ISSN 2269-5141

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Laurent Villevieille : Heidegger et l’indétermination d’Etre et Temps

mercredi 18 juin 2014, par Etienne Pinat

Laurent Villevieille est un jeune chercheur qui fait partie de cette nouvelle génération qui renouvelle les études heideggeriennes depuis le début des années 2000 dont les noms sont ceux de Sophie-Jan Arrien, Christian Sommer, Cristian Ciocan, François Jaran ou encore Chritophe Perrin. En 2013, on avait déjà pu lire une longue étude sur la notion d’indication formelle parue dans le Bulletin d’analyse phénoménologique [1] à laquelle nous renvoyons lors de notre recension d’Introduction à la recherche phénoménologique [2]. Avec la parution de Heidegger et l’indétermination d’Être et Temps [3], c’est maintenant sa thèse de doctorat qui nous est donnée à lire, thèse dirigée par Jean-François Courtine et soutenue à la fin de l’année 2012 à l’université Paris-Sorbonne. Elle est accueillie par Danielle Cohen-Levinas dans sa belle collection chez Herman, « Le Bel Aujourd’hui ».

Consacrer une thèse à Sein und Zeit est un entreprise difficile tant les interprétations de l’ouvrage sont déjà très nombreuses et constituent comme un passage obligé de tout livre sur Heidegger. Le risque est donc grand de livrer une simple paraphrase qui n’apporterait rien de neuf. De ce risque, Laurent Villevieille a pleinement conscience, il l’annonce dès la quatrième de couverture pour répondre à une possible perplexité du lecteur : « Des lectures d’Être et temps, il y en a eu, et de très diverses. Cependant, elles ont globalement obéi à un projet commun : élucider le contenu de l’ouvrage ». Comment les dépasser ? Disons le tout de suite, l’ouvrage y arrive et la lecture de Sein und Zeit qu’il livre est particulièrement novatrice, ce qui fait aussi sa grande difficulté qui pourra en rebuter beaucoup. Non plus interroger prioritairement le contenu de l’ouvrage, mais sa forme et sa méthode : « L’étude présentée ici entend au contraire interroger Être et Temps sur un plan formel ». C’est ainsi un véritable traité de la méthode que constitue cet ouvrage qui prend au sérieux le statut de traité qui est celui de Sein und Zeit. Le propos est donc très novateur, très original, mais c’est aussi ce qui en constitue la grande difficulté. Cet ouvrage n’est pas une introduction à la lecture d’Être et temps dont il suppose que son lecteur en a déjà une grande familiarité.

A : L’introduction

L’introduction s’ouvre sur la volonté de prendre au sérieux l’affirmation de Heidegger d’après laquelle Être et temps est un traité. Cette forme du livre implique une structuration qui articule les parties en un tout. Pour cela, une méréologie, c’est-à-dire une théorie du tout et des parties est nécessaire, et héritée de la méréologie husserlienne de la troisième des Recherches logiques. Le traité est une analytique existentiale, et l’introduction annonce déjà que c’est à Kant que doit être référée cette dénomination. Il ne s’agit cependant pas pour l’auteur de dissoudre l’originalité du propos heideggerien par la mise au jour de ses sources husserliennes et kantiennes. Il s’agit au contraire de montrer que la méréologie catégoriale husserlienne devient méréologie existentiale, et que l’analytique transcendantale kantienne devient analytique existentiale.

B : La logique de la fragmentation.

Sous le titre « La logique de la fragmentation », le premier chapitre de l’ouvrage va aborder le discours heideggerien à partir de la manière même dont le discours, le logos, est thématisé par Heidegger dans le traité. Il s’agit donc de montrer comment Sein und Zeit problématise son propre discours. Pour cela, il repart de la caractérisation formelle du logos dans le § 7 d’Être et temps afin de montrer que « l’ensemble de Sein und Zeit peut être lu comme une déformalisation inapparente du concept de logos » (p. 90). Le logos est caractérisé comme un « faire-voir » par Heidegger afin d’éclairer le concept de phénoménologie, caractérisation que l’auteur relit à partir de l’analyse de la vue du Dasein afin de montrer comment la caractérisation heideggerienne de la Zuhandenheit est paradoxale, puisqu’elle suppose justement que l’étant ne se fasse pas voir. Laurent Villevieille traduit les termes Zuhandenheit et Vorhandenheit de manière astucieuse par « être sous la main » et « être sous les yeux ». C’est qu’en effet l’être sous la main caractérise l’ustensile en tant qu’il ne se manifeste pas dans l’usage quand la Vorhandenheit caractérise bien l’étant tel qu’il se donne à voir dans un simple avisement perceptif. Le « faire voir » caractéristique du logos empêche donc l’ustensile d’être sous la main et en fait une simple chose sous les yeux. Faire voir par le logos, c’est donc bien « modifier ce qui est vu du fait même qu’il est vu » (p. 91), ce que l’auteur montre encore à partir de la caractérisation de l’énoncé dans le § 33 : l’énoncé est le lieu de basculement de l’ustensile à la simple chose qui cache l’être sous la main, et donc aussi l’ensemble du réseau de renvois en quoi consiste le monde ambiant, coupure qui s’aggrave dans la communication de l’énoncé qui engage une redite de cet énoncé coupée de ce que l’énoncé est censé faire voir. La redite coupée de ce que fait voir l’énoncé fait valoir l’énoncé pour lui-même, énoncé qui devient donc lui aussi une simple chose sous les yeux.

Cette dégénérescence de l’énoncé est ce que Laurent Villevieille appelle une logique de la fragmentation. Fragment, moment et tout sont ici les trois concepts fondamentaux de la méréologie heideggerienne. L’idée est que les concepts philosophiques sont censés faire voir les moments de la totalité qu’est l’être-au-monde sans être pris pour de simples fragments. L’auteur montre ici comment cette problématique de l’articulation des moments au sein du tout de la constitution fondamentale du Dasein trouve son origine dans la troisième Recherche logique, c’est-à-dire dans la méréologie husserlienne. Mais il ne s’agit pas là de dissoudre l’originalité du propos heideggerien, mais au contraire de montrer qu’il s’agit d’une « reprise critique » (p. 91) caractérisé comme une déformalisation de ce qui restait formel chez Husserl. Ce dernier opposait déjà les moments et les fragments d’un tout comme ces parties dépendantes ou indépendantes. Là où il s’agissait de deux types de contenus différents chez Husserl, il s’agit avec Heidegger de deux types d’appréhension pour un seul et même contenu, le moment désignant l’appréhension adéquate, quand le fragment désigne l’appréhension inadéquate, c’est-à-dire celle qui réduit tout contenu à de la Vorhandenheit, de l’être sous les yeux. Si le tout est la structure, les moments caractérisent une appréhension structurale quand les fragments caractérisent une appréhension déstructurante. Cette déstructuration, ou encore cette fragmentation, c’est le logos lui-même, l’énoncé qui en est le responsable lorsqu’il convertit tout ce qu’il fait voir en de l’étant simplement sous les yeux, tendance qui s’accroit encore dans la communication de l’énoncé qui en fait lui-même un simple étant sous les yeux, donc un fragment coupé du tout au lieu d’un moment inscrit au sein du tout auquel il appartient. Voilà la logique de la fragmentation qui donne son titre à ce premier chapitre.

C : Les moments de l’être-au-monde

Les principes de cette logique ayant été dévoilés par ce premier chapitre, le second peut ensuite passer à l’analyse des moments de l’être-au-monde, à savoir les trois moments que sont le monde, le soi et l’être-à. L’auteur montre comment les moments peuvent être vus et analysés successivement par Heidegger, à savoir par un procédé de mise en contraste qui fait ressortir chacun des moments, et cela successivement, donc chacun son tour, Heidegger consacrant chaque chapitre à la mise en contraste d’un moment. Abheben, mise en contraste, est un terme que Heidegger doit une fois de plus à la méréologie husserlienne, terme qui dans les Recherches logiques caractérise le passage d’un acte simple à un acte articulé. Mais une fois de plus, il ne s’agit pas de dissoudre l’originalité de la conception heideggerienne du rapport des moments s’articulant au sein du tout, car il « doit substituer à la méréologie catégoriale husserlienne une méréologie existentiale » (p. 146), c’est-à-dire une approche de la structuration des moments en un tout qui soit en adéquation avec le mode d’être qu’il veut mettre au jour dans l’analytique existentiale, à savoir l’existence, mode d’être que Laurent Villevieille caractérise par le terme de « différance », ce que Heidegger, il est vrai, ne fait pas explicitement, mais qui se laisse justifier par le fait que l’existence est un être en avant de soi, donc un processus qui diffère sans cesse à l’égard de soi-même, par opposition à l’être sous les yeux de la simple chose qui est déjà tout ce qu’elle peut être. Déformalisation de la méréologie catégoriale husserlienne, la méréologie existentiale peut être caractérisée comme une concrétion qui ménage l’accès à chacun des moments de l’être-au-monde, l’enjeu étant de successivement produire au regard chacun des moments de l’être-au-monde. Pour en éclairer le fonctionnement, l’auteur relie ce mouvement de concrétion à la notion de répétition, puisqu’on sait que l’analytique existentiale est, c’est le titre du § 2 de Sein und Zeit, une « répétition de la question de l’être ». C’est ici la structure de l’être-au-monde qui doit être répétée, ou encore réitérée, mais en se présentant à chaque fois selon un angle nouveau, à savoir selon un nouveau moment de l’être-au-monde : d’abord le moment monde, puis le moment soi, puis le moment être-à. Mais comment mettre ainsi en évidence un moment d’une structure à chaque fois totale ? C’est ici ce qui a été dégagé au premier chapitre comme une logique de la fragmentation qui va montrer ses vertus, ce que l’auteur appelle les « vertus analytiques de l’impropriété » (p. 140).

En effet, l’énoncé provoque ce que Laurent Villevieille décrit ici sous la métaphore du poids, à savoir un lestage ontique. Il s’agit là d’une charge de poids provoquée par la logique de la fragmentation propre à l’énoncé qui passe au mode d’être sous les yeux qui est comme une manière d’amener au premier plan un moment de la structure totale de l’être-au-monde en laissant dans l’ombre les autres moment. Voilà ce que signifie la mise en évidence d’un moment. Ce que le premier chapitre dégageait comme une impropriété de l’énoncé se révèle à la fin du second chapitre être en réalité, sous le titre de « lestage ontique » (p. 147), indispensable à la méthode de l’analytique existentiale : mettre au premier plan tout en laissant simultanément en arrière les autres moments, procédé de mise en évidence qui se répète, qui répète lui-même la structure de l’être-au-monde. Cependant, le lestage ontique des moments, quoiqu’indispensable, ne peut pas être le dernier mot de l’analytique existentiale qui, si elle doit bien faire voir de manière répétée chacun des moments de l’être-au-monde, doit aussi faire voir dans une saisir unitaire le tout auquel ces moments appartiennent. Autrement dit, au lestage ontique propre à la mise en contraste des moments doit correspondre un délestage de toute charge ontique pour que chacun des moments soit au même niveau et n’empêche plus de voir les autres : « La thématisation de cette origine, soit du tout de l’être-au-monde, n’implique pas, comme c’était le cas pour les moments de l’être-au-monde, de lester cette structure d’une charge ontique, mais, bien au contraire, de l’en délester » (p. 147). C’est le troisième chapitre de l’ouvrage qui va dégager l’angoisse comme étant cet accomplissement d’un délestage.

D : La recherche du tout du Dasein

Délester, c’est cesser de mettre en avant un moment de l’être-au-monde afin qu’on le saisisse comme un tout, raison pour laquelle ce troisième chapitre s’intitule « La recherche du tout du Dasein » (p. 149). Ce qui va permettre un tel délestage de l’être-au-monde le saisissant en totalité, c’est le fait qu’un des moments, l’être-à, a ceci de singulier qu’il « n’est lesté d’aucune charge ontique » (p. 201). C’est là ce que montre l’analyse de la Stimmung, que Laurent Villevieille traduit élégamment par « tonalité d’humeur », et l’Erschlossenheit par le décélement, cette dernière ayant la vertu d’ouvrir le Dasein à son là, c’est-à-dire d’ouvrir à la totalité que constitue son être. C’est l’occasion d’un retour sur la source husserlienne de cette pensée de l’affectivité, d’abord dans les Recherches logiques, et ensuite dans les Ideen, afin de montrer comment l’analyse heideggerienne en constitue comme une troisième voie qui se laisse lire dans l’analyse au § 40 de la Grundstimmung de l’angoisse. Si les Stimmungen ne décèlent l’être-à que sur le mode de la fuite du Dasein devant lui-même, le phénomène de l’angoisse est la seule exception « en ce qu’il décèle le déceler lui-même » (p. 202). Un tel retour du Dasein sur ce décèlement qu’il est semble avoir tout à voir avec ce que la tradition caractérise comme la réflexion du sujet, et cela encore chez Husserl, puisque la réflexion sur les vécus est la méthode même de la phénoménologie. L’angoisse serait-elle donc l’équivalent pour la méthode de l’analytique existentiale ? Laurent Villevieille montre qu’il n’en est rien, rappelant que la réflexion dans Sein und Zeit est pensée comme une réverbération ontologique du Dasein sur le monde, processus caractéristique de l’inauthenticité du Dasein. L’angoisse doit donc être caractérisée bien plutôt comme une « contre- ou anti-reflexion » (p. 202). Dans l’angoisse, le Dasein est isolé sur lui-même, il est arraché à sa perte dans le monde qu’est sa réverbération ontologique sur le monde qui fait qu’il se comprendre sur le mode de l’être sous les yeux. Mais qu’est-ce qui rend possible à l’angoisse d’effectuer cette anti-réflexion ? C’est l’indétermination de son devant-quoi, l’indétermination de ce qui angoisse le Dasein, à savoir que ce qui angoisse est un « çà » parfaitement indéterminé, et c’est là l’indétermination qui donne à l’ouvrage de Laurent Villevieille son titre : « L’indétermination ontique de l’angoisse permet de s’arracher à cette réflexivité du monde » (p. 202). Ce n’est que pas ce biais que le tout du Dasein, c’est-à-dire la structure totale de l’être-au-monde articulant les moments présentés dans les chapitres précédent devient accessible au décèlement. Est-ce à dire que l’analytique existentiale doive être écrite en situation d’angoisse ? Nullement, car l’angoisse coupe la parole. Pour saisir ce qu’ouvre l’angoisse, le tout du Dasein, est donc nécessaire un « retournement phénoménologique » (p. 203), retournement qui a lieu dans les trois chapitres de la seconde section de Sein und Zeit, ceux sur la mort et la conscience, qui reviennent à chaque fois à l’angoisse.

E : La totalité indéterminée

Un tel retournement phénoménologique suppose une lecture de la négation qui va permettre à Laurent Villevieille de thématiser enfin pour elle-même cette indétermination qui donne au livre son titre, indétermination ici appelée par le titre du quatrième chapitre, « La totalité indéterminée » (p. 205). L’auteur rappelle ici la violence du discours phénoménologique en la reliant à une lecture de la négation. Les structures mises au jour par l’analytique existentiale sont en effet elles-mêmes caractérisées par une négation qui les constitue. Ainsi du monde, qui ne se signale pas à l’attention, ainsi de l’étant sous la main, qui ne se fait pas remarquer, etc. Il s’agit là de la « négation constitutive » (p. 224), nommée ainsi car elle est constitutive des phénomènes eux-mêmes. A cette négation constitutive, va se surajouter une nouvelle négation, non plus constitutive des phénomènes, mais opérée par l’analytique existentiale pour faire voir ces phénomènes, négation seconde qui consiste à nier la négation constitutive, donc une négation de la négation qui fait voir ce qui était d’abord nié. C’est à l’occasion de cette lecture de la négation que Laurent Villevieille en vient à thématiser positivement « l’indétermination constitutive du « ça » » (p. 237), et ce sont là, à ce qu’il nous semble, les pages qui constitue le cœur du livre. Après avoir déjà dégagé le « ça » indéterminé qui fait peur ou qui n’était rien dans l’angoisse, l’auteur voit en effet revenir sous la plume de Heidegger ce thème de l’angoisse dans les analyses de l’appel de la conscience. Car qui appelle le Dasein ? Cela est indéterminé, « ça » appelle seulement. A l’indétermination de celui qui appelle répond très exactement l’indétermination de celui qui entend l’appel, mais aussi l’indétermination du contenu de l’appel, car ce dernier parle sur le mode du faire silence, du taire : « En somme, l’auteur, le contenu et le destinataire de l’appel sont tous les trois indéterminés » (p. 241). Ces pages sur lesquelles Laurent Villevieille s’attarde longuement sont cruciales à ses yeux car elles témoignent d’une indétermination fondamentale qui git au cœur même du Dasein, puisque cette indétermination n’est personne d’autre que lui-même. L’indétermination caractérise l’appel de la conscience, mais déjà aussi la mort, puisque cette dernière est indéterminée quand au moment où elle se produira, et c’est cette indétermination, caractéristique de toute tonalité d’humeur, qui est fuie dans toutes ces tonalités sauf celle de l’angoisse. Le paradoxe est patent : la méréologie visait à déterminer les moments et le tout de l’être du Dasein. La totalité devrait donc aboutir à une situation où elle serait parfaitement déterminée, donc débarrassée de toute indétermination. Ce n’est pourtant pas la situation à laquelle aboutit la recherche du tout du Dasein, mais au contraire à la mise au jour d’une « totalité indeterminée » qui donne à ce quatrième chapitre son titre : « La détermination existentiale de la totalité culmine ainsi dans son indétermination existentielle, c’est-à-dire dans l’indication du caractère constitutif de cette indétermination » (p. 247) [4].

C’est alors l’occasion pour l’auteur de retracer l’histoire de cette indétermination pour savoir s’il s’agit d’une spécificité de Sein und Zeit ou bien si ce thème court dans toute l’œuvre heideggerienne. Il montre finement comment cette indétermination se laisse déjà lire en creux dans les notes sur la mystique médiévale sur la notion d’absolu indéterminé chez Maître Eckart, notes qui datent de 1918-1919, mais aussi comment l’indétermination d’un Es fait retour aussi dans Zeit und Sein, la conférence de 1962 qui cherche à penser l’être et le temps à partir d’un Es gibt Sein et d’un Es gibt Zeit : « Qu’il nous suffise d’avoir indiqué la communauté structurale du « ça » qui, en 1927, « appelle », et du « ça » qui, en 1962, « donne » sur le mode du « il y a ». Et d’avoir indiqué peut-être aussi que le motif de l’indétermination constitutive qui la sous-tend pourrait bien être quelque chose comme un fil rouge qui, s’il se noue en 1927, se signale dès 1918, et jusqu’en 1962 » (p. 271). Mais pourtant, si l’indétermination intervient dans les chapitres sur l’angoisse, la mort, l’appel de la conscience, ce n’est pas sur elle que se clôt l’ouvrage de Heidegger, mais sur une analyse de la temporalité dans les trois derniers chapitres de la seconde section.

F : La totalisation temporelle

C’est le cinquième et dernier chapitre de l’ouvrage de Laurent Villevieille qui va thématiser le rôle de la temporalité sous le titre « La totalisation temporelle » (p. 273). L’auteur rappelle rapidement les analyses des paragraphe 65 et 68 sur la temporalité avant de bifurquer vers une analyse de la fin du cours du semestre d’été 1927, Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie, qui contient une esquisse de la troisième section jamais publiée d’Être et temps. Il montre comment la temporalité relève à son tour d’une exigence méréologique, celle de découvrir une unité articulée de la temporalité rendant possible le tout de l’être du Dasein qu’est le souci. Laurent Villevieille montre à partir du cours de 1927 qu’un tournant dans une philosophie transcendantale se joue ici, tournant qui est bien une possibilité qu’esquisse Sein und Zeit, puisqu’elle livre dès son paragraphe 69 une analyse de la transcendance du Dasein, mais tournant qui n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Il montre que ce motif transcendantal de la temporalité constitue l’influence tardive de Kant sur Heidegger, ce dernier avouant que c’est bien à Kant qu’il doit le terme même d’analytique, à quoi s’ajoute une proximité méthodologique de la méréologie existentiale heideggerienne avec la thématique kantienne de l’architectonique : « Dans Sein und Zeit, ce n’est donc pas seulement l’analytique transcendantale qui, dans les neuf premiers chapitres de l’ouvrage, se fait analytique existentiale : c’est également l’architectonique de la raison qui, dans les trois derniers chapitres de l’ouvrage, se fait architectonique temporelle du Dasein » (p. 302). Laurent Villevielle peut alors clore ce dernier chapitre en soulignant une hésitation de Heidegger entre deux totalités qui permet de rendre compte de l’inachèvement de Sein und Zeit. Il y a hésitation entre la totalité indéterminée que mettaient au jour l’angoisse, la mort et la conscience, et la totalité temporelle, dénuée d’indétermination, qui est la totalité qu’articule la temporalité. La découverte d’une indétermination existentielle du Dasein n’aurait donc pas été jusqu’au bout assumée par Heidegger qui la recouvre in fine dans la détermination temporelle que rend possible la structure articulée qu’est la temporalité. Voilà la conséquence de cette thématisation kantienne de la temporalité par Heidegger : « D’abord, et inévitablement, le recouvrement de l’être propre du Dasein que Sein und Zeit avait découvert : l’indétermination constitutive. Nulle part on ne trouve de « ça » temporel ou de temporalité du « ça » » (p. 315). D’où la conclusion, sévère, de Laurent Villevieille : « le traité, en assignant à la temporalité une fonction unificatrice et totalisante, va à l’encontre de son propre projet » (p. 324). D’où échec du projet qui explique l’inachèvement du livre qu’est Sein und Zeit.

G : Conclusion

D’où la conclusion de l’ouvrage qui reprend cette contradiction pour l’éclairer une ultime fois : si Sein und Zeit thématise la totalité ontologique qu’est l’être du Dasein, « la totalité ontologique fait elle-même l’objet de deux interprétations fort différentes » (p. 328). D’une part, la totalité existentielle qu’est le Dasein comme indétermination d’un « ça » qui angoisse et qui appelle le Dasein, d’autres part, la totalité existentiale en terme de parfaite détermination qu’est la temporalité ekstatique. La deuxième totalité a finalement recouvert la première. L’indétermination existentielle de la totalité fait l’objet d’un refoulement par sa détermination temporelle, puisque la fonction de l’analyse de la temporalité est bien de ressaisir l’ensemble des déterminations du Dasein sur le mode d’une unité articulée. Mais le genre même du traité implique ce parti pris ultimement pour la détermination et le refoulement de l’indétermination, puisque la forme « traité » suppose l’articulation en paragraphes et chapitres. Cette hésitation de Sein und Zeit porte donc sur la détermination ou l’indétermination, mais du même coup aussi sur la forme « traité » ou bien une forme plus originale dont la pensée du Heidegger plus tardif donne l’exemple. Heidegger aurait ainsi fait l’expérience par la rédaction du traité qu’est Être et temps de ce que lui a coûté cette forme du traité afin de pouvoir l’abandonner par la suite.

Notes

[1lisible à cette adresse

[2cf. La recension

[3Laurent Villevieille, Heidegger et l’indétermination d’Etre et Temps, Hermann, 2014

[4Nous ne pouvons pas ici résister au plaisir de signaler l’unique coquille du livre (p. 249), un lapsus qui ferait les délices des psychanalystes, à savoir « verge » pour « verbe »

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