ISSN 2269-5141

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René Pommier : Ô ! Blaise ! à quoi tu penses ?

Essai sur les Pensées de Pascal

vendredi 11 mars 2016, par Nicolas Rousseau

Enfin réédité après avoir été introuvable pendant des années, Ô ! Blaise ! à quoi tu penses ? [1] est sans doute le livre le plus personnel de René Pommier et à mon avis, son chef-d’oeuvre : consacré aux Pensées de Pascal, cet essai entend montrer que le philosophe de Port-Royal a su exprimer mieux que personne le problème fondamental de la condition humaine mais que la solution qu’il y a apportée est aussi absurde que scandaleuse.

Le contraste est maximal entre le point de départ de l’oeuvre et son aboutissement. Nul n’a su avec plus éloquence que Pascal peindre la misère et les contradictions de l’homme, le caractère inexplicable de son existence, l’absence incompréhensible de réponse au sens de sa vie : « Pour résumer la peinture, assurément très sombre, que Pascal nous propose de la condition humaine dans la première partie des Pensées, on peut donc citer le début du fragment 437-401-20 qui présente les deux grands points que Pascal va développer : « Nous souhaitons la vérité et ne trouvons qu’incertitude. Nous cherchons le bonheur, et ne trouvons que misère et mort » » (page 22).

Mais en cherchant à convertir l’incroyant qui n’écoute que la raison, Pascal aurait aussi prouvé, bien malgré lui, que la foi qu’il défend n’est qu’un tissu d’absurdités. De fait, avec ce Ô ! Blaise !, René Pommier a fait un livre tout à la fois pascalien, profondément pascalien, en ce qu’il prend tout à fait au sérieux la question posée par les Pensées, mais radicalement anti-pascalien et anti-religieux dans la critique impitoyable qu’il mène des solutions apportées par le philosophe. Pour Pommier, il n’existe tout simplement pas d’explication à notre existence, aucun espoir de salut, aucune façon de sortir de la contradiction de notre condition. Nous naissons, nous vivons, nous mourons, et nous ne saurons jamais pourquoi. Alors que les autres livres de Pommier sont généralement joyeux, soit dans le déboulonnage de quelques gloires usurpées à ses yeux (Roland Barthes, René Girard, Freud...), soit dans l’explication de pages des grands écrivains (Chateaubriand, Flaubert, Bossuet...), cette fois-ci, finir de rire ! Ô ! Blaise ! est un livre sombre et douloureux, qui exprime à la fois un étonnement consterné devant notre situation et une sourde colère contre Pascal pour nous avoir fait miroiter un illusoire salut : « Ces « pleurs de joie » que Pascal a connus au moins une fois dans sa vie, je dois reconnaître que je ne les ai, moi, jamais connus, et je sens bien, et je sais bien à l’âge où je suis, que je ne les connaîtrai jamais. Je n’aurais pourtant vraiment pas demandé mieux. Des pleurs de joie, j’aurais aimé en verser tous les jours ; j’aurais aimé en verser du matin au soir et du soir au matin ; j’aurais aimé pouvoir en remplir des seaux, des bonbonnes, des baquets, des bassines, des lessiveuses, des baignoires entières. Le malheur, c’est qu’à la différence de Pascal, je n’ai pas assez d’imagination et suis beaucoup trop raisonnable pour pouvoir croire que Dieu me rend visite » (page 24).

Puisque c’est le croyant qui prétend nous apporter des réponses, c’est à lui que revient la charge de la preuve. C’est à lui d’apporter des arguments à l’appui de sa religion, et l’incroyant a parfaitement le droit de rester sceptique tant qu’on ne l’a pas convaincu, et de devenir encore plus sceptique quand il voit ce qu’on lui avance en terme de « preuves » :
« Si les croyants se sentent presque toujours agressés lorsque les incrédules contestent le bien-fondé de leurs croyances et soutiennent qu’elles sont absurdes, il ne leur vient pratiquement jamais à l’esprit que les incrédules puissent, eux aussi, se sentir agressés lorsqu’ils leurs proposent d’adhérer à leurs croyances. Et pourtant la prétention qu’ont les croyants de détenir la vérité, de connaître la réponse aux questions que tous les hommes qui prennent un jour la peine de réfléchir, ne peuvent pas ne pas se poser, est pour l’incrédule tout à fait insupportable. Car, s’il est incrédule, c’est parce qu’il est douloureusement conscient que nous sommes tous dans la nuit la plus complète et que seuls les illuminés croient voir de la lumière. Cette situation lui paraît profondément injuste et proprement intolérable, et il ne demanderait pas mieux que d’avoir des explications ; encore faudrait-il qu’elles soient un tant soit peu sérieuses. Ce n’est hélas ! jamais le cas. Et c’est pourquoi, quand on prétend lui apporter des réponses à toutes les questions qu’il se pose, et qu’on n’a, en réalité, à lui proposer que des inepties, il sent monter en lui une immense colère. C’est cette colère que j’ai exprimée dans ce livre » (pages 13-14).

En suivant le plan qui aurait probablement été celui des Pensées si elles avaient pu être achevées, Pommier montre en trois chapitres que Pascal pose un « problème insoluble », qu’il y apporte une « solution absurde » soutenue par des preuves « consternantes », d’où il retire la conclusion que les Pensées démontrent moins « la misère de l’homme que la misère de l’apologiste » (page 107).

Dans les ténèbres

Les suprenants « Ô ! Blaise ! », présents dès le titre et qui vont ponctuer tout le livre, ne sont évidemment pas une expression de respect fier ou intimidé ("Avé, ô César !", "Ô Mort, vieux capitaine..."), ni tout à fait de déploration ("Ô rage, ô désespoir...") mais de remontrance et d’indignation : "Ô ! Blaise ! à quoi tu penses ?". On imagine plus facilement cette expression dans la bouche d’un personnage de Pagnol, s’adressant à son voisin qui perd la raison, ou d’un parent grondant son enfant. . "Ô ! Blaise ! à quoi tu penses ?" Cette apostrophe va rythmer le livre, en lui donnant comme une ligne de basse continue et relancer continuellement la dramatisation du propos, en montrant la gravité de la situation, tout en la tournant en dérision. Mais c’est bien parce que le projet de Pascal est à la fois grave et dérisoire !

Car René Pommier nous montre par cette expression un Pascal victime de ce divertissement qu’il dénonce si longuement : persuadé de penser à l’essentiel (notre salut), il est en fait complètement distrait, incapable de voir la réalité en face. Pour Pommier, le projet d’apologétique chrétienne serait de ce fait un gigantesque divertissement face au caractère indésirable à notre condition, à ceci près que ce divertissement, contrairement à une partie de billard ou de dés, n’est pas assumé comme tel, mais est pris au contraire pour l’unique et parfaite solution à ce problème. Il n’est pas mauvais, face à une réalité sinistre comme la mort, de penser à autre chose (en admettant que ce soit toujours possible, ce que Pascal nierait), puisque nous n’y pouvons rien ; mais c’est s’aveugler que de nier qu’on veut juste se divertir de pensées accablantes en cherchant refuge dans une occupation qui n’a pas d’importance en tant que telle.

Et il est pour le moins sacrilège de s’adresser au grand Pascal en le tutoyant, en l’appelant par son prénom, et avec la familiarité qu’on se permet envers quelqu’un qu’on se sent obligé de tancer pour s’être égaré de façon aussi inexplicable qu’obstinée. Il est vrai que Pascal fait partie de ces auteurs plus ou moins intouchables, qu’on ne peut traiter qu’avec la plus grande déférence, quand bien même on n’adhérerait pas à son système de pensée [2]. Il est encore plus sacrilège d’oser réduire les pensées à des idées folles : Pascal pense parfaitement la condition humaine, mais à quoi pense-t-il quand il croit que le salut viendra de la foi chrétienne ?... Mais le plus remarquable est que cette remontrance pleine de colère, dite d’un ton presque bourru, ait en même temps des accents tragiques, comme un de profundis clamavi -mais pas ad Te, Domine, mais ad te, Pascale ! Comme perdu dans les profondeurs de cette nuit, René Pommier s’adresse à cet homme qui a prétendu nous montrer la grâce, mais qui nous a égarés encore plus, en nous donnant de faux espoirs : c’est comme si Pascal nous avait bernés, trahis même. Et c’est impardonnable, surtout de la part d’un homme qui fut par ailleurs un si grand génie et qu’on aurait pu prendre pour un ami fiable.

Le constat fait par Pommier est du reste assez similaire à celui qu’il fait sur Bossuet : dans les deux cas, un écrivain de génie, admirable par la perfection de son style, mais qui en vient à défendre des thèses totalement absurdes à force de vouloir prouver rationnellement la vérité des Écritures ; non seulement absurdes mais de plus, propres à rendre parfaitement haïssable et le catholicisme et la Providence !
« Non content de ne donner que des réponses dérisoires, voire inintelligibles, lorsque, très exceptionnellement, il daigne essayer de répondre aux difficultés que soulèvent les incrédules, Pascal ne craint pas de proposer parfois des réponses parfaitement contradictoires. C’est le cas, par exemple, lorsqu’il entend répondre aux incrédules qui s’étonnent volontiers que les historiens de l’époque du Christ n’aient que très peu parlé de lui. Tantôt Pascal répond que la discrétion des historiens est tout à fait naturelle : « Jésus-Christ dans une telle obscurité (selon ce que le monde appelle obscurité) telle que les historiens, n’écrivant que les importantes choses des États, l’ont à peine aperçu » (786-300-331). Tantôt il dit, au contraire, que cette discrétion ne peut s’expliquer que par une volonté délibérée de ne pas parler de lui, à moins qu’elle ne s’explique par le fait que les textes des historiens ont été ultérieurement amputés des passages qui parlaient du Christ : « sur ce que Josèphe ni Tacite ni les autres historiens n’ont point parlé de Jésus-Christ. Tant s’en faut que cela fasse contre, qu’au contraire cela fait pour. Car il est certain que Jésus Christ a été et que sa religion a fait grand bruit et que ces gens-là ne l’ignoraient pas et qu’ainsi il est visible qu’ils ne l’ont celé qu’à dessein, ou bien qu’ils en ont parlé et qu’on l’a supprimé ou changé » (787-746-619). On le voit, tantôt Pascal dit qu’il est parfaitement normal qu’on ait très peu parlé du Christ, tantôt il dit qu’il n’est pas possible que l’on n’ait pas beaucoup parlé de lui. On serait donc tenté de ne lui répondre qu’en lui rappelant, comme d’ailleurs on pourrait le faire en bien d’autres occasions, ce qu’il dit lui-même dans le fragment 384-177-208 : « Contradiction est une mauvaise marque de vérité » » (pages 75-76).

Vive le divertissement !

Pommier, en suivant le cheminement logique de Pascal, montre comment il mène invariablement à des contradictions, et comment on peut prendre Pascal au piège là-même où il croit mettre l’incrédule face à ses faux-fuyants. Par exemple, en admettant que par l’imagination, « maîtresse de faussetés », l’homme se laisse berner à toute époque par les erreurs communes, comment ne pas soupçonner que la religion de Pascal soit une autre de ces mystifications ? « Pascal a très certainement raison lorsqu’il dit que l’homme aspire à la vérité et qu’il ne peut l’atteindre. Malheureusement, pour lui, il a encore beaucoup plus raison qu’il ne le pense lui-même. Car, s’il croit, lui, savoir où est la vérité, c’est parce qu’il se laisse lui-même abuser par les puissances trompeuses qu’il a si vigoureusement dénoncées et parce qu’il refuse de regarder lui-même vraiment en face cette « disporportion de l’homme » qu’il brandit si malencontreusement pour ébranler l’incrédule. Aussi, loin de préparer l’incrédule à accepter la vérité qu’il entend lui proposer ensuite, lui donne-t-il à l’avance les meilleures raisons de la récuser. Vraiment, ô Blaise, vraiment, on se demande à quoi tu penses » (page 35). Exemple de cet aveuglement, l’incapacité où se trouve le croyant à admettre qu’on ne puisse pas du tout croire en Dieu. Il faudrait absolument que l’incrédule soit de mauvaise foi, qu’il rejette par concupiscence ou faiblesse la vérité que pourtant, il apercevrait clairement [3].

Loin que les plaisirs terrestres soient des divertissements qui nous détournent de l’essentiel, il se pourrait même bien que ce soit ce salut qui constitue le divertissement le plus illusoire qui soit, en ce qu’il nous empêche de goûter aux seules satisfactions que nous puissions espérer dans la vie. Comme le dit René Pommier avec sa verve délicieuse : « Tu déblatères, ô Blaise, tu pestes, tu tempêtes, tu vitupères contre les plaisirs terrestres que tu détestes, et tu décrètes qu’ils sont tous empestés. Mais qu’il ne t’en déplaise, ô Blaise, tous les plaisirs terrestres ne sont pas empestés et les plus pauvres d’entre eux valent sans doute encore mieux que les piètres plaisirs que tu leur préfères : l’eau bénite et l’abêtissement » (page 42).

Vive les divertissements donc, quelle qu’en soit la forme, qui vaudront toujours mieux qu’un illusoire salut. Dans les années 1980, René Pommier s’amusait déjà en imaginant la tête que feraient un Pacal, un Bossuet ou une Sainte-Thérèse d’Avila s’ils revenaient parmi nous et découvraient les programmes télés : « Bossuet qui se plaisait tant à pester contre « le règne du péché », à fulminer contre « les molles délices du siècle », à vitupérer contre « ces gorges et ces épaules découvertes [qui] étalent à l’impudicité la proie à laquelle elle aspire », lui qui aimait tant à monter sur ces grands chevaux pour dénoncer « le hennissement des cœurs lascifs », comme on aimerait qu’il sache quel sort la postérité a réservé à ses sornettes sonores, quel cas elle fait de ses fariboles éloquentes, combien elle s’en balance de ses balivernes solennelles, à quel point elle s’en bat l’œil, à quel point elle s’en brosse le ventre, à quel point elle s’en tamponne le popotin de ses grandes, de ses célestes, de ses divines Vérités. Sainte Thérèse d’Avila, pour qui le progrès de l’humanité ne pouvait passer que par la multiplication des églises, elle qui rêvait d’une terre couverte de couvents, elle qui ne pouvait supporter que la compagnie de saint Jean de Lacroix et des autres « spirituels », elle qui demandait sans cesse : « Que deviendrait l’humanité sans les religieux ? », comme on aurait aimé lui faire rencontrer Coluche ou Stéphane Collaro ! » [4]
Et ce n’est pas sans frémir qu’on imagine Bossuet devant Cyril Hanouna ou Pascal découvrant Les Anges de la téléréalité...

La foi comme maîtresse d’erreurs et de faussetés

Pascal a beau prétendre s’adresser à l’intérêt bien compris du libertin, afin que celui-ci comprenne pourquoi il a tout à gagner en s’engageant dans la foi chrétienne, le fait même que Pascal lui propose une solution miraculeuse a quelque chose de suspect : « Ceux-là même qui, parce qu’ils auront connu le pari de Pascal, vont pouvoir accéder à la béatitude éternelle, auraient été condamnés à la damnation éternelle, s’ils ne l’avaient pas connu. Mais combien d’hommes connaissent le pari de Pascal ? S’il est donc vraiment l’affaire mirobolante qu’il est censé être, alors comment ne pas trouver extrêmement choquant que cette affaire mirobolante soit réservée à quelques privilégiés, comment ne pas se dire alors qu’on a là le plus colossal, le plus scandaleux délit d’initiés qu’on puisse imaginer ? » (page 66)

Au passage, le même genre de difficultés se pose pour tout auteur qui prétend apporter le salut aux hommes. Par exemple, dans le cas de Spinoza, qu’en-est-il de ceux qui n’auraient pas la chance de connaître et de lire l’Éthique ? Sont-ils donc condamnés à l’erreur et aux passions tristes, ou au mieux à des joies incomplètes, faute d’accéder au troisième genre de connaissance et à la véritable béatitude ? Le problème se pose peut-être de façon aussi aigüe chez lui que chez des auteurs plus franchement religieux (si l’occasionnalisme de Malebranche est tellement évident, pourquoi est-il le premier à en parler ?).

A force de vouloir prouver par la raison la supériorité de la foi chrétienne, Pascal ne peut que s’empêtrer dans des absurdités toujours plus énormes : « Pascal pense que, si nous étions à la place de Dieu, si nous avions son intelligence infinie, nous comprendrions qu’il est parfaitement juste que tous les hommes soient punis pour le péché du premier d’entre eux. Mais si Dieu a décidé d’envoyer un rédempteur, n’est-ce pas parce qu’il s’est dit, à la réflexion, que le sort des hommes était injuste ? En sacrifiant son fils unique, le dieu de Pascal prétend vouloir racheter le péché du premier homme, mais comment ne pas se dire qu’en fait, c’est sa propre erreur, c’est sa propre injustice qu’il tente de réparer tant bien que mal ? Comment ne pas se dire qu’il n’a compris qu’au bout d’un certain temps ce que les hommes comprennent tout de suite ? » (page 57).

Les difficultés logiques sont encore aggravées par le scandale moral que représente l’eschatologie dans son ensemble : « Tu prétends que ce dieu punit de la mort éternelle non seulement tous ceux qui n’ont pas voulu le reconnaître, mais même tous ceux qui n’en ont jamais eu l’opportunité de le faire, mais même tous ceux qui n’ont jamais eu l’opportunité de faire ou de penser quoi que ce soit, comme les nouveau-nés morts sans baptême. Et tu oses prétendre que ta religion est aimable ! Qu’est-ce que cela serait, ô Blaise, si elle ne l’était pas ! Il faudrait être profondément masochiste, il faudrait être complétement malade, ô Blaise, pour trouver ta religion aimable ! » (page 55)

Rien n’y fait : plus on essaie de comprendre les choix divins, plus Dieu apparaît non comme un sauveur bienveillant, mais comme un être profondément immoral et cruel :
« Comme chacun le sait, les Juifs, du moins les Juifs religieux, et c’est ce qui rend leur religion particulièrement détestable, se considèrent comme le peuple élu par Dieu, celui dans lequel il a mis toute sa complaisance. Pascal lui, aussi considère que le peuple juif a été élu par Dieu, mais il s’agit, selon lui d’une élection à l’envers. Pour Pascal, le peuple élu est, en réalité, le jouet de Dieu qui ne l’a pas choisi pour ses qualités, pour ses vertus, mais, au contraire, pour ses défauts. Bien loin d’éprouver une tendresse particulière pour les Juifs, le Dieu de Pascal les tient en piètre estime, considérant qu’à de rares exceptions près, ils sont globalement cupides. A vrai dire, il est difficile de savoir si Pascal pense que Dieu a choisi le peuple juif parce qu’il était charnel et que cela servait ses desseins, ou si, pour servir ses desseins, il l’a rendu charnel. On trouve, en effet, des formules qui suggèrent l’une et l’autre de ces deux hypothèses. Toujours est-il qu’elles sont l’une et l’autre fort choquantes et qu’elles nous autorisent l’une et l’autre à taxer de racisme le Dieu de Pascal et, bien sûr, Pascal lui-même. Mais, loin d’en être choqué, Pascal s’extasie devant la façon dont Dieu se sert des Juifs : « Cela est admirable d’avoir rendu les Juifs grands amateurs des choses prédites, et grands ennemis de l’accomplissement » (745-273-304). A quoi tu penses, ô Blaise, de croire Dieu aussi retors et capable de coups aussi tordus ? » (pages 94-95)

Il est en effet pour le moins déconcertant qu’on doive conclure que c’est par antisémitisme que Dieu a élu les juifs !
La question serait évidemment de savoir si Dieu est nécessairement un Dieu bon [5] et si l’homme, face aux desseins incompréhensibles de la providence, a le droit de protester au nom de la raison, ou s’il doit s’incliner devant un mystère qui le dépasse. Cette seconde solution est toujours possible, mais dans ce cas, on ne peut plus faire appel à la raison. Or, c’est ce que fait Pascal, qui tente à la fois de convaincre par la raison et en même temps de faire accepter des propositions totalement irrecevables par la raison. Il se pourrait donc bien que, loin de nous aider à sentir avec le coeur, la raison correctement exercée nous éloigne complètement de tout dogme religieux, d’autant plus s’il faut prendre à la lettre l’histoire sainte, ce que fait Pascal. Or, comment ce dernier, tout en étant un génie en mathématiques et en physique, a-t-il pu se montrer si naïf quant aux récits bibliques ? Cette situation inspire à René Pommier quelques tirades hilarantes et d’une colère quasiment vétérotestamentaire ! « A quoi tu penses ? Ô Blaise ! vraiment à quoi tu penses ? Tu ne doutes pas un instant de la longévité des patriarches, tu en conclus qu’il ne faut faut pas douter un instant des récits de la Création et du Déluge, et, ce faisant, tu ne doutes pas un instant que tu es « raisonnable », ô Blaise ! Qu’est-ce que cela serait, ô Blaise ! si tu ne l’étais pas ! » (page 81)

Faut-il penser à la mort ?

Bien qu’il refuse totalement la solution pascalienne, nous l’avons vu, Pommier reste pascalien en ce qu’il partage le questionnement de l’auteur. Mais selon lui, les questions posées par Pascal ne pourront jamais avoir de réponses. Cependant, je crois voir là une certaine hésitation chez Pommier, qui ne décide pas tout à fait si les questions sur notre condition humaine doivent rester un sujet d’inquiétude sans réponse ou s’il vaut mieux arrêter complètement de se les poser. Si l’on a la certitude ou la quasi-certitude qu’aucune religion ne peut rien pour nous, vaut-il mieux se divertir de bon coeur et oublier ces angoisses métaphysiques, ou vaut-il mieux s’inquiéter de ce qu’elles nous restent à jamais inexplicables ? Pommier lui-même semble osciller entre les deux attitudes, comme si la première (se divertir) était la plus raisonnable, sans être tout à fait possible pour la conscience humaine :
« Quand on arrive à la conclusion que personne n’a de réponse aux questions qu’on se pose, que personne n’en a jamais eue et que selon toute apparence, personne n’en aura jamais, quand on sait que l’on n’a aucune chance de réussir là où tout le monde a toujours échoué, il faudrait être bien mal avisé pour ne pas en conclure qu’il vaut mieux cesser une fois pour toutes de se poser de telles questions. Pascal dit, dans le fragment 395-406-25, qu’il ne peut « approuver que ceux qui cherchent en gémissant ». Mais ô Blaise, à quoi sert de chercher, quand on est sûr de ne pas trouver ? Plutôt que de gémir inutilement, il vaut bien mieux se divertir » (page 47).

Si Pommier admettait qu’il est inutile de gémir, son livre ne serait plus tout à fait le même, car il congédierait les réponses aussi bien que les questions de Pascal. Or, son livre atteste plutôt qu’en ce qui le concerne, si on le met face à la question du sens de la vie, il ne parvient à y trouver de réponse, comme nous l’avons vu et il ne parvient pas à avoir tout à fait la conscience tranquille, comme l’avait, semble-t-il, Montaigne. Or n’est-ce pas cette demande même de sens, ce « pourquoi ? » qui est inutile et qui empoisonne la vie humaine ? Il resterait peut-être à savoir si l’homme ne peut éviter ce genre de questionnements car il y aurait, comme le pense Schopenhauer par exemple, un « besoin métaphysique de l’humanité » ou si ce questionnement n’est qu’une invention de prêtres, comme le pense Nietzsche.
« La condition de l’homme paraît certes profondément anormale, dit Pommier, on peut la juger scandaleuse, monstrueuse ; mais elle est ce qu’elle est, et il faut avoir le courage de la regarder en face une bonne fois, quitte à ne plus la regarder ensuite que très occasionnellement et du coin de l’œil » (page 47).
En somme, qu’il soit inutile de penser à la mort ne signifie pas qu’il soit vraiment possible de l’ignorer et de s’en tenir au divertissement. Et en cela, Pascal a certainement raison, mais peut-être rien qu’en cela. La situation de l’homme en cela serait irréductiblement tragique. Il est clair en tous les cas, selon Pommier, que ce n’est pas être dogmatique que de refuser totalement l’issue proposée par Pascal :
« Mes certitudes sont purement négatives : je sais que je ne sais pas et je sais que ceux qui croient savoir, eux non plus, ne savent pas. On fait assurément preuve de présomption quand on prétend avoir la solution d’un problème que personne n’est en mesure de résoudre ; on ne fait aucunement preuvre de présomption quand on affirme qu’une solution dans laquelle on relève d’innombrables fautes de raisonnement, qui repose sur d’innombrables erreurs ou falsifications, et qui, au total, se révèle constituer un tissu de contradictions et d’absurdités, ne saurait, en aucun cas, être retenue ».

Un croyant ne pourrait pas vraiment avoir de « certitudes négatives », car pour arguer que l’absence de preuves n’empêche pas la certitude mais constitue même la meilleure des preuves, il faut déjà être positivement certain de l’existence de ce dont on admet le caractère indémontrable [6].

Pascal, inutile et incertain ?

Ô Blaise est un essai comme il s’en publie peu, car il parvient à la fois à prendre très au sérieux la question posée par un auteur tout en ne redoutant pas de lui adresser les objections les plus vives. Et cela se pratique somme toute peu en France, où l’on a plutôt l’habitude dans le commentaire académique (et en particulier sur Pascal) de paraphrases respectueuses qui tiennent pour acquis que l’auteur étudié a certainement raison sur l’essentiel, et qu’on ne peut l’interroger que sur le détail de son argumentation. Mais à force de sacraliser les auteurs de la tradition, on abandonne l’esprit critique que pourtant cette tradition a toujours défendu. Au contraire, l’essai de René Pommier nous rappelle qu’on peut très bien dialoguer avec un auteur sans du tout être d’accord avec lui et que l’on n’a pas à abdiquer son esprit critique devant un génie, si prestigieux soit-il.

Notes

[1René Pommier, Ô ! Blaise ! à quoi tu penses ? Essai sur les Pensées de Pascal, réed. Kimé, 2015.

[2La même chose vaudrait du reste pour Descartes, qu’on voit rarement critiqué, sinon au nom d’un autre auteur révéré (Spinoza, Kant, Heidegger...), une des rares exceptions restant le livre de Jean-François Revel, Descartes inutile et incertain, réédité dans le volume Pourquoi des philosophes ?, Bouquins, Robert Laffont, 1997. Critiqué, précisons-le, mais pas pour le plaisir, mais pour défendre les droits de l’esprit rationnel contre un auteur révéré, dont il semble acquis que le seul mode d’approche soit celui de la paraphrase.

[3Ce genre d’argumentaire, consistant à attribuer à l’incroyant une croyance déniée se retrouve déjà dans la démonstration de l’existence de Dieu par Saint-Anselme : l’insensé est, selon le texte biblique repris par Anselme, celui qui a reconnu l’idée de Dieu mais refuse d’en admettre l’existence : « L’insensé a dit dans son coeur : Dieu n’existe pas ! » (Psaume 14:1) Il serait en effet intenable de se trouver dans cette situation, mais rien ne dit que ce soit le cas de tout incroyant. Un incroyant pourrait n’avoir pas du tout l’idée sotte de s’exclamer : « Dieu n’existe pas ! » Mais les auteurs chrétiens ont tendance à prêter aux athées des pensées qui ne viendraient qu’à un croyant -et particulièrement un croyant en proie au doute.

[4Voir les « Brocards, blasphèmes, bouffonneries et autres brèves » sur le site de l’auteur.

[5Par exemple, Thibaut Gress a pu douter récemment que Descartes ait vraiment cru à la bonté de Dieu. Voir Leçons sur les Méditations métaphysiques de Descartes : baroque et art d’écrire, Ellipse, Hermès, 2013 ; notamment pages 175, 182 et 252. La liberté d’indifférence humaine serait l’image de l’indifférence divine envers l’homme.

[6Voir Jean-Luc Marion, Certitudes négatives, Grasset, 2010. Compte-rendu sur ce site. C’est pourquoi, au dogmatisme de la certitude en général, la notion de certitude négative ajoute la contradiction logique car on ne peut tout simplement pas soutenir que l’inconnaissabilité prouve l’existence. Tout au plus peut-on dire que l’inconnaissabilité d’une chose ne prouve pas son inexistence.

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