ISSN 2269-5141

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Harry G. Frankfurt : De la vérité

Un salutaire rappel du besoin de vérité pour la civilisation

vendredi 31 octobre 2008, par Thibaut Gress

Harry G. Frankfurt avait, il y a de cela déjà trois ans, publié un petit texte très bref mais très drôle, où se trouvait dénoncée la mode du baratin, dans un ouvrage dont le titre anglais en disait déjà long : On Bullshit. Il s’agissait en réalité d’une réaction de l’auteur, datant de 1985, devant le travail des fellow à Yale, qu’il considérait comme saturé de « conneries », promues par le postmodernisme. Une analyse assez subtile de l’intention trompeuse était alors menée, sur fond de ce constat aussi drôle que juste : « L’un des traits les plus caractéristiques de notre culture est l’omniprésence du baratin. » [1] Ce texte se proposait ainsi de railler et de ridiculiser moins les doctes pédants que tous ces prétendus philosophes dissertant de tout et de rien, sans ne disposer d’aucun savoir positif, mais assertant imbécilités sur imbécilités, sous le seul prétexte que leur statut de philosophe leur permettait de « penser » et de « problématiser » un certain nombre de questions dont ils ignoraient par ailleurs tout. C’était donc une réflexion sur l’ignorance, répandue et légitimée par le mépris des baratineurs à l’égard de la connaissance et du savoir, afin très certainement d’auto-immuniser leurs propres conneries. « Le baratin, écrivait Frankfurt, devient inévitable chaque fois que les circonstances amènent un individu à aborder un sujet qu’il ignore. La production de conneries est donc stimulée quand les occasions de s’exprimer sur une question donnée l’emportent sur la connaissance de cette question. » [2]. Ainsi s’explique cette profusion de philosophes et surtout de « penseurs » parlant de tout avec aplomb et suffisance, sans qu’aucune maîtrise des domaines abordés ne vienne appuyer leur thèse ; combien de philosophes ont ainsi développé de lamentables propos sur l’économie dont ils ignoraient tout, sur la bioéthique, sur la peur de la « technoscience » dont leurs connaissances se limitaient aux compte-rendu de sciences et vie, et sur la globalisation qu’ils analysaient du haut de la rue d’Ulm qu’il n’auraient quittée pour rien au monde !

On ne pouvait que souscrire aux propos de Frankfurt, du moins dans leur dimension de constat ; il semble incontestable que le postmodernisme a substitué à l’exigence de vérité une espèce d’exigence de pensée, ce qui pourrait être merveilleux si toutefois cette prétendue pensée avait su s’appuyer sur des faits positifs ; invoquant à outrance – et avec beaucoup de facilité – la célèbre déclaration de Montaigne voulant qu’il valait mieux une tête bien faite qu’une tête bien pleine, beaucoup de nos auteurs postmodernes ont oublié qu’une tête bien faite avait comme condition de possibilité d’être bien pleine. C’est ainsi une véritable course à l’ignorance, rebaptisée pour l’occasion « pensée » qui s’est ouverte depuis les années 60, amenant ainsi bien des « penseurs » à se soustraire à l’exigence de savoir et de vérité, jugée trop réactionnaire ou trop inaccessible.

Dans son nouveau petit texte, hélas moins réjouissant que le On Bullshit, Frankfurt remonte aux présupposés de sa précédente thèse, c’est-à-dire au caractère souhaitable de la vérité. Réfléchissant son propre travail, l’auteur comprend que son propre présupposé est au fond problématique : peut-on être indifférent à la vérité ? On bullshit présupposait que cela était impossible, alors que De la vérité explore les raisons de cette impossibilité, c’est-à-dire la prend pour thème explicite. En d’autres termes, Frankfurt semble s’être rappelé – bien qu’il ne la mentionne pas – cette hallucinante déclaration de Benny Lévy, affirmant qu’il préférait avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ; nous avions dans cette déclaration toute l’imposture et le délire d’une époque - imposture et délire qui nous semblent toujours en œuvre - où la recherche de la vérité se trouvait au fond systématiquement mise hors-jeu au profit d’une survalorisation de l’idéologie et du « d’où tu parles » : je parle avec Sartre et non avec Aron, et ce point d’origine de mon discours légitime et efface les éventuelles erreurs… Je suis du bon côté, je n’ai pas à me soucier de m’aliéner à la vérité.

Il était donc salutaire qu’un philosophe prît le temps de rappeler combien nous avions besoin de la vérité, et c’est la raison pour laquelle, nous semble-t-il, Frankfurt commence par rappeler que celle-ci dispense d’abord une « grande utilité pratique » [3] Il ne s’agit pas de réduire la vérité à une dimension utilitariste, mais il s’agit pour Frankfurt de procéder à quelque chose comme une analogie : toute profession normale respecte une norme et une objectivité. Un architecte prend des mesures, respecte des lois physiques afin que son édifice ne s’effondre pas, de même que le médecin cherche à identifier la maladie véritable dont souffre le patient ; de même que ces professions, le philosophe se doit de se ranger à un minimum d’objectivité. « Aucune personne sensée ne se fierait à un entrepreneur en travaux publics ou à un médecin qui se soucierait de la vérité comme d’une guigne. » [4] Cette analogie peut faire sourire, mais elle a, nous semble-t-il, un immense mérite : elle invite les « penseurs » autoproclamés, les philosophes institutionnels à descendre de leur piédestal où ils se sont eux-mêmes hissés, en leur rappelant que leur profession est une profession comme une autre – tout aussi prosaïque que les autres professions, et dont les grèves à répétition qu’ils initient à l’envi rappellent la matérialité – et soumise aux mêmes exigences. Il serait salutaire que ceux qui vivent de la philosophie – c’est-à-dire les fonctionnaires de la philosophie – se rappellent qu’ils n’ont rien de plus que leurs collègues, qu’ils sont des professionnels et non des êtres à part, supérieurs, qui auraient atteint le Concept, là où le vulgaire en resterait à la vulgaire vérité ontique.

Il n’est qu’à voir également, la manière dont la philosophie se trouve évaluée dans un pays comme la France ; nulle exigence de vérité n’est requise dans une copie, nul savoir n’est demandé ! Les consignes du bac rappellent fort significativement que « la connaissance de l’auteur n’est pas requise » lors d’un commentaire de texte, refoulant donc l’exigence de connaissance ou de faits textuels aux confins de l’inutile ; de même, la dissertation n’a pas pour impératif d’énoncer des choses vraies, mais bien plutôt de problématiser un certain nombre de questions, comme si soulever des problèmes imposait de se dessaisir du savoir nécessaire à leur compréhension et à leur résolution.

La démarche de Frankfurt vise au contraire à rappeler combien la vérité ou tout au moins sa recherche est utile dans un cadre pratique ; nous avons besoin de la vérité dans nos activités quotidiennes, nous avons besoin de présupposer qu’elle existe – ce qui ne signifie pas que nous la connaissons. « Pourtant, remarque Frankfurt, certaines personnes réussissent à se persuader – avec parfois un brin de suffisance – que les jugements normatifs (ou jugements de valeur) ne peuvent être considérés ni comme vrais ni comme faux. » [5] Une sorte de nietzschéisme mal compris gouverne nos pensées contemporaines : de même qu’il est sain de dépasser l’antagonisme du bien et du mal, de même il serait bon de dépasser l’opposition du vrai et du faux, particulièrement dans le domaine heuristique. Mais dire cela, c’est mettre en péril l’idée même de civilisation, c’est mettre en péril les fondements de la vie civilisée : être civilisé, c’est respecter autrui en tant qu’autrui est justement capable de vérité : dans ses affirmations, dans ses actions, dans ses sentiments. Une société non civilisée, c’est une société de corruption où la parole donnée n’a plus cours, où les compétences des individus ne sont plus fondées en vérité. Il y a donc une dimension civilisationnelle de la vérité, qui se trouve renforcée par le péril social que supposerait un mensonge généralisé. « En outre, quels que soient les bénéfices et les avantages que puissent procurer le baratin, la dissimulation ou le mensonge pur et simple, aucune société ne peut se permettre de tolérer les individus ou les situations qui favorisent la nonchalance ou l’indifférence à l’égard de la distinction entre le vrai et le faux. » [6]. C’est pourtant ce que promeut la société depuis le postmodernisme, et l’on peut s’interroger légitimement sur la corrélation entre le déclin civilisationnel qui est le nôtre et la promotion de ces « pensées » refusant la pertinence de la recherche de la vérité au profit du soupçon généralisé.

Nous noterons également que le refus catégorique de débattre de la part d’un Deleuze n’est pas sans procéder de cet abandon de quelque chose comme la vérité, qui aurait constitué l’horizon d’une recherche commune parmi les débatteurs : mais l’abandon de la vérité, c’est-à-dire d’un terrain commun d’objectivité, donc de quelque chose comme une civilisation commune, a comme corrélat l’inutilité du débat, et à cet égard, Deleuze nous semble parfaitement paradigmatique. Deleuze a certainement cru pouvoir jouer la pensée contre la vérité, mais la pensée sans la vérité, c’est ce que Frankfurt appelle à juste titre bullshit...

Quelle pourrait donc être l’utilité de la vérité ? « Si des vérités possèdent une valeur utilitaire, c’est parce qu’elles capturent et transmettent la nature de la réalité, parce qu’elles décrivent avec exactitude les propriétés (et en particulier les applications et conséquences potentielles) des objets et des situations réels auxquels nous sommes confrontés. » [7] Il est ici manifeste que Frankfurt maintient une conception ultra traditionnelle de la vérité, qui est adéquation aux faits, c’est-à-dire qui subordonne le vrai à la factualité. Il s’agit d’une définition minimale de la vérité, que Frankfurt assume du reste fort bien : « Il existe bien sûr une relation étroite entre la notion de vérité et celle de factualité. A chaque fait correspond une affirmation véridique qui permet d’en rendre compte ; et chaque affirmation véridique rend compte d’un fait. » [8] Nous touchons probablement ici la limite fondamentale de ce bref ouvrage, qui demeure tributaire de l’utilisation de la vérité et qui n’en soulève pas la nature intrinsèquement problématique lorsqu’elle se trouve ramenée à la factualité ; que signifierait en effet la vérité comme rapport à la factualité dans des domaines aussi différents qu’en mécanique quantique, en sociologie, ou en art, où c’est la factualité même qui échappe au regard de l’observateur ? Assurément Frankfurt n’interroge-t-il pas la nature de la vérité et c’est fort dommageable quant à la crédibilité générale de son propos.

Il ne s’agit donc pas ici d’une étude sur la vérité, contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire mais il s’agit bien plutôt du rappel du besoin de vérité comme Idée directrice, comme guide de nos actions et de nos pensées, à partir du constat – très juste – de son utilité dans des domaines très circonscrits. Mais ne nous égarons pas ; il ne s’agit pas non plus de produire un éloge de la transparence absolue ni de la révélation de la vérité en toutes circonstances, mais il s’agit d’affirmer l’existence de la vérité, c’est-à-dire de réhabiliter l’importance de la factualité pour la pensée, afin que celle-ci cesse de se dispenser du réel et de dissimuler son horripilante ignorance, sous le seul prétexte qu’elle est justement une « pensée » et qu’à ce titre elle puisse mépriser les faits positifs. Le Concept en sa vérité n’est rien sans l’épreuve de la factualité, Hegel lui-même consacre de longues analyses aux sciences positives de son temps, et bien des apprentis-philosophes d’aujourd’hui, méprisant les faits positifs et invoquant Hegel à tort et à travers, seraient bien en peine d’arriver à la cheville de ce dernier, ne serait-ce qu’en matière de maîtrise des mathématiques du XIXème – nous ne disons même pas du XXème… -, de maîtrise d’histoire de l’art ou de connaissances historiques.

Ce petit livre n’est donc pas philosophiquement bouleversant, mais il rappelle avec courage un besoin fondamental pour la pensée – la vraie si j’ose dire –, sur fond d’une tentative aussi héroïque que vaine : refermer la page des inepties postmodernes où la pauvreté du savoir et donc des concepts fut habilement recouverte du doux nom de « pensée », martelée ad nauseam quarante ans durant, comme pour mieux faire oublier son indigence pourtant manifeste.

Notes

[1Harry G. Frankfurt, De l’art de dire des conneries, Traduction Didier Sénécal, 10 / 18, 2006, p. 17

[2Ibid., p. 71, sq

[3Harry G. Frankfurt, De la vérité, Traduction Didier Sénécal, 10 / 18, Paris, 2008, p. 19

[4Ibid. p. 26

[5Ibid. p. 29

[6Ibid. pp. 32-33

[7Ibid. p. 49

[8Ibid. p. 61

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