ISSN 2269-5141

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Vincent Billard : Geek Philosophie

Philosophie des passionnées de technologie et de mondes imaginaires

mardi 8 avril 2014, par Nicolas Rousseau


Vincent Billard est professeur de philosophie. Spécialiste de la technologie contemporaine, il est l’auteur en 2011 de iPhilosophie  [1], consacré à la marque Apple.

Il vient de publier un nouveau livre, Geek Philosophie [2] qui s’intéresse cette fois aux « passionnés de technologie et de mondes imaginaires ». Vincent Billard décrit l’imaginaire du geek, ses passions, son rapport aux nouvelles technologies puis il dégage la philosophie implicite de ce technophile enthousiaste, aux frontières de la sagesse et de la science-fiction.

A travers son livre, c’est toute une culture très médiatisée, mais en fait assez mal connue, que nous décrit Vincent Billard, dans ses aspects les plus surprenants et les plus extrêmes. Réputé mal à l’aise en société, maladroit, renfermé, le geek pourrait aussi bien être considéré comme l’archétype du citoyen de notre siècle : fils de son époque, il nourrit les plus grands espoirs pour l’avenir, au point que -j’essaierai de le montrer dans cette recension- l’on peut parler d’une nouvelle religiosité, qui voit dans les progrès technologies la voie vers un nouvel un âge d’or.

De l’amour du numérique à l’espoir d’une harmonie universelle, il n’y a qu’un pas, que le geek conséquent franchit allègrement.

Une vie de geek

Comment saisir ce personnage étrange, le geek ? Est-il un nerd, un hacker ?... Ces termes sont-ils synonymes ? Personne ne sait exactement dire ce qu’est un geek, mais on le reconnaît tout de suite : il aime les sciences, les jeux vidéos, il sait assembler un ordinateur, il est timide en société, il connaît par coeur chaque épisode de The Big Bang Theory et sait tout vous expliquer des trous de vers et de la matière exotique...

C’est dans son quotidien que Vincent Billard va surprendre notre animal : à bricoler son GPS, sur son bureau où trainent ses comics et ses DVD de vieux dessins animés japonais. Sur l’ordinateur, un MMORPG est en attente d’accès au serveur, et son navigateur a trois onglets ouverts en même temps : un forum de discussion sur le 11-Septembre, une page de résultats pour des cartes-mères sur ebay et un site d’aide pour Photoshop. Voilà son univers et son imaginaire. Le geek est celui qui vit devant des interfaces numériques. Son ontologie est celle de « l’être et l’écran » [3].

C’est de plus en plus celle de notre civilisation et nous n’en avons pas pris toute la mesure, nous dit l’auteur. De fait, la génération actuelle des vingt-trente ans a commencé son éducation devant la télévision -fait tout à fait nouveau dans l’histoire- et pas en y regardant des programmes particulièrement enrichissants... « A bien y réfléchir, Goldorak représente sans aucun doute le résultat d’un laisser-aller idéologique total, la manifestation spectaculaire et en même temps diffuse, en tous les cas non ouvertement assumée d’un renoncement, d’une démission absolus à l’égard de l’idée que les grands principes moraux ou idéologiques parfaitement définis devraient être enseignés aux nouvelles générations. La manière dont les enfants de cette époque ont été littéralement abandonnés devant la télévision en général en dit long sur l’état de désillusion total des mentalités à l’endroit de tout ce qui pourrait ressembler à une entreprise cohérente et préméditée d’inculcation d’une idéologie particulière (qu’elle soit de type religieuse ou politique) à ses propres enfants, abandon individuel de chaque parent mais qui suppose aussi, pour avoir lieu, cet abandon flagrant mais non revendiqué à l’échelle d’un pays entier et peut-être d’une civilisation » [4].

Le geek est celui qui mène une double-vie : « IRL » (in real life), il a son état-civil, et sur le net, il possède un ou plusieurs avatars, une identité virtuelle par laquelle il est connu de gens qu’il n’a peut-être jamais rencontrés. Et dans ce monde aussi mouvant et multiple que celui de l’hindouisme aux innombrables incarnations (avatars), le geek se meut comme un poisson dans l’eau. Par le biais d’Internet, des gadgets technologiques, des mondes imaginaires, le « no-life » aspire à une autre vie. Vincent Billard anticipe les problèmes que posera, et que pose déjà, cette réalité des espaces numériques et des mythologies de nerds. Faudra-t-il un jour reconnaître un statut juridique à mon identifiant en ligne ? Comment faire respecter les droits nationaux et internationaux sur un espace virtuel et sans frontières comme celui du Web ?

Critique de la technophobie

Je crois que la lecture de ce livre permettra à chaque lecteur de se situer par rapport à sa propre "geekitude", comme sur une échelle 1 à 10, (1 : technophobe enragé, 10 : technophile béat). J’ignore pour ma part à quel échelon je me situe exactement (disons 7,5 les bons jours, 5 quand mon ordinateur tombe en panne...). Je veux dire que Vincent Billard interroge notre rapport à la technologie et notre degré d’adhésion à cette nouvelle culture. Le principal mérite du livre est de nous montrer que la réflexion sur la culture geek amène à de vraies questions sur notre existence, et que nous ne pouvons pas balayer ces interrogations d’un revers de main, car elles remettent en question nombre de nos certitudes. Par exemple, à en croire l’auteur, le geek n’est pas si naïf quant aux produits qu’on veut lui vendre. Il est au contraire très éclairé et sait très bien faire la différence entre un gadget et un appareil vraiment utile.

Mieux, c’est la définition même du gadget qu’il remet en question. N’importe quel tablette ou téléphone dernier cri peut devenir un simple gadget, c’est-à-dire un objet superflu, inutile, si nous ne lui trouvons aucun usage. A l’inverse, bien des choses apparemment futiles peuvent devenir utiles, ou même indispensables, si nous leur trouvons une utilité. On peut donc se méfier des critiques sommaires des technologies, qui stigmatisent sous le terme de bibelots aliénants tous ces appareils dont ils ne comprennent pas l’intérêt et dont ils ne veulent pas se servir par principe. Les limites de ce qui est de l’ordre du gadget ne sont pas si claires. (Il n’en reste pas moins que le geek apparaît, c’est du moins ainsi que je le vois, comme un éternel et volontaire captif du marché des nouvelles technologies. On ne peut pas lui vendre n’importe quoi, certes, mais il est toujours prêt à acheter.)

Ayant montré en quoi nous nous méprenons bien souvent sur les geeks, l’auteur mène une brève mais vigoureuse critique d’une technophobie bien française, et bien présente dans les milieux universitaires ; cette critique est aussi salutaire que réjouissante, tant la position obligée de certains est le rejet méprisant, voire la dénonciation imprécatrice -comme si la raison commandait absolument de tenir la Technique pour une menace mortelle sur l’authenticité du « Dasein » : la Technique est le Destin de l’Occident, disent certains heideggeriens, or elle représente un péril mortel, donc seul un Dieu pourrait nous sauver... La Technique se voit alors chargée de tous les maux, véritable bouc-émissaire, que -déploreront certains- on ne peut plus tuer, aujourd’hui, qu’en esprit. [5]. « Le geek, l’amateur passionné de technologie, aurait bien tort en réalité de se laisser convaincre par ces argumentations excessives et verbeuses dont la déréliction finale manifeste clairement leur inanité, en totalité ou pour l’essentiel » [6].

Métaphysique cyborg

Jusqu’où peut aller au contraire la confiance dans la technologie ? A lire Vincent Billard, il semble qu’il n’y ait pas de limites. Pouvions-nous imaginer il y a un siècle Internet, les smartphones, les greffes de coeurs ? La modernité a eu l’idée d’un progrès infini de l’Homme et de ses techniques. Il semble que le geek, comme Rimbaud, se veut absolument moderne. La question pour lui serait : qu’est-ce que la technologie ne pourrait pas nous offrir ? Cela va donc jusqu’aux extrêmes. Pourquoi ne pas espérer un jour une source d’énergie infinie, ou encore des produits chimiques pour développer notre empathie, donc notre conscience morale ?

Vincent Billard évoque ces technophiles radicaux que sont les transhumanistes : pour eux, il est possible de faire évoluer l’Homme vers une forme supérieure. Pourquoi pas vers une race immortelle, vivant dans l’abondance procurée par des technologies merveilleuses ? On l’aura compris, l’idée en ligne de mire est la possibilité d’un nouvel âge d’or grâce aux inventions du génie humain. Dès aujourd’hui, la technologie enchante notre quotidien : elle produit de l’« imprévisible nouveauté » (Bergson). Comme le dit Michel Puech dans sa recension : « une telle application [le GPS], quasi-gratuitement à la portée de tous, n’était même pas imaginable avant son apparition factuelle. Ce qui émerge est l’imprévisible nouveauté objectale de mondes possibles insoupçonnés ». Il y aurait même, toujours dans cette optique de philosophie geek tirée jusqu’à ses conséquences extrêmes, de bonnes raisons de confier de plus en plus de nos vies à la technologie, et ainsi de dépasser la philosophie vers une nouvelle forme de pensée "cyborg", mixte de machines et d’humain.

En somme, après avoir été la servante de la théologie au Moyen-Age, la philosophie deviendrait à l’avenir « cyberphilosophie », ancilla neo-technologiae  ! Elle serait, pourquoi pas, écrite directement par des machines, qui s’y prendraient peut-être mieux que nous... Vincent Billard expose avec beaucoup de clarté les fondements métaphysiques d’une telle position. Les technophobes s’appuient sur la thèse heideggerienne d’une différence ontologique entre l’être de l’homme et celui des autres étants, donc d’une distinction radicale entre l’homme et les objets techniques. La technique peut alors être considérée comme une puissance autonome, qui en vient à menacer l’intégrité de l’Homme et de la Nature. En s’autonomisant, la technique devient un danger catastrophique, total, réduisant l’homme à une machine aveugle, décérébrée.

S’il faisait de la métaphysique, le geek défendrait la thèse diamétralement opposée : aucune différence entre l’homme et les machines ! Une ontologie « plate », dit l’auteur, sans supériorité d’aucun type d’étant sur l’autre, sans privilège de l’homme quant à sa dignité morale. Dans ce cas, la machinisation de l’Homme n’est pas à craindre : non seulement elle devient souhaitable mais elle est à terme prévisible, inéluctable. Nous ne devrions pas craindre de nous fondre de plus en plus dans des êtres hybrides, bioniques, afin de surpasser nos limites naturelles. En tout état de cause, il n’y aurait pas, a priori, de limites assignables aux transformations de l’homme par ses technologies. Le geek, selon l’expression de l’auteur, est celui qui confie l’avenir du monde à la « baguette magique » de la technologie.

Le développement durable en question

La thèse audacieuse de l’auteur appelle à mon avis une série d’objections. Tout d’abord concernant le projet de délégation totale à la technologie. Même si nous décidions de confier de plus en plus nos vies aux artefacts, cela relèverait encore d’une prise de conscience, et d’une prise de décision de notre part. L’homme, quoi qu’il ne l’assume pas toujours, reste l’auteur et l’acteur de son évolution. La décision métaphysique de ne plus assigner de supériorité à l’homme par rapport à la machine, reste encore une décision humaine. Sera-t-elle éclairée ou bien passivement, paresseusement acceptée ? Sera-t-elle lucide ou aveugle ? Elle sera de toute façon humaine et rien qu’humaine. La technique est une puissance qui a considérablement amélioré la vie humaine, parce que nous l’avons voulu et accepté.

Mais plutôt que de dire, avec les partisans du transhumanisme, que l’humanité évoluera, inévitablement, vers une nouvelle forme de vie, je préfère penser, avec Michel Puech, que nous sommes incontestablement des Homo Technologicus, mais peut-être pas encore des Sapiens. Les transhumanistes, au fond, tiennent l’avenir pour acquis et disent qu’il n’y a plus qu’à attendre, en se fiant aveuglément à la Providence (en l’occurrence les fabriquants de matériel électronique et de logiciels numériques). Je pense au contraire que l’avenir n’est pas joué, et qu’il repose sur nos épaules.

C’est le cas, incontestablement, en matière de développement durable : rien n’est joué d’avance en la matière, ni sur l’essentiel (parviendrons-nous à assurer un avenir à notre espèce et à notre environnement ?) ni sur les problèmes afférents (quel mode de vie préférons-nous pour l’avenir ?). Or, analysant les mouvements de décroissance, Vincent Billard nous fait part de ses craintes : dans le monde des adversaires du productivisme, il semble qu’il n’y ait pas de place pour le geek... S’il faut renoncer aux technologies, limiter ses déplacements, freiner l’expansion industrielle, afin de préserver notre planète, le malheureux adepte des mondes imaginaires risque d’être ramené à une triste et prosaïque réalité... Celle que les décroissants lui montrent ressemble à un cauchemar. C’est pourquoi Vincent Billard préfère encore assumer les risques encourus par notre civilisation actuelle. Mieux vaut une vie plus brève, plus dangereuse, mais plus excitante, qu’un avenir champêtre, paisible... et très ennuyeux. Vivons heureux et insouciants en attendant l’apocalypse nucléaire. Or, à ce sujet, il faut tout de même préciser que si certains cherchent un avenir à notre civilisation en limitant l’exploitation de l’environnement, ce n’est pas pour embêter les geeks. Je crois même, tout au contraire, que le geek pourrait rejoindre, sur plus d’un point, les propositions d’un Pierre Rabhi. Pourquoi l’amour de la technologie serait-il opposé au goût pour la sobriété heureuse ?

Vincent Billard critique ceux qui voudraient nous cantonner à notre village et ses querelles de clocher. Mais que fait le geek, sinon voyager assis sur sa chaise, à jouer en ligne avec des étrangers de toute nationalité, à ferailler verbalement sur des forums de discussion avec de parfaits inconnus, et tout cela sans sortir de chez lui ? Le geek est le premier à avoir compris cette devise des décroissants : l’universel, c’est le local, moins les murs. Devant mon écran, je suis en contact avec des gens du monde entier. De plus, je ne crois pas à l’idée d’une fusion totale homme-machine. D’une part, je ne la crois pas souhaitable, et d’autre part, elle me semble impossible : elle repose à mon avis sur un contresens concernant la technique. Celle-ci est faite d’un ensemble d’aptitudes humaines et d’artefacts qui sont entre les mains de l’homme. Les heidéggeriens discutent de la subtile distinction entre la Vorhandenheit et la Zuhandenheit, le fait d’être à portée de la main, sous la main etc. L’essentiel est que la technique est faite par et pour la main humaine. Tout part de l’inventeur et parvient à l’usager (qui peut lui-même inventer). L’automatisation des machines, les progrès des intelligences numériques peuvent nous donner l’illusion que la technique est indépendante, qu’elle vit, qu’elle pourrait se poursuivre sans nous...

Je crois que nous ne devons pas idôlatrer ce que nous avons fabriqué. Les machines ne sont pas nos esclaves, pas nos maîtres non plus. C’est parce que nous avons pensé le rapport aux machines uniquement en terme d’asservissement que, par contrecoup, la science-fiction a pu puiser dans le fantasme d’une rebellion des machines (scénario de type Terminator). Il revient toujours à l’homme de savoir ce qu’il fait, et de décider en connaissance de cause. C’est pourquoi j’ai du mal à voir dans mon ordinateur un être d’une dignité égale à celle d’un être humain. A l’instar de beaucoup de défenseurs extrêmes des animaux qui virent à la misanthropie, le geek qui aime trop son ordinateur risque de ne plus aimer les hommes (en-dehors de ceux qui ont fabriqué ses machines). Ce n’est que devant 2001, l’Odyssée de l’espace que l’on peut être ému de l’agonie d’un ordinateur. Dans la réalité, cela nous fait juste enrager.

Technologie et infini

Troisième objection : il me semble incontestable que la technologie ne résout pas tous les problèmes. Prenons un cas très commun : je dois me dépêcher de partir, je suis déjà en retard, et je ne trouve pas mes clefs... Je m’énerve à les chercher partout, en voyant passer chaque minute avec angoisse. Pour que cela ne se reproduise pas, je peux me dire que si je les mettais toujours au même endroit, ces maudites clefs, je ne me retrouverais pas à quatre pattes à les chercher dans les moindres recoins de l’appartement. Mais je peux aussi me dire : vivement qu’on invente des puces capables de biper quand la clef est perdue ! Il me suffirait d’actionner une télécommande pour les retrouver. Mais il est évident que la solution la plus simple et la plus raisonnable serait d’être plus attentif et plus organisé. C’est aussi bien évidemment celle qui me coûterait le plus d’efforts.

Or, si je rêve de mettre des puces sur tous les objets importants chez moi, c’est bien pour éviter d’avoir à faire cet effort (je passe sur le fait qu’il ne faudrait pas égarer la télécommande elle-même...). Bref, je demande au progrès technologique de compenser mon étourderie, donc de me donner des raisons de ne pas progresser personnellement. L’exemple des clefs perdues est bien sûr trivial, mais je crois qu’il dit quelque chose de cette confusion qu’il est confortable d’entretenir entre responsabilité humaine et questions techniques. Il est très commun de se décharger sur la technologie des responsabilités que nous ne voulons pas endosser.

Dans combien de cas l’attente du progrès n’est-elle qu’un divertissement, qu’un espoir de paresse ? La principale illusion de la technophilie est sa croyance totale au progrès. Soit, pour prendre un autre exemple, un artefact rêvé par la science-fiction post-humaniste : la puce sur laquelle un individu peut transférer toute sa conscience, afin que celle-ci puisse être transférée dans un nouveau corps, le jour où l’actuel sera trop vieux.

Admettons que dans le même temps, on ait inventé le moyen de "cultiver" des corps humains en cuve (postulat technologique). Et que l’âme soit réellement une substance séparable du corps (postulat métaphysique). Nous n’aurions alors qu’à changer de corps dès que nous le désirons, grâce à la puce miraculeuse. Une telle technologie nous offrirait donc rien moins que l’immortalité. Rien n’interdit de penser, a priori, que cette technologie pourra être développée un jour. Admettons que lors du transfert de l’esprit, il n’y ait pas de déperdition, et que ce soit bien la même conscience qui arrive dans un nouveau corps, comme le même pilote dans un nouveau navire (là encore, le postulat métaphysique est massif, c’est celui de la préservation de la conscience indépendamment du support cérébral). Le geek s’émerveille de cette promesse et s’en tient là. Mais je crois que c’est là que commence les vraies questions. Aurai-je envie de me transférer dans un nouveau corps ? Et pour combien de temps ?... Pourrai-je supporter l’immortalité ? Au bout de combien de temps l’existence deviendra-t-elle un fardeau insupportable ? Le geek, surtout dans sa version extrême, post-humaniste, délaisse ces questions. Elles tombent hors du champ de la technique à proprement parler. Tout au plus, en libéral convaincu, le geek se contentera de dire que chacun fera bien ce qu’il veut -au cas il admette que tout le monde ne veuille pas de l’éternité... Mais je crois qu’aucun changement de notre condition ne nous permettra de faire l’économie de ces interrogations sur ce que nous voulons être.

La religion technophile

Cet exemple de la puce d’immortalité est révélateur du caractère religieux de la technophilie. La philosophie geek est bel et bien un avatar contemporain du vieux mythe progressiste, dont Etienne Gilson a mis en évidence l’existence dès le Moyen-Âge [7]. Vincent Billard utilise du reste à plusieurs reprises le terme de foi ou de croyance pour qualifier cette attitude optimiste quant à la technologie. Il semble légitime de parler d’une véritable piété, cette vertu du croyant qui aime intimement son Dieu et ne cesse de lui rendre grâce, en célébrant quotidiennement tous les bienfaits qu’Il a mis dans sa création pour que l’homme puisse en jouir. Il y aurait bien une nouvelle justice à inventer selon les geeks : être juste envers la technologie, c’est en fin de compte rendre justice à l’existence du monde dans sa totalité. C’est approuver au réel en y découvrant un sens profond ; c’est tout simplement avoir dans cette vie parce qu’elle est pleinement justifiée.

Cette religiosité est indéniablement attrayante : Vincent Billard la défend dans son dernier chapitre lorsqu’il parle du « Graal des geeks ». Là où les technophobes s’en remettent à un Dieu inconnu, qui « seul peut nous sauver », mais dont on sait bien qu’il ne viendra jamais, les technophiles prêteraient à la technologie un caractère en soi divin : le monde est bon parce que la technologie progresse sans cesse et que rien ne nous interdit de penser que tous les désirs les plus fous de l’homme se réaliseront bientôt un jour. Nous sommes en pleine eschatologie... Les geeks trouvent leurs articles de foi dans la science-fiction et leurs vertus théologales s’appellent toujours : Foi, Espérance, Charité. Les technophobes se "replient" sur une religion fantasmée, tandis que les geeks inventent une religiosité nouvelle. Vincent Billard rechigne à employer ce terme de religion, alors même que tous les autres mots qu’il emploie pour qualifier l’avenir s’y rapportent de façon flagrante.

Son livre est même la preuve que l’illusion religieuse, sous une forme ou sous autre, a vraiment de l’avenir. Et qu’elle a même peut-être certains mérites. La technophilie paraît plus rationnelle, car (comme le dit Spinoza), celui qui vit guidé par une passion joyeuse est mieux disposé à se mettre sous la conduite de la raison, que celui qui est animé par la haine ou la peur. A choisir, mieux vaut aimer que craindre. Aussi, si je devais me trouver une religion philosophique, la technophile me paraîtrait bien plus appréciable que cette bouillie de religiosité augustino-heideggerienne, profondément superstitieuse, si abondamment publiée, depuis des années, chez les éditeurs les plus sérieux.

Le reproche que je ferai à cette position technophile, on l’aura compris, est d’avoir une vision enchantée de la technique (comme si elle était une « baguette magique »). Or, je crois que les progrès technologiques sont dans l’ensemble très appréciables, parfois enthousiasmants, mais qu’il serait illusoire de miser notre bonheur sur eux seuls. Il n’y a certes pas de limites déterminables a priori quant au progrès technique, mais à mon sens, quand bien même ce progrès serait infini, il ne parviendrait jamais à rendre les hommes parfaitement heureux. L’immortalité ne nous sauverait pas de l’ennui, des tracas, des hésitations et des regrets. Et même si elle le faisait, notre condition n’en serait pas plus enviable. Nous baignerions dans une sorte de Nirvana, en un retour à la condition du foetus dans le ventre de sa mère, ignorant tout de la douleur, mais suprêmement faible et dépendant. Nous n’avons pas besoin d’attendre qu’un quelconque Dieu vienne nous sauver. Et à mon avis, nous ferions même mieux de ne pas nourrir ce genre d’espoirs.

Quoi qu’il en soit de ces critiques, je crois qu’elles montrent que Geek Philosophie est un livre qui pose des questions radicales, donc provocantes et stimulantes. L’entrain et l’énergie qui se manifestent à chaque page sont assez rares pour êtres notées. Cet enthousiasme communicatif ainsi que la clarté d’expression de l’auteur rendent ce livre très accessible, même à des non-philosophes. Loin de paraître, comme le craint l’auteur, « froid et impersonnel » [8], il manifeste un engagement passionnant dans des questions actuelles trop souvent traitées avec dédain et en méconnaissance de cause.

Notes

[1Vincent Billard, iPhilosophie. Comment la marque à la pomme investit nos existences, Presses de l’Université de Laval, 2011. Lire une recension du livre sur ce site.

[2Vincent Billard, Geek Philosophie, Presses de l’Université de Laval, 2013.

[3Voir le livre de Stéphane Vial, L’être et l’écran. Comment le numérique change la perception, PUF, 2013.

[4Page 49.

[5Voir le livre de Jean Vioulac, La logique totalitaire. Essai sur la crise de l’Occident, PUF, Epiméthée, 2013.

[6Page 109.

[7Voir Etienne Gilson, L’esprit de la philosophie médiévale, ch.XIX, Vrin, 1932

[8Page 191.

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