ISSN 2269-5141

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Claude Dupuydenus : Herbert Marcuse. Les vertus de l’obstination

jeudi 26 mars 2015, par Henri de Monvallier

La vie philosophique d’Herbert Marcuse

La pensée critique d’Herbert Marcuse (1898-1979), auteur entre autres d’Eros et civilisation (1955) et de L’Homme unidimensionnel (1964), est souvent associée à Mai 68 ainsi qu’aux divers mouvements d’émancipation et de contestation des années 1970. Claude Dupuydenus, ingénieur de formation, a été l’assistant de Marcuse à l’université de Californie de 1966 à 1969 et nous propose ici [1] la première biographie intellectuelle en français de ce penseur allemand majeur du XXe siècle, élève de Heidegger et membre dissident de l’école de Francfort, qui a lutté toute sa vie contre les divers mécanismes de domination culturels, sociaux et politiques.

De Berlin aux États-Unis : itinéraire d’un exilé

Issue de la bourgeoise juive, laïque, aisée et libérale de Berlin, Marcuse ne connaît pas le besoin dans son enfance, c’est le moins que l’on puisse dire : la maison a un chauffeur à disposition qui le conduit à l’école avec son frère et sa sœur (p. 38) ! Ironie du sort, ledit chauffeur quittera les Marcuse pour se mettre au service de Goebbels quelques années plus tard…

Suivant une formation littéraire assez classique, Marcuse participe à l’âge de vingt ans aux Conseils révolutionnaires d’ouvriers et de soldats. Il se bat les armes à la main sur l’Alexanderplatz et connaît l’épisode tragique des assassinats de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht. Ces événements forgent sa conscience politique : « La social-démocratie allemande, déclare Marcuse dans un entretien, je dois vous dire que depuis que je suis vraiment né à la conscience politique en 1919, j’ai combattu ce parti. J’en ai été membre en 1917-1918, j’en suis sorti après l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht. Non parce que le parti travaille à l’intérieur du système […] mais parce qu’il travaille en collaboration avec les forces réactionnaires, destructrices et répressives. Les forces de gauche dans ce parti finissent toujours depuis 1918 par glisser à droite » (déclaration citée, p. 47). Rappelons que les deux personnages cités étaient les deux principaux leaders du mouvement dit « spartakiste » de l’USPD (l’aile gauche pacifiste du SPD), qui deviendra par la suite le KPD communiste. Marcuse quitte alors à ce moment-là le SPD qu’il détestera toujours pour avoir accepté de monter l’assassinat des spartakistes… Expérience politique fondatrice et matricielle pour sa pensée.

Il poursuit ses études à l’université conservatrice Humbolt à Berlin, quelque peu désillusionné par son engagement militant, puis continue à l’université de Fribourg où enseigne Husserl dont il suit les cours. Il soutient une thèse en 1922 sur le Künstlerroman (« roman d’artiste »), genre littéraire dans lequel le héros de roman est un artiste en rupture avec son environnement social. Husserl fait partie du jury. Ce sujet de thèse montre, d’une part, l’intérêt de Marcuse pour la littérature et l’art qui ne se démentira pas jusqu’à la fin de sa vie. Son dernier livre (1978) est en effet intitulé La Dimension esthétique et insiste sur les potentialités subversives de l’art, contrairement à Marx qui, dans sa vision étroitement déterministe, en faisait un effet de la superstructure économique et des rapports de production : « L’art, à travers l’expérience de la beauté, écrit Claude Dupuydenus, procure plaisir et satisfaction qui montrent quelle intensité de bonheur peut être atteinte et quelles extases sont gardées en mémoire » (p. 261). D’autre part, on perçoit déjà dans cette thèse l’intérêt pour une certaine position contestataire et libertaire de l’individu face aux contraintes imposées par la société. À l’époque de sa thèse, Marcuse est fortement influencé par Georg Lukács (1885-1971), critique littéraire hégélien prémarxiste qu’il rejettera par la suite. Il découvre également les Manuscrits philosophico-économiques du jeune Marx, dits Manuscrits de 1844, qui sont restés inédits jusqu’en 1932 et qui joueront un rôle décisif dans la réception de Marx durant les décennies à venir. Le jeune Marx critique de l’aliénation va pouvoir jouer en quelque sorte le rôle d’antidote au Marx autoritaire et dogmatique du Capital : c’était, à l’intérieur même de la pensée de Marx, un espace critique qui s’ouvrait pour penser avec lui et contre lui, pour une critique de gauche de Marx en quelque sorte. Penser à la fois à partir de Marx et contre lui, c’est d’ailleurs au fond l’essence même du projet intellectuel de Marcuse.

Marcuse a passé plus de la moitié de sa vie aux États-Unis où il s’est exilé dès 1934 pour les raisons que l’on peut imaginer. Il a été l’élève de Husserl, on l’a dit, mais aussi de Heidegger. Il est entré également (toujours 1933), sous la recommandation de Husserl, à l’Institut de Recherche Sociale et a côtoyé de prêt Horkheimer et Adorno avant de prendre par la suite des distances avec eux sur le plan intellectuel. L’Institut de Recherche Sociale s’est installé à l’université de Columbia à New York : Horkheimer en est le directeur et le gestionnaire. C’est à cette époque que Marcuse publie Raison et révolution (1941) pour proposer une sorte d’hégélianisme de gauche contre une interprétation droitière voire fasciste du penseur allemand : Hegel est bien le prédécesseur de Marx et non le penseur de la bourgeoisie libérale. En lisant le livre de Claude Dupuydenus, l’on se rend compte que la période « freudo-marxiste » proprement dite de Marcuse est assez tardive et, au fond relativement brève : elle concerne la séquence 1955-1964, entre la publication d’Eros et civilisation (1955) et celle de L’Homme unidimensionnel (1964). Si l’on sort de ces deux livres qui ont fait la réputation internationale de Marcuse, on trouve beaucoup de textes moins connus et moins lus : des textes sur Hegel (notamment sa thèse L’Ontologie de Hegel et la théorie de l’historicité rééditée chez Gallimard dans la collection « Tel »), des essais sur Aragon, Sartre, la littérature, l’esthétique, etc. Bref, une pensée globale et pas seulement axée sur la critique politique et sociale. Il est dès lors intéressant de voir, et le livre le montre bien, comment ce moment freudo-marxiste s’inscrit dans une l’évolution d’une œuvre et d’une trajectoire de pensée plus globale qui inclut des réflexions sur l’art, la littérature. Sans oublier le rapport de Marcuse à Freud et à la psychanalyse (voir par exemple la polémique avec Eric Fromm, bien résumée également dans l’ouvrage) ou encore aux philosophies de l’existence.

Une correspondance Marcuse-Heidegger inédite sur la question du nazisme

L’une des choses les plus intéressantes dans le livre concerne la mise au point que fait Claude Dupuydenus sur les rapports entre Marcuse et Heidegger dont il a été l’élève. En 1927, en effet, l’année de la publication d’Être et temps, Marcuse rejoint de nouveau Fribourg où il avait suivi quelques années auparavant les cours de Husserl et où il avait soutenu sa thèse de littérature sur le « roman artiste » avant de rentrer chez lui à Berlin. Il subit à cette époque la même fascination qu’Arendt, Jonas ou encore Anders pour le maître ombrageux. Il voit alors dans la pensée de Heidegger une manière d’allier la contestation d’un marxisme tenu en échec à une phénoménologie existentialiste. Il apprécie, en effet, chez Heidegger, le projet d’une philosophie existentielle concrète qui part de la condition de l’homme et de son expérience immédiate, de sa situation dans le monde ici et maintenant. Mais, naturellement, l’adhésion de Heidegger au NSDAP à partir de 1933 (et jusqu’en 1945) va compliquer quelque peu les choses.

Juste un an auparavant (1932), Marcuse avait soutenu sa célèbre thèse de philosophie déjà évoquée auparavant sur L’Ontologie de Hegel et la théorie de l’historicité sous la direction de Heidegger à Fribourg. L’année suivante, Marcuse doit fuir avec sa famille (et avec l’Institut de Recherche Sociale, future École de Francfort) à Zurich, Genève, puis finalement aux États-Unis où, je l’ai dit, il restera jusqu’à la fin de sa vie et enseignera (assez tardivement) à partir de l’âge de 58 ans. La période 1933-1941, nous dit Claude Dupuydenus, marque un éloignement à la fois spatial, politique et intellectuel par rapport à Heidegger mais pas encore affectif. La vraie rupture a lieu lorsque Marcuse rentre brièvement en Allemagne en 1947 pendant quelques mois et rencontre à ce moment-là Heidegger. Il s’ensuit alors une courte correspondance inédite à laquelle le biographe de Marcuse nous donne ici partiellement accès en traduisant et en reproduisant trois lettres qu’il a obtenues grâce au fils de Marcuse, Peter Marcuse, et qui sont reproduites dans le livre (p. 136-143). La première lettre est de Marcuse, la deuxième est une réponse de Heidegger, vient enfin la réponse de Marcuse à la réponse de Heidegger. Je voudrais juste résumer brièvement ces trois lettres inédites qui me semblent d’un grand intérêt sur un plan à la fois documentaire, historique et philosophique.

La lettre de Marcuse à Heidegger du 28 août 1947 résume bien le sentiment de consternation que tout un chacun peut éprouver devant l’engagement d’un des plus grands philosophes (ou prétendu tel) du XXe siècle aux côtés du régime nazi entre 1933 et 1945 sans aucune manifestation publique du moindre acte, sinon de contrition, du moins d’excuse ou de regret :

« Moi-même et tant d’autres vous avons admiré comme philosophe, vous nous avez enseigné tant de choses, mais nous ne pouvons pas dissocier Heidegger le philosophe de Heidegger l’homme […].
Est-ce vraiment l’image que vous voulez laisser dans l’histoire des idées ? Chaque tentative de combattre cet immense malentendu est fondée sur le refus général de prendre un idéologue nazi au sérieux. Le sens commun porteur de ce refus n’accepte pas de voir en vous un philosophe parce que la philosophie et le nazisme sont irréconciliables, en l’occurrence le sens commun est justifié.
Encore une fois : vous ne pouvez combattre et nous ne pouvons combattre l’identification de votre personne et de vos travaux avec le nazisme (et par conséquent finalement la vacuité de votre philosophie) que si vous avouez publiquement que vous avez changé vos vues. »

Voilà donc Heidegger au pied du mur… Que va-t-il répondre ? Car il va malgré tout répondre le 20 janvier 1948, soit plus de six mois après réception de la lettre de Marcuse, à son ancien thésard. Cette lettre mériterait d’être reproduite en entier mais je ne vais pas le faire ici. J’invite le lecteur à aller ouvrir le livre pour découvrir ce morceau d’anthologie de mauvaise foi. Après avoir fait remarquer à Marcuse que sa lettre montre « précisément combien il est difficile de lier conversation avec qui n’a plus vécu en Allemagne depuis 1933 et qui juge le mouvement national-socialiste après-coup, une fois qu’il a disparu » (pourquoi donc, d’ailleurs ? un jugement sur le fonctionnement du régime en cours aurait-il été de nature différente ?), Heidegger liste six raisons qui lui permettraient de se dédouaner et de faire amende honorable par rapport à l’accusation dont il est l’objet : le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont loin d’être convaincantes mais elles sont intéressantes car elles expriment de façon très synthétique et ramassée la « défense » de l’auteur d’Être et temps face à cette polémique sans cesse ravivée. Il est à noter par ailleurs que ces éléments de langage sont parfois utilisés encore aujourd’hui par certains défenseurs de Heidegger : notamment qu’il attendait du nazisme « un renouveau spirituel total », que sa démission du rectorat en 1934 était bien un acte de protestation (mais alors à ce moment-là pourquoi a-t-il continué à payer sa cotisation au NSDAP jusqu’en 1945 ?), etc. Mais ce qui va sceller la rupture avec Marcuse, c’est le sixième et dernier argument de Heidegger, lorsque celui-ci compare le destin des Allemands de l’Est en RDA à ce qu’ont subi les Juifs sous le nazisme :

« 6. Quant aux accusations d’une validité douteuse, écrit Heidegger, que vous exprimez à l’encontre d’“un régime qui a tué des millions de Juifs, un régime qui a institué quotidiennement la terreur, qui a tourné chaque chose du domaine de la liberté et de la vérité en son contraire le plus sanglant”, je ne peux simplement qu’ajouter que si au lieu de “ Juif ” vous aviez écrit “ Allemand de l’Est ” (c’est-à-dire Allemand des territoires de l’Est), alors la même chose aurait été vraie pour un des Alliés ».

Marcuse est consterné par cette lettre et par la mauvaise foi de l’argumentation de son ancien maître. Après beaucoup d’hésitations, il lui répond, assez longuement, le 12 mai 1948, ce sera la dernière fois qu’il lui adressera la parole (par écrit, en l’occurrence). Le fait d’avoir été exilé et de ne pas avoir vécu la période 1933-1945 en Allemagne (ce qui était de toute façon problématique et pour le moins risqué quand on était juif comme Marcuse) n’est pas un obstacle à la compréhension du nazisme, c’est bien plutôt l’expérience du nazisme qui a perverti, dit Marcuse à Heidegger, la capacité de compréhension et l’intelligence de ceux qui l’ont soutenu et qui refusent mordicus d’admettre explicitement et publiquement qu’ils se sont trompés, qu’ils ont commis non seulement une erreur mais une faute :

« Que la conversation soit difficile me semble devoir s’expliquer plutôt par le fait que les gens en Allemagne, ont été exposés à une totale perversion de tous les concepts et sentiments, perversion acceptée par le plus grand nombre, en parfaite connaissance ou complicité. Autrement, il serait impossible d’expliquer qu’un homme tel que vous, capable de comprendre la philosophie occidentale comme nul autre pareil, soit capable de voir dans le nazisme “un renouveau de la spiritualité et de la vie” […]. Il ne s’agit pas d’un problème politique mais d’un problème intellectuel, j’ai envie de dire un problème portant sur la connaissance de la vérité. Vous, le philosophe, vous avez confondu la liquidation du Dasein occidental avec son renouveau ? Est-ce que cette liquidation n’était pas déjà présente dans chaque parole des leaders, chaque geste et action des SA bien avant 1933 ? »

On appréciera la lucidité de Marcuse sur cette question du rapport de Heidegger au nazisme dès 1948, soit trois ans seulement après la fin de la guerre : à l’heure des débats sur les Cahiers Noirs et l’antisémitisme de l’auteur d’Être et temps, ce genre de document devrait être plus souvent cité… Suit une mise au point sur l’argument de Heidegger concernant les Allemands de l’Est où Marcuse insiste bien sur le fait qu’il est impossible de comprendre ou de relativiser un crime « en disant que d’autres ont commis un crime identique ».

En conclusion, je recommande bien entendu la lecture du livre de Claude Dupuydenus dont je n’ai pu donner ici qu’un très bref aperçu. Il s’agit d’une biographie intellectuelle rédigée de manière chronologique et qui articule de façon claire, dense et concise la vie de l’auteur d’Eros et civilisation et l’évolution de sa pensée. Chaque livre de Marcuse se voit ainsi résumé et synthétisé de manière accessible pour que le lecteur puisse se faire une idée et ait surtout envie d’aller voir les textes par lui-même. Par ailleurs, en plus de ce talent pédagogique qui donne à ce livre une dimension initiatique fort appréciable à qui veut mieux connaître Marcuse (qui demeure au fond un auteur peu enseigné et relativement mal connu, sinon à travers quelques clichés freudo-marxistes sur le désir et la libération sexuelle), l’intérêt de ce livre est de nous donner accès à des nombreux documents inédits (voir la correspondance de 1947-1948 avec Heidegger sur laquelle je me suis attardé) et également à des souvenirs de l’auteur lui-même sur Marcuse puisqu’il l’a connu de près, ayant été son assistant à l’université de Californie entre 1966 et 1969, à la fin de sa carrière.

Peut-être un petit regret, malgré tout, c’est de ne pas avoir assez parlé de Günther Anders dans la généalogie de la pensée de Marcuse et dans ses influences. Il est vrai que Marcuse lui-même ne le cite jamais alors même qu’on sait qu’il l’a lu : comme souvent chez un auteur, l’influence centrale de sa pensée se trouve dissimulée et non avouée explicitement… Or, bizarrement, le biographe imite ici celui dont il écrit la vie : le nom d’Anders n’est pas cité une seule fois (sauf erreur de ma part) ! Il aurait été pourtant intéressant d’analyser le rôle de la pensée et de l’œuvre de Günther Anders sur Marcuse ainsi que les raisons du silence de ce dernier sur l’auteur de L’Obsolescence de l’homme, dont la première partie est publiée en 1956 et qui comprend de nombreuses propositions très proches de L’Homme unidimensionnel publié neuf ans plus tard. Anders, qui a été le premier mari d’Hannah Arendt, n’est certes pas un penseur freudo-marxiste (Marcuse, du reste, ne l’a pas toujours été, comme on l’a vu). Malgré tout, il appartient un peu à ce même mouvement qu’on pourrait appeler l’ « heideggérianisme hérétique », autrement dit les anciens élèves juifs de Heidegger qui se sont reconvertis dans la pensée critique (Anders, Arendt, Jonas). Il y a là une sorte de dette impensée et surtout tue qu’il aurait été intéressant d’interroger, soyons heideggériens, une fois n’est pas coutume…

Mais que ce petit détail ne nous empêche pas pour autant de bouder notre plaisir : nous avons enfin une biographie intéressante, accessible et documentée sur Marcuse en français par quelqu’un qui l’a, par ailleurs, bien connu. Plus personne ne peut se permettre désormais d’ignorer cette pensée majeure du XXe siècle. Qu’on se le dise !

Notes

[1Claude Dupuydenus, Herbert Marcuse. Les vertus de l’obstination, Autrement, « Universités populaires et Cie », 2015, 300 p.

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