ISSN 2269-5141

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John Dewey : Reconstruction en philosophie

samedi 20 septembre 2014, par Jean Belloir


Reconstruction en philosophie [1] est une œuvre écrite dans les années 1920 par un philosophe étasunien, John Dewey, dont on a peu entendu parler en France. On peut dès lors se demander si ce livre, publié il y a un siècle par un philosophe quasiment inconnu, aura pour nous quelconque utilité. D’autant que l’auteur est considéré comme faisant partie d’un mouvement philosophique qui nous est quelque peu étranger : le pragmatisme. C’est à l’évidence parce que nous ne sommes pas familiers de la philosophie pragmatique qu’il est en premier lieu intéressant de lire ce livre. Quant à la distance temporelle qui nous sépare du projet exposé par Dewey, elle perd toute consistance à la lecture des premières pages. Une écriture simple, claire, fluide, mise au service d’une tâche ambitieuse : replacer la philosophie dans l’histoire de l’humanité et expliquer sa fonction en tant qu’instrument de développement des sociétés humaines.


Les années 1920 ont également accueilli la publication de L’homme sans qualités, de Robert Musil. Il n’est pas fortuit de rapprocher les deux œuvres, l’une philosophique et l’autre littéraire, dans la mesure où elles ont toutes deux l’ambition d’établir le diagnostic de la modernité. Seulement, à la différence de Dewey, Musil dresse un tableau extrêmement pessimiste. Le personnage principal, Ulrich, fait preuve d’une telle lucidité sur les impuissances de l’intelligence, qu’il renonce à s’engager dans la vie mondaine et à croire que la pensée rationnelle apportera jamais des solutions au développement de la société. C’est exactement le résultat opposé auquel Dewey parvient. Bien qu’il partage la lucidité de Musil et de son personnage, Dewey cherche au contraire à montrer ce que l’intelligence, et la discipline philosophique qui en est l’instrument, ont encore à dire sur la marche du monde et le progrès social. Le diagnostic sur les échecs des empiristes et des logiciens à dépasser les métaphysiques anciennes est sans appel, mais il est mis au service de la recherche d’une troisième voie qu’on pourrait situer aujourd’hui entre la philosophie analytique et la philosophie conçue comme histoire des systèmes métaphysiques. Doit-on donner le nom de pragmatisme à cette troisième voie ? Ce qui est sûr, c’est que Dewey propose une véritable méthode d’investigation philosophique, fortement inspirée des sciences expérimentales, ne se contentant pas d’un discours sur les sciences, ni d’un travail mathématique sur le langage, ni d’une simple soumission aux faits comme si l’action n’avait rien à voir avec la pensée et que la première commandait la deuxième. Certes le concept d’action prend une grande place chez Dewey puisqu’il reconnaît qu’en définitive, c’est l’expérience qui prime et que la réalité est une affaire d’action. Mais son concept d’action ne doit pas, d’une part, être compris en opposition aux passions ou à la raison et, d’autre part, doit s’entendre comme interaction avec l’environnement. Or cette interaction requiert de la part de l’homme, animal particulier, l’usage autant des émotions que de la pensée rationnelle. Si en effet tout est action dans le monde réel, alors la pensée est active, ou plutôt réactive, et donc interactive. C’est ainsi qu’il faut concevoir la méthode proposée par Dewey : la pensée intervient, en interaction avec l’environnement, pour ouvrir des enquêtes permettant de trouver des solutions aux problèmes concrets rencontrés dans l’existence.


Voyons dès à présent comment se développe cette méthode en suivant le cheminement de pensée de Dewey dans Reconstruction en philosophie. Dans un premier temps, il tente de définir un nouveau paradigme philosophique qui prendrait en charge l’investigation du réel eu égard à la perte de puissance de l’idée de réalité ultime qui est l’objet traditionnel de la philosophie depuis Platon. Pour se faire, il réintroduit l’histoire de la philosophie dans l’histoire des cultures et des religions, permettant ainsi de la décentrer du problème de cette réalité idéale qui a alimenté ses controverses internes. Il ne s’agira plus de savoir si tel philosophe a raison ou tort quant à sa conception de la réalité, mais de repérer ce que chaque système dévoile de l’état d’esprit d’une époque et de la conception du monde de ses contemporains. Or la dimension historique amène Dewey dans un deuxième temps à confronter les paradigmes des anciens et des modernes, en étudiant notamment l’apport des découvertes scientifiques pour la pensée philosophique. Il va s’attacher à montrer comment la pratique des sciences a renversé la hiérarchie qui plaçait la sphère céleste comme modèle immuable et dénigrait le monde adventice soumis au hasard, en osant étudier les astres sur un même plan que la Terre et, même, à l’aune des phénomènes terrestres. De là découle un changement de mentalité radical qui annonce, d’après Dewey, la possibilité d’une vie démocratique.


Ensuite, il consacre deux chapitres à la mise en pièce de la pensée dualiste appartenant au vieux modèle de pensée. Les oppositions classiques entre expérience et raison, idéal et réel, seront passées au crible pour aboutir à leur réconciliation sous forme d’interaction, et à la réhabilitation de l’expérience et du réel comme objets de pensée. Dans le chapitre suivant, Dewey entreprend de déloger la logique de son statut de référence suprême de la philosophie en la ramenant à ce qu’elle est : un simple instrument de pensée, ni plus ni moins important que les instruments d’observations des sciences expérimentales, mais ayant ses applications spécifiques. Les notions de vérité et de valeur seront alors liées à la notion d’efficacité. La valeur d’une idée ou d’un système se jugera à sa capacité à résoudre un problème dans un processus de réajustement permanent et non pas en fonction de vérités éternelles ou de fins préétablies. Le diagnostic concerne ensuite les questions morales auxquelles Dewey applique le même constat d’un changement de mentalité causé par les sciences expérimentales qui, bien loin d’amoindrir l’importance de l’éthique, doit nous amener à reconstruire l’éthique en tenant compte du nouveau paradigme. Enfin, Dewey termine par le domaine le plus sérieux de la reconstruction : la philosophie sociale. En effet tout au long de l’ouvrage l’accent est mis sur l’importance d’ancrer la philosophie dans la société. Histoire des cultures, place de la philosophie dans la construction des sociétés, collaboration sur le modèle scientifique, interaction avec l’environnement - qui, pour l’humain, est éminemment social -, Dewey annonce en filigrane le domaine dans lequel la philosophie a un rôle à jouer : la société qui la produit. Et ce qu’il propose de résoudre comme problème, c’est l’avènement incertain de la démocratie, dans un monde où les concepts politiques comme l’État et la nation l’emportent sur les associations polymorphes que les individus produisent et qui forment à chaque fois société. Ce processus démocratique doit passer – dans cet esprit d’engagement et d’enquête collective cher à Dewey – par l’éducation généralisée de tous les membres de la société sur un modèle non plus hiérarchique, mais collaboratif.


Pourquoi reconstruire ?


Les philosophies du passé concernaient les gens du passé. Le problème de la philosophie, c’est qu’elle a pensé et justifié durant des siècles les croyances communes qui ont été mises en question par les découvertes scientifiques de la modernité. Faire de l’histoire de la philosophie semble donc imposer de concevoir la discipline comme n’ayant aucune portée pratique. Puisque les problèmes du passé ne sont plus les mêmes qu’à présent, les solutions apportées alors ne sont plus utiles aujourd’hui. La nécessité de reconstruire en philosophie – et, comme le dit Dewey lui-même dans son introduction de 1948, de reconstruire la philosophie – découle donc de ce constat que le monde a changé et qu’une nouvelle philosophie doit naître.


L’idée de reconstruction évoque par ailleurs le laboratoire, l’enquête, la pratique et le fait qu’on puisse agir et mettre en cause les systèmes existants. Elle s’appuie sur l’enquête scientifique que Dewey prend pour modèle. Les théories scientifiques importantes ne valent qu’en détrônant les théories précédentes. Dewey entend faire de même avec la philosophie, en démontrant que les anciens systèmes ne sont plus pertinents pour résoudre les problèmes présents. L’idée de processus est la découverte scientifique radicale qui permet à Dewey d’exhorter la philosophie de se détacher du fixisme et de l’immuable. La discipline doit désormais se concevoir comme processus et se reconstruire entièrement. On peut alors se demander si la méthode que Dewey propose ne devrait pas être elle-même passée au crible de cette critique. En effet, n’a-t-on pas changé de monde depuis le début du XXème siècle ? Les propositions de Dewey sont-elles toujours pertinentes ? Quoi qu’il en soit, si l’on suit l’enseignement du philosophe étasunien, force nous est d’admettre que sa position est toujours de mise ; en effet, si le monde a changé, une nouvelle reconstruction de la discipline doit encore advenir. C’est pourquoi l’enjeu de la reconstruction nous semble toujours d’actualité. Qu’on suive la méthode de Dewey, qu’on y apporte des modifications ou qu’on en propose une autre, les problèmes rencontrés par les sociétés contemporaines n’ont pas disparu et l’enquête philosophique a en cela de l’avenir.


Reconstruire c’est aussi combattre l’inertie de l’habitude. C’est accepter de changer en cours de route le but qu’on s’était fixé. C’est ne pas avoir peur de déconstruire. Pourquoi étions-nous partis de là ? Quels étaient nos présupposés ? Qu’avons-nous trouvé ? Que gardons-nous ? Que changeons-nous ? Que voulons-nous maintenant ? Face à quels nouveaux problèmes nous trouvons-nous ? Voilà les questions que l’idée de reconstruction appelle à se poser. Dans ce processus de pensée, comme le dit Dewey, enquête et découverte sont synonymes. Autrement dit, il n’y a pas de but ultime à atteindre, chaque découverte est déjà la prémisse d’une nouvelle enquête.



Reconstruction encore, parce que la science a affecté « jusqu’au moindre aspect de la vie contemporaine, depuis l’état de la famille, la place de la femme et des enfants, jusqu’à la gestion des problèmes d’éducation, les beaux-arts et les arts appliqués, les relations économiques et politiques, nationales et internationales » [p.38]. La tâche de la philosophie est alors de trouver des formulations générales, de donner du sens aux mutations multiples que subit la société. Un des attributs de la pensée philosophique est justement pour Dewey la capacité de généraliser et de conceptualiser à partir des problèmes spécifiques, sans qu’il doive y avoir de soucis d’application directe. Il s’agit plutôt d’anticiper, en donnant des instruments intellectuels à la société, qu’elle pourra utiliser plus tard pour prendre en charge des phénomènes qu’elle a du mal à saisir sur le moment. On peut donner à titre d’exemple ce que Bruno Latour appelle les objets hybrides qui, sortant de la sphère scientifique, participent de l’économique ou du politique. Dewey voyait déjà dans la modernité naissante les implications sociales des découvertes scientifiques et préconisait exactement ce que Latour effectue en conceptualisant ces entités inclassables que sont les embryons congelés ou les robots. L’interaction entre les champs scientifiques et sociologiques nécessite une approche politique globale et c’est à la philosophie que revient en partie de mener l’enquête, de décrire, de conceptualiser, d’anticiper les grands problèmes sociaux auxquels nous sommes confrontés. Pour ce faire, il est nécessaire de reconstruire, car les vieilles méthodes de classification et la vision traditionnelle du monde faisant référence à des vérités immuables ne fait plus l’affaire. Une des hypothèses de la reconstruction est justement de montrer le bouleversement qu’a provoqué l’arrivée des objets et méthodes scientifiques dans le quotidien des gens alors qu’ils avaient été conçus en laboratoire. Une béance s’est créée qu’il s’agit alors de penser. Le partage initial entre matériel et spirituel mérite d’être critiqué, car il n’a eu pour but que de donner à chacun – tenants des idées modernes et des idées traditionnelles – un champ sur lequel revendiquer l’autorité. Or ce partage était artificiel et, surtout, l’éthique qui s’oppose aux bouleversements scientifiques n’a pas encore subi le travail d’enquête que la science a connu. C’est là un des enjeux de la reconstruction.


Enfin la reconstruction doit remettre les choses à leur place. La partition entre choses nobles et choses basses, entre savoir et faire, entre raison et expérience, entre spirituel et physique, cette partition doit être renversée. Ces sphères traditionnellement séparées doivent devenir les deux hémisphères d’une même réalité.


Origine de la philosophie


Pour Dewey, la philosophie est une extraction, un effort pour penser le réel en dehors des mythes. Mais elle garde cette part d’idéalisation, de symbolisation, de reformulation du réel qui était le ciment de la pensée mythologique. En revanche, les mythes et la poésie n’étaient pas des ébauches de science, elles témoignaient d’une tout autre mentalité qui n’avait rien d’explicative. A l’origine de la philosophie donc, il y a ce que l’homme a inventé durant les périodes de veille où il n’était pas physiquement actif, à savoir les histoires et légendes inspirées des situations qu’il avait connu. Mais pour devenir philosophie, il a fallu 1) que ces histoires prennent un tour suffisamment général pour devenir les canons de représentation d’un groupe humain donné – ce qu’on peut nommer la tradition – et soient reprises politiquement par les classes dominantes afin d’assurer leur pouvoir sur une culture commune, 2) l’avènement du système logique et de la preuve intellectuelle. Concernant ce deuxième évènement, Dewey fait l’hypothèse que c’est la tentative de réconciliation des normes traditionnelles avec les avancées techniques – et donc la prise de conscience humaine de son pouvoir sur les choses – qui a poussé les penseurs à inventer la logique et la preuve intellectuelle. Il n’est pas étonnant que Dewey fasse cette hypothèse, dans la mesure où il s’agit exactement de celle qu’il va utiliser pour fonder sa reconstruction philosophique : les questions morales et l’organisation de la société doivent s’inspirer des découvertes scientifiques qui ont changé, dans la modernité, la vision du monde. Le mouvement philosophique trouve sa descendance dans le pragmatisme de Dewey car, depuis l’origine, il s’est agit de moderniser les instruments de pensée pour réconcilier la représentation du monde d’une société et son savoir pratique, qui lui apprenait autant de choses – sinon plus – sur la réalité que la Raison à l’époque classique. Cet instrument est aujourd’hui l’intelligence, que Dewey situe dans le processus d’enquête intellectuelle. La pertinence de l’enquête trouve son origine dans le besoin d’exactitude que l’artisan, le paysan, le bâtisseur doivent exiger s’ils veulent mener à bien leurs ouvrages. Que ces savoirs pratiques aient été auréolés de mysticisme et de magie pendant longtemps n’empêche aucunement la marche inéluctable d’une nouvelle mentalité qui devait prendre en compte de plus en plus les faits de nature et les faire entrer peu à peu dans un nouveau programme d’interprétation générale : la philosophie. Précisément, c’est du conflit entre les représentants du savoir traditionnel et la nouvelle mentalité fondée sur la preuve concrète qu’est née la philosophie en Grèce. Il est important d’insister sur le fait que, pour Dewey, il s’agit d’un conflit de croyances.


Il peut sembler contradictoire que Dewey fasse référence à cet aspect psychologique dans la mesure où la philosophie à sa naissance empruntait justement au savoir pratique – et non à la croyance – son paradigme intellectuel. Cette apparente contradiction disparaît quand on garde à l’esprit que Dewey refuse le découpage arbitraire entre matérialisme et idéalisme. Pour lui, matière et esprit ne sont pas en concurrence mais sont présents dans toutes les affaires humaines. C’est pourquoi la croyance fondée sur la méthode concrète reste une croyance. On ne pourra la juger que sur l’efficacité de sa méthode, et non sur l’authenticité a priori de son fondement. Cependant cette méthode d’investigation n’a fait qu’accentuer le partage entre théorie et pratique. Tout ce qui touchait à la matière et à sa transformation était considéré comme moins noble que ce qui concernait les grandes questions comme la justice, le beau, le bien. Pourtant d’après Dewey, ce sont bien les exigences du savoir pratique qui ont inspiré cette « méthode fondée sur l’investigation rationnelle et la preuve, qui aura pour mission d’installer les éléments essentiels de la croyance traditionnelle sur un fondement inébranlable » [p.75].


L’erreur de la philosophie à sa naissance est donc d’avoir maintenu un rapport hiérarchique entre les choses nobles et les choses viles. Pour devenir un savoir respectable, la philosophie devait – forte de sa nouvelle méthode – reconnaître cette hiérarchie et tenter de détrôner le savoir traditionnel sur son propre terrain. « La métaphysique remplace la coutume comme source et comme gardienne des valeurs sociales et morales plus élevées » [p.75]. L’affirmation est loin d’être fortuite dans la mesure où c’est, deux millénaires et demi plus tard, cette même métaphysique qui sera devenue le savoir traditionnel de l’Occident, savoir que la philosophie, suivant les nouveaux développements de la science, devra contrecarrer en réconciliant enfin savoir pratique et science morale. Chez Dewey cela prend la forme d’une nouvelle théorie de l’action comme interaction avec l’environnement, d’une nouvelle théorie de la connaissance, dont la fonction est de résoudre les problèmes pratiques liés à ces interactions, et d’une nouvelle méthode : l’enquête intellectuelle, dont l’instrument est l’intelligence.


Malgré la nouveauté de la méthode concrète, la philosophie est dès son origine une entreprise de justification rationnelle de la représentation du monde qui prévaut à une époque et dans une société données. C’est pourquoi, d’après Dewey, la démonstration logique a pris tant d’importance dès le départ. Car justifier des choses qui n’ont aucun fondement tangible et ne peuvent être vérifiées empiriquement a forcé les philosophes à survaloriser la rigueur démonstrative du discours philosophique et à faire de cette rigueur l’acmé de la connaissance philosophique. C’est le fixisme de la tradition coutumière qu’ils voulaient supplanter qui a poussé un grand nombre de philosophes à concevoir la vérité comme finale et définitive. La critique de cette prétention de la philosophie à dire le vrai en situant son objet en dehors du monde concret et dans les causes finales ne prend d’ailleurs pas les traits d’une démonstration logique mais de ce que Dewey appelle une « méthode d’approche génétique » [p.82]. Il s’agit de montrer que les objets que se donne telle philosophie sont intrinsèquement liés à l’environnement émotionnel et social duquel elle est issue. Darwiniste, Dewey explique la naissance de la philosophie par l’adaptation à un environnement – qui pour les humains est avant tout social – sur fond d’évolution de l’espèce. D’où l’importance de la dimension historique. « Quiconque, dit-il, voudra bien commencer à étudier la philosophie, non pas comme une chose isolée, mais en tant que chapitre de l’histoire de la civilisation et de la culture, quiconque rapprochera l’histoire de la philosophie d’une étude de l’anthropologie, de la vie primitive, de l’histoire de la religion, de la littérature et des institutions sociales se fera à coup sûr une idée personnelle de la valeur du récit présenté aujourd’hui » [p.83]. On peut noter ici que Dewey qualifie son travail de « récit », le plaçant ainsi dans un corpus de savoir historique dans lequel il rassemble tous les savoirs de type intellectuel qui trouvent leur origine, nous l’avons dit, dans l’attitude qui poussaient les hommes anciens à raconter la vie.


Émergence d’une nouvelle pensée


Pour établir la tâche de la philosophie aujourd’hui, il faut donc comprendre quels ont été les enjeux du passé, et notamment du passé qui borde notre présent et contre lequel ont lutté les penseurs de la modernité. L’approche de Dewey est, en ce sens, hégélienne. En effet, nous pouvons facilement repérer derrière cette posture, l’idée de conflits passés que les acteurs d’une époque ultérieure sont sensés dépasser. C’est ainsi que Dewey fait référence à Francis Bacon pour montrer qu’il est à la fois le précurseur de la pensée moderne tout en essayant de résoudre les problèmes posés par la tradition. Ce que Francis Bacon a opposé à la pensée classique, c’est d’abord l’idée qu’il fallait découvrir de nouvelles choses et non pas ressasser sans cesse ce qui était déjà connu. À la méthode de la démonstration, il a opposé la méthode de la découverte. De cette méthode découle l’idée de progrès. « Le progrès permanent est pour Bacon le but et l’épreuve de la logique authentique » [p.91]. Le deuxième trait méthodologique que Dewey retient de Bacon est l’idée d’un travail collaboratif d’enquête, qui seul est pertinent dans la mesure où les erreurs du passé ont été socialement tissées et soutenues. Il revient donc à des instances sociales de débusquer les erreurs du passé, à la communauté humaine de se confronter à la nature et de la soumettre à l’enquête scientifique. Pour la reconstruction, Dewey va étendre ce principe d’enquête collective à l’enquête intellectuelle, dont le collectif est à la fois le moyen et la fin. En effet, aucune découverte ne peut se faire hors société et c’est pour l’amélioration des conditions de vie d’une société donnée qu’il est nécessaire de mener collectivement ces enquêtes. Cette dimension sociale de la recherche scientifique dont Bacon fait grand cas permet à Dewey de défendre la position pragmatique en réfutant l’accusation d’une attitude philosophique de soumission aux faits. La théorie est au service de la pratique, certes, mais elle participe principalement d’un processus d’amélioration de la vie des hommes, donc de la société.


Dewey insiste également sur les bouleversements sociaux que la nouvelle attitude scientifique a provoqués. Selon le concept d’interaction, c’est l’environnement tout entier qui se met à changer et, par ses changements, influence en retour la mentalité des individus. Ainsi les découvertes de nouvelles contrées et de nouvelles cultures ont peu à peu obligé chaque personne, chaque institution, à intégrer ces nouveaux éléments et à se questionner sur sa propre façon de vivre. Dans Tristes Tropiques, Lévi-Strauss illustre à sa manière cette analyse en montrant comment l’étude ethnographique oblige le chercheur à s’interroger sur lui-même et sur ses propres coutumes, allant même jusqu’à suggérer que c’est là l’intérêt supérieur de la discipline. Découvrir et étudier d’autres cultures nous met en question sur nos mœurs et nos valeurs, ce qui entraine un rééquilibrage, lent et souvent inconscient, de notre morale. C’est ce mouvement généralisé et bientôt mondial que Dewey repère dans la modernité. Ce mouvement opère d’après lui un changement psychologique selon lequel l’esprit moderne s’est habitué à l’exploration et à la découverte, ce qui « lui a apporté une joie et une excitation particulière » [p.97]. Les nouveaux loisirs, les nouvelles denrées, les nouveaux marchés ont changé la structure sociale dans son ensemble, la vie quotidienne, l’industrie, le commerce, etc.


Cependant, Dewey constate que les progrès scientifiques n’ont pas été tournés vers l’amélioration sociale et l’humain, mais ont été principalement techniques. Et c’est en cela que la reconstruction philosophique a un rôle à jouer : élaborer des techniques d’enquêtes sur le plan moral et humain. Nonobstant, il fait état des changements politiques qui ont accompagné la révolution scientifique. A ce sujet, il critique vertement la théorie contractualiste qui a influencé la construction des États-nations d’Europe. Mais cette critique ne porte pas sur la valeur de cette théorie – bien que Dewey dise qu’elle repose sur le fantasme du choix primordial des individus de vivre en société et de se soumettre à l’État –, mais sur ce qu’elle nous dit de la mentalité des hommes qui l’ont produite : croyant au rôle primordial de l’État dans les affaires communes, les intellectuels ont inventé le contrat social pour justifier qu’on s’y soumette.


On peut résumer en deux points le changement de mentalité qui s’est opéré dans la modernité. 1) Les choses nobles qui intéressaient les anciens – l’universel et l’éternel – ont été remplacées par le progrès, le changement, l’idée de processus et l’intérêt pour le concret. 2) Les anciennes institutions qui détenaient une certaine autorité sur la conduite de la vie ont perdu leur influence au profit d’une croyance dans les capacités de l’individu à s’orienter seul dans le monde. Ces changements, nous l’avons vu, sont pour Dewey directement liés à l’avènement de la science.


Le facteur scientifique


Qui prône la reconstruction en philosophie appelle implicitement à la déconstruction de l’ordre établi. Dans la pensée classique, tout a une place, chaque chose appartient à une catégorie, une espèce. Le rapport hiérarchique est omniprésent, car chaque place est rangée verticalement du supérieur à l’inférieur. Dewey suppose que cette représentation féodale du monde prend pour modèle la famille et la filiation. On descend des ancêtres et on appartient à une famille, qui est une catégorie objective. On est soumis à l’autorité du père. Dans ce type d’organisation sociale, l’autorité suprême est en haut. Il n’y a pas d’interaction. L’action appartient au supérieur et il reste au soumis, à l’inférieur, la réaction. Dans ce monde fini, rien ne peut véritablement changer. Ou plutôt, ce qui change est considéré comme mauvais et n’est pas digne d’intérêt. Pour les Grecs, ce qui est fini est parfait, achevé. Ce qui est indéfini et changeant relève de l’accident ; est étranger l’Être immuable, dont l’idée vient de l’apparente permanence des corps célestes. Or l’idée que la Terre n’est plus au centre de l’univers remet en question les bases de la pensée classique. Ce n’est pas tant la découverte scientifique en elle-même qui intéresse ici Dewey, mais son impact sur les mentalités. L’univers devient infini, les astres peuvent être étudiés, la hiérarchie disparaît, les découvertes deviennent possibles. Mais également, le primat de l’idée sur la matière cesse de prévaloir. Le rapport à la nature change et découvrir ses secrets devient plus important que de spéculer sur la vérité. Le rapport entre moyens et fins se transforme également : l’esprit scientifique ne néglige pas les moyens comme le faisait la penser classique.


En bref, la révolution scientifique a détruit les anciennes représentations du monde et ce fait est pour Dewey d’une importance capitale pour la philosophie, entendue comme produit et instrument intellectuel d’une société. « La révolution, dit-il, qui a affecté notre conception de la nature et nos modes de connaissance a engendré une imagination et une aspiration d’une toute autre envergure » [p.130]. Partant, de nouveaux modes de vie et de pensée ont émergé, qui n’ont pas encore subi d’enquête permettant de définir la morale qui leur convient. Ce que cette révolution a rendu possible, c’est l’émergence de l’idée démocratique, dont la morale spécifique est encore à élaborer.


L’expérience comme guide


Dans la hiérarchie des valeurs, la Raison est considérée classiquement comme supérieure à l’expérience. Mais comme nous l’avons évoqué, la nouvelle mentalité a réhabilité le savoir technique qui était déprécié par la philosophie ancienne et, par là même, la pratique et l’expérience. Le problème de Dewey est alors de montrer qu’une redéfinition de l’expérience est nécessaire pour en faire le socle de l’enquête philosophique. L’expérience doit être comprise comme interaction avec l’environnement. Il ne s’agit pas de simples sensations que l’on attend passivement d’avoir. L’expérience est un agir, un souffrir et un subir. Elle se situe avant la connaissance proprement dite. Et, si la situation le réclame, elle la déclenche ; lorsque l’expérience rencontre un problème à résoudre. C’est seulement là qu’il y a lieu de parler de connaissance, sous la forme de l’enquête. Cette nouvelle conception de l’expérience est inspirée de la science biologique. Tous les êtres vivants interagissent avec l’environnement de manière plus ou moins complexe. Pour l’homme l’enquête nécessite de faire appelle à la Raison. Mais cette dernière est toujours au service de l’expérience : la connaissance désigne le processus de résolution des problèmes rencontrés dans l’expérience. Face à cette nouvelle conception, la critique rationaliste qui veut que l’expérience nous expose à un monde chaotique, non réfléchi, ne tient pas. En effet, l’expérience n’étant pas la réception passive de stimuli extérieurs qui auraient besoin de la connaissance pour être ordonnés, mais plutôt l’interaction d’un organisme spécifique avec son environnement et les réponses adaptées aux réactions de cet environnement, les phénomènes qui se produisent n’ont rien d’arbitraire mais sont conduits, sélectionnés, testés, incorporés ou ignorés, sans qu’il y ait besoin de faire intervenir la Raison ou une même une quelconque synthèse a priori. « Les sensations, dit Dewey, ne participent d’aucune sorte de connaissance, bonne ou mauvaise, supérieure ou inférieure, imparfaites ou complètes. Il s’agit bien plutôt de provocations, d’incitations, de sollicitations, visant un acte d’enquête qui doit se terminer en connaissance » [pp. 146-147].


L’expérience est cohérente en elle-même et n’a pas besoin de la Raison pour lui donner un cadre et des concepts fixes. De là découle une autre définition de l’intelligence que celle que propose le rationalisme historique. « Des suggestions concrètes tirés des expériences passées, développées et mûries à la lumière des besoins et des lacunes du présent, utilisées comme buts et méthodes de reconstruction spécifique sont suffisantes : il nous suffit de savoir si ces suggestions réussissent ou échouent dans leur tâche. C’est à ces propositions empiriques utilisées de façon constructive pour des objectifs nouveaux que nous donnons le nom d’intelligence. » [p.153]. Ce que propose Dewey en définitive, c’est d’abandonner la dualité stérile qui oppose la Raison à l’expérience et de reconnaître que l’expérience, loin de nous égarer au cours de l’enquête philosophique, doit être à la fois le but et le moyen de mener cette enquête. Car ce que nous demandons à l’intelligence est de trouver des solutions concrètes et efficaces en vue d’améliorer la vie, qui est toujours expérience.


L’idéal et le réel


L’autre dualité que Dewey entreprend de dépasser dans Reconstruction en philosophie est celle qui oppose l’idéal et le réel. La thèse est simple : dans la mesure où tout émane de l’expérience, les idées ne sont pas autre chose que des objets de l’expérience idéalisés. C’est l’imagination qui opère cette transformation. Mais pourquoi l’homme agit-il ainsi ? La réponse de Dewey est encore plus simple : l’homme remodèle la réalité à sa convenance pour éviter les déplaisirs et les souffrances que la réalité lui cause. Alors, « à mesure que l’imagination devient plus libre et s’affranchit des réalités concrètes, la tendance idéalisatrice opère de nouvelles échappées et se soustrait à la contrainte du monde prosaïque » [p.161]. Il n’est pas étonnant que l’homme tombe amoureux de ce monde idéal qui lui permet d’échapper aux affres de la vie réelle. Cela dit, Dewey ne verse pas dans une critique facile de l’idéalisme au prétexte qu’il détournerait les hommes de la réalité. Au contraire, il reconnaît que l’imagination est inhérente à la nature humaine et qu’elle lui est utile. Ce que critique Dewey en revanche, c’est la tendance d’une grande lignée de philosophes à décréter que le monde des idées est la réalité ultime. Il ne nie pas que les idées participe du réel, mais il relève la distorsion de la réalité que provoque l’idéalisme en la scindant en deux : la réalité prosaïque et la réalité ultime qui seule compte vraiment. Partant, ce que regrette Dewey, c’est que la philosophie se soit principalement donné pour tâche de décrire cette réalité ultime sans voir qu’elle émanait, par le biais de l’imagination, du réel empirique.


Dewey propose ici la même analyse de la pensée classique qui opère par catégorisation et refuse de penser le changement. Pour la pensée classique, l’Être véritable ne peut être qu’immuable et unique. Or, tout ce qui se trouve sur Terre est changeant et multiple. De ce point de vue, la philosophie ne doit pas s’attarder à décrire et comprendre le monde adventice, mais doit se tourner entièrement vers la réalité ultime, les essences, les idées. Dewey oppose une nouvelle fois à cette attitude la pratique scientifique. Le scientifique ne contemple pas les objets qu’il cherche à étudier à la manière des philosophes anciens qui préconisent de contempler les idées. Il entre en interaction avec la matière, il manipule, provoque des réactions, entreprend de faire quelque chose. On est ici au cœur du pragmatisme. La seule chose qui importe aux êtres pris dans l’expérience est d’expérimenter, d’agir, de faire. Et le changement n’est plus considéré comme l’altération accidentelle d’une réalité fixe, mais il devient l’enjeu même du projet scientifique. Derrière l’apparente répétition des phénomènes, l’esprit scientifique recherche les changements et, s’il n’en trouve pas, les provoque. Une philosophie qui se repose sur la contemplation d’idées immuables dénote un esprit enclin à se prémunir d’une existence incertaine. « En fait, attaque Dewey, la doctrine de l’intellectualisme historique, du savant spectateur, a été inventée par des hommes pleins d’aspirations intellectuelles pour se consoler de l’impuissance sociale et matérielle de la pensée qu’ils servaient » [p.173]. On lit dès lors en négatif le projet de la reconstruction : produire une pensée ayant un impact matériel et social. La philosophie doit être ancrée dans le réel et non pas être au dessus du réel. Elle se doit d’accompagner les changements qui de toute façon se feraient sans elle. « La fonction première de la philosophie est de rationaliser les possibilités de l’expérience, et en particulier l’expérience collective des hommes » [p.178] : philosophie sociale, aux enjeux éducatifs et politiques.


Logique, sens et anticipation


Si l’expérience guide la pensée, il est clair que la logique, même comme ensemble des règles du raisonnement juste, doit être soumise à l’épreuve de l’expérience. Comme à son habitude, Dewey renvoie dos à dos les conceptions de la logique, puisqu’aucune ne fait état de cette nécessaire confrontation aux faits. « C’est, dit-il, le chaos le plus complet qui règne dans la théorie logique. On ne s’accorde ni sur son objet, ni sur son champ, ni sur son but » [p.189]. Qu’elle énonce les lois de l’univers ou qu’elle soit un simple appareil rhétorique permettant de conduire correctement un argument, la logique, telle qu’elle est considérée habituellement en philosophie, souffre de sa séparation d’avec la pratique. D’après Dewey, elle ne peut être purement formelle dans la mesure où elle rend compte de procédures de pensée qui sont des instruments d’adaptation à l’environnement par la reconstruction de l’expérience. Mais la logique permet également d’élaborer de nouvelles procédures qui serviront plus tard. Elle fonctionne en cela par codification et édicte des règles formelles – mais toujours en vue de l’expérience. De même, l’histoire de la logique permet de rendre compte de différentes formalisations de la pensée. Dans cette perspective, et ramenée à l’expérience, il s’agit de savoir si telle logique marche ou ne marche pas, si elle a donné les résultats qu’on attendait ou non. Pour Dewey, il ne faut jamais oublier le caractère évolutif et processuel des productions humaines, même si elles sont de l’ordre la pensée. De ce fait, même « la structure des mathématiques, loin d’être a priori et normative, est en fait l’aboutissement de siècles d’expériences laborieuses » [p.194].


Nous avons dit que Dewey attribuait aux idées le pouvoir de nous rassurer en nous détournant du théâtre des opérations – le réel. Mais elles ont également une autre fonction quand elles servent à mener l’enquête pour résoudre les difficultés rencontrées dans l’expérience. La logique comme outil de reconstruction de l’expérience donne leur signification aux problèmes rencontrés. Mais elle est principalement utile en cela qu’elle donne un cadre à l’anticipation, car, pour Dewey, rien ne sert de donner un sens aux problèmes rencontrés dans le présent puisqu’ils sont déjà là et qu’on ne fait que les subir. Formaliser et donner du sens à l’expérience n’a d’intérêt que pour anticiper les problèmes à venir et mettre en place des procédures qui nous arment pour les résoudre. Il faut donc reconnaître l’origine commune entre les faits observés et l’idée projetée, dans leur rapport à l’anticipation de l’avenir. C’est pourquoi Dewey donne une grande importance à la notion d’hypothèse. Il est à remarquer qu’il ne procède pas autrement dans son enquête philosophique. A plusieurs reprises au cours du texte, il demande au lecteur de bien vouloir faire avec lui l’hypothèse de l’interprétation qu’il propose. Plutôt que d’asséner des vérités, il procède par ouverture de pistes qui demandent à être confirmées par les faits. Certaines le sont – comme lorsqu’il montre que théories et doctrines deviennent obsolètes parce qu’elles sont produites par la mentalité d’une époque et ne répondent pas aux préoccupations de la suivante –, mais d’autres sont encore à éprouver – notamment celle qui avance que seule une éducation horizontale et transactionnelle saurait être la base de la vie démocratique. Quoi qu’il en soit, il s’agit de reconnaître que théories et systèmes de pensée « sont des instruments comme tous les instruments ; leur valeur ne réside pas en eux-mêmes, mais dans leur capacité de travail, telles qu’elles se révèlent dans les conséquences de leur utilisation » [p.201].


Il y a deux conditions pour que ces instruments soient efficaces. D’une part il faut qu’on accepte de les élaborer au cours de l’investigation et non au préalable. En effet, proposer une théorie a priori mène au risque de vouloir faire coller les résultats à ce qu’on avait prévu. Il faut garder à l’esprit l’idée de processus et accepter que les buts qu’on s’était fixés puissent changer. C’est pourquoi, nous l’avons dit, enquête et découverte sont synonymes. L’enquête permet de découvrir, mais chaque découverte est le point de départ d’une autre enquête qui peut la remettre en question. D’autre part, il faut que le savant soit connecté au monde auquel il appartient. Une recherche isolée, si poussée soit-elle, manquera d’ampleur, de résonnance et d’implications. D’où la nécessité du travail collaboratif, non seulement entre savants, mais de l’ensemble du corps social.


Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le fait de partir de l’expérience pour revenir à l’expérience n’empêche aucunement un grand degré d’abstraction. La philosophie n’a pas ici à se sentir à l’étroit. En effet, une des prérogatives de la pensée et de la théorie logique est leur capacité de généralisation. Catégories, nomenclatures, diagrammes, classifications et conceptualisations sont nécessaires pour traiter certains problèmes inédits qui ne peuvent être appréhendés sans ces outils. Cela dit, une classification n’est pas une simple ordonnance de la pensée. Pour Dewey, elle a toujours rapport à l’expérience, elle a des conséquences pratiques.


Partant, le statut de la vérité est entièrement revu. En lieu et place d’une vérité appréhendée par la contemplation et accouchée par le raisonnement logique, la vérité n’a plus qu’un seul sens, très simple : ramené à l’expérience, « vrai » signifie « vérifié ». « Généraliser ce principe, dit Dewey, revient à mettre les hommes devant leurs responsabilités pour les contraindre à renoncer à leurs dogmes politiques et moraux » [p.215]. Et ce n’est pas autre chose que Dewey propose dans les deux derniers chapitres de Reconstruction en philosophie.


Reconstruction dans l’éthique


Osons faire ici un parallèle entre l’approche de Dewey et certains éléments de la pensée nietzschéenne. D’abord, Dewey combat l’idée de valeurs fixes, de la même manière que Nietzsche se moque des philosophes qui transforment les assertions des moralistes en valeurs universelles, alors qu’elles sont d’après lui l’expression d’une mentalité particulière qu’on devrait circonscrire à un lieu et une époque donnés. Ce que Dewey reproche quant à lui à la croyance en des valeurs fixes, c’est qu’elle entretient une distinction entre finalités intrinsèques et finalités instrumentales. Ce qui distinguait raison et expérience, idéal et réel, se retrouve ici sur le plan éthique. Contempteur des dualismes vains, Dewey insiste sur l’impasse à laquelle conduit une pensée détachée des préoccupations quotidiennes. Pour lui, toutes les fins, même matérielles ou économiques, doivent être considérées comme intrinsèques. Mais cette fois, il s’agit non pas de ramener la raison à l’expérience, mais plutôt de ramener les moyens aux fins, dans la mesure où le domaine de l’éthique concerne les valeurs, donc les idées. Mais les idées morales doivent intégrer la question des biens matériels et des préoccupations quotidiennes, et non pas se cantonner aux finalités intrinsèques conçues comme immatérielles et éternelles. On voit ici poindre un deuxième élément qui rapproche Nietzsche et Dewey, à travers la notion nietzschéenne d’idéal ascétique. En effet, la morale du prêtre rejette tout ce qui vient de la terre et du corps, elle place comme valeur suprême le salut de l’âme et l’attente d’un autre monde, ce qui a pour effet de survaloriser la contemplation, la privation, l’ascèse, et de dévaloriser les choses du monde sublunaire. Dewey, quant à lui, ne critique pas un comportement psychologique comme c’est le cas chez Nietzsche en l’occurrence. En revanche, il considère que les finalités instrumentales doivent être portées au niveau des finalités intrinsèques. « Lorsque, dit-il par exemple, [les finalités économiques] seront reconnues comme intrinsèques et finales au même titre que d’autres, on s’apercevra qu’elles peuvent être idéalisées et que, si l’on veut que la vie vaille la peine, elles doivent acquérir une valeur idéale et intrinsèques » [p.228]. Un tel raisonnement pourrait avoir une importance capitale dans le domaine de l’écologie politique. Il semblerait d’ailleurs que ce soit le raisonnement de ceux qui sont convaincus que nous devons prendre soin des écosystèmes et veiller à ce qu’ils se maintiennent. C’est pour eux un idéal qui vaut largement le Paradis. Et pour que ce type d’idéaux concerne la société, il faut, d’après Dewey, cesser de distinguer entre biens moraux et biens naturels. La méthode est toujours la même. Il s’agit d’appliquer la logique expérimentale à la science morale et, partant, de se donner les moyens d’évaluer si ce qui est considéré comme « bien » a ou non la capacité de remédier aux maux existants. Et en retour, les sciences naturelles devraient elles-mêmes devenir humanistes et morales car, en définitive, la distinction entre finalités instrumentales et finalités intrinsèques serait abolie.


La méthode d’enquête est donc celle sur laquelle doit s’appuyer la recherche morale. C’est grâce à elle que l’on peut définir le bien qui convient à telle ou telle situation, contrairement à l’attitude qui consiste à se référer à des valeurs étrangères au cas problématisé et dont l’autorité n’est pas à questionner. « Une telle conception rend sévère dans les jugements que l’on porte sur soi-même et compatissant lorsqu’on juge les autres ; elle exclut l’arrogance qui ne manque jamais d’accompagner un jugement qui prend pour repère l’accomplissement de fins fixes » [p.233]. La méthode d’enquête appliquée à l’éthique renvoie encore à l’idée de processus qui s’oppose directement à celle de canons ultimes qu’on se doit d’atteindre. Encore une fois les résultats sont jugés au fur et à mesure, repensés, retravaillés, réévalués, entrainant de nouvelles adaptations. On peut noter ici le darwinisme de Dewey qui pense toute chose en termes de croissance, d’adaptation et d’amélioration, en interaction directe avec l’environnement. Contre le pessimisme et l’optimisme, Dewey propose le méliorisme, qui « consiste à croire que les conditions spécifiques qui existent à un moment donné peuvent toujours être améliorées » [p.235].


Enfin, amélioration éthique et processus éducatif ne sont pour Dewey qu’une seule et même chose. L’éducation n’est pas pour lui réservée à ceux qui ne savent pas encore. Ce n’est pas une préparation mais un processus continu qui concerne en cela tous les âges. L’évolution, la croissance sont l’affaire de tous, si bien que l’éducation est nécessaire à tout moment. On ne peut donc pas envisager de processus éthique sans processus éducatif, à moins que l’on se réfère à des finalités fixes, détenues par les pères et transmises aux enfants. En matière éthique, Dewey instruit donc à charge contre le fixisme et la tradition, en s’appuyant sur les faits : comme tout change inlassablement, il faut observer, apprendre et s’adapter. Or le théâtre de cette adaptation est, pour l’homme, la société.


Philosophie sociale


Dewey propose une conception organique de la société comme alternative à deux conceptions opposées : 1) la société serait au service des hommes, ou 2) les hommes seraient au service de la société. Cette position médiane qui reconnaît qu’individus et société sont organiquement liés a fait l’objet de controverses en sociologie, notamment entre Tarde et Durkheim, lequel concevait la société comme un organisme, alors que Tarde y voyait l’association de cerveaux autonomes. Étrangement, Dewey semble pourtant plus proche de Tarde que de Durkheim. En effet, par organisme, Dewey entend association active d’individus et non pas corps social répondant aux caractéristiques d’un organisme vivant. Ce sur quoi Dewey insiste, c’est l’interdépendance de la communauté et de l’individu, refusant qu’un des deux éléments soit soumis à l’autre. Or chez Durkheim, la notion d’organisme renvoie plutôt à l’idée que les individus sont les organes d’un corps social qui est leur raison d’être. Chez Dewey au contraire, l’épanouissement des individus – et l’intérêt qu’on y porte – rejaillit sur la bonne marche de la société qui, à son tour, renforce ce même épanouissement des individus. L’organicisme de Dewey est avant tout interactionniste.


On rencontre un deuxième problème en philosophie sociale : celui du raisonnement par concepts généraux comme l’État ou la nation. Penser ainsi empêche de comprendre la dynamique sociale concrète et détourne des questions concernant les cas particuliers qui sont en fait les lieux-mêmes des enjeux sociaux. A la rigueur, chercher à comprendre le rapport entre individus et société n’a que peu d’intérêt. Ce qui semble plus pertinent, c’est de savoir comment tels individus forment tels liens sociaux, dans quel but et à quelles conditions. Quand Deleuze et Guattari substituent à la dualité individu/société la dualité molaire/moléculaire, ils semblent aller dans le même sens. L’État et la nation sont des notions molaires qui sont traversées concrètement par un tissu moléculaire où se forment une multitude d’agrégations éphémères et polymorphes. Les notions de société et d’individu se chargent d’un sens plus riche et moins définitif. Pour Dewey également, « le sens du mot « individuel » n’est pas univoque : il recouvre une immense variété de réactions, habitudes, dispositions et forces spécifiques de la nature humaine suscitées et entretenues par la vie en groupe. [Quant à] une société, c’est beaucoup de choses à la fois : toutes les modalités d’association par lesquels les hommes partagent leurs expériences et se donnent des intérêts et des objectifs communs, telles que les bandes où s’apprend la délinquance, les clans, cliques, syndicats, sociétés d’actionnaires, villages et alliances internationales » [p.256]. Comme chez Deleuze et Guattari, l’individu n’est pas donné, il est le résultat d’un processus d’individuation, formé d’éléments sociaux, préindividuels. De même, la philosophie sociale de Dewey doit nécessairement s’intéresser à tout ce qui déborde les entités molaires : bandes et brigues, mais aussi institutions internationales, économiques ou religieuses.


Les États-nations modernes ont permis aux individus de se détacher des préoccupations coutumières et en cela les a rendu plus libres et autonomes. Mais Dewey déplore que ce mouvement d’émancipation ait été finalement contrecarré par la conception d’un État comme forme ultime de la société. Il s’agit pour lui de poursuivre le mouvement, non pas en dénigrant toute forme de communauté, mais en favorisant association et coopération indépendamment d’une entité autoritaire de régulation. Le travail démocratique doit se faire en cela sur le modèle de la coopération scientifique, ou artistique, en tout cas de toute forme d’association qui ne se réfère pas au « caractère unique et suprême de l’État dans la hiérarchie sociale » [p.258]. L’État-nation ne devrait être pour Dewey que le cadre d’une véritable émancipation démocratique à travers des communautés d’intérêts engagées dans l’épanouissement de leurs membres. La notion d’intérêt n’est évidemment pas comprise ici comme individuelle, mais collective. En ce sens, ce qui est considéré comme bien l’est par l’ensemble de la communauté. C’est le partage de l’expérience, la coopération et l’association volontaire qui définit ce bien. De ce point de vue, la société n’est pas une chose qui nous dépasse et nous contraint, ni un simple agrégat d’individus, mais une association active et volontaire, voulue et réformable. Pour qu’un tel sens soit compris et ressenti par chacun, il faut en passer par l’éducation comme instrument de démocratisation. Toutes les forces actives et instrumentales doivent être revalorisées pour aboutir à une cohérence interne qui réconcilie beauté des arts, efficacité technique, science et vie émotionnelle.


 


Ayant comme souci principal l’amélioration des conditions de vie des hommes, Dewey développe dans Reconstruction en philosophie une philosophie sociale qui intègre tous les aspects de l’expérience, des sensations aux émotions, de l’imagination à l’intelligence, de l’autonomie à la collaboration, des productions techniques aux productions artistiques et morales, en prenant soin de ne jamais les hiérarchiser par ordre d’importance. Enfants de la modernité, nous avons sans doute beaucoup à apprendre de cette philosophie pragmatique qui nous enjoint à agir, à nous adapter, à reconstruire notre expérience. Quoi qu’il en soit, force est d’admettre que les thèmes abordés par Dewey sont aujourd’hui au cœur des préoccupations sociales – développement des technologies et des sciences, mondialisation, problèmes socio-économiques, questions éthiques et environnementales, recherche de la démocratie véritable. Bien qu’on puisse mettre en question l’idée de progrès et douter de la possibilité d’une amélioration générale de la condition humaine, l’enquête intellectuelle telle que l’a conceptualisée Dewey est un des principaux outils que nous avons à notre disposition pour influer sur le cours des choses. Par ce concept, Dewey reconnaît à la discipline une capacité d’action qui lui est souvent déniée. Qu’on soit convaincu que la philosophie ne vaut que pour elle-même ou, au contraire, qu’elle est entièrement tournée vers le concret, Reconstruction en philosophie est un très bon état des lieux sur la question.

Notes

[1John Dewey, Reconstruction en philosophie, Traduction Patrick di Mascio, préface de Richard Rorty, Gallimard, coll. folio-essais, 2014

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