ISSN 2269-5141

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Gabriel Martinez-Gros : Brève histoire des Empires

Comment ils surgissent, comment ils s’effondrent

mardi 10 février 2015, par Katia Kanban

Le livre de Gabriel Martinez-Gros [1] est une œuvre formatrice, on y traverse des millénaires d’histoire et des civilisations très éloignées grâce à une ligne directrice forte qui permet de s’orienter. La hauteur de vue est impressionnante : comment naissent les empires, comment meurent-ils et même pourquoi meurent-ils ? C’est sur cette dernière question que Gabriel Martinez-Gros devient philosophe, il emprunte à Ibn Khaldûn, grand philosophe du XIVe siècle (1332-1408), sa philosophie de l’histoire afin de rendre intelligible le passé historique de l’humanité que l’on sait agité et confus, afin de se donner quelques puissantes intuitions pour comprendre l’actuel. C’est bien d’une réappropriation d’Ibn Khaldûn par Gabriel Martinez-Gros qu’il s’agit, puisqu’il universalise et confronte les intuitions philosophiques du grand philosophe médiéval à l’histoire des empires, et non le seul empire islamique, et à l’exception européenne des derniers siècles que ce dernier n’a pu connaître. A la fois philosophie de l’histoire et livre d’histoire concernant le « temps long » des empires, cette œuvre permet de dégager des constantes historiques et politiques tout en prenant acte des singularités. L’intérêt épistémologique est donc multiple : une sorte de dépaysement épistémologique que favorise l’histoire balayant les civilisations (comment mieux comprendre l’ici et maintenant qu’en y revenant dégagé et décentré de ses lunettes habituelles ?) ; le statut et le rôle politique du guerrier au sein des Etats dont ils sont la condition d’existence même (le rapport entre le pouvoir politique et la violence) ; l’exception occidentale et la lumière khaldûniennen sur ses problématiques propres ; l’homogénéité ethnique et les solutions historiques au multiculturalisme ; l’immortalité civilisationnelle et son devenir réel ; la prise de pouvoir politique et l’oxymore d’un pouvoir politique démocratique, etc. L’ouvrage de Gabriel Martinez-Gros est certes d’historiographie, mais il montre la pleine efficace du métier d’historien pour proposer des grilles d’interprétation et de prédiction de l’histoire se faisant. En maintes pages, l’auteur semble même utiliser l’histoire pour écrire sous la forme de fable les apories actuelles de l’Occident – à peine dicibles en termes frontaux.

C’est à travers la distinction des forces violentes dont tout empire a besoin pour conquérir puis se maintenir et des forces productives (aussi bien matérielles qu’intellectuelles) par essence pacifiées, qu’Ibn Khaldûn met au jour le paradoxe tragique de toute civilisation : celle-ci naît (ou se poursuit) grâce à la violence de la conquête du pouvoir, violence qu’elle doit nécessairement trahir ensuite pour permettre la production, les échanges et civiliser ses sujets en les désarmant, tout en devant utiliser cette violence afin de protéger et de maintenir son empire (contre l’extérieur et pour l’ordre intérieur). Cette violence de défense et de maintien sera donc dévolue à une certaine frange de la population de l’empire, en général les guerriers de l’aire de la dissidence (blâd as-Sîba) qui se distingue de l’empire civilisé, le territoire de l’Etat (blâd al-Makhzin). La naissance et le déclin des empires, explique Ibn Khaldûn, s’explique par ce jeu de forces dialectiques : guerre et paix, barbarie et civilisation, solidarité tribale d’individus vigoureux et individualisation peureuse car désarmée des temps prospères, etc. Grâce à cette grille de lecture, Gabriel Martinez-Gros écrit une brève histoire des empires, aussi bien des empires de la Mésopotamie, que l’empire chinois, ou encore l’étonnante Europe comme point aveugle du système khaldûnien. Résiste effectivement à ce schème l’histoire de la féodalité européenne et de sa modernité démocratique si liée aux révolutions scientifiques, techniques et démographiques de l’Occident depuis la révolution industrielle. C’est là toute l’originalité de Gabriel Martinez-Gros : proposer une lecture khaldûnienne des temps à venir de l’Occident, de ses tensions actuelles majeures en son sein et au sein des aires de la dissidence. On comprend bien le risque intellectuel pris, saluons-le d’ores et déjà avant d’y revenir dans le détail plus loin.

Ibn Khaldûn est un historien et philosophe arabe du XIVe siècle né à Tunis en 1332, c’est donc un homme héritier de l’incroyable civilisation islamique traversant l’Afrique du Nord et l’Al-Andalus, se propageant jusqu’en Perse et en Asie occidentale à la faveur du déclin des empires perse et byzantin, traversant des renaissances et des crises, des moments de haute culture et de volonté d’unification de terres et de peuples si éloignés géographiquement et culturellement, et d’autres moments plus chaotiques et troubles, où le pouvoir se divise et les dynasties se succèdent, où les épidémies et les famines ravagent les populations. La formation intellectuelle d’Ibn Khaldûn est aussi bien religieuse, par l’étude intensive du Coran, qu’universelle, par l’étude aussi bien de la philosophie que du droit et des autres sciences venus des différentes civilisations déjà apparues et que la civilisation islamique contribua à reprendre et à conserver. Ibn Khaldûn naît au sein d’une période de troubles (même si la prospérité économique et intellectuelle varie selon les villes de ce vaste empire), mais il naît au sein d’un monde qui a un passé riche et qui sait éduquer, et sa pensée en sera le fruit ainsi que de ses multiples expériences d’homme politique et de ses incessants voyages à travers l’empire. C’est donc à un des plus grands esprits de l’histoire de la pensée, analogue pour l’Occident aux grands philosophes de l’histoire que sont Hegel, Marx ou encore Tocqueville auquel on le compare souvent, que s’attaque Gabriel Martinez-Gros, spécialiste du monde musulman médiéval et d’Ibn Khaldûn en particulier, historien et professeur à l’université Paris Ouest Nanterre-La Défense. Pour notre part, c’est le rapport à Nietzsche qui nous a frappé, et ce sera notre ligne directrice de lecture et d’analyse du présent ouvrage.

1. La philosophie de l’histoire universelle de Ibn Khaldûn

Ibn Khaldûn permet à Gabriel Martinez-Gros de dégager des constantes historiques : les lois ou plus exactement les constantes politiques permettant de mieux comprendre la causalité à l’œuvre dans la constitution, la santé et la mort des empires. Bien entendu dans le délicat domaine des affaires humaines et de leur connaissance, que l’on appelle aujourd’hui les sciences sociales et humaines, la contingence règne ou ce qu’on appelle tel l ; l’écheveau de causes est si complexe que semble avoir lieu une certaine contingence tant on ne parvient pas à évaluer les conséquences. Pour autant, cette complexité, voire ce libre-arbitre déposé au sein d’une nature humaine ayant tout de même une certaine constance de motivation, n’empêche pas le système khaldûnien tel que compris par notre auteur de permettre de mieux comprendre l’histoire et l’actuel.

L’objet politique de Gabriel Martinez-Gros est l’empire, aussi bien l’empire romain que l’empire islamique ou chinois, car les Cités-Etats ou les Etats occidentaux échappent aux mécanismes impériaux tels qu’Ibn Khaldûn les a compris. Le concept d’empire est choisi plutôt que celui d’Etat parce qu’il décrit ces vastes Etats dont les frontières varient au gré des conquêtes expansionnistes et des invasions barbares, ces Etats qui naissent, grandissent, passent de main en main selon des cycles dynastiques à décrire, puis meurent. Le concept d’Etat en langue française est un concept qui ne permet pas de penser le caractère dynamique et mortel de l’empire, l’Etat se tient debout et mime l’éternité solide et statique, son vœu pieux politique. L’empire s’assume chose humaine, inscrite dans le devenir et la finitude.

Ce devenir temporel et donc mortel, Ibn Khaldûn en a une haute conscience, il n’est pas englué dans sa civilisation et le présent de celle-ci, persuadé de l’éternité des valeurs, du pouvoir, et des hommes qui les portent. Et il a une haute conscience du rôle de l’Etat, ici au sens de pouvoir politique centralisateur : l’Etat, en désarmant les populations, en prélevant l’impôt, en concentrant richesses et hommes au sein de villes où progrès économiques et techniques s’emballent, permet aux mondes sortant du Néolithique des gains de productivité inouïs et une démographie toute aussi croissante. Avec ces richesses croissantes, par opposition au Néolithique enfermé dans une existence de l’éternel retour de la rareté (ces sociétés sans croissance de richesse et de population), la civilisation peut naître : fruit de la contingence advenue, autrement dit fruit de la richesse économique qui d’abord permet aux hommes de se spécialiser pour vendre et prospérer, et ensuite libère certains hommes du poids des nécessités et leur donne le loisir d’inventer ou plus exactement de magnifier religion, arts, philosophie, pensée, sciences, etc. Car l’invention humaine est « de tout temps », mais une civilisation donne une forme hautement symbolique aux besoins humains religieux, artistiques et épistémiques, et se paie le luxe au sens fort, ici d’inventer la mathématique, là d’inventer la philosophie, ailleurs de (ré)inventer le message du Christ ou du Bouddha.

Or c’est l’Etat qui crée artificiellement la croissance, observe Ibn Khaldûn au XIVe siècle en posant son regard sur le passé qui est le sien. C’est en prélevant l’impôt auprès de populations primordialement conquises et nécessairement désarmées (sinon elles refuseraient d’être taxées), que l’Etat va pouvoir concentrer des richesses. « L’impôt est une humiliation, que des hommes libres et armés ne toléreraient pas, dit Ibn Khaldûn. L’Etat est donc un processus de civilisation dans tous les sens du terme : il accroît la richesse, la population et la prospérité, mais dans le même temps il désarme, il réduit à la vie civile : par la force, bien sûr, mais aussi par l’éducation et en inculquant le respect des lois. Ibn Khaldûn n’hésite pas à écrire qu’il est dans la logique de l’Etat de répandre la lâcheté et de combattre toute forme de solidarité parmi ses sujets. Il appelle « sédentaires » ces populations, nombreuses, relativement prospères, désarmées, individualistes et soumises à l’impôt, qui vivent sous le contrôle d’un Etat. » [2] Cette forme d’accumulation du capital par l’impôt implique de soumettre des hommes afin de prélever une partie de leur travail. C’est la loi civilisationnelle qu’observe Ibn Khadûn : civiliser, c’est désarmer, c’est soumettre des populations, les rendre travailleuses et productives, pacifiées et civilisées, ce qui implique de les rendre apprivoisées voire de les domestiquer : que ces hommes deviennent désarmés et lâches, préférant la sécurité du corps et des productions à toute autre forme de bien, notamment à leur liberté armée.

2. La morale nietzschéenne d’Ibn Khaldûn : valeurs de bédouins et valeurs de civilisés

Ibn Khaldûn voit très clairement la genèse du contrat social et il a des accents nietzschéens et tocquevilliens quand il y voit la racine de la castration du civilisé, de cet avorton pleutre et soumis à la force physique pour y gagner la sécurité et le loisir de produire. Cet avilissement et cette domestication n’est pas propre au Moderne, nous enseigne Ibn Khaldûn (et ici on voit un des intérêts philosophiques que l’on peut tirer du livre de Gabriel Martinez-Gros), c’est la domestication de tout homme que l’on civilise en le désarmant et en le pacifiant. Raffiner un homme, c’est l’éloigner des conditions de vie animales exigeant de conquérir et de se défendre, mais c’est aussi le rendre faible, seul et dépendant. En d’autres termes, un homme se domestique ou est sauvage, la volonté d’avoir des hommes civilisés et guerriers, raffinés et courageux, est fort probablement un fantasme de petit garçon et de jeune femme ignorant les constantes de la nature humaine. Il est certain que les conclusions philosophiques que nous tirons ici de la lecture de Gabriel Martinez-Gros sont en réalité à problématiser davantage et l’histoire de l’Occident est grosse de cette problématisation comme nous le verrons par la suite : comment penser des peuples civilisés et pourtant capables de défendre leurs intérêts ; y a-t-il des cultures qui puissent ne pas inverser les valeurs et porter dialectiquement les valeurs spontanées et vitales, et les valeurs spiritualisées de la civilisation ; ne pas désarmer son peuple, est-ce risquer des guerres totales et inédites dans l’histoire ?

Reste que la tâche première de l’Etat d’un vaste empire est nécessairement de désarmer ses populations (populations si différentes et si peu unies, en tout cas dans un premier temps, par une culture commune), car des hommes armés ne se laisseraient pas dépouiller et dominer, et sans impôt, l’Etat ne peut subsister et entretenir ses fonctions de pouvoir sur le territoire. Sauf que pour subsister, l’Etat a aussi besoin d’une violence mise à son service : une violence aux frontières pour se maintenir et une violence en son sein pour maintenir l’ordre, ce qui revient à se maintenir soi – en tant que l’Etat tire sa légitimité de son rôle de protection, mais aussi parce que la division et la prise de pouvoir n’est pas un risque aux seules frontières, mais un risque intérieur. Cette réserve d’hommes violents se trouve dans la périphérie des empires : les barbares sont à la fois le danger de l’empire civilisé, car ces hommes armés menacent sans cesse de venir piller les gains de productivité des populations pacifiées, mais ils sont aussi le terreau fertile de la force armée dont la civilisation a besoin pour se protéger des rapports de nature et de violence des Etats entre eux, voire des hommes entre eux à l’échelle géopolitique.

Le terme de barbare ne correspond pas tout à fait à cette réserve d’hommes violents. C’est pourquoi tout au long de son livre Gabriel Martinez-Gros utilisera le concept arabe d’‘asabiya que l’on peut traduire par « esprit de corps » ou encore comme force solidaire qui unit les individus organisés en société tribale. En effet, ces hommes armés ne peuvent pas être compris sous le seul concept de barbare, car ce sont des hommes unis aux autres hommes de leur communauté selon un ciment social propre à leur conditions de vie : un ciment social fort, peu propice à individualiser ses membres, un tissu social solidaire et essentiellement social, c’est-à-dire faisant passer la communauté avant l’individu. Ce qu’ils révèlent en négatif des empires civilisés, c’est que ces derniers sont la condition de possibilité de l’individualisation, qu’il faut un environnement pacifié et productif, voire ayant distinguer les fonctions productives et guerrières, pour que naisse l’individu. Cet homme de l’‘asabiya est fatalement plus fort que le civilisé : plus courageux, plus brave, plus prompt au combat et à la mort, ayant une individualité certainement moins développée, ayant moins à perdre, il préférera la mort qu’être du troupeau. Alors forcément, si le berger perd de sa force militaire, les loups feront bien ce qu’ils veulent dans la bergerie… et les moutons de mourir ou de se soumettre – l’histoire enseignant qu’ils se soumettent volontiers à une nouvelle force, tant qu’on les laisse poursuivre leurs entreprises personnelles.

Le destin de ces bédouins ou encore de ces barbares de l’‘asabiya est cependant fort ironique : ils sont voués à devenir civilisés, prélevant l’impôt sur les populations conquises, fonctionnalisant au sein de l’armée, la police, l’administration, la justice pénale et sociale ce à quoi servait l’initiale asabiya, c’est-à-dire cette solidarité tribale première. « En général, deux à trois générations, soit cent à cent vingt ans, suffisent pour qu’il ne reste rien de l’esprit de corps initial. » [3] Ibn Khaldûn décrit un cycle permanent au sein des empires : prise de pouvoir conquérante par des barbares, processus de civilisation desdits barbares sur quelques générations, puis renversement à nouveau du pouvoir par d’autres barbares (au sein d’un même empire). Cette estimation d’Ibn Khaldûn se fonde bien entendu sur les faits empiriques de l’empire islamique. C’est tout le travail de Gabriel Marinez-Gros que de vérifier ces constantes à travers bien entendu l’empire islamique et ses renouvellements dynastiques (des Omeyyades aux Abbassides, par exemple), mais aussi à travers l’empire Perse, l’empire Romain et l’empire Chinois. Il montre le jeu dialectique entre le pouvoir militaire que l’empire délègue, avec cette ironie des destins tragiques, à des barbares venant de l’‘asabiya périphérique (comme par exemple, le remplacement des dynasties arabes au pouvoir dans l’empire islamique par les dynasties berbères et turques), avant de voir ce pouvoir militaire prendre le pouvoir étatique.

Cela met en lumière le rôle des idéologies : le christianisme, le bouddhisme, les lecture d’un Islam pacificateur ; voilà des idéologies de peuples désarmés et pacifiés, ayant besoin de prôner des valeurs dévaluant les valeurs exprimées par le comportement des bédouins. On voit là en fond l’analyse nietzschéenne : Ibn Khaldûn voit et critique d’ailleurs pleinement l’inversion des valeurs. Bien sûr il ne parle pas des valeurs chrétiennes ou bouddhistes, mais il voit clairement que les peuples civilisés idéologisent leur comportement de moutons et que la hiérarchie axiologique des bédouins est la première expression axiologique, qu’elle est la plus naturelle et surtout pour Ibn Khaldûn la plus porteuse de forces vivifiantes dont toute communauté a besoin. Naturellement, cette expression axiologique (au sens où l’action barbare des hommes de l’‘asabiya exprime des valeurs : bravoure, courage, conquête, solidarité, etc.) soit première génétiquement ne dit pas qu’on ne doive pas inverser les valeurs au nom d’un principe supérieur. Mais retenons avec Ibn Khaldûn l’idée que la civilisation porte en elle son suicide : son suicide dans ce mécanisme de pacification des bédouins et d’enrôlement militaire des périphéries barbares, et dans la formation d’idéologies et de valeurs de paix, d’obéissance, de compassion, etc. La force, le courage et la cohésion sociale propre aux sociétés solidaires, où l’assistance mutuelle est directe et ne passe pas par ce monstre froid qu’est l’Etat, s’oppose comme des valeurs naturelles permettant aux communautés, non pas de vivre avec le faste des grandes civilisations, mais de survivre peut-être mieux. L’humanité, au sein des civilisations, se paie le luxe immense de l’ange et pour le faste de l’esprit met peut-être en péril sa propre survie.

3. L’exception européenne

Ces mécanismes décrits par Ibn Khaldûn, que l’on a cru propre à l’empire islamique, Gabriel Martinez-Gros en montre la pertinence comme constantes universelles des empires. On a bien entendu ici affaire à un « universel » historique et non physique, et donc plutôt à un cadre général d’interprétation. Ce que Gabriel Martinez-Gros montre, c’est que cette analyse des constantes historiques et politiques d’Ibn Khaldûn a une pertinence qui excède le monde islamique et permet de rendre compte des empires en général. Reste le défi de l’exception européenne entre autres : l’Occident médiéval ne semble pas obéir à de tels mécanismes, pas plus que notre modernité démocratique.

« Pourtant, même à l’intérieur de deux mille ans d’histoire où il est pertinent, de nombreuses régions du monde, de nombreuses formations historiques échappent au raisonnement d’Ibn Khaldûn. […] Après le XIe siècle, d’évidence, l’histoire de l’Europe échappe au schéma. Il se produit l’impensable : une population nombreuse, une civilisation urbaine émergent entre le XIe et le XIIIe hors de la contrainte exercée par un Etat central despotique, hors de l’impôt. Ce mystère mériterait de retenir l’attention des historiens occidentaux. Il constitue sans doute le démenti le plus important apporté à la théorie d’Ibn Khaldûn avant la modernité. » [4]

L’Occident possède en effet une histoire de résistance face à la volonté fiscale des puissants, on s’en défend, la noblesse d’épée résiste pendant des siècles à l’unité centralisatrice d’un roi qui ferait l’Etat, on fomente des révolutions au nom de libertés politiques, on invente même le concept de « liberté politique » moderne, on thématise comme jamais et à l’intérieur même du monothéisme chrétien le concept de « libre-arbitre », etc. Comme l’a puissamment démontré Norbert Elias, la domestication des guerriers de la noblesse d’épée en noblesse de cours, leur désarmement et la distinction entre les fonctions violentes et les fonctions productives ont une histoire originale en Occident. « Les monarchies européennes n’ont jamais atteint l’irénisme pacifiste de la Chine des Song, pas plus qu’elles n’ont réussi à abolir les libertés de leurs peuples. » [5] Qu’on pense ici à l’imaginaire que réveille la simple énonciation du mot de « gaulois » ou de « germain », on y sent l’esprit de peuples qu’on ne soumet pas comme on le veut et dont l’âme a plus de siècles qu’on ne le croit et plus de continuité christiano-moderne qu’on ne le dit couramment. La violence et la liberté ont un destin en commun que l’Occident, derrière ce visage policé que chérit tant le postmoderne, porte mieux que quiconque – le « qui » désignant ici l’esprit ou l’âme d’un peuple.

Poursuivons la citation pour voir que cette exception européenne peut être comprise dans les termes d’Ibn Khaldûn, au sens d’en suivre le schéma ou de résister à certains mécanismes du pouvoir humain (les constances se vérifient dans l’exemplarité des forces qui leur résistent) : « Pour autant, le désarmement de la noblesse, c’est-à-dire de la ’asabiyaoriginelle des princes d’Occident, est bien le projet central des Etats européens entre le XVIe et le XVIIIe siècle ». [6] Partout où il y a prise de pouvoir, il y a pacification pour asseoir son pouvoir, mais pacifier a des effets pervers, puisque cela affaiblit le pouvoir en question : ceux qui assurent la défense du pouvoir politique, les bassins où il puise sa violence, peuvent le renverser – la force qui a permis de conquérir et de devenir pouvoir politique et pouvoir de civilisation d’un bassin de population, cette force s’affaiblit et peut être renversée par une force analogue plus fraiche. L’exception est épistémologiquement toujours une bonne nouvelle : elle permet de tester réellement une théorie, comme nous l’a appris Popper, et elle montre qu’une lecture théorique des faits est une aubaine pour ce qui semble être une exception. En effet, cet occident qui résiste ne méconnaît pas en réalité le paradoxe entre pacification des mœurs supposée par la civilisation et besoin d’un foyer de violence pour se protéger. Tout comme il ne méconnaît pas l’opposition entre la solidarité bédouine, cette ‘asabiya comme ciment social à la force redoutable (quoique dialectiquement vouée à se dépasser dans l’organisation politique des fonctions sociales de solidarité et l’atomisation conséquente du peuple), et l’individualisation causée par le processus de civilisation, in fine entre les valeurs d’une mentalité aux coordonnées historico-sociales la nécessitant et les valeurs d’une civilisation (en l’occurrence l’Occident) allant jusqu’à démocratiser le pouvoir politique et symbolique.

Ce qu’Ibn Khaldûn ne pouvait prévoir au XIVe siècle et que l’Occident moderne va inventer, c’est l’emballement scientifique auquel le Christianisme fait une place épistémique, la Révolution industrielle qui s’ensuit, et donc les croissances économiques et démographiques incroyables et imprévisibles que cela a généré. La violence prend alors une autre forme : les guerriers de la ‘asabiya, aussi courageux et braves soient-ils, ne peuvent lutter contre la modernisation des armées, et surtout contre le mode de vie prospère qu’ont à offrir ces empires d’un nouveau genre [7] L’institution du service militaire dit cela : « Désormais, en effet, il n’est plus nécessaire de désarmer soigneusement les populations, puisque l’accumulation du capital et l’essor de la prospérité ne passent plus (exclusivement) par l’humiliation de l’impôt prédateur. » L’économie du libre-échange, l’intensification desdits échanges, la richesse créée par ceux qui inventent sans cesse et instituent pour les besoins de cette production de richesse l’ère de la nouveauté et du consommable, cette économie permet une accumulation du capital qui n’est pas le « vol légitime » des populations par l’impôt. Ces populations peuvent même être armées, le bénéfice qu’elle retire de la société et leur dépendance conséquente devenue si extrême du pouvoir politique, permettant une institution politique redoutable : des peuples armés entièrement, autrement dit des peuples civilisés mais capables de se défendre, et l’indépendance totale vis-à-vis des barbares aux périphéries pour constituer son armée. Cela fait de l’Occident une puissance inédite : une économie et une démographie inédite, un art de la guerre et de l’organisation politique du corps social tout aussi inédits, un emballement du processus civilisationnel impressionnant (la richesse matérielle et intellectuelle s’emballe), une sédentarisation ancrée jamais atteinte, un contrôle politique et une pacification augmentée à la fois par l’éducation démocratisée et en même temps par l’école, grâce à la discipline qu’elle impose et qu’elle rend possible pour les corps et les esprits.

Mais cette économie expansive et cette mécanique infernale de la nouveauté à produire, consommer ou encore créer, montrent actuellement le caractère aussi mortel et fini que l’humanité de cette économie. Ce monde permet une certaine liberté des peuples qui produisent une richesse telle que le pouvoir politique ou impérial n’est plus d’une nécessité aussi grande. Mais ce monde se découvre précaire et mortel à l’image des différentes civilisations passées : sa croissance démographique et économique se découvre prise au piège du vieillissement des populations, sa croissance économique découvre que son expansion n’est pas indéfinie.

« Les progrès considérables de la sédentarisation sont et seront encore paradoxalement renforcés par le ralentissement de l’économie et de la démographie mondiales, dont il est probable qu’elles ramèneront peu à peu le XXIe siècle au monde stable d’Ancien Régime où la théorie d’Ibn Khaldûn retrouve toute sa pertinence. La crise économique qui secoue aujourd’hui les économies des pays riches, et demain celles des pays émergents, donne à cette assertion une vraisemblance dont elle était encore apparemment dépourvue quand je l’avançais il y a quelques années » [8].

En effet, on voit ici et là de véritables proto-empires ériger des sortes de limes face à leurs bédouins, c’est-à-dire face à leurs éventuels pilleurs de richesses, face à ceux qui n’ont strictement rien à perdre et qui bordent à l’extérieur ou même à l’intérieur ceux qui possèdent richesses matérielles et intellectuelles : que l’on pense « aux frontières de l’Europe, des Etats-Unis, ou de la bande de Gaza, mais plus clairement encore aux limites des bidonvilles africains ou latino-américains » [9]. Ces proto-empires ou plus exactement ces Etats qui ne conquiert pas de terres mais soumettent à l’impôt des populations de plus en plus grande mondialement dont le degré de civilisation, de sédentarisation et de productivité est extrême, ces Etats peuvent malheureusement rejouer les mécanismes impériaux mis au jour par Ibn Khaldûn : protéger des populations de producteurs aux mœurs douces et raffinées, complètement désarmées, scolarisées, fiscalisées et modernisées idéologiquement (si on définit le Moderne comme celui pour qui la violence est nécessairement le négatif absolu et l’absence de violence le premier bien), de populations n’ayant rien à perdre, s’armant face à tant de richesses à leurs portes, développant des mœurs de solidarité de type « asabiya ». La tribalisation des minorités exclues du processus de civilisation ou s’en excluant pour prendre le contrôle de territoires (Gabriel Martinez-Gros pense ici aussi bien aux trafiquants d’Amérique latine qu’aux « zones tribales » dans certains pays musulmans [10]) montre la reviviscence des constantes khaldûniennes. Des foyers de violence et de séparatisme existent même de plus en plus au sein des Etats-empires actuels. Une nouveauté idéologique au sein même des Etats modernes et à l’échelle géopolitique est pointée par notre auteur : un discours ennemi sur l’inversion des valeurs de l’Occident se propage et grandit à une vitesse folle, et un appel au retour des valeurs anciennes, celles de l’assabiya solidaire, courageuse et virile, séduit des populations qui ont tout à gagner à conquérir.

L’intuition géniale d’Ibn Khaldûn nous semble donc être cette intuition que partage le Nietzsche et le Toqueville, voire le Philippe Muray, que le moderne par définition ne peut pas entendre : « La découverte d’Ibn Khaldûn, ou du moins son caractère scandaleux pour nous, tient à cette définition des sédentaires, créatures de l’Etat, premiers dépassements de la nature et premiers artifices culturels dévirilisés. La civilisation est désirable, nous dit Ibn Khaldûn, elle est la cible fascinante où se perdent toutes les énergies naturelles que l’humanité tire de sa brutalité primitive, mais elle avilit – et cet avilissement est d’autant moins évitable qu’on aspire à la civilisation dont il est la règle. » [11] Notons le génie khaldûnien qui comprend que la perte de la force vitale est nécessaire dès lors que le processus de civilisation est nécessaire et est la condition de création d’un autre ordre ; Ibn Khaldûn perçoit l’ambivalence dialectique de la perte du gain et inversement. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’à l’existence cyclique, pérenne, tranquille de petits groupes d’hommes, Ibn Khaldûn oppose ce qu’il a perçu dans l’histoire anthropologique de sa propre civilisation : la civilisation émerge dans la violence, elle brutalise la vie animale des hommes, en créant des richesses matérielles et culturelles, elle est obligée d’entretenir des barbares, c’est-à-dire des envieux par essence qui utilisent cette force naturelle et spontanée en la transformant en violence folle et dénaturalisée (voler, piller, tuer, brûler, torturer, violer) ou en se laissant acheter par les gardiens de la civilisation pour être leur vivier de violence. Quitter la vie animale implique cette violence. La civilisation et l’historicité humaine impliquent une violence non-naturelle, mais aussi un autre systèmes de normes et de valeurs instituant un renversement des valeurs spontanées et immédiates liées logiquement à la valorisation de ce qui permet de survivre et de produire, comme l’a perçu Nietzsche, et instituant la violence comme son autre pourtant nécessaire.

Saluons à nouveau les recherches de Gabriel Martinez-Gros qui offre aux philosophes un de leurs plus grands penseurs, Ibn Khaldûn, et aux historiens une théorie d’interprétation d’une rare fécondité de l’histoire prise dans ses grands mouvements civilisationnels. La longue introduction et l’interminable conclusion (plus d’un tiers du livre à elles deux) intéresseront principalement le philosophe. Nous conseillons de lire la conclusion avant de lire le détail des chapitres d’expérimentation historique de la théorie khaldûnienne sur les différents empires, car on en comprendra bien mieux la lecture. Cette histoire des empires étant brève, sa lecture en sera d’autant plus aisée qu’on aura bien intégré le schéma général (et la conclusion résume les différents mécanismes à ne pas perdre de vue de façon admirable). C’est finalement la brièveté qui nous semble le « seul » défaut de cet ouvrage, à moins que ce livre ouvre, comme son introduction épistémologique, une œuvre qui prendra le temps du détail et repensera l’immensité de l’histoire passée et l’imprévisible avenir avec l’immensité du génie khaldûnien.

Terminons en insistant sur la fécondité des études de Gabriel Martinez-Gros et de l’étude d’Ibn Khaldûn pour penser l’actualité la plus brûlante, comme l’on dit. En effet, les conflits irréductiblement idéologiques et irréductiblement économiques que connaît le monde de ce début de XXIe siècle sont dialectiquement déjà compris par Ibn Khaldûn : l’idéologie n’est pas seulement fonction des intérêts économiques, mais aussi des intérêts civilisationnels des individus : qui est-il économiquement, certes, dans sa société et dans le monde, mais qui est-il aussi socialement, politiquement, culturellement et idéellement ? Toutes ces composantes de l’individu et des idéologies qu’il crée ou se contente de revivifier ne sont pas séparables en termes causaux simples, nous rappelle Ibn Khaldûn. Pourtant un ordre peut être dégagé de l’histoire. C’est tout le projet des sciences humaines et sociales, et en réveillant Ibn Khaldûn plutôt qu’en créant une énième lecture-critique-postmoderne, Gabriel Martinez-Gros nous montre que ces sciences produisent des grilles de lecture riches et une méthode de vérification exigeante.

Notes

[1Gabriel Martinez-Gros, Brève Histoire des Empires, Comment ils surgissent, comment ils s’effondrent, Paris, Le Seuil, La couleur des idées, 2014

[2Ibid., p. 17.

[3Ibid., page 21

[4Ibid. p. 23

[5Ibid., p. 25

[6Ibid. p. 25. Renvoyons pour compléter cette belle analyse khaldûnienne d’une Europe qui semble le contredire à Norbert Elias dans La dynamique de l’Occident où il retrace l’histoire politique de la France à travers les mécanismes dégagés de domestication des hommes armés, ce qu’il appelle le processus de civilisation. Renvoyons aussi à Alexis de Tocqueville dans L’Ancien régime et La Révolution, qui analyse les effets pervers du désarmement de la noblesse pour le pouvoir monarchique qui s’affaiblit du même coup.

[7Gabriel Martinez-Gros consacre de longues pages à cette étonnante Angleterre devenue Empire colonial.

[8Ibid. p. 208. Gabriel Martinez-Gros fait référence à son livre Ibn Khaldûn et les sept vies de l’Islam, Paris-Arles, Sindbad-Actes Sud, 2006, p. 259-262.

[9Ibid., p. 211

[10Ibid., p. 216.

[11Ibid., p. 182

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