterdam, North-Holland Publishing Company, 1972-2007, p. 316

[15Idem

[16Niels Bohr, Unity of Knowledge in The Philosophical Writings of Niels Bohr, vol. 2, p. 82

[17Idem, vol.3, p.7

[18Makoto Katsumori, Niels Bohr’s Complementarity, p. 62

[19En anglais, Makoto Katsumori utlise l’expression d’ « involvement in the phenomenon. »

[20Idem, p. 63

[21Idem, p. 70

[22Idem, p. 82

[23Dans la deuxième période de sa pensée Bohr appelle cette description causale description des lois de conservation dynamiques du moment et de l’énergie de l’électron.

[24Idem, p.85

[25Idem, p.104

[26Idem, p.105

[27Idem, p.142

[28Alan Sokal, « Transgressing the Boundaries : Toward a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity. » in Social Text46/47, 204

[29Makoto Katsumori, Niels Bohr’s Complementarity, p. 150

[30Idem, p.151

[31Idem, p.157

[32Idem, p.158

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