ISSN 2269-5141

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Philippe Arjakovsky, François Fédier et Hadrien France-Lanord (dir.) : Dictionnaire Martin Heidegger

Vocabulaire polyphonique de sa pensée

lundi 3 février 2014, par Etienne Pinat

A : un succès de librairie

A la rentrée 2013 a paru au Cerf un épais volume intitulé Le Dictionnaire Heidegger [1] et sous-titré « Vocabulaire polyphonique de sa pensée », l’ensemble étant constitué de plus de six cents entrées écrites par vingt-quatre auteurs et co-dirigé par Philippe Arjakovsky, François Fédier et Hadrien France-Lanord.

Il ne s’agit pas en réalité du premier dictionnaire Heidegger publié en France. Ainsi, dès 2001, était paru Le Vocabulaire de Heidegger du regretté Jean-Marie Vaysse, qui fut réédité en une version considérablement augmentée en 2007 sous le titre Dictionnaire Heidegger. En 2008 paraissait aussi aux éditions Sils Maria un Abécédaire de Martin Heidegger sous la direction d’Alain Beaulieu. Cependant, ils n’avaient rien de comparable avec l’ampleur du présent dictionnaire, qui est une initiative tout à fait louable qui témoigne de l’importance de la recherche heideggérienne en France et de l’intérêt que conservent les Français pour ce penseur, puisque l’on apprend que ce dictionnaire est pour le moment un véritable succès de librairie, ce qui n’était pas donné d’avance tant cette pensée est complexe. Il faut dire que le Cerf a tout fait pour que ce volume soit abordable, et il est en effet étonnement peu cher, 30 euros, puisqu’il s’agit tout de même d’un volume de plus de 1400 pages imprimées sur du papier très fin, quand les volumes des collections « Passages » ou « La nuit surveillée » sont plutôt onéreux. Il faut dire qu’il a bénéficié d’une bonne publicité, par exemple sur le net grâce aux vidéos le concernant parues sur les sites Philosophie.tv [2] et Paroles des jours [3], à la radio sur France Culture [4], RFI [5] et RCJ [6] et grâce à une séance du séminaire de la revue La règle du jeu qui s’est tenu en décembre dernier avec la participation de Sylviane Agacinsky [7]. On ne peut que se réjouir de cet intérêt soudain de nos médias pour la pensée de Heidegger, loin du problème de son engagement politique de 1933 ; ils ne nous avaient pas habitués à cela, mais on peut se désoler que la plupart des ouvrages excellents sur Heidegger ne connaissent pas le même sort.

B : Un dictionnaire monophonique

Le volume s’ouvre sur un avant-propos expliquant la démarche des auteurs et se clôt sur plusieurs annexes utiles, comme une chronologie de la vie de Heidegger, un peu courte, puis la liste des cours et des exercices donnés par Heidegger tout au long de sa vie, puis une listes des traductions françaises, une liste alphabétique des entrées, une liste thématique et enfin une brève notice présentant chaque auteur.

Un « dictionnaire polyphonique », c’est-à-dire à plusieurs voix, n’est pas seulement un dictionnaire qui devrait avoir plusieurs auteurs si, tous, ils font entendre la même voix. On peut être monophonique à plusieurs, il ne s’agit pas de faire chorus. On se prend, à la lecture de ce sous-titre, à rêver d’un dictionnaire qui donnerait à entendre toutes les voix de l’heideggérianisme français. Les derridiens, comme Jean-Luc Nancy ou Catherine Malabou rédigeraient l’article « Jacques Derrida » ou « plasticité », Françoise Dastur rédigerait les articles consacrés à la mort et à l’animal, Jean Grondin rédigerait l’article « herméneutique », Jean-François Mattéi l’article « Geviert », Claude Romano rédigerait l’article « événement », Jean-Luc Marion ou Christophe Perrin se chargeraient de l’article « Descartes », Didier Franck des articles « christianisme » et « espace », Christian Sommer des articles « Aristote » et « Luther », Sophie-Jan Arrien des articles sur l’herméneutique de la facticité, Servanne Jollivet de l’article « histoire », Marlène Zarader des articles « Maurice Blanchot » et « pensée juive », son ouvrage sur la question, La dette impensée, faisant l’objet d’un réédition cette année [8], et Jean-François Courtine pourrait aussi écrire sur à peu près tout. Enfin, on pourrait accueillir aussi quelques articles d’Emmanuel Faye, pour être réellement polyphonique.

Ce n’est malheureusement pas ce que nous trouvons dans cet ouvrage. En effet, il suffit d’ouvrir le volume à la première page pour voir qu’il s’ouvre, non pas sur une citation de Heidegger, mais sur une citation de Jean Beaufret : « Chez Heidegger, en effet, tout se tient d’un bout à l’autre » (p. 7). Le ton est donné : le vocabulaire, loin d’être polyphonique, ne fait entendre qu’une seule voix, celle des heideggériens issus de Jean Beaufret, dans leur grande majorité professeurs de classe préparatoire, comme l’était lui-même Beaufret, et se tenant éloignés de la recherche universitaire. On retrouvera donc François Fédier, Hadrien France-Lanord, Philippe Arjakovsky, François Vezin, Pascal David, Dominique Saatdjian, Fabrice Midal, Pierre Jacerme, Gérard Guest, et quelques autres « élus » par François Fédier pour traduire tel ou tel volume de la Gesamtausgabe, comme Adéline Froidecourt, Guillaume Fagniez, Guillaume Badoual. Tout ceci étouffe dans « l’entre-soi » d’un seul groupe d’heideggériens. Nulle authentique polyphonie, donc, toutes ces voix rendent le même son, celui de la déférence inconditionnelle à Jean Beaufret et d’une défense tout aussi inconditionnelle de Heidegger. Seuls Peter Trawny, éditeur allemand de nombreux volumes de la GA, notamment des fameux Carnets noirs qui paraîtront en trois volumes en avril 2014, et Jean-Claude Gens, professeur à Dijon et excellent traducteur des Conférences de Cassel, émergent du lot, mais un peu à la manière d’alibis, tant le nombre de notices qu’on leur a confié est maigre. Les articles se terminent sur quelque indications bibliographiques qui sont en vérité toutes les mêmes : Jean Beaufret, François Fédier, Hadrien France-Lanord pour l’essentiel, et les quelques articles publiés par les autres auteurs de l’ouvrage. Christian Sommer a donc parfaitement eu raison de souligner, lors de son intervention dans l’émission d’Alain Finkielkraut, que cet ouvrage fait purement et simplement l’impasse sur cinquante ans de recherches et d’études heideggériennes, comme si les Dialogues avec Heidegger de Jean Beaufret étaient un sommet indépassable, et comme s’il fallait nécessairement lire Heidegger comme le fait Jean Beaufret et comme le font aujourd’hui ses disciples, c’est-à-dire en montrant par tous les moyens que « chez Heidegger, en effet, tout se tient d’un bout à l’autre », donc sans voir les difficultés, les tensions, les contradictions, les apories de sa pensée qui font justement sa richesse en nous indiquant comment la dépasser.

C : Les notices.

Les notices sont classées thématiquement en fin de volume selon plusieurs entrées, classement assez étrange où une notice peut apparaitre dans plusieurs de ces entrées. D’abord, « sur le chemin de Heidegger », qui aborde les grandes notions de la pensée heideggérienne, comme angoisse, mort, On, monde, être-jeté… Puis « art et poésie », qui aborde la notion d’installation que l’on trouve dans l’origine de l’œuvre d’art, mais qui regroupe surtout des notices dédiés à différents artistes et écrivains. Ensuite, « le divin », qui aborde la question du dernier dieu et de la théologie. Ensuite, « science(s) », qui consacre plusieurs notices à des scientifiques contemporains de Heidegger et à son rapport à la psychiatrie ou à la physique contemporaine, et c’est dans cette section que l’on trouve la notice « technique ». La section « politique, technique et temps nouveaux » consiste essentiellement à traiter le problème de l’engagement de Heidegger en 1933, et on y trouve un grand nombre de notices abordant cette question, comme « affaire Heidegger », « antisémitisme », « dénazification », « extermination », « Führer », « Hitler, Adolf », « nazisme », « parti nazi (NSDAP) », « racisme », « rapport Jaensch », « Schoah », « silence de Heidegger », « SS »… La section « philosophie et penseurs » aborde les multiples dialogues de Heidegger avec la tradition philosophique des présocratiques aux plus contemporains comme Henri Maldiney. La section « contemporains de Heidegger » traite de ses rapports avec des contemporains, et se recoupe en partie avec la section précédente, la plupart de ces contemporains étant aussi des philosophes et penseurs, section où nous nous étonnons de l’absence de notice consacrée à Jacques Derrida, dont les concepts majeurs de déconstruction et de différance sont en échos avec ceux de Heidegger, quand d’autres sont consacrées à des figures nettement plus anecdotiques dans l’histoire de la réception de la pensée de Heidegger en France, comme Dominique Fourcade. Enfin, la section « lieux » consacre une notice à la plupart des lieux qui auront compté pour Heidegger, comme Messkirch, Todnauberg, Fribourg-en-Brisgau, et les lieux que ses conférences auront marqués, comme Davos ou Brême.

Les notices consacrées aux grandes notions de Sein und Zeit ont été confiées à François Vezin, ce qui donne d’entrée de jeu l’orientation de ce dictionnaire. Sein und Zeit, on le sait a fait l’objet de trois traductions en France. La première, partielle, est due à Alphonse de Waelhens et à Rudolf Boehm et parue en 1964. La seconde est due à Emmanuel Martineau en 1985. Enfin, la traduction Vezin est la dernière en date, parue en 1986. Cette dernière fit l’objet d’une vive controverse lors de sa sortie à cause des choix de traduction accumulant les néologismes, polémique dont on trouvera le détail dans le grand livre de Dominique Janicaud, Heidegger en France. Au sein de l’université française, un consensus s’est progressivement établi pour considérer que la traduction Martineau, quoique imparfaite sur bien des points, est la meilleure, la plus lisible, la plus compréhensible, et elle est pour cette raison préférée à la traduction Vezin et recommandé par tous les professeurs à leurs étudiants. De cette traduction, il n’est pas même fait mention dans ce dictionnaire, et le lecteur est censé accepter sans discuter l’ouvertude, la désobstruction, la conscience morale, la temporellité, le dévalement, l’entente, la factivité, ou encore l’util, et chacune de ces notices passe souvent plus de temps à justifier la traduction qu’à expliquer le sens du mot allemand, prouvant par là-même involontairement à quel point elle est défectueuse.

Il en va de même pour les notices consacrées à la pensée de l’Ereignis à partir des Beiträge. Notre recension de la traduction Fédier [9] a critiqué ses choix et ce sont bien eux que nous retrouvons tout au long de ce dictionnaire, à savoir l’avenance, l’allégie, l’aître, l’aîtrée, etc., et une fois de plus les notices semblent surtout faites pour justifier ces choix de traduction plus que pour éclairer le mot allemand. L’article consacré à la Lichtung est à cet égard exemplaire. On aurait pu s’attendre à une longue étude traquant l’émergence de cette notion dans les années vingt pour signifier l’ouverture qu’est le Dasein lui-même, son être-au-monde, puis la manière dont elle se modifie progressivement pour signifier la vérité de l’Être en laquelle l’homme est jeté et se tient en s’ouvrant à elle, jusqu’à la conférence de 1964 où Heidegger rapporte la Lichtung au léger. Au lieu de cela, l’article livre de longs développements, bien loin du texte heideggérien, sur l’allégissement chez Robert Marteau dans son livre sur Cézanne, sur sa différence avec l’allègement, et sur le sens que prennent ces mots dans l’artisanat, le tout étant là pour justifier la traduction Fédier de ce mot bien plus que pour éclairer le lecteur sur la pensée heideggérienne de la Lichtung.

Nous disions plus haut que ce dictionnaire se coupe volontairement de toute la recherche universitaire sur Heidegger. Un dernier point le rend particulièrement manifeste. A partir des années quatre-vingt ont commencé à paraître en allemand les tous premiers cours que le jeune Heidegger a donnés à Fribourg, qui constituent le chantier dit de « l’herméneutique de la vie facticielle ». La recherche universitaire s’est beaucoup concentrée sur eux, d’abord pour retracer la genèse de Sein und Zeit, ensuite en les lisant pour eux-mêmes pour saisir en quoi ils constituent un projet autre que celui de l’ontologie fondamentale. Or, ce dictionnaire fait presque l’impasse sur toute cette période. L’article « herméneutique » mentionne l’herméneutique de la facticité comme en passant. L’article « factivité » est tout entier consacré à justifier cette traduction du terme allemand et ne mentionne même pas l’herméneutique de la facticité. Il n’y a pas d’article « sens » et l’article consacré à « l’entente » ne mentionne nulle part la tripartition du jeune Heidegger en Gehaltsinn, Bezugsinn et Vollzugsinn, etc.

Les notices consacrées au problème de l’engagement de Heidegger sont précieuses, en cela qu’elles fournissent un grand nombre d’informations, le tout est extrêmement bien documenté, et change de l’hystérie journalistique sur cette question à chaque fois qu’elle revient sur le devant de la scène, une fois tous les vingt ans environ, sous le nom d’« affaire Heidegger ». On peut regretter cependant que les auteurs se fassent à ce point l’avocat de Heidegger pour en donner l’image d’un homme irréprochable, ayant exercé une « résistance spirituelle » au cœur de l’Allemagne nazie. Peut être eût-il fallu exposer de manière plus neutre les faits et laisser les lecteurs juger eux-mêmes. Le nombre d’articles consacré à cette question est considérable, et on peut se demander si cela est vraiment pertinent. On peut lire Heidegger, et le lire bien, sans toujours tout ramener au nazisme et à la vie de Heidegger. De ce point de vue, on peut se demander si les auteurs ne jouent pas contre leur propre camp en accordant à cette question autant de place.

Enfin, un dernier trait caractérisant l’ouvrage nous semble être l’invasion de détails biographiques. On le sait, Heidegger n’était guère amateur de ce genre de détails, et l’on rapporte qu’il commença un de ses cours d’interprétation phénoménologique d’Aristote par cette remarque biographique : « Il naquit en -384, il mourut en -322, et entre les deux il fit de la philosophie ». Il nous semble ici aussi qu’on peut lire Heidegger sans se soucier à ce point des détails de sa vie, et nous ne voyons pas quel intérêt il y a à consacrer une notice au footballer Franz Beckenbauer pour nous expliquer que Heidegger le trouvait génial, ou encore à consacrer un article pour chaque membre de sa famille, sa femme, son frère, son premier fils, son second fils… De même, les notices consacrées aux contemporains sont souvent très anecdotiques, racontant l’histoire de leur rencontre, la rencontre entre les deux hommes (la notice « Jacques Lacan » nous apprend par exemple qu’il fit visiter la cathédrale de Chartres à Heidegger), mais se souciant peu de questionner la rencontre entre les deux pensées. Si ces contemporains s’opposent à Heidegger sur certains points, les auteurs, au lieu de présenter au lecteur le différend et au lieu de les laisser se faire leur propre idée, ne peuvent s’empêcher de porter un jugement normatif pour prendre la défense systématique de Heidegger, toute opposition à sa pensée relevant d’un méprise ou d’un contre-sens, chercher à critiquer à Heidegger étant comme un contre-sens en soi. Ainsi l’entrée « Hans Jonas », indique « l’éclairage de la Gnose par « l’analyse existentiale » repose sur une méprise » (p. 691), l’entrée « Emmanuel Levinas » est tout entier consacrée à pointer « un contresens radical » (p. 764) au lieu d’analyser la fécondité de la pensée heideggerienne dans la pensée de Levinas, l’entrée « Merleau-Ponty », après avoir souligné les nombreuses proximités, n’aborde la critique que Merleau-Ponty adresse à Heidegger que pour conclure que « cette critique relève de la méprise » (p. 838). De même, la notice Henri Maldiney, si elle reconnaît l’importance qu’eut pour lui la lecture de Heidegger, embraye immédiatement en affirmant que « sa lecture fait pourtant preuve parfois d’un manque élémentaire de reconnaissance – au double sens du terme – qui entrave le dialogue en devenant la source de maints contresens » (p. 814).

On peut, enfin, s’étonner de la place qui est faite à tel ou tel auteur, qui ne nous semble pas du tout en corrélation avec leur importance réelle pour la réception de la pensée de Heidegger en France. Ainsi, comment justifier l’absence d’une notice consacrée à Derrida et comment comprendre que la notice consacrée à Levinas ne fasse que deux pages, quand à une figure aussi anecdotique que Dominique Fourcade, il est vrai ami proche de François Fédier, est consacrée une notice qui fait plus de cinq pages ? Enfin, nous ne pouvons nous empêcher de trouver passablement ridicule qu’un ouvrage dirigé par François Fédier ait accordé une notice à François Fédier, rédigée par Pascal David. Comment peut-il n’être pas gêné d’être ainsi décrit comme « la cheville ouvrière » (p. 479) et même comme « l’âme » (ibid.) de la réception de Heidegger en France ? François Fédier se trouve ainsi élevé, comme le fut Jean Beaufret, au rang d’intouchable, si critiquer son travail de traduction est bien s’en prendre à l’âme même de la réception de Heidegger.

D : Le cas Blanchot

Nous ne pouvons pas terminer cette recension sans dire un mot de l’article « Maurice Blanchot », qui nous concerne au premier chef. Cet article aurait pu être l’occasion d’exposer l’intérêt très grand de Blanchot pour Heidegger, et la manière dont toute sa pensée de la mort, du neutre, de la parole, de l’attente, de l’oubli, se constitue dans un dialogue constant avec la pensée de Heidegger. On aurait pu pour cela s’appuyer sur les ouvrages de Marlène Zarader [10] et de Jérôme de Gramont [11]. Ce n’est malheureusement pas ce qui a été fait, l’article étant rédigé par Stéphane Barsacq, dont l’avant-propos nous apprend qu’il est à l’initiative de ce dictionnaire. Seule la toute fin de l’article tente d’approcher les points de rencontre entre les pensées de Heidegger et de Blanchot. Il cite à cette occasion un court passage de L’Espace littéraire à propos de la mort et un autre de L’Amitié qui tente de penser ensemble Marx et Heidegger. C’est là une approche parfaitement superficielle qui ne voit pas à quel point Blanchot est en dialogue constant avec Heidegger, et qu’il est sans doute plus proche de Heidegger que de Levinas, quoi qu’il en dise. Stéphane Barsacq ne voit pas que les formulations de L’Espace littéraire font écho à l’analyse de l’outil dans Sein und Zeit, que celles sur la non-vérité comme erreur et errance proviennent de la lecture de la traduction de 1948 par Alphonse de Waelhens et Walter Biemel de la conférence De l’essence de la verité, et que Blanchot dit ici encore « l’être », non « le neutre », dans une proximité assumée avec Heidegger. Stéphane Barsacq ne cite même pas L’Ecriture du désastre, où Heidegger est omniprésent, Blanchot abordant la pensée de l’Ereignis, et inversant la formule « la possibilité de l’impossibilité » en « impossibilité de la possibilité ». Il ne renvoie pas non plus à L’Attente, l’oubli, alors qu’aussi bien l’attente que l’oubli sont des thèmes heideggeriens, et que plusieurs fragments de ce livre parurent sous le titre « L’attente » dans un volume d’hommage à Heidegger pour ses 70 ans, le Martin Heidegger zum siebzigsten Geburtstag [12], ce que Stéphane Barsacq semble tout simplement ignorer. Enfin, si l’article oublie de signaler ces points essentiels, c’est que l’auteur de cette notice en consacre les deux tiers à se livrer à un petit jeu parfaitement mesquin consistant à mettre en comparaison Blanchot et Heidegger eu égard à leurs errements politiques, le jeu consistant à enfoncer d’autant plus Blanchot qu’on sauve Heidegger : « cette polémique, d’ordre politique, lui permet d’occulter, d’escamoter certains traits de son propre rapport politique, autrement plus sujet à critique que ne le fut celui de Heidegger » (p. 187). C’est là une affirmation parfaitement gratuite, et ce n’est pas à ce petit jeu là qu’on sauvera Heidegger. Blanchot a effectivement tenu des propos antisémites dans sa jeunesse, avant la guerre, et a appartenu à des mouvements royalistes. Cela n’a rien de comparable avec le fait de prendre sa carte au parti nazi, et l’Action française, mouvement nationaliste français et germanophobe, a toujours été hostile au nazisme et à cette renaissance de l’Allemagne. De plus, Blanchot n’a jamais eu de responsabilités comparables au poste de recteur d’une grande université, il a simplement publié des articles littéraires, non politiques, dans des revues collaborationnistes pendant la guerre, le Journal des débats pour l’essentiel, ce qui n’est pas à son honneur, mais n’est nullement comparable. Enfin, à vouloir jouer ce petit jeu de la comparaison, on risque fort de se trouver perdant. On ne peut pas ne pas réagir quand Stéphane Barsacq écrit laconiquement dans cette notice que « Blanchot prendra part à un livre d’hommage à Jean Beaufret en 1970 (L’Endurance de la pensée) » (p. 189) en passant volontairement sous silence que Blanchot a bien failli ôter au dernier moment son texte, et n’a accepté qu’il soit publié qu’avec une dédicace à Levinas, car peu de temps auparavant eut lieu la première affaire Beaufret, à savoir qu’il aurait tenu des propos négationnistes et antisémites à l’encontre de Levinas, en présence de Roger Laporte qui les rapporta à Derrida. On pourra trouver plus de détails sur cette affaire dans l’excellent livre de Dominique Janicaud, Heidegger en France [13] ainsi que dans la biographie de Blanchot par Christophe Bident, Maurice Blanchot, partenaire invisible [14]. Avant de s’occuper de chercher des noises à Blanchot, il faut donc commencer par balayer devant chez soi. On pourra remarquer que la notice que ce dictionnaire consacre à Jean Beaufret, rédigée par François Fédier, est totalement hagiographique et n’évoque pas cette affaire, pas plus qu’elle n’évoque les liens de Beaufret avec Robert Faurisson rapportés par Hugo Ott [15].

Conclusion.

En conclusion, nous pouvons dire que ce dictionnaire est une excellente initiative, mais gâchée par un certain sectarisme d’un certain groupe de lecteurs de Heidegger, par leurs choix de traduction si ésotériques et par la dimension hagiographique qui s’efforce de défendre Heidegger coûte que coûte à la manière d’un groupe d’avocats, là où on attendrait plus de distance. Le lecteur, s’il arrive à passer outre ces défauts, passablement irritants, pourrait cependant trouver certaines notices plutôt bien faites qui pourront l’éclairer sur certaines idées de Heidegger, pour ensuite aller lire Heidegger par lui-même dans des traductions plus raisonnables, comme celle d’Emmanuel Martineau.

Notes

[1Philippe Arjakovsky, François Fédier et Hadrien France-Lanord (dir.), Le Dictionnaire Martin Heidegger. Vocabulaire polyphonique de sa pensée, Cerf, 2013

[8M. Zarader, La dette impensée. Heidegger et l’héritage hébraïque, 2ème édition, Paris, Vrin, 2013.

[9recension que l’on peut consulter ici et .

[10Cf. M. Zarader, L’Être et le neutre : à partir de Maurice Blanchot, Lagrasse, Verdier, 2001.

[11J. de G., Blanchot et la phénoménologie, Clichy, Corlevour, 2011. Cf. notre recension à cette adresse.

[12Collectif, Martin Heidegger zum siebzigsten Geburtstag, Neske, Pfultingen, 1959

[13D. Janicaud, Heidegger en France, Paris, Hachette, 2005.

[14C. Bident, Maurice Blanchot, partenaire invisible, Seyssel, Champs Vallon, 2008.

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