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Philippe Nemo : Qu’est-ce que l’Occident ?

Une brillante analyse de l’Occident échappant à la fois à l’historicisme et à l’essentialisme

lundi 22 septembre 2008, par Thibaut Gress

Dans un petit ouvrage, bref et dense à la fois, Philippe Nemo a tenté de définir ce que pouvait être l’Occident, d’une manière telle que l’histoire en pût déployer le concept ; mieux encore, il semble que l’Occident ne soit rien d’autre que la somme de ses moments, chacun assurant le rôle de condition de possibilité à l’égard du suivant, et que le concept ne soit finalement autre que la totalité des cinq moments proposés. Par-là même, l’Occident ne serait pas susceptible de recevoir une définition univoque mais se définirait bien plutôt par la succession de ses accomplissements théologico-politiques, dont la démocratie libérale serait l’aboutissement logique. Ce livre publié en 2004, et réédité en 2005, offre ainsi en quelques pages le panorama de ce qui est plus qu’une simple esquisse du développement occidental en son génie politique.

I) Le pentagramme occidental

Cinq événements essentiels serviront de moments analytiques à Nemo, événements chronologiquement appréhendés mais logiquement déduits les uns des autres. La Grèce et la cité constitueraient le geste inaugural de la liberté occidentale, après lequel surviendraient l’invention du droit, de la propriété privée et de l’humanisme par Rome, puis la révolution chrétienne et biblique dans laquelle la charité surpasse la justice, la révolution papale des XI et XIIème siècles où la raison serait sollicitée dans son rapport à la religion, et dont l’ultime avatar ne serait autre que les formes actuelles de nos démocraties libérales.

Nous le constatons d’emblée, la thèse de Nemo consiste à poser la démocratie libérale comme un phénomène essentiellement occidental, difficilement exportable, non pas parce que les autres pays ne seraient pas dignes de ces démocraties mais parce que l’évolution de leurs histoires respectives ne les y prédisposerait guère. Une fois de plus, nous pensons que le raisonnement de Nemo consiste à déduire l’essence à partir des enchaînements historiques, si bien qu’une histoire qui ne déboucherait pas sur la promotion de l’individu et de la personne recevrait comme une violence l’idée même d’une démocratie libérale ; l’histoire chez Nemo est création de possibilités, certes, mais aussi et peut-être surtout, génératrice d’impossibilités : ce qui ne s’inscrit pas dans un cadre historique de développement précis ne doit pas être imposé, et telle est certainement la manière la plus intelligente et la moins niaise de lutter contre l’ethnocentrisme. Cela ne signifie en aucun cas que l’Occident possède un brevet d’exclusivité sur chacun des cinq moments soumis à l’analyse, « mais le propre de l’Occident serait d’avoir été modelé par tous ces cinq et par aucun autre. » [1]

Le génie de la Grèce, le fameux « miracle grec » si souvent chanté réside, selon Nemo, reprenant là les analyses de Jean-Pierre Vernant, dans cette émergence du champ politique, par l’introduction d’une crise de la souveraineté : la loi se trouve destituée de son éternité, et ramenée à une source humaine, purement humaine, de sorte que soient désormais possibles la critique et même la contestation à l’encontre de ce produit humain, dont l’imperfection découle de la dichotomie entre la phusis (éternelle et immuable) et le nomos (relatif et humain). L’émergence du politique est donc fondamentalement résultat et non principe de la cosmologie grecque, dont la dissociation de la nature et de la loi marque la possibilité de l’éclosion d’une critique du domaine nomologique et l’ouverture d’un espace discursif propice aux évolutions et aux changements. « Les Grecs, par ces innovations, instauraient le principe de gouvernement par la loi et celui de liberté individuelle qui lui est indissolublement lié, socle civique sur lequel seront construits les Etats de droit modernes. » [2] Et peut-être pourrions-nous insister sur un point que suggère Nemo sans clairement le thématiser, sur l’importance de la possibilité de l’évolution posée par le geste grec, grâce auquel le politique se trouve libéré du statique : certes la dialectique subtile de la légalité universelle et de la liberté humaine se trouve assurée par la cité grecque, mais en amont se joue l’hypothèse d’un monde politique en devenir, soustrait à l’immutabilité naturelle, et propice aux bouleversements, c’est-à-dire à l’histoire. Nous ne saurions surestimer cette découverte fondamentale, assurément discriminante, et source toujours active de mécompréhension de l’Occident envers l’Orient.

Si les Grecs ont développé la notion de loi, en opposition à la phusis, ils ne disposent toutefois pas du droit, dont l’émergence est imputable aux Romains. Ce que la situation historique de Rome permet de thématiser, c’est la dialectique de l’universel et du particulier : l’Empire romain est pluriethnique, composite, mais la loi se doit de s’appliquer à tous, sans distinctions. La disparité même de l’Empire devient la motivation paradoxale d’une juridiction universelle, transcendant les particularités ethniques, fondée sur le droit civil, lequel droit civil constitue encore aujourd’hui le socle même de notre propre droit : droit des personnes (minorité, incapacité, tutelle, curatelle, famille, mariage), droit des choses (propriété, possession, servitude, meubles, immeuble, usufruit, indivision, etc.), droit des obligations (contrat, dépôt, gage, hypothèque, cautionnement, mandat, société, etc.), l’essentiel du droit est posé par les Romains à tel point que l’ « on peut soutenir que, ayant inventé le droit privé, les Romains ont inventé la personne humaine individuelle (…). » [3] Ce que les Romains ont donc libéré comme condition de possibilité, c’est celle de l’humanisme lui-même, par lequel l’humain se singularise en personne.

Une fois conclu le monde romain, quelle transition Nemo va-t-il pouvoir opérer pour penser la progression de l’humanisme de la personne juridique à l’humanisme chrétien ? D’une certaine manière, si le droit romain personnalise l’universalité humaine, le Christianisme complète ce geste en universalisant la personne. Ce jeu de va-et-vient permet, selon Nemo, de penser la complémentarité et l’enchaînement de ces deux moments, au sens où la charité chrétienne comme surcroît de sens par rapport à la justice humaine conditionne la personne née de la romanité à endosser la totalité de la condition humaine : la personne souffre pour autrui, la miséricorde surclasse la justice de sorte que l’inscription romaine de l’individu dans le droit pour en faire une personne se trouve à son tour transcendée par l’arrachement à cette sphère juridique, par l’arrachement à la justice où chaque personne se découvre responsable de l’humanité tout entière. Cette partie consacrée au moment chrétien est, de tout l’ouvrage, la moins convaincante : elle fait du christianisme sinon une religiosité doloriste, à tout le moins une religion de la souffrance partagée, singulièrement pensée à partir de l’interprétation contemporaine. Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que Nemo convoque à plusieurs reprises Levinas pour penser l’être-en-dette, porteur de la responsabilité d’autrui, et condamné à porter le fardeau dont il n’est pas responsable. En outre, poser l’apport biblique en ces termes rend singulièrement incompréhensible le passage du droit romain où la personne se trouve justement fondée dans son exclusive responsabilité juridiquement encadrée, à cette universelle culpabilité qui en toute rigueur ne complète pas mais anéantit le cadre juridique posé par les Romains.

Plus clair semble être le passage à la révolution papale dans laquelle se recueille l’héritage du droit romain. Le dictatus papae de 1075 confère au pape la plenitudo potestatis, aussi bien sur l’Eglise que sur les royaumes séculiers de sorte que se juridise la morale chrétienne, fondée jadis sur ce surcroît de charité. « Tout cela, commente Nemo, produisit des effets civilisationnels profonds et durables. » [4] Parallèlement à cette réintroduction du droit romain se joue l’émergence de la rationalité dans l’économie sotériologique. Saint Anselme avait ouvert à la voie à la considération de la raison dans l’œuvre du salut, et la révolution papale accomplit ce geste inaugural, ce qui signifie clairement que le renouveau de ce que beaucoup appellent désormais la « première Renaissance » est un mouvement endogène à l’Occident et non le résultat de l’apport de pensées orientales qui auraient fécondé un Occident désolément stérile.

De cette rationalité née du bas Moyen Age, il reste à penser le passage à la démocratie libérale comme « pluralisme critique », conséquence logique d’une relativisation de la raison : ce que la démocratie libérale propose à son fondement, c’est la faillibilité de la raison et, par conséquent, la nécessaire confrontation de raisons lacunaires afin qu’en émerge une vérité supérieure, moins lacunaire. Cette tradition démocratique ne saurait toutefois être conçue comme une génération spontanée de l’âge moderne ; elle est bien plutôt la reprise d’une tradition antique, conservée avec bonheur dans la règle de Saint-Benoît, où se joue la dialectique de l’irréductibilité de la personne humaine et de sa faillibilité. La conséquence immédiate de ce mouvement est l’impossibilité de la raison monarchique, en tant que nul homme ne peut plus désormais être détenteur de la vérité, fût-il investi par le droit divin. Le plus impressionnant, remarque Nemo, est que « cette désacralisation du pouvoir en Europe a été le fruit du judéo-christianisme ; que le concept même de laïcité vient de la Bible ; et que c’est la raison pour laquelle la démocratie n’est apparue, et ne peut probablement s’épanouir, qu’en Occident. »Ibid. p. 78

II) Débats et perspectives

Bien que cet ouvrage aborde de façon très rapide l’ensemble des cinq moments définis comme constitutifs de l’Occident, il n’en demeure pas moins que le nombre de questions soulevées est impressionnant. En cherchant à définir ce que serait la spécificité de l’Occident, Nemo découvre du même coup ce qui n’en constitue pas la chair nécessaire. Contre ceux qui imputent à l’Occident la responsabilité exclusive des totalitarismes récents, Nemo en décèle leur profonde extériorité à l’Occident ; contre donc une vulgate heideggériano-gauchisante qui impute à la civilisation occidentale, par son excès de rationalité, le national-socialisme ou le soviétisme comme aboutissement logique de la techno-science, Nemo prend soin de rappeler que si la démocratie n’est réelle qu’en Occident, le totalitarisme socialiste est une réalité universelle : Union soviétique, bien sûr, mais aussi Cambodge, Corée du Nord, Cuba, Chine. De même, le génocide n’est pas une exclusivité allemande, pour peu que l’on prenne soin de regarder du côté turc, cambodgien, et peut-être même tibétain. De ce fait, si la démocratie caractérise bien de façon exclusive l’Occident, les totalitarismes ne sauraient, en revanche, recevoir le même traitement. « Ce furent des phénomènes pathologiques, des retours momentanés à des « instincts ataviques » de groupes mimétiques et de foules re-tribalisées. Ils firent revivre en effet des comportements non civilisés, à la fois en-deçà du civisme grec (puisque les Etats communistes et fascistes-nazis ne furent plus dirigés par la loi, mais, arbitrairement, par des partis, des sectes initiatiques ; ils cessèrent d’être des Etats civiques, des Républiques), en-deçà du droit et de l’humanisme romains (les totalitarismes furent des collectivismes, des négations de la propriété privée et de la personne ; tant le marxisme que le nazisme renièrent explicitement le droit, et spécialement le droit romain, stigmatisé comme « bourgeois »), en-deçà enfin de la charité et de l’espérance bibliques (ils furent tous deux violemment athées et prônèrent l’écrasement de la morale par les forces telluriques de l’histoire). En un mot, ces régimes furent une régression à des formes sociales antérieures aux événements spirituels par lesquels s’était construit l’Occident. » [5]

Un autre point polémique me semble être celui de l’apport de l’Orient, particulièrement du monde musulman, à l’Occident. Sans ramener le travail de Nemo à la tempête médiatique, proche des procès staliniens, qui s’est déchaînée autour du livre de Sylvain Gouguenheim, il n’en demeure pas moins vrai que Nemo se rattache explicitement à la pensée d’auteurs comme Rémi Brague ou Dominique Urvoy pour lesquels la matière grecque était déjà connue du monde occidental, tout comme le droit romain grâce au corpus juris civilis. Le renouveau du bas Moyen Age ne saurait donc être pensé, affirme Nemo, comme le produit de la contingence de rencontres entre civilisations différentes, mais bien plutôt comme l’application même d’un geste spirituel typiquement occidental, ce qui ne signifie en rien qu’il faille nier la réalité matérielle de la redécouverte, grâce à l’Orient, de certains textes antiques oubliés. Pour le dire avec les mots de Nemo, « il est donc faux et superficiel de dire que le renouveau intellectuel de l’Europe des XIè-XIIIè siècles serait uniquement dû à une influence arabe, pour la raison que les Croisades et la Reconquista auraient mis les sauvages européens en relations avec ces centres de culture raffinée qu’étaient Damas, Bagdad ou Cordoue, où la science grecque avait été depuis longtemps recueillie et traduite. Il est exact que de nombreux manuscrits inconnus des Européens leur furent révélés par l’intermédiaire du monde musulman, par exemple une bonne partie des corpus aristotélicien ou hippocratique. Il est vrai également qu’en complément des textes grecs recueillis ou traduits par les Arabes, les Occidentaux, à la grande époque de l’ « averroïsme latin », ont découvert les contributions scientifiques originales des Arabes, notamment en matière de mathématiques. Mais ces éléments matériels sont moins importants que l’esprit qui les rendait signifiants et qui appelait à s’en emparer puis à les renouveler complètement, à la faveur d’un véritable second départ de la science mondiale. Cet esprit a été la cause formelle du renouveau de la science, les manuscrits trouvés en Orient en ont été la cause matérielle. Si la cause matérielle eût suffi, Galilée eût été Mongol. » [6]

On remarquera en outre que les thèses de Nemo promeuvent une vision du développement endogène des civilisations ; si une civilisation parvient à se développer, cela n’est pensable qu’en vertu de ses propres conditions de possibilité qu’elle libère dans l’accomplissement même de sa progression spirituelle. Mais en retour, cela signifie donc qu’une civilisation qui ne se développe pas ne doit qu’à elle-même sa stagnation ; en d’autres termes, les positions de Nemo portent en creux l’idée d’une responsabilité immanente à toute civilisation de sa propre progression et donc de sa propre stagnation. Dans ces conditions, l’ouvrage de Nemo invite à revoir à la baisse la responsabilité occidentale dans le retard de développement qu’observent les pays anciennement colonisés. Dans une note particulièrement incisive, et extrêmement polémique, Nemo peut tirer parti des conséquences de son propre raisonnement en remarquant que « si l’Islam avait eu dans sa culture tous les éléments permettant un développement endogène, il se serait développé et n’aurait probablement pas, de ce fait, été colonisé. S’il n’avait eu qu’un retard, la colonisation même lui aurait permis de le combler rapidement, selon le scénario qui s’est produit au Japon et en Chine. Il faut donc croire qu’il y a, en matière de développement scientifique et économique, un problème de fond avec l’islam lui-même, je veux dire avec le rapport au monde que cette religion implique, avec le type de société qu’elle engendre. » [7] Bien que cette remarque adopte résolument le contre-pied de l’historiographie dominante contemporaine, il nous semble pourtant urgent de penser la pertinence de cette thèse, loin du bruit et de la fureur habituels lorsque se trouvent soulevées pareilles questions.

En conclusion, Nemo abandonne le terrain de l’analyse pour affronter celui plus délicat des propositions. En vertu de la définition historique qu’il a conférée à l’Occident, Nemo élargit la notion d’Occident aux actuelles démocraties libérales, et suggère de raisonner non plus avec l’Union européenne, mais bien plutôt autour d’une « Union occidentale » qui contiendrait, outre l’Europe, les Etats-Unis, et probablement l’Australie. Cette notion d’Union occidentale apparaît, au terme du parcours, à la fois évidente et extrêmement délicate à justifier. Evidente parce que la démocratie libérale désigne aujourd’hui la forme indiscutable de l’Occident et constitue à ce titre le plus sûr moyen d’identification de ce qu’est le monde occidental. En revanche, ce qui pourrait surprendre, dans l’économie même de la pensée de Nemo, c’est le rattachement à l’Occident des Etats-Unis ou de l’Australie qui n’ont connu aucune des quatre étapes antérieures à la démocratie libérale sur leur sol ; bien entendu, les colons américains et australiens provenaient de pays ayant connu les quatre étapes nécessaires à l’avènement démocratique, et ces hommes portaient en eux les conditions de possibilité d’un accomplissement du libéralisme politique.

On ne saurait donc trop souligner la richesse de ce petit livre dont les analyses proposées demeurent tout aussi profondes qu’éclairantes, autour d’un sujet que d’autres avaient traité avec infiniment moins de bonheur que Philippe Nemo [8].

Notes

[1Philippe Nemo, Qu’est-ce que l’Occident, PUF, 2005, p. 8

[2Ibid. p. 15

[3Ibid. p. 31

[4Ibid. p. 49

[5Ibid. p. 88

[6Ibid. p. 86

[7Ibid, note 57, p. 142

[8Nous pensons à Roger Pol-Droit et à son parfaitement insipide L’Occident expliqué à tout le monde, Seuil, 2008

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