ISSN 2269-5141

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Peter Trawny : Heidegger et l’antisémitisme

Sur les Cahiers noirs

mercredi 24 septembre 2014, par Etienne Pinat


A : Projet de l’auteur


Peter Trawny est professeur à l’université de Wuppertal, il est l’auteur de monographies consacrées à Hannah Arendt, Socrate ou encore Ernst Jünger. Mais il est surtout le directeur de l’Institut Martin Heidegger [1] et l’éditeur ces dernières années de plusieurs volumes de la Gesamtausgabe, qu’il s’agisse de volumes de traités impubliés ou de séminaires. C’est dans ce cadre que Peter Trawny a été amené à éditer les Cahiers noirs de Heidegger qui sont parus en Allemagne au début de l’année 2014. Ce travail d’édition fut l’occasion d’une découverte très importante mais atterrante pour tous ceux qui considèrent l’œuvre de Heidegger comme étant de tout première importance : des passages manifestement antisémites dont la liste a commencé à circuler dans les cercles heideggeriens dès la fin de l’année 2013. Peter Trawny a eu la bonne idée d’accompagner cette publication des Cahiers noirs, appelés ainsi non à cause de leur contenu mais parce qu’ils ont été consignés dans des carnets à couverture noire, d’un texte de son cru afin d’y voir plus clair sur l’antisémitisme qui s’y fait jour. Ainsi, est paru en même temps que les Cahiers noirs chez Klostermann Heidegger und der Mythos des jüdischen Weltverschwörung, texte court qui fait le point sur les cahiers noirs. Début mai fut organisée à l’ENS une journée d’étude consacrée aux Cahiers noirs s’ouvrant sur une communication de Peter Trawny reprenant l’essentiel de l’argumentation de l’ouvrage. Les éditions du Seuil ont eu la bonne idée de traduire au plus vite l’ouvrage afin qu’il soit accessible au lecteur français à la rentrée 2014 [2]. C’est là une publication importante qui permet d’élever le débat.


En France, il y a eu depuis le début de l’année deux positions qui se sont exprimées sur l’antisémitisme des Cahiers noir. D’abord, le déni de François Fédier, ainsi que celui de Gérard Guest dans les séances de son séminaire qu’il a consacrées aux Cahiers noirs [3] afin de réfuter la position de Peter Trawny. Cette position consiste à refuser l’idée d’une contamination de la pensée heideggerienne par l’antisémitisme. L’autre position, à l’extrême opposé, a été représentée au début de cette année par Emmanuel Faye et l’ouvrage collectif qu’il a dirigé aux éditions Beauchesne : conformément à ce qu’affirmait déjà l’opus de 2005, la pensée de Heidegger se résume à son antisémitisme et se laisse reconduire au projet d’introduction du nazisme dans la philosophie. Tout l’intérêt de ce Heidegger et l’antisémitisme que proposent les éditions du Seuil nous semble être de tracer une voie moyenne entre ces deux positions extrêmes : oui, il y a bel et bien une contamination de la pensée de l’histoire de l’être par des propos antisémites, mais non, la pensée de Heidegger n’est pas réductible à cela et reste d’un intérêt majeur.



B : le travail des traducteurs



Il faut d’abord rendre hommage à l’efficacité du travail des traducteurs, Julia Christ et Jean-Claude Monod, d’abord la rapidité avec laquelle ils ont travaillé, mais aussi la qualité de cette traduction qui évite tous néologismes et les archaïsmes que l’ont trouve entre autre dans la traduction Fédier des Beiträge. L’ouvrage s’ouvre sur un avant-propos des traducteurs dont on peut regretter qu’ils ne justifient pas leur transformation du titre de l’ouvrage de Peter Trawny en un Heidegger et l’antisémitisme. Sur les « Cahiers noirs ». Le propos de cette note est avant tout de justifier leur traduction de Weltjudentum par « juiverie mondiale ». En effet, on pourrait objecter aux traducteurs que Judentum est un terme neutre, non péjoratif, qu’on pourrait traduire par « judaïsme » ou « judéité » là où « juiverie » est un terme péjoratif issu du discours antisémite traditionnel, et c’est précisément le choix de Gérard Guest pour dédouaner Heidegger : « ce choix exige une explication, car plusieurs objections semblent pouvoir être adressées à cette traduction » (p. 10). Les traducteurs font l’histoire de l’usage de Weltjudentum afin de justifier leur choix : ce terme a immédiatement une sonorité antisémite en allemand que seul « juiverie » pouvait rendre en français, il renvoie au mythe du complot juif mondial, on le trouve fréquemment sous la plume de Hitler. L’autre argument justifiant cette traduction est le fait que « dans les remarques des Cahiers noirs où apparaît cette expression, il n’est nullement question du « judaïsme » en tant que religion » (p. 14). Dans cette expression, Judentum désigne le nom d’une puissance occulte insaisissable capable de lever des armées et de pousser les Etats à la guerre. Or, c’est bien à ce mythe du complot juif mondial que renvoie en français le terme de « juiverie mondiale ».



Peter Trawny a eu la bonne idée d’adjoindre une nouvelle préface à l’édition française qui fait le point sur la situation de la polémique suscité par la parution des Cahiers noirs. Il y rappelle qu’entre des positions extrêmes sur le problème, il entend incarner une troisième voie, et que « seule cette troisième voie est philosophique » (p. 18). Elle consiste à présenter un nouveau concept, celui « d’antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être » (ibid.).


 L’introduction de l’ouvrage propose une définition de départ de l’antisémitisme : « on peut dire qu’était ou est antisémite ce qui est affectivement et/ou administrativement dirigé contre les Juifs à partir de rumeurs, de préjugés ou de sources pseudo-scientifiques (relevant de la théorie des races ou du racisme », et qui conduit a) à des diffamations, b) à une image générale du « Juif » comme ennemi, c) à une mise à l’écart –interdit professionnel, ghetto, camp, d) à l’expulsion – émigration, e) à l’extermination – pogromes, massacres de masse, camps d’extermination » (p. 25). Fort de cette définition, il faut ensuite caractériser l’antisémitisme heideggerien. Il s’agit d’un antisémitisme seinsgeschichtich, c’est-à-dire inscrit dans l’histoire de l’être. Il est lui-même précisé par le concept de « contamination » : il contamine un certains nombre de pensées heideggeriennes dans les Cahiers noirs.


C : Le paysage de l’histoire de l’Être


Le texte de Peter Trawny s’ouvre sur une présentation très didactique des Cahiers noirs au lecteur, avant de présenter une topographie de l’histoire de l’être, indispensable à la compréhension de ce que peut être un antisémitisme « relatif à l’histoire de l’être ». C’est là l’objectif du chapitre suivant : « le paysage de l’histoire de l’être ». Si Être et temps n’a jamais été achevé, c’est que le tournant de Heidegger au début des années trente coïncide avec la venue à sa rencontre d’une récit, celui de l’histoire de l’être, récit dont deviennent des objets de pensée de première importance d’une part le commencement, et c’est là la thématique du matin grec que sont les présocratiques, d’autre part la fin, c’est la thématique de la fin de la métaphysique dans le nihilisme, et enfin la possibilité d’un autre commencement qui surmonterait la fin de la métaphysique : « Ce que Heidegger a trouvé, ce fut le récit d’une fin et d’un commencement, sur lequel il put toujours à nouveau méditer, au moins pendant une décennie et demie, sous forme de l’« histoire de l’être » » (p. 36). Heidegger a à l’époque le sentiment que ce qui se joue à travers sa pensée n’est nullement qu’une simple affaire de traduction et d’interprétation de textes, mais bien une affaire qui advient sur le plan de l’histoire mondiale. Epoque de la modernité d’une rationalisation et d’une technicisation qui rend tout manipulable, faisable, et c’est là l’époque nihiliste de la Machenschaft, la machination de tout l’étant, époque de grand péril qui provient du premier commencement grec et qui exige la fin de la philosophie et l’advenue d’un autre commencement salutaire pour l’humanité : « Le récit du « premier » et de « l’autre commencement » - accentué par une « rupture » - était trouvé » (p. 38).


La philosophie est actuellement la métaphysique issue du premier commencement grec et s’achevant dans la machination. Elle exige d’être surmontée dans l’autre commencement qui est celui de l’Ereignis, cela qui n’est plus grec et constitue le destin salvateur du peuple allemand. La machination, forme finale de la métaphysique, empêche le repos dans un lieu en lequel il est possible de faire l’expérience de la vérité de l’Être comme Ereignis. Il revient au peuple allemand de trouver ce lieu. Ce mode de pensée historique que trouve Heidegger au début des années trente, Peter Trawny le qualifie de « manichéisme onto-historique » (p . 40). En effet, le manichéisme affirme la séparation et le combat entre deux principes impersonnels de ténèbres et de lumière. Or, ce qui en 1927 n’était encore qu’une distinction au sein de la différence ontologique devient dans les années trente le lieu d’un véritable combat exigeant une décision entre l’étant et l’Être. D’un côté la machination de l’étant, c’est-à-dire la technique moderne, de l’autre l’ouverture d’un autre lieu pour y expérimenter l’Être comme Ereignis, et entre les deux un combat. Dans ce combat, la technique moderne doit être amenée à s’autodétruire, et Peter Trawny cite un passage des Cahiers noirs où Heidegger « prévoit « le dernier acte » des événements, qui verra « la terre se plastiquer elle-même et l’humanité actuelle disparaître » » (p.40). Ce serait là un événement de purification de l’Être à l’égard de sa défiguration par la prédominance de l’étant dans la machination. Cette purification à venir est une décision entre l’étant et l’Être, leur différance devenant un véritable antagonisme auquel correspond deux figure de l’humanité future : soit le Dasein »i habitant la vérité de l’Être, soit un être vivant soumis au règne de l’étant.


Ce récit a deux acteurs principaux : les Grecs et les Allemand. Le premier commencement de l’histoire de l’Être est le commencement grec. L’autre commencement, celui qui est encore à venir, est la tâche qui revient au peuple allemand : lui seul peut poétiser et dire à nouveau l’Être. Le peuple allemand est donc investit d’une véritable mission. Peter Trawny montre bien que c’est ce récit qui permet de comprendre l’engagement de Heidegger dans la révolution nationale-socialiste. Heidegger y aurait vu une manière de prendre en charge cette fameuse mission consistant à répondre du destin de l’Occident. Le paradoxe est que si c’est ce récit qui conduit Heidegger à s’engager pour le nazisme, il est aussi ce qui explique la critique par Heidegger du national-socialisme réel, à savoir la critique du concept de race, du biologisme, de la technicisation du pays et de l’impérialisme, le national-socialisme devenant une figure supplémentaire de la machination.


D : Types de l’antisémitisme relevant de l’histoire de l’être


Ce récit une fois présenté, le préalable à la thématisation de l’antisémitisme est acquis. Il s’agit maintenant de voir quel rôle les Cahiers noirs confèrent aux Juifs dans ce récit.
Peter Trawny cite in extenso trois extraits des Cahiers noirs qui l’amènent à conclure à l’existence de trois formes d’antisémitisme relatifs à l’histoire de l’Être.


Le premier extrait, et donc la première forme d’antisémitisme, est celle qui consiste pour Heidegger à affirmer l’aptitude des Juifs pour le calcul, le trafic, le commerce, donc la machination, qui fonderait l’absence de monde des Juifs, c’est-à-dire leur déracinement. Heidegger convertit au plan de l’histoire de l’Être une attribution antisémite traditionnelle, à savoir la figure du Juif marchandeur, du Juif usurier liée aussi à celle du Juifs errant, sans patrie. Un autre passage antisémite est gênant, celui où Heidegger explique par sa judéité le fait que la décision à venir entre l’étant et l’Être soit demeurée une préoccupation tout à fait étrangère à Husserl.


« Un type d’antisémitisme chez Heidegger consiste à attribuer aux Juifs une « aptitude pour le calcul, le trafic et la confusion », à laquelle il donne une interprétation philosophique épouvantablement poussée. Le Juif apparaît comme le sujet calculant, dépourvu de monde, dominé par la « machination » » (p. 61).


Un second extrait portant sur les Juifs est analysé en tant que s’y laisse lire une seconde forme de l’antisémitisme relatif à l’histoire de l’Être. Heidegger thématise la pensée de la race, le principe de sélection raciale, dont il fait une conséquence de la machination et dont il entend se distinguer. Mais cette sélection raciale est attribuée aux Juifs qui vivraient depuis longtemps déjà selon le principe racial. Les Juifs ont donc réalisé une caractéristique de la machination, à savoir la mise en place d’un élevage racial. Mais l’affirmation antisémite de Heidegger ne s’arrête pas là, elle se poursuit dans l’affirmation selon laquelle les Juifs se défendent contre l’application illimitée, c’est-à-dire à tous les peuples, du principe de l’élevage racial. Autrement dit « les nationaux-socialistes appliqueraient « de façon illimitée » ce que les Juifs pratiquaient déjà depuis longtemps avant eux » (p. 67). Il y aurait donc concurrence et combat entre eux deux dont la provocation est attribuée aux Juifs, combat interne à la machination dont Juifs et nationaux-socialistes ne seraient que deux visages. Mais le propos ne s’arrête pas là car la résistance des Juifs à l’application illimitée du principe racial qu’ils s’appliquent à eux-mêmes serait une conséquence d’un projet de déracialisation complète des peuples, des autres peuples que le peuple Juif. Cette déracialisation fait horreur à Heidegger, il la comprend comme une perte de l’histoire, donc du domaine de décision entre l’Être et l’étant où loge la mission du peuple allemand. Ce second type d’antisémitisme relatif à l’histoire de l’Être est donc est donc un antisémitisme racial ou raciste.


Enfin, un troisième type d’antisémitisme affleure dans le troisième passage des Cahiers noirs cité par Peter Trawny, celui où Heidegger évoque le Weltjudentum comme une puissance à l’œuvre aussi bien dans l’américanisme que dans le bolchevisme, une puissance d’une humanité déracinée, déliée de toute attache dont le rôle est de rechercher le déracinement de l’étant hors de l’Être. Cette troisième forme de l’antisémitisme relatif à l’histoire de l’Être consiste à penser une juiverie mondiale comme une puissance occulte qui tire les ficelles de l’histoire et pousse les Etats les uns contre les autres dans la guerre sans s’engager elle-même dans la guerre. Cet antisémitisme est typique des Protocoles des sages de Sion, que Heidegger ne cite pas mais dont Peter Trawny se demande quelle connaissance Heidegger en pouvait avoir à cette époque. Peter Trawny fait alors l’historique des Protocoles et de leur utilisation par les nazis pour montrer qu’il est plus que probable que Heidegger en ait eu connaissance. Heidegger attribue aux Juifs un mode de vie déraciné, sans patrie, qui œuvre en même temps pour le déracinement généralisé, donc la machination. Peter Trawny cite alors un autre passage des Cahiers noirs caractéristique de cette troisième forme d’antisémitisme : « Avec cette tendance très répandue à attribuer aux Juifs un mode de vie sans patrie et donc cosmopolite, l’ennemi insaisissable qui mène la guerre au plan international entre en scène. On le rencontre aussi chez Heidegger : « la juiverie mondiale, excitée par les émigrants qu’on a laissé partir d’Allemagne, est partout insaisissable, et malgré tout ce déploiement de puissance elle n’a nulle part besoin de participer aux actions militaires, face à quoi il ne nous reste qu’à sacrifier le meilleur sang des meilleurs de notre peuple » » (p. 75-76). Les émigrants Juifs qui fuient l’Allemagne sont accusés par Heidegger d’exciter la puissance de la juiverie mondiale qui mène les Etats à la guerre. Il est peu de dire que Heidegger ne fait preuve ici d’aucune compassion à l’égard des persécutions qu’ont eues à subir ces émigrants Juifs. Peter Trawny révèle alors qu’un passage antisémite d’un texte extrait de Die Geschichte des Seyns a été supprimé du livre alors qu’il se trouve bien sur le manuscrit. Il s’agit du passage où il dénonce les criminels planétaires en chef, passage que l’on interprète comme une dénonciation par Heidegger des dirigeants des Etats totalitaires. A été écartée du texte allemand lors de son édition la précision qui se trouve bien dans le manuscrit : « il faudrait se demander sur quoi est fondée la prédestination particulière de la communauté juive pour la criminalité planétaire » (p. 79). Il semblerait donc que les criminels en chef que visait Heidegger dans ce passage ne soient nullement les dirigeants des Etats totalitaires, mais bien les Juifs, en tant que juiverie mondiale poussant les Etats à se faire la guerre.


E : Les derniers chapitres


Le chapitre suivant, « Un concept de « race » relevant de l’histoire de l’être » montre que contrairement à ce que l’on a longtemps cru, Heidegger parle le langage de la race même si son discours à ce sujet se distingue du discours nazi et n’implique pas aux yeux de Peter Trawny que Heidegger soit raciste : « je suis d’avis que le philosophe doit être disculpé de l’accusation d’être raciste » (p. 90). La pensée en termes de race est aux yeux de Heidegger l’accomplissement ultime des temps modernes, la pensée de l’homme comme subjectivité, donc une pensée en laquelle Heidegger ne se reconnait pas. Cependant, la déracialisation des peuples pour laquelle œuvre la juiverie mondiale est présentée aussi par Heidegger comme une auto-aliénation des peuples de sorte que l’association d’une race au peuple n’est pas purement et simplement refusée.


Le chapitre suivant, « Heidegger et Husserl » est un ajout de la seconde édition allemande de l’ouvrage de Peter Trawny, il fait le point sur ce que les Cahiers noirs apportent sur le rapport entre les deux hommes. Son propos nous semble cependant en rupture par rapport au projet du livre dans la mesure où il n’y est plus guère question de l’antisémitisme de Heidegger.

Le chapitre suivant, « L’œuvre et la vie », conclut à l’impossibilité de les séparer et de choisir entre les deux chez Heidegger de sorte qu’il faut admettre à la fois qu’il formula des idées antisémites et qu’il vécu en bonne entente avec des Juifs.


Sous le titre « Après la Shoah », l’avant dernier chapitre entend étudier ce que Heidegger a pu dire ou taire de la Shoah après la guerre, notamment en s’appuyant sur le tome 97 de la Gesamtausgabe encore inédit et à paraitre fin 2014 en Allemagne. Peter Trawny en cite plusieurs extraits montrant que la catastrophe présente aux yeux de Heidegger ne semble pas avoir été l’extermination des Juifs, mais celle des Allemands. Heidegger parle dans les « Remarques II » d’une machinerie de mort actuellement mise en route qui aurait pour but l’extermination totale des Allemands, machinerie qui serait leur punition encourue pour le national-socialisme, produit d’un désir de vengeance. On aurait aux yeux, de Heidegger dans ce volume encore inédit des Cahiers noirs, « consciemment co-organisé, ces douze dernières années, l’occasion pour exterminer les Allemands » (p. 142).


F : Conclusion


Le dernier chapitre, sous le titre « Tentatives de réponse », entend tirer les ultimes conclusions de l’analyse de l’antisémitisme relatif à l’histoire de l’être dans les Cahiers noirs proposé par Peter Trawny. Ces conclusions sont les suivantes :
« Il y a chez Heidegger un antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être qui semble contaminer bien des dimensions de sa pensée […] la publication des Cahiers noirs révèle clairement l’existence d’un antisémitisme spécifique […] Le débat académique et philologique sur Heidegger des prochaines années devra s’affronter à cet état de fait philologiquement établi. Il n’est nul besoin d’être prophète pour prédire une crise institutionnelle de la réception de sa pensée. La question de savoir si les passages antisémites des Cahiers noirs nous incitent nécessairement à faire nos adieux à la philosophie de Heidegger n’est pas absurde. Celui qui veut faire de la philosophie avec Heidegger ne peut pas fermer les yeux devant les implications antisémites de certaines de ces pensées. » (p. 156)


 


Peter Trawny nous rassure cependant : « Parler d’un antisémitisme intégré à l’histoire de l’être n’implique donc pas que toute la pensée de l’histoire de l’être est antisémite en tant que telle » (p. 158). On le voit à travers cette dernière conclusion, la conclusion de Peter Trawny n’est pas celle d’Emmanuel Faye, qui conclut pour sa part à un antisémitisme et un nazisme introduit par toute la pensée de Heidegger afin de nous interdire à l’avenir de faire de la philosophie avec Heidegger. Remercions Peter Trawny pour cette juste mesure qu’il présente comme étant encore une tâche et un défi pour les interprètes à venir, mesure qui préserve la possibilité de penser avec Heidegger sans sombrer pour autant dans un déni refusant de voir la réalité en face, celle de l’antisémitisme de Heidegger : « la pensée de Heidegger ne cessera pas d’être une défi philosophique unique » (p. 159). 

Notes

[2Peter Trawny, Heidegger et l’antisémitisme. Sur les cahiers noirs, Seuil, 2014

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