ISSN 2269-5141

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André Stanguennec : Leçons sur le rationnel et l’irrationnel

Métaphysique, critique, pratique

mardi 14 octobre 2014, par Katia Kanban


C’est au sein de la nouvelle collection "cours de Philosophie" [1] d’Ellipses que les leçons d’André Stanguennec se voient publiées [2]. Celui-ci est l’auteur d’une œuvre originale et conséquente inspirée par la philosophie allemande (« un kantisme « post-hégélien », selon le mot d’Eric Weil qu’André Stanguennec reprend à son compte), et s’enracinant dans le geste phénoménologique fondamental qu’est l’épokhè et la constitution du sens par le Soi. Le titre de ces leçons est au cœur de sa pensée : l’irrationnel est l’âme de la Raison, à commencer par l’irrationalité de la subjectivité qui s’étonne et s’inquiète de soi et devient le moteur de la connaissance. Un moteur métaphysique de la connaissance qui excède toute soif de connaître motivée instrumentalement.


André Stanguennec est Professeur émérite de l’Université de Nantes, où il a formé de nombreux étudiants, dont je fus, et son œuvre s’offre avec bonheur à cette collection qui ambitionne de renouer avec la publication des grands cours de philosophie prononcés au sein des Universités françaises. Car c’est bien dans la lignée des grands Professeurs qu’A. Stanguennec s’inscrit, de ceux qui forment leurs élèves en les traitant « comme s’ils étaient ce qu’ils doivent être » pour les aider « à devenir ce qu’ils sont capables d’être » [3]. Souhaitons que cette collection publie de nombreux cours de ce type : écrits par des professeurs qui mettent leur peau sur la table, comme le disait Céline, et leur pensée la plus profonde et complexe dans leurs cours, au risque de leurs cours.


C’est une brève histoire de la philosophie que nous proposent ces leçons, une brève histoire dont le fil directeur est l’irrationnel comme moteur de la pensée rationnelle. Cet irrationnel est d’abord thématisé comme affect de la conscience. Que cet affect soit l’étonnement aristotélicien, plein de la grandeur des questions qu’il adresse à l’Univers et dont il espère des réponses nouvelles non plus simplement mythologiques mais d’une rationalité pure, ou qu’il soit cet étonnement inquiet de l’esprit conscient et rationnel qui commence à se sentir scission et déchirement métaphysique de la conscience réflexive qui écartèle un Soi et l’éloigne encore d’un pas de la douce fusion à l’objectivité. Ce que montre Stanguennec et ce qu’il explique mieux que quiconque, c’est l’importance de sentir comment l’irrationnel irrigue toute recherche métaphysique et gnoséologique, comment les affects sont le moteur de la Raison et de la connaissance. C’est là tout le génie d’un Professeur : faire sentir les problèmes qui hantent la raison métaphysique, faire entrer en philosophie par la grande porte de l’affectivité philosophique qui seule permet de comprendre ce dont on parle. Loin du mauvais professeur ou de l’étudiant zélé qui répète ces mots complexes et vides de sujet et d’objet, de chose en soi et de phénomène, de l’Un et du Premier moteur, de dialectique et de Dasein ; Stanguennec fait tout le contraire, il montre la tension inquiète de la conscience qui interroge son rapport à l’objectivité, qui sent la nécessité de remonter à la première cause et à son étrangeté radicale face au mondain. On lit bien un cours, où il s’agira plus d’une métaphysique pédagogique, i.e. d’une conversion de la psychè, que d’un commentaire trop souvent paraphrastique d’un historien de la philosophie.



Le fond et la forme se rejoignent bien : si la philosophie d’André Stanguennec se définit avant tout comme celle de « l’homme intranquille » [4], celui dont l’affect essentiel est l’acte-même de philosopher comme acte épokhal de suspendre l’ego empirique pour se découvrir tension intentionnelle ou ego transcendantal, alors on comprend bien que l’enjeu pédagogique réside dans la transmission du pathos philosophique. C’est tout l’enjeu du philosophe dans la Cité : comment réveiller les endormis, pris dans les rets d’une réalité objectivée pragmatiquement, se demandait Héraclite ; comment convertir le regard ? La conversion est radicale, parce qu’elle s’adresse au réaliste naïf mais aussi au réaliste philosophique : vous, qui croyez au monde parce qu’il coïncide si bien avec la conscience animale, comment rendrez-vous compte de la possibilité de suspendre la coïncidence pour se tourner vers soi et vers l’existence de catégories de la signification qui n’existe pas au sein de ce premier monde ?


C’est cet « homme double » qu’il s’agit donc de réveiller : cet homme à l’ontologie réaliste pour sa vie mondaine et scientifique, et à l’ontologie inquiète du soi ; cet homme au « rationalisme régional » [5], comme l’écrit Bachelard, et à l’irrationalisme plus vaste comme arme antiréductionniste. Cette dualité constitutive du sujet est pourtant pour Stanguennec nécessairement post-kantienne : une histoire affective et irrationnelle de la rationalité métaphysique n’est pas une histoire folle. Le sujet qui se découvre avec une consistance ontologique plus déterminante est un sujet réflexif capable de connaître les structures de la pensée, c’est-à-dire aussi ses limites. Cette leçon kantienne, Stanguennec ne la comprend pas à l’aune de la seule première Critique et donc d’un interdit définitif, il n’oublie pas de lire chez Kant ce que la philosophie du sujet pourra toujours objecter à celui qui naturalise le rapport du sujet à l’objectivité : qu’il « redoute de s’engager profondément dans la différence réelle » [6] entre le sujet et l’objectivité qui lui est donnée (jamais la relation ne pourra être mise au jour par le naturalisme, autrement que par une description qui laisse nécessairement de côté le problème de la constitution de l’objectivité), et de la différence entre les lois de la nature et les lois humaines.


C’est alors l’affect du sujet scindé entre une vie et un moi empirique et un moi transcendantal qui permettra d’accéder à ce niveau de l’être : non plus le niveau de la métaphysique rationnelle et de sa spéculation au sein de l’être de l’esprit, mais le niveau de la dualité constitutive de l’étant et de la question absolue de l’origine de l’être. Cet affect est ce que Stanguennec appelle un « irrationnel fondateur » [7] : l’angoisse qui suspend le cours ordinaire de la mondanité et sent la scission du sujet qui ne coïncide plus avec le monde est pensée comme le moteur de la pensée métaphysique post-kantienne. C’est là l’originalité de Stanguennec [8], il pousse l’analyse de la suspension de la vie animale par cet homme dostoïevskien souffrant du Soi comme d’une excroissance maladive : en même temps que l’homme est capable de comprendre qu’il pose l’être dans l’existence, et que sans sa conscience l’être est par nécessité d’une autre nature ontologique, celui-ci souffre de cette rupture avec l’animalité tranquille et coïncidant à soi.


« C’est l’angoisse vis-à-vis de notre être « dé-naturé », comme source de possibilité rationnelles propres, fondées dans notre langage, en rupture avec le langage animal naturel et instinctuel. Nous préférons nommer l’inquiétude d’être soi cette angoisse ontologique du rapport à soi, à la fois pour la distinguer de l’angoisse heideggérienne et aussi parce que cette expression est la traduction exacte d’une expression que l’on trouve chez Hegel, « l’inquiétude du soi » (die Unruhe des Selbst), caractère foncier de « l’esprit » (der Geist). Hegel oriente d’abord la phénoménologie non pas vers les objets intra-mondains (Aristote), non pas immédiatement vers l’être indéterminé et sacré, pré-théologique, mais vers « le soi » (das Selbst) de l’esprit, dans un livre qui porte d’ailleurs le nom de « Phénoménologie de l’esprit ». [9] L’affect fondamental ou la question fondamentale n’est pas l’étonnement quant à la causalité ou l’angoisse de l’indétermination foncière de l’être, mais l’inquiétude du Soi ; on comprend ici pourquoi Stanguennec se définit comme un hégélien post-kantien : c’est le Soi que toute pensée épistémologique ou métaphysique rencontre, et si elle l’esquive par principe au sein des savoirs régionaux, une fois sa connaissance achevée (en certaines régions), elle se retournera fatalement sur celui qui connaît, sur l’acte du connaître. Cet affect du Soi mobilise la volonté de connaître et d’agir, il empêche le repos que connaît la conscience pré-réflexive immergée dans l’être-là. Selon les mots de Hegel : l’inquiétude du Soi est une pulsion de détermination, « une poussée du concept » [10]. A. Stanguennec est hégélien au sens où il mène à son terme ce que la pensée permet de penser : ce moteur de l’inquiétude du Soi, cette pulsion fondamentale en l’homme est compris comme un automouvement plus général de l’être, l’auto-dépassement de ses formes en d’autres formes, dont celles de l’humanité. L’auteur renvoie alors à son œuvre : une « hypothèse réflexive » expliquée plus précisément dans Etre, soi, sens, « L’herméneutique quantique et cosmologique » [11]. Cette deuxième partie, spécifiquement hégéliano-stanguennecienne, se clôt sur ces mots : « Il s’agit bien en un sens, à nouveau de méta-physique, puisque c’est la nature qui, en immanence, procède au dépassement (« méta ») de soi comme simple étant (« physique ») objectivement ou instinctuellement déterminé. La dialectique réflexive du soi fini, comme auto-transcendance immanente à la nature, assume ainsi un humanisme dans le sens que Heidegger donnait à ce concept dans sa Lettre mais pour le récuser. » [12] L’homme est défini en son caractère empirique et en sa dimension transcendantale, et cet écart entre sa subjectivité particulière et sa subjectivité universelle qu’il est capable de situer réflexivement, cet écart est source d’inquiétude et non d’un simple étonnement ou d’une angoisse indéterminée. L’esprit qui s’inquiète est en mouvement.


Dans une dernière partie du cours, André Stanguennec s’intéresse à l’aspect pratique et politique de cette scission subjective entre la particularité et l’universalité du sujet : à travers les passions et mythologies politiques ; à travers le rapport de la raison incarnée historiquement dans des institutions et théories et la Folie ; à travers l’art. C’est une manière de définir la violence individuelle et politique comme passion irrationnelle du soi individuel ou collectif, pris dans une singularité qu’il voudrait universelle ; cette passion irrationnelle construit son propre logos mythique. C’est alors avec Eric Weil et Ernst Cassirer que Stanguennec entreprend de penser une synthèse éthique de la subjectivité et propose une explication de l’usage politique d’une mythologie (il analyse le mythe racial dans l’idéologie nazie).


A travers le choix que le sujet opère entre la violence ou l’irrationalité de sa singularité (de ses passions, de son idiome plus ou moins proche de la raison ou de la folie, etc.), Stanguennec retrouve l’inquiétude du Soi qui a à se déterminer. Le Soi empirique ne peut se défaire de sa folie politique ou psychopathologique que par le Soi réflexif et rationnel. Ce qu’éprouve André Stanguennec à travers ses figures pratiques, c’est la pertinence d’une métaphysique de la dualité moderne, à savoir une compréhension du sujet comme empirico-transcendantal ou comme Universel-singulier (expression sartrienne), voire comme capacités réflexives permettant d’atteindre l’esprit. Car on lit une anthropologie dualiste moderne fortement sartrienne : le sujet s’inquiète d’un Soi qu’il doit déterminer empiriquement sans que ses propres formes empiriques ne soient l’être du sujet. Ce sujet peut être compris philosophiquement par cette anthropologie réflexive : c’est tout le projet de Sartre et d’A. Stanguennec que de proposer une « alternative entre la rationalité positiviste (…) et l’irrationalité pulsionnelle comme fond de « cet éternel texte de l’homo natura ». [13] La démonstration, que nous ne pouvons pas reprendre dans le détail ici, de l’insuffisance de la proposition naturaliste et de l’insuffisance de la proposition mystique, est brève mais efficace. L’homme dispose des structures réflexives permettant une herméneutique du Soi complète et non pas simplement réduite à ce qu’il est possible d’objectiver scientifiquement ou/et à « une pensée plus radicale de l’être » [14], entendant par là une pensée cherchant à conceptualiser les mystères inobjectivables de l’être.


Cette thèse directrice est intéressante en soi, mais elle est aussi l’occasion de leçons fort diverses (l’auteur nous présente aussi bien son Weil ou son Cassirer que sa compréhension de l’art grec ou encore classique avec Sartre) et qui sont des petits bijoux en soi. Il est regrettable à nouveau que l’espace du cours – et donc du livre – ne permette pas de déployer des intuitions et des analyses qui mériteraient de l’être plus longuement. Certes on peut renvoyer à l’œuvre d’André Stanguennec [15] pour connaître le détail de l’analyse, mais on peut se demander aussi si la forme adéquate à ces leçons n’est pas une Histoire de la philosophie assumée comme Histoire de l’inquiétude du Soi.


Conclusion


Le pari est tenu : une philosophie herméneutique et dialectique capable de comprendre l’histoire de la philosophie et donc l’histoire concrète et le sujet concret, objet de cette dernière. Ce qu’André Stanguennec appelle le séisme réflexif permet de fonder la philosophie comme compréhension à partir des capacités réflexives du sujet Universel ou transcendantal et de redéfinir actuellement la philosophie face à ses formes contemporaines et à ses concurrents sérieux (sciences humaines et sociales ; sciences positives et dures de l’esprit comme les neurosciences et le projet neurophilosophique). Comme Hegel, l’auteur montre la possibilité d’une telle pensée par son acte-même : à travers l’analyse politique, esthétique, éthique, psychologique, etc. C’est in fine le détail de ses analyses qui mettent d’accord le lecteur, nourrissent sa pensée et l’invitent à se situer vis-à-vis du système proposé par A. Stanguennec. Ce système justifie le besoin d’une « réascendance de la métaphysique », c’est-à-dire cherche à démontrer la nécessité d’une dialectique réflexive pour comprendre le monde et compléter les autres sciences afin de rendre compte de Tout ce monde.


Le pari est aussi tenu sous le rapport du projet de la collection dans laquelle l’auteur publie ses leçons. Pour le Professeur de philosophie aujourd’hui, il y a plusieurs manières de philosopher, et il s’agit là certainement d’une exigence : transmettre la philosophie chaque année à de nouvelles générations implique de lire sans cesse, de sentir les problèmes pour les faire comprendre, d’emprunter des pensées, de rentrer dans des pensées contraires à la sienne, de toujours bouleverser son système bien installé ; cet inconfort permanent est souvent un goût, en plus d’être une exigence, et implique la construction d’une pensée propre. Il y a donc plusieurs manières de parvenir à une pensée propre : se résigner modestement et avec une certaine clairvoyance à emprunter la pensée d’un philosophe ; essayer de comprendre l’époque et ses enjeux en tentant d’y répondre avec les armes acquises ; enfin tenter une synthèse originale de ses lectures ruminées et jouées devant ses élèves. Cette synthèse originale marque parfois la pensée et reste dans l’histoire, d’autres fois elle ressemble à une mode snob et distinctive, et disparaît bien vite. Ici, André Stanguennec assume l’héritage hégélien et pense avec Hegel un peu plus loin que Hegel peut-être. 

Notes

[1cf. la recension du livre de Gaspard Koenig, Leçons sur la philosophie de Gilles Deleuze : http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article530

[2André Stanguennec, Leçons sur l’irrationnel : Métaphysique, critique, pratique, Ellipses, 2014

[3Goethe

[4A. Stanguennec, Ibid., p. 117.

[5A. Stanguennec, Ibid., p. 82

[6A. Stanguennec, Ibid., p. 67

[7A. Stanguennec, Ibid., p. 97

[8La leçon 13 est en ce sens une des plus importantes et une des plus inspirantes de ce livre.

[9A. Stanguennec, Ibid., p. 114

[10A. Stanguennec cite Hegel page 118.

[11A. Stanguennec, Ibid., p. 123

[12A. Stanguennec, Ibid., p. 124

[13A. Stanguennec, Ibid., p. 184

[14A. Stanguennec, Ibid., p. 181

[15Cf. notamment La dialectique réflexive, I, lignes fondamentales d’une ontologie du soi, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 2006, Etre, soi, sens, les antécédences herméneutiques de la dialectique réflexive. La dialectique réflexive II, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 2008, Les horreurs du monde. Une phénoménologie des affections historiques, Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2010, et Analogie de l’être et attribution du sens. La dialectique réflexive III, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 2013.

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