ISSN 2269-5141

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Philippe Chevallier : Michel Foucault. Le pouvoir et la bataille

mercredi 18 février 2015, par Sandrine Alexandre

Parler, à propos de Foucault, d’un « dehors » du pouvoir – une gageure plutôt bien tenue

1. Un projet difficile – étudier l’en-dehors du pouvoir chez un auteur qui ne cesse de dire que le pouvoir n’a pas de dehors

Philippe Chevallier choisit d’aborder l’œuvre de Michel Foucault à travers une thématique centrale chez ce dernier : la question du pouvoir [1]. S’ensuit donc une réflexion sur le travail de cette notion chez Foucault, en même temps qu’un parcours de l’œuvre depuis cette perspective.

Plus précisément, sans quoi nous n’aurions qu’un ouvrage assez narratif, P. Chevallier cherche à approcher « cette région obscure autour du pouvoir » (p. 14) qu’il dénomme « bataille ». « Le terme de bataille, et ses synonymes lutte, affrontement décrivent un rapport de force dont la finalité est la mise hors-jeu de l’un des protagonistes. Ce rapport peut se décrire comme une succession de ‘coups’ aux effets aléatoires, de telle sorte que chaque protagoniste ne peut prévoir qu’à court terme les réactions de son adversaire » (p. 47). La bataille serait du côté de l’irrégularité et s’opposerait aux formes régulières selon lesquelles le pouvoir s’exerce, ou plutôt selon lesquelles les relations de pouvoir se nouent. La bataille et le pouvoir ne seraient pas précisément confondus, mais pourraient au contraire être distingués. La bataille serait une zone limite, mais néanmoins relativement extérieure ou hétérogène aux relations de pouvoir.

Cette « région obscure autour du pouvoir » aurait été « peu explicitée par Foucault » nous dit P. Chevallier. Et pour cause ! Puisque Foucault n’a eu de cesse de répéter que le pouvoir n’a précisément pas de « dehors ». L’auteur est pleinement conscient de la difficulté ou du paradoxe ; il consacre les quelques pages introductives (p. 9-14) à expliciter la difficulté tout en justifiant la perspective adoptée, avant de se lancer dans le développement de trois chapitres. Il s’agit donc d’aborder la thématique du pouvoir et de lire l’ensemble de l’œuvre à travers cet angle d’approche, mais en faisant fonctionner le pouvoir autrement qu’il n’est expressément thématisé par Foucault, en explorant la question du pouvoir et de sa nature autrement que Foucault a pu le faire lui-même.

Ce petit livre, d’une centaine de pages, 112 exactement, est une réédition largement remaniée d’un ouvrage paru en 2012 aux mêmes éditions des Presses Universitaires de France. L’ouvrage ainsi réédité se propose en effet de prendre en compte les travaux récents nés de l’engouement de ces dernières années pour la pensée de Michel Foucault.

2. Le pouvoir – une notion centrale chez Foucault, y compris dans les derniers ouvrages

P. Chevallier commence par rappeler la place centrale qu’occupe la thématique du pouvoir dans l’œuvre de Foucault et les modalités que prend cette réflexion tout au long de l’œuvre pour retrouver in fine la déclaration – canonique pour qui est un peu familier du philosophe – selon laquelle le pouvoir est « sans dehors ». « Il n’y a donc pas d’autre du pouvoir. Ni la liberté ni l’attitude critique ne peuvent tenir ce rôle, nouées qu’elles sont à leur adversaire. L’histoire qu’écrit Michel Foucault respecte ce modèle du pouvoir ‘sans dehors’, qui pénètre toute l’épaisseur du champ social sans le saturer » (p. 42). Et P. Chevallier de montrer dès les premières pages (p. 15-24) que la question du pouvoir n’est pas du tout évacuée ou en sommeil chez ce que l’on a coutume d’appeler le « dernier Foucault », ce qui donne lieu à une série de développements précis sur l’ « ontologie critique de nous-mêmes », fondées notamment sur l’article « Qu’est-ce que les Lumières ? » (Dits et écrits 339).

3. Les indices d’un « dehors » du pouvoir

Après cette concession à la théorisation proprement foucaldienne d’un pouvoir « sans dehors », P. Chevallier estime qu’ « une autre écriture de l’histoire est possible » (p. 42). Cette autre écriture de l’histoire aurait été « écartée par le philosophe pour des raison de méthode » (p. 42), parce qu’elle serait précisément « rétive par essence à toute régulation » (p. 42), mais elle reviendrait sans cesse dans le texte, comme une sorte de « modèle-limite de la recherche ». Il y aurait place chez Foucault, dans la manière dont il traite certains thèmes, certaines anecdotes aussi bien que dans ses réflexions théoriques, pour une sorte de frange-limite que P. Chevallier nomme « bataille ». La deuxième partie de l’ouvrage s’attache alors à dégager les signes ou les indices d’une autre manière de faire l’histoire.

C’est dans l’étude historique des formes de la vérité judiciaire que l’auteur trouve d’abord un certain nombre d’indices pour étayer son hypothèse selon laquelle une autre écriture de l’histoire existe chez Foucault, une écriture de l’histoire du point de vue de l’irrégularité de la bataille et non pas seulement de la régularité de l’exercice du pouvoir. Le travail sur Pierre Rivière s’avère être un élément essentiel de l’analyse. « Si l’analyse prétend tenir ensemble la bataille et le pouvoir, et, plus précisément, la première dans le second, elle ne peut s’empêcher d’être prise de vertige devant ce qui s’annonce comme son possible éclatement : il n’y a peut-être sous les formes réglées d’exercice du pouvoir qu’un affrontement continu un désordre non maîtrisable, les éclats vifs mais éphémères des batailles, qui déborderaient le simple jeu des actions et réactions inhérents à l’exercice du pouvoir » (p. 49). L’analyse aurait prise sur le pouvoir, mais elle laisserait hors-champ ce que le pouvoir lui-même laisse hors de lui, en lui, sans le maîtriser : « un domaine des relations humaines ou la continuité est brisée, la stabilité défaite, la prévisibilité impossible » (p. 49).

L’auteur ne se contente pourtant pas de repérer une sorte de hors-champ du pouvoir et de l’analyse au sein du pouvoir lui-même et de l’analyse elle-même. Il avance l’idée selon laquelle il y aurait trace de cette « autre manière d’écrire l’histoire » dans la théorisation foucaldienne et dans ses réflexions méthodologiques. Et c’est l’évolution du projet généalogique qui sert de premier argument à P. Chevallier. Il distingue en effet la généalogie telle qu’elle est définie dans le cours de 1976, où pouvoir et bataille sont deux notions qui sont confondues, ce qui exclut de penser leur rapport, et la distinction que propose le cours du 14 janvier 1976, au sein même du projet généalogique, entre deux champs d’étude : le premier à propos des disciplines (les cours de 1972-1975) et le second à propos de la guerre (c’est l’objet du cours de 1976). Cette distinction entre deux champs d’étude, bien réelle, aussi bien que l’objet du cours du 1976 n’est pourtant pas une véritable théorisation d’une autre manière de faire l’histoire ; la question est plus ou moins éludée par Foucault puisque le cours n’interroge plus l’être du pouvoir mais pose une question stratégique et historique : « il ne s’agit plus de démêler l’intrication du pouvoir et de la guerre comme hypothèse de travail de la généalogie, ni d’en éclairer les difficultés méthodologiques subséquentes, mais d’étudier, dans ses formes historiques, le discours qui a tenté de confondre les deux domaines. La guerre étudiée n’est plus la guerre effective, mais la guerre racontée, affabulée par le pouvoir » (p. 54). Pas de théorisation explicite du pouvoir qui intègre la bataille, certes, mais il n’en demeure pas moins, du point de vue de l’auteur, que « le cours de 1976 pose la question d’un exercice du pouvoir qui serait dans son essence un affrontement, d’où dériveraient des rapports de force provisoirement stabilisés » (p. 54). Et pourtant, dans cette perspective, la bataille appartient encore au pouvoir, même si elle en est tout à la fois la zone d’émergence, l’instrument, la ruse ultime et la limite. P. Chevallier avance alors un autre argument qui s’appuie sur un article de 1982 intitulé « Le sujet et le pouvoir » (Dits et écrits 306). Cet article scinderait les deux domaines et ferait apparaître pour la première fois un « dehors » du pouvoir. L’auteur insiste alors sur la distinction entre lutte et liberté d’une part et, d’autre part, sur l’opposition entre des « relations » de pouvoir et des « stratégies » de lutte.

P. Chevallier envisage alors un troisième niveau pour la vérification de son hypothèse : non plus thématique, non plus théorique, mais structurel, notamment dans la lecture que l’historien fait de l’événement, aussi bien que dans le traitement foucaldien de l’archive. Une attention toute particulière est alors accordée à la notion d’infamie.

4. L’articulation bataille / pouvoir

Pouvoir et bataille s’opposeraient comme le régulier à l’irrégulier et notre être historique serait le fruit de ce double jeu. La troisième partie de l’ouvrage se propose alors de montrer que ces deux perspectives ne sont pas seulement deux manières de lire ou d’écrire l’histoire, mais deux manières de s’y engager, ce qui renvoie en dernière instance à « deux manières de dire la vérité » – c’est d’ailleurs ainsi que l’auteur intitule le troisième chapitre. Il existerait une manière de dire la vérité « selon le pouvoir » – la vérité politique de l’histoire – et une manière de dire la vérité « selon la bataille ». Ces deux manières de dire la vérité demanderaient à être articulées et s’articuleraient effectivement dans un horizon dessiné par Foucault lui-même quand il écrit que « le travail sur nos limites », essentiel pour changer, pour penser autrement, est toujours « un labeur patient qui donne forme à l’impatience de la liberté » (Dits et écrits 339). P. Chevallier lit dans cette formule l’actualisation des deux pôles qu’il a tenté de distinguer au cours de son analyse : le pouvoir et la bataille. Plus encore, c’est dans une « tension mesurée, sans précipitation, consciente des exigences de la pensée et du temps » que s’articulent pouvoir et bataille. Et l’attitude de Foucault à l’égard du système pénal lui semble être une confirmation significative de ce qui vient d’être établi.

Si l’ouvrage commençait côté pouvoir, en rappelant la place et l’importance de ces relations sans dehors, pour soupçonner simplement un vague grondement, la fin de l’ouvrage est nettement du côté de la bataille et conclut sur la question du soulèvement. La clôture demeure cependant originale puisque P. Chevallier rappelle l’intérêt de Foucault pour un penseur catholique comme Maurice Clavel. Une manière de retrouver, pour notre auteur, certains de ses objets de prédilection, et d’éviter les lieux communs que l’on aurait pu trouver dans cette conclusion. Le livre de P. Chevallier est donc tout à la fois une lecture synthétique de l’œuvre qui permet de retrouver les grands « lieux » de la pensée foucaldienne. Mais il s’agit également de proposer une réflexion fine et étayée sur un thème central de la pensée du philosophe et des études qui lui sont consacrées. Un livre qui pourrait paraître au départ bien commun et bien scolaire et qui s’avère en définitive très riche et très stimulant. Il n’en demeure pas moins que cette hypothèse de lecture, pour riche et intéressante qu’elle soit, laisse quand même un peu indécis. N’est-ce pas parce que le pouvoir est compris d’emblée dans les termes de la régularité que l’on peut opposer franchement pouvoir et bataille ? Est-ce qu’une acception plus riche du pouvoir – qui me semble être celle de Foucault – n’englobe pas justement le régulier et l’irrégulier ? Peut-être peut-on proposer la même lecture sans faire de la bataille un véritable dehors, mais un aspect des relations de pouvoir, qui les parasite, affecte leur régularité, mais qui en est tout de même une modalité. C’est précisément à cette condition que les relations de pouvoir peuvent précisément évoluer et les rapports de domination bouger.

Notes

[1Philippe Chevallier, Michel Foucault. Le pouvoir et la bataille, PUF, 2014

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