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Olivier Bertrand et alii : La Cité de Dieu d’Augustin traduite par Raoul de Presles (première partie)

Livres I à III

lundi 30 mars 2015, par Sophie Serra

En 1375, Raoul de Presles, avocat de l’entourage du roi Charles V, présente à ce dernier le fruit de plus de quatre années de labeur : la première traduction en français de l’oeuvre d’Augustin d’Hippone, La cité de Dieu. C’est cette première traduction, au sein de laquelle chaque chapitre est complété par un commentaire de Raoul (« exposition »), qu’édite aujourd’hui l’équipe du programme de recherche « Histoire du Lexique Politique Français », sous la houlette d’Olivier Bertrand [1].

L’édition d’un tel texte mérite toute notre considération, aussi bien en raison de l’intérêt historique, linguistique et philosophique du texte qu’elle met à disposition du public, qu’en raison de la qualité exemplaire du travail éditorial mené.

1. Le travail d’édition

Le volume évoqué ici constitue le premier fruit du travail colossal entrepris par l’équipe du programme de recherche « Histoire du Lexique Politique Français », qui depuis 2008, s’est attelée à l’édition de cette œuvre, avec le soutien du Conseil Européen de la Recherche et de l’unité de recherche du CNRS « Analyse et traitement informatique de la Langue Française » (ATILF). On ne peut que se montrer admiratif d’une telle entreprise – non seulement en raison de la somme de travail à accomplir, mais encore parce que cette première réalisation est remarquable.

L’œuvre originale d’Augustin, La Cité de Dieu, n’est certes pas un texte bref. Mais la traduction française qu’en propose Raoul de Presles à la fin du XIVème siècle, avec son français prolixe, et surtout, ses commentaires chapitre par chapitre, en amplifie encore la longueur. Ainsi, la tâche à laquelle se sont attelés les éditeurs est véritablement titanesque, puisqu’il leur faudrait probablement encore huit volumes supplémentaires pour terminer l’édition complète du texte de Raoul de Presles.

On comprend dès lors la prudence avec laquelle ils donnent au lecteur leur horizon de travail dans l’avant-propos : suivant l’organisation de La Cité de Dieu décrite par Augustin lui-même [2], ils se proposent d’éditer dans un premier mouvement les livres I à X, qui présentent la partie polémique de l’œuvre, où l’auteur s’attache à réfuter l’opinion des païens romains. Quant à l’édition des livres XI à XXII, O. Bertrand et ses compagnons n’abdiquent pas, mais annoncent avec prudence qu’ils l’entreprendront « si le temps, la vie et le courage [le leur] permettent » [3]. On mesure mieux l’ampleur de la tâche lorsque l’on réalise que l’ouvrage de 981 pages dont nous rendons compte ne contient en réalité que le premier tome de la première séquence de la première partie de La Cité de Dieu de saint Augustin traduite par Raoul de Presles !

Pour accomplir un tel exploit, huit personnes se sont penchées sur l’établissement du texte [4], et deux collaborateurs de l’ATILF ont œuvré au développement d’outils d’indexation et de mise en forme [5].

En effet, outre l’établissement du texte, les membres du programme « Histoire du Lexique Politique Français » ont dû aborder de front la question de la mise en forme et de la valorisation des informations de l’apparat critique, qui vaudra pour tous les volumes à venir.

Le texte de Raoul est conservé dans plus de cinquante manuscrits, mais par chance, la BNF conserve un manuscrit complet daté de 1376 (ms. BnF Fr. 22912-22913 [6]) et référencé dans le catalogue de la bibliothèque de Charles V mis à jour en 1380. Il s’agit selon toute vraisemblance du manuscrit présenté par Raoul à son souverain mécène, et les éditeurs ont donc pu bénéficier de cette source inestimable pour établir leur texte, bien qu’ils agissent là encore avec une grande prudence [7]. Comme il est de mise pour la réalisation d’une édition scientifique de référence, les éditeurs ont cependant apporté beaucoup de soin à relever les variantes, tant orthographiques qu’au niveau du contenu, au sein de quatre autres manuscrits de contrôle [8]. Et là encore, l’introduction fournit des informations très complètes sur le processus de sélection de ces manuscrits, lors duquel rien n’a été laissé au hasard.

L’apparat critique de cette édition, qui constitue un point fort incontestable, est particulièrement fourni, et tout son contenu est justifié en détail dans l’introduction de l’ouvrage. Ainsi, chaque page du texte de Raoul se trouve complétée par trois niveaux de notes : « dans l’étage supérieur figurent les leçons qui demandent un choix ou une intervention de la part de l’éditeur, dans l’étage intermédiaire les variantes et enfin dans l’étage inférieur l’apparat des sources [9] ». Tant d’informations sont précieuses, et le troisième niveau de notes, qui consiste à donner les références des citations ou des évocations faites par Augustin ou Raoul (et l’on verra à quel point les sources historiques constituent le cœur même de cette œuvre) est particulièrement appréciable pour le chercheur travaillant sur le texte. Mais cette abondance de notes ne surcharge pourtant pas la page, qui reste tout à fait lisible également dans le cadre d’une lecture cursive, puisque les éditeurs, attentifs au moindre détail, ont fait le choix de ne pas placer d’appels de notes, mais d’indiquer directement dans les notes la ligne et les premiers mots de l’expression sur laquelle ils souhaitent attirer notre attention. À l’usage, ce choix se révèle tout à fait pertinent.

Il nous faut également souligner la volonté affichée par les éditeurs de tenir compte des spécificités de mise en page de leur manuscrit de référence. En effet, l’élément qui caractérise le plus les principes d’édition employés dans ce volume est la volonté de mettre à la disposition du lecteur un maximum d’informations, facilement lisibles, en plus du texte établi. Or, cette maniabilité des ouvrages était également primordiale à la fin du Moyen Âge, surtout dans le cas de manuscrits d’apparat comme celui sur lequel s’appuient les éditeurs. C’est pour cette raisons qu’il est tout à fait pertinent de faire converger ces deux aspects (exigences académiques et témoignage historique textuel), en proposant une mise en page qui donne « au lecteur moderne une idée de la mise en page de [leur] manuscrit de base ». Cela comprend par exemple la distinction stricte entre le chapitre d’Augustin lui-même et son exposition par Raoul, mais aussi la reproduction dans des encadrés des indications marginales (marginalia), par lesquelles le copiste signale des références utilisées (auteurs, œuvres).

Ces choix de mise en page ne répondent certainement pas à la seule volonté de faire de cet ouvrage, magnifiquement édité chez Honoré Champion, une image d’un manuscrit médiéval, car il y a fort à parier que le lectorat visé sera en majorité composé de spécialistes peu enclins à s’en émouvoir, et que, de surcroît, les merveilles du manuscrit BnF, fr. 22912-22913 sont entièrement visibles sur Gallica. En revanche, plus qu’une « idée » de ce à quoi ressemblait un manuscrit du XIVe siècle, cette édition à le mérité de nous donner une expérience de lecture comparable à celle que pouvait avoir le visiteur de la librairie du Louvre sous Charles V, qui aurait eu l’envie de se plonger dans la pensée de « monseigneur Augustin ».

2. Raoul de Presles et l’entreprise de traduction en vernaculaire sous Charles V

a. Questions linguistiques

Dans le domaine de l’histoire culturelle, le règne de Charles V, dit « le Sage », ne se présente plus. C’est sous son patronage que furent réalisées notamment certaines des premières traductions en français d’œuvres politiques et morales, philosophiques ou théologiques, comme la Politique ou L’Éthique à Nicomaque d’Aristote par Nicole Oresme, le Policraticus de Jean de Salisbury par Denis Foulechat, ou encore La Cité de Dieu ou la Bible, par Raoul de Presles. Celui-ci, avocat à Paris, puis maître des requêtes du roi dans les années 1370, était un personnage public mais avant tout un érudit, latiniste, fervent admirateur de la culture romaine, mais aussi des antiquités gauloises, qu’il s’est toujours appliqué à mettre en valeur à travers ses ouvrages d’histoire et de compilation [10]. Faire reposer la responsabilité de la traduction de La Cité de Dieu sur les épaules d’un homme d’un tel profil témoigne donc d’un choix fort : celui d’orienter l’identité de cet ouvrage d’Augustin davantage du côté de l’histoire que de celui de la théologie. Mais la discipline historique possédant de multiples visages, il reste encore à déterminer si s’agit d’histoire factuelle et anecdotique – dont sont friandes les cours médiévales – ou d’histoire politique, religieuse et culturelle.

Une autre interrogation peut encore être formulée au sujet de la commande royale de cette traduction. Que la volonté de financer ces entreprises de traductions ait relevé de l’action politique pragmatique puis justifiée théoriquement, ou qu’elle ait été pensée et fondée en amont sur une réflexion éthique, épistémologique et politique consciente est difficile à trancher dans le cas de La Cité de Dieu traduite par Raoul de Presles. En effet, du moins dans le volume I dont nous disposons à ce jour, en particulier dans le premier prologue, Raoul ne semble pas s’attribuer une mission de traduction dont il serait particulièrement fier, comme l’avait fait son contemporain Nicole Oresme dans son Livre de Éthiques (prologue du translateur) quelques années auparavant. Au contraire, et là encore il est difficile de déterminer si ce faisant Raoul se plie à une rhétorique habituelle ou s’il assume pleinement ses paroles, il déplore vivement la faiblesse de son entendement et de ces capacités de traducteur, en regrettant que le roi ait tant insisté pour lui confier la mission de traduire La Cité de Dieu, au détriment des clercs, plus qualifiés et « ausquiex tele euvre appartenoit et leur estoit deuee à translater [11] ». Si Raoul s’inscrit dans une période d’intense travail de traduction, et de renouvellement du corpus accessible à la classe laïque, il n’est en l’état pas manifeste qu’il ait été un acteur convaincu de cette transformation. Mais, encore une fois, étant donné l’utilisation constante qu’il fait des codes d’expression et d’auto-dénigrement qui avaient cours dans les prologues des traducteurs médiévaux, il est possible qu’une telle conclusion ne soit qu’une illusion, que l’on aurait aimé voir confirmer ou infirmer par les éditeurs du texte. En effet, une lecture sûre et informée d’un tel prologue donne le ton de l’ouvrage entier, et lorsque l’on connaît sa longueur et son caractère parfois laborieux, une telle base de lecture s’avérerait précieuse pour le lecteur.

La lecture du manuscrit sur lequel se sont fondé les éditeurs nous en apprend toutefois davantage. Ainsi, dans un prologue au livre XI de sa Cité de Dieu de saint Augustin, Raoul se déclare hostile à la traduction en français de contenus jugés par lui « trop complexes ». Que cette complexité tienne à des difficultés conceptuelles surmontables seulement par des lecteurs formés à l’université, ou qu’elles soient essentiellement insurmontables pour l’entendement humain (c’est à dire qu’il s’agisse de matières scientifiques ou théologiques), Raoul ne le précise pas et se contente d’un laconique « choses célestes et super célestes ». Il ajoute cependant que la traduction vers le français de tels textes serait inutile, car ceux qui ne les comprennent pas en latin ne les comprendraient pas non plus en français [12]. Raoul de Presles fait ainsi coïncider la latinité avec un ordre socio-éducatif établi (les latinistes étant les clercs/universitaires), sans chercher à interroger, voire à violenter ce rapprochement. En cela, il se révèle assez peu audacieux.

En revanche, il est indéniable que ce geste même de traduction ait été fondateur pour la transformation du lexique politique français, ce qui constitue l’objet d’étude central des éditeurs du présent ouvrage. Si ce n’est pas dans le but affirmé de donner une dignité nouvelle à la langue française, dès lors capable de recevoir et transmettre les contenus théoriques les plus subtils, La Cité de Dieu de saint Augustin traduite par Raoul de Presles a par la force des choses contribué à la formation et à la fixation de nombreux termes. En cela, deux déterminants qui tiennent à la nature même du texte sont particulièrement remarquable.

Le premier saute au yeux, et nous l’avons déjà longuement commenté : la taille du texte. Le texte de La Cité de Dieu d’Augustin constitue déjà un texte d’une longueur respectable, écrit dans une langue latine riche et colorée. La mission du traducteur, acceptée par Raoul, était donc colossale, puisqu’il devait à la fois rendre compte de la richesse lexicale du texte original, mais aussi de sa précision et de ses nuances conceptuelles. La difficulté de cette tâche réside en effet dans ce qui fait la beauté même du texte d’Augustin. Œuvre de philosophie et de théologie d’une précision théorique indéniable, La Cité de Dieu constitue également le réquisitoire passionné d’un homme, à travers les passions duquel se dessine une époque, des événements, des références historiquement conditionnées. Comment distiller ces deux aspects, intimement liés dans le texte, et portés par une langue latine vivante et forgée à la flamme de cette Antiquité déjà bien lointaine pour l’homme du XIVème siècle ? Si l’on rappelle que le fossé qui peut séparer (sans qu’il soit pour autant question de différence de dignité) entre le latin littéraire antique et le latin médiéval philosophique par exemple, quelle abîme a donc dû franchir Raoul pour tenter de s’approprier et restituer le texte d’Augustin dans une langue française très jeune, et élaborée dans un contexte et par des pratiques d’expression bien différentes de celles que pouvaient connaître un Romain du IVème siècle ! Ainsi, lorsqu’il traduit le chapitre II, 21 sur la conception cicéronienne de la République romaine, on doit reconnaître qu’il entrelace d’une manière habile et fluide les néologismes, les transpositions mot à mot et le vocabulaire politique spécifiquement issu du français médiéval [13].

De surcroît, Raoul ne se contente pas de son labeur de traducteur, il se fait également commentateur. Pour éclairer le texte d’Augustin cependant, il n’a pas la prétention de s’en remettre à sa seule sagacité. Au contraire, délaissant d’ailleurs bien souvent l’analyse conceptuelle (qui aurait pourtant pu se satisfaire de néologismes transposés depuis le grec et le latin, rendant la tâche plus aisée), Raoul de Presles alimente ses explications de larges extraits de textes qu’il trouve chez des autorités variées [14]. Aux difficultés de traduction induites par la subtilité et la verve d’Augustin, notre auteur vient donc ajouter la tâche ardue d’intégrer dans un même ouvrage des portions d’œuvres diverses, issues de périodes historiques différentes, présentant des styles différents, des finalités différentes, et des complexes conceptuels différents [15]. Le devoir de Raoul a donc été de faire parler d’une même voix des langues d’une diversité frappante, tout en élaborant la langue française capable de s’en faire le relais. Bien que nous soyons conscient de ces difficultés que Raoul n’a pu que prendre en compte, il est cependant difficile de se faire une idée des méthodes de traduction employées par notre auteur-traducteur pour y faire face. Opère-t-il de la même manière pour traduire tous les textes auxquels il fait appel dans ses expositions ? Choisit-il toujours de traduire un même terme latin par son équivalent français ? Ou bien prend-il en considération la distance historique qui le sépare plus ou moins de ses sources ? Tient-il également compte des différences disciplinaires, lorsqu’il traduit un passage du Timée de Platon ou de l’Histoire naturelle de Pline ? Nous attendons avec impatience la parution du volume IV de cette édition, qui contiendra certainement des examens minutieux et éclairants des pratiques de traduction de Raoul de Presles, afin de pouvoir profiter pleinement de cette Cité de Dieu de saint Augustin traduite par Raoul de Presles.

En effet, pour l’instant on ne trouve dans ce volume I que quelques allusions, très subjectives, au couple français/latin. Par exemple, p. 379, lorsque Raoul se justifie de conserver un poème en latin dans le texte en mettant en avant les caractéristiques traditionnellement attachées à la langue latine (langue divine, langue harmonieuse et cadencée, langue des clercs) [16] et régulièrement convoquées en sa défense depuis le décret de Gratien.

b. L’éthique de la langue française

Conformément aux attentes du genre, Raoul de Presles dédie sa traduction à son souverain mécène, « Charles le Quint, roy de France » dans un premier prologue, où il présente avec emphase les qualités d’Augustin et de sa Cité de Dieu, légitimant par là son entreprise de traduction :
« Car premierement en la doctrine de la foy, en la confutation ou reprobation des herites, en la declaration de la benoite Trinité, onques nuls de touz yceux docteurs de l’Eglise primitive ne vola si haut ne n’entreprist si haultement à ces choses enseigner, declarer et demontrer [17] ».

Durant toute la première partie de ce prologue, Raoul joue avec la métaphore de l’aigle « roy souverain de touz les oysiaux [18] » figure nouvelle dans le légendaire de la monarchie française, à laquelle il compare successivement Augustin, puis Charles V. Cette métaphore est loin d’être aussi convenue qu’elle semble l’être au premier abord. En effet, il aurait été simple pour Raoul d’insister sur les qualités de l’oeuvre dont il propose la traduction, et de louer dans la foulée le discernement du monarque avide de la lire, en insistant plus directement sur la commune intelligence de l’auteur et du lecteur. Si Raoul passe par la médiation de l’image de l’aigle, c’est certainement pour satisfaire son amour des références savantes (il commence en effet par dire qu’il hérite cette image de l’aigle des naturalistes anciens (Pline, Aristote...), mais elle lui permet également d’afficher dès le prologue sa lecture de l’augustinisme politique médiéval. Il ne se contente pas, en effet, de louer des individualités, ou même de mettre en parallèle la souveraineté spirituelle et la souveraineté temporelle, mais s’emploie à montrer l’intrication de ces deux règnes, particulière au royaume de France – du moins tel qu’il souhaitait se mettre en scène.

Il procède ainsi en plusieurs temps. Dans un premier mouvement, Raoul explicite d’abord les raisons pour lesquelles l’aigle peut être associé à l’idée de souveraineté (éminence, discernement et fermeté), puis il retrouve ces qualités chez Augustin, avant de boucler l’analogie en proclamant la royale dignité chez celui-ci (« (…) pareillement monseigneur saint Augustin entre les docteurs de l’Église primitive y puet et doit estre comparé et clamé roy, aussi comme l’aigle est reputé roy et souverain des oisiaux [19] »). Ce n’est que dans un second temps qu’il inclut Charles V dans ce triangle métaphorique. Et cette fois-ci, la royauté de Charles étant un fait indéniable, Raoul commence par l’affirmer l’analogie de l’aigle (« il me semble que je vouz puis et doi encore assés convenablement comparer à l’aigle [20] »). Il n’ira cependant pas jusqu’à la conclusion finale, peut-être malséante ou présomptueuse, de ce rapport de proportionnalité qui lui aurait permis le rapprochement entre ces deux personnalités. Car à ce point de son développement, Raoul quitte le terrain de la comparaison des mérités personnels pour mettre sur le devant de la scène le corps mystique du roi de France, davantage que son incarnation en Charles V. Même s’il reconnaît les mérites intellectuels et personnels du roi, son amour de l’étude en particulier, Raoul insiste davantage sur l’ancrage de ce dernier dans une lignée, une lignée de rois thaumaturges et héritiers par Charlemagne d’un pouvoir légitime sur l’Occident chrétien. Tous les éléments qui fondent la singularité de l’idée mystique de la royauté française sont déployés en premier lieu : la référence à la Sainte Ampoule, au toucher des écrouelles et à la fleur de lys, la devise « Montjoie Saint Denis », l’oriflamme vermeil et le rappel des hauts faits de Charlemagne comme champion de la chrétienté.

Raoul en tire une conclusion intermédiaire : « Et ces choses, mon tres redoubté seigneur, denottent et demonstrent par vraye raison que par ce vous estez et devés estre le seul principal protecteur, champion et defenseur de l’Esglise comme ont esté vos devanciers [21] ». On reconnaît ici le trait principal des défenses de l’identité royale française bâtie au XIVème siècle : s’appuyer sur l’autorité spirituelle de l’empereur et en même temps sur le lignage Charlemagne-Capétiens, pour court-circuiter dans un même mouvement les prétentions de l’autorité papale sur le temporel et de l’autorité impériale sur le spirituel. La seule union légitime – et sanctionnée par des faits miraculeux – des pouvoirs spirituels et temporels résiderait en la personne du roi de France.

Ce n’est que lorsqu’il termine son développement sur les qualités de Charles V qui le rendent digne de son statut de roi très-chrétien que Raoul évoque l’amour des sciences et des savants qui caractérisent son monarque en propre. Mais là encore, après le rappel de la fameuse maxime du Policraticus, récemment traduit en français, et selon laquelle « Roy sanz lettre est un asne coronné [22] », Raoul de Presles invoque à nouveau la tutelle de Charlemagne : « Et tieng que en ceste partie, vous avéz voulu ensuivre monseigneur saint Charles, qui entre touz les livres que il estudioit et veoit volentiers, il lisoit les livres de monseigneur saint Augustin et sur tous les autres le livre de La Cité de Dieu, si comme il est trouvé en sa vie et es croniques [23] ». Et en ce qui concerne cette volonté d’édification et d’élévation de l’esprit, ce que Charles V ne doit pas à l’exemple ou au sang de son illustre ancêtre, Raoul affirme qu’il le tient d’une « droite inspiration divine [24] ».

Raoul lie ainsi étroitement la souveraineté temporelle et l’inspiration spirituelle qui doit présider à l’action du monarque. Sa volonté était-elle véritablement d’exemplifier une certaine lecture de La Cité de Dieu, ou bien s’est-il agit d’un heureux hasard qui a fait concorder l’idée de l’union des deux cités avec une conception de la royauté française élaborée au fil de siècles et au fil des conflits avec la papauté ? Faute de pouvoir nous prononcer à ce sujet, nous attendons avec impatience la parution de la suite de cette édition, en particulier celle du volume IV, consacré à diverses études [25]. On peut en effet regretter que ce volume, malgré la présentation d’une bibliographie spécialisée sur Raoul et son contexte, ne nous fournisse pas de guide pour mieux cerner les apports spécifiques de l’auteur-traducteur, et comprendre les points saillants de sa pensée. Si l’on peut rester impressionné par le tour de force oratoire du prologue dédicatoire, cela ne doit pas nous empêcher pour autant de nous interroger plus avant : y a-t-il véritablement une pensée relevant du domaine de la philosophie politique chez Raoul, ou est-il un brillant communicant, trouveur d’image et passeur de textes, pour qui la recherche théorique sur le phénomène politique ne serait qu’anecdotique ? La question appelle une recherche plus minutieuse, que la parution des nombreux prochains volumes de sa traduction de La Cité de Dieu de saint Augustin traduite par Raoul de Presles ne manquera pas d’alimenter. Pour l’heure, reconnaissons également que certes, Raoul de Presles n’est ni philosophe ni théologien, et ne tente à aucun moment de se faire passer pour tel, mais cela n’empêche nullement ses écrits d’être un matériau de choix pour l’historien de la philosophie médiévale.

c. Éditeur, commentateur et traducteur

L’intérêt philosophique de l’édition d’un tel texte ne réside qu’en second lieu dans la substance même des commentaires de Raoul de Presles. Nous avons assez insisté sur sa réticence à entrer dans le détail des arguments d’Augustin dans les domaines politiques et théologiques. L’intérêt linguistique est quant à lui indéniable, et c’est sans doute pour cela que c’est au programme de recherche sur le lexique politique français que nous devons ces recherches sur Raoul.

On ne trouve pas chez lui de réflexion sur sa pratique du français et de prise de recul face à son acte de traduction, comme chez Oresme [26]. Raoul est un homme d’érudition, bibliophile notoire et grand lecteur, et non un théoricien. Cependant, cela même constitue un aspect précieux pour l’historien, et l’historien de la philosophie, car les références faites par Raoul, les sources qu’il utilise pour expliciter les propos d’Augustin ou pour abonder dans leur sens, témoignent de l’atmosphère et les pratiques culturelles qui avaient cours sous le règne de Charles V. Et justement, c’est ce manque de recul, cette relative innocence de Raoul à l’égard de son acte d’écriture qui rend son témoignage d’autant plus fiable qu’il n’est pas affecté.

Après le premier prologue, qui avait pour rôle d’exalter la dignité du livre présenté, d’insister sur la commande royale pour cette traduction, et de légitimer ainsi l’implication de Raoul, La Cité de Dieu de saint Augustin traduite par Raoul de Presles présente un second prologue (« Autre prologue du translateur et parle à .i. chascun qui cest livre lira »). Cette pratique, tout à fait courante parmi les médiévaux, et particulièrement parmi les proches de Charles V, permet souvent au traducteur d’expliciter ses méthodes de travail et les difficultés rencontrées, qui apparaissent en filigrane derrière l’exposé du contexte de composition de l’œuvre. Le prologue du translateur ne se conforme ici que partiellement à cet usage. En effet, s’il consacre la fin de cette courte séquence à rappeler le contexte d’écriture de La Cité de Dieu et l’intention d’Augustin [27], il ne dit mot de sa pratique de traducteur. Ce n’est pas non plus ici qu’il formule le lieu commun attendu de la grande difficulté du texte et de son vocabulaire latin (ce qui, en l’occurrence, est loin de se résumer à une figure de rhétorique sans fondement), car c’est en effet le premier prologue qui se conclut sur ce sujet : « Et si y a pluseurs mos qui ne se peuent pas bonnement translater en françois sanz adition ou declaration [28] ». Mais il n’en dira pas plus, alors que cette simple remarque lui aurait permis de d’aborder la question de la dignité et de la complétude (intrinsèque ou non) de la langue française.

En réalité, Raoul se montre beaucoup moins sous les traits du traducteur que sous ceux de l’éditeur de texte, du passeur de texte. En effet ce premier prologue, après ces brèves remarques non abouties sur la langue française, se termine sur une prise de recul sur la nature de l’oeuvre qu’il nous présente : « Car comme dessus est dit, ce livre est compilé de diverses et haultes matieres et de haults stile et de ancienne gramaire cargé de grans sentences suspensivez en briefves paroles, pluseurs et diverses hystoires abregees de divers et anciens docteurs dont les originaux ne peuent pas bonnement estre trouvés en cest païs pour y avoir recours es pas et es termez qui desirent déclaration [29] ». Notre auteur est donc tout à fait conscient du foisonnement des sources utilisées par Augustin, et des difficultés induites par cette diversité. Mais à aucun moment il ne se saisit de ce constat pour en tirer quelque conclusion sur les difficultés définitionnelles et conceptuelles.

Ce qui semble l’intéresser davantage – ou du moins ce sur quoi il s’explique le plus volontiers – est la démarche d’éditeur. Dans cette citation, il déplore en effet de ne pas pouvoir vérifier les textes, et éventuellement en donner une autre leçon que celle retenue par Augustin. C’est peut-être dans cette perspective, et non seulement dans la soumission à des pratiques d’écritures conventionnelles qu’il faut chercher l’explication de la mise en avant des autorités citées par Raoul, au détriment de son propre discours. Il est intéressant de remarquer que les rubriques, les tables et autres notes explicatives que l’on peut trouver dans la présente édition au sujet de ce texte établi et traduit par Raoul sont déjà largement présentes dans le texte lui-même, Raoul s’attribuant une$ rôle de traducteur mais aussi d’éditeur, opérant un travail critique et attentif au geste de son auteur[p. 734 : Toutevoies selon Thomas, samble il que la lettre du texte feust meilleur se elle deist jucques à la premiere bataille punique, et que elle s’acorderoit miex au commencement du .xxii.e chapitre de ce livre, pour ce que, aprés ycelle premiere bataille punique finee, les Rommains orent si gran paix que ilz clorrent les portes de Janus, qui ne se clooient que en temps de paiz et s’ouvroient en temps de guerre, si comme il appert par le .ix.e chapitre de cest livre acques son exposicion. Toutevoies puet il estre que pour ce que ce temps de paiz qui fu entre la premiere et seconde bataille punique fu si brief, monseigneur saint Augustin ne tint compte de le nombrer. Et pour ce dit il jucques à la seconde bataille punique (…) ».]].

Notes

[1La Cité de Dieu de saint Augustin traduite par Raoul de Presles (1371-1375). Livres I à III. Édition du manuscrit BnF, fr. 22912, éd. Olivier Bertrand et alii, Paris, Honoré Champion, 2013, 981 p.

[2Augsutin d’Hippone, Rétractations, II, 43.

[3p. 12.

[4Comme il est rappelé dans l’introduction, p. 121 : « ...le prologue et le livre I ont été édités par O. Bertrand, le livre II par B. Stumpf, le livre III par M. Andronache. Ph. Pons s’est quant à lui chargé de l’encodage du livre I et, avec K. Echampard, des index et S. Menegaldo de l’apparat des sources ».

[5Il s’agit de B. Gaiffe et J. Perignon.

[7p. 75 : « Nous savons bien qu’un manuscrit de présentation n’est pas toujours le meilleur manuscrit pour l’établissement du texte (...) ».

[8p. 81-83.

[9p. 121

[10Parmi ses œuvres latines qui témoignent le mieux de sa vaste culture et de sa volonté d’inscrire l’histoire de France dans la continuité de l’histoire romaine, on peut citer son Compendium morale de republica (1363) et sa Musa (1365).

[11Prologue, p. 170, l. 25.

[12Ms. BnF fr. 22913, fol. 2v.

[13Par exemple, p. 486, l. 18 : « Car ne les hommes, se la cité n’eust esté ainsi garnie de meurs, ne les meurs, se les hommes n’i feussent parvenus, il n’eussent peu fonder ou par si long temps tenir la chose publique si justement et si largement seignourissant ».

[14Les éditeurs, qui ont apporté un soin tout particulier à la recherche et au classement des sources de Raoul, comme en témoignent les pages 87 à 120 de l’introduction qui résument les choses ainsi, p. 91 : « De façon générale, les exposicions de Raoul de Presles sont un tissu de citations et de références, même si la place relative occupée par les différentes sources convoquées peut être fort variable (…). C’est, assurément, cette dimension encyclopédique – encyclopédie non pas de tous les savoirs, mais d’histoire et de culture romaines – qui faisait l’un des intérêts majeurs de la traduction de Raoul de Presles, comme peuvent en témoigner à leur manière la liste d’autorités placée en tête du ms. BnF. fr 22912, ainsi que les manchettes marginales mentionnant – pas toujours à propos d’ailleurs – le nom de tel ou tel auteur cité dans le texte ».

[15La présente édition contient la liste des autorités « desquieux a esté prinse l’exposition de ce livre » (p. 159-160) et reproduit un fac-similé de cette table dans le manuscrit ms. Paris BnF, fr 22912 (p. 157). Les éditeurs ont également consacré une rubrique de leur introduction (p. 94-120 ) à détailler les sources de Raoul. Parmi celles-ci figurent donc tant Abulamasar que Salluste, Robert Holcott, Hugues de Saint Victor et Marco Polo...

[16La phrase précédente, qui justifie aux yeux de Raoul la citation de ce poème est d’ailleurs révélatrice de son esprit conservateur sur ce point, puisqu’il enjoint les hommes à respecter « son état », établi par Dieu, et à y adapter son comportement : « (…) tu dois apprendre et considérer quel estat et quel degré Dieu t’a donné entre les hommes, car selon la diversité des estats et des degrés doivent estre diverses manieres de vivre, car chacun doit vivre selon son estat. Et afin que de ce tu en puisses rendre graces à Dieu, et pour ce que plusieurs clercs verront ce livre et que les vers sont tres beaux et tres notables à recorder, je les ay ci mis en latin ».

[17Prologue, p. 164.

[18Prologue, p. 163.

[19Prologue, p. 165.

[20Prologue, p. 165.

[21Prologue, p. 169.

[22Cité par Raoul dans le Prologue, p. 170.

[23Prologue, p. 170.

[24Prologue, p. 170.

[25C’est ce qu’annoncent les éditeurs p. 12, bien qu’ils insistent davantage sur le versant linguistique de ces recherches.

[26Celui-ci n’est d’ailleurs pas cité dans ce texte traduit et rédigé par Raoul.

[27p. 174, l. 13-25 : « Si dois savoir que il fist ce livre environ .iii. Cens .iiii. Et .xv. Ans aprés ce que le Saint Esperit descendi du ciel sur les apostres et disciples de Nostre Seigneur qui en son nom estoient assemblés en .i. lieu, si comme il mesme le tesmoingne en ceste euvre. Et se tu veulx avoir la cause pour quoy il le fist […], ce fu pour confuter et reprimer les blapemes que les ommains eslevoient contre rison, contre Rostre Seigneur Jhesu Crist et son benoit nom, et contre la foy crestienne. Et mettoient sus la destrcution de leur cité, et la persecution que ilz soufroient en ce que ilz avoir mis hors de la cité de Romme leurs dieux pour le nom de Jhesu Crist ».

[28Le traitement de ce sujet dans le premier Prologue plutôt que dans le Prologue du translateur peut cependant se justifier par l’angle d’attaque adopté par Raoul. En effet, après avoir identifié, comparé, métaphorisé, son royal commanditaire, il termine cette séquence sur les louanges de rigueur. Et pour compléter cet exercice très codifié, Raoul exalte les talents et la supériorité de Charles V, qu’il accentue encore en amoindrissant les siens en parallèle. Tous les aspects positifs de la traduction de la Cité de Dieu sont donc présentés comme le fruit de la sage politique du roi, tandis que tous ses défauts sont imputables à Raoul

[29p. 172.

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