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Entretien avec Rémi Brague : Autour de "Modérément moderne" (Partie III)

samedi 17 octobre 2015, par Pierre Cormay

Ce texte constitue la suite et la fin d’un entretien dont la partie précédente est consultable à cette adresse.

IV - Sur Modérément moderne (Flammarion, 2014)

Actu-Philosophia - Dans ce dernier livre, vous posez votre regard sur le monde moderne et de manière peut-être encore plus radicale que dans Les ancres du ciel, vous vous demandez si le moderne n’est pas en train de tuer le monde. Si tout ce qui a l’air aujourd’hui d’améliorer la vie des individus ne contribue pas en fait à diminuer progressivement le goût de la vie chez ces derniers. Mieux nous vivrions, moins nous aurions envie de vivre. Mieux nous serions dans le bien-être, moins le bien nous séduirait et l’être nous convaincrait.

Rémi Brague - Je ne nie nullement les progrès de la médecine, de l’hygiène, de l’anesthésie, etc. ni non plus l’élévation du niveau de vie dans les pays occidentaux et, de plus en plus, dans les pays émergents. Et je m’en réjouis. Mais avouez qu’un coup d’œil sur nos contemporains rend un jugement plus sobre pour le moins plausible… Vous avez l’impression d’un monde débordant de paix et de joie ? Je ne parle pas de ces « parades » où l’on se force à « faire la fête ». Tenez, voici d’ailleurs un petit détail qui me semble révélateur : l’allemand a récemment emprunté au français le mot Fete, alors qu’il possède déjà les mots Fest pour désigner les fêtes religieuses et Feier pour désigner toute sorte de célébration (anniversaire, etc.). On emploie le mot étranger Fete quand il s’agit de faire la fête pour faire la fête, rien de plus, là où il y a levée provisoire des restrictions sur l’alcool, le bruit ou la sexualité, la fête au sens du Collège de Sociologie des années 30. Nous « faisons la fête », mais que fêtons-nous au juste ? Qu’avons-nous à célébrer ? En style païen, le solstice ? En style chrétien, la résurrection du Christ ? Rien de tout cela… D’où le soupçon selon lequel il n’y a là que divertissement ou étourdissement.

AP - Une grande partie de votre ouvrage est consacré à l’Europe. « L’Europe est une civilisation qui ne s’est pas fondée sur la conquête extérieure mais sur la conquête intérieure », expliquez-vous, et dont la méthode fut le « travail sur soi », lui-même fondé sur « la nostalgie envers l’ailleurs, réel ou sacré, d’Athènes ou de Jérusalem » - et cela contrairement à l’islam qui commença d’abord par la conquête militaire. « Alors que l’Europe s’intensifiait, l’Islam s’étendait ; alors que l’Europe se mettait à emprunter du sens au dehors, l’Islam se contentait désormais du sens qu’il produisait-lui-même. » A-t-on encore le droit de dire ces choses-là aujourd’hui ?

RB - Vous faites allusion à un retournement tout à fait curieux, que l’on observe avec les temps modernes. En ce qui concerne maintenant l’époque contemporaine, celle que nous vivons, j’ai l’impression que les deux civilisations voisines, l’Europe et l’Islam, entrent dans une configuration nouvelle. Elles se ressemblent tellement et se distinguent si fort, un peu comme rien ne me ressemble plus que mon image dans le miroir, où tout est pourtant renversé. Cette attitude commune m’inquiète : les deux se replient sur elles-mêmes et refusent d’apprendre de l’autre. Les Européens se considèrent comme très malins, et voudraient que le monde entier les envie et les imite. Les musulmans se sentent menacés et se protègent : qu’est-ce que le voile des femmes, sinon un gigantesque préservatif ? Croyez-vous qu’ils voient nos sociétés comme enviables ? Comme dignes d’être imitées ? Et déjà, comme ayant un avenir ? Mais il faudrait pour aller plus loin être sociologue, psychologue, et avoir bien d’autres compétences que je ne possède pas.

AP - Pour autant, l’Europe telle que l’on tente de la « construire » depuis maintenant une dizaine d’années n’a rien à voir avec celle qui s’est justement constituée entre Athènes et Jérusalem – et c’est peut-être pour cette raison qu’elle va aussi mal. Au début de Modérément moderne, vous racontez le portrait que vous fit un jour l’un de vos amis de l’un de nos anciens présidents de la République qui, vous assurait-il, était un « salaud » dans la mesure où il ne croyait en rien « sauf en l’Europe » - mais une Europe sans credo, sans racines, sans culture. Est-ce là le nouveau type de salaud, non celui qui est de mauvaise foi mais celui qui n’en a aucune ?

RB - L’adjectif « salaud » n’avait pas dans la bouche de mon ami le sens technique que lui a donné Sartre. Il caractérisait simplement le cynisme sans vergogne d’un menteur dont les collaborateurs les plus proches, à la fin de son règne, sont morts dans des circonstances douteuses. Tenir ses promesses était pour lui une preuve de naïveté. Il a eu d’ailleurs de nombreux émules en ce domaine, et pas seulement dans son camp.

Je ne crois pas qu’il faille à toute force injecter de la culture dans la construction européenne. La culture ne se décrète pas. La meilleure chose que puisse faire la puissance publique, c’est de la laisser tranquille.

AP - On sait que l’un des refus de ceux qui écrivirent la fameuse Constitution européenne de 2005 consista à ne pas vouloir parler des « racines judéo-chrétiennes » au début de celle-ci. L’Europe commençait par une négation de l’Europe ! N’est-on pas là au cœur de ce que vous appelez la mikropsukhia, ce vice décrit par Aristote et que l’on peut traduire par « pusillanimité » (ou "humilité vicieuse" selon Descartes) et qui consiste à vouloir à tout prix faire douter de la valeur des choses, de la force des idées et de la sacralité des êtres ?

RB - L’attitude des français, Chirac en tête, et des belges qui les suivirent, reposait sur une grosse naïveté : croire que le passé détermine l’avenir. Je n’aime pas trop parler de racines, je préfère parler de sources. Que les sources de l’Europe soient de toute évidence gréco-romaine et biblique ne nous oblige nullement à en rester là. S’imaginer le contraire ne mérite même pas l’honneur d’un nom grec. C’est de la bêtise pure et simple. Ou, s’il faut chercher plus loin, et utiliser un mot grec auquel jamais aucun Grec n’a songé, je dirais qu’il y a dans ce refus d’appeler un chat un chat une négation de la réalité typique de l’idéologie.

AP - Revenant sur la définition paulinienne de la culture, sinon son invention, vous rappelez qu’au contraire de la paideia grecque renvoyant non pas tant à une « culture » qu’à un style de vie global, certes extrêmement brillant, mais fonctionnant en circuit fermé, disons comme un club gréco-grec, le christianisme, en assimilant à lui les coutumes des autres s’ouvrit (pour ne pas dire s’offrit) au monde pendant qu’il ouvrait celui-ci à sa diversité culturelle, toutes assimilables par l’Esprit Saint. Et c’est pourquoi, allez-vous jusqu’à dire, si le christianisme disparaît, la culture européenne disparaîtra à son tour. Ce n’est pas avec des déclarations pareilles que vous serez ministre de la culture.

RB - Il arrive que l’on crée un ministère lorsque son objet disparaît. Le ministère du travail s’occupe surtout du chômage. Je n’ai que peu envie d’être ministre de la culture, ni de quoi que ce soit d’ailleurs, si bien que je me console facilement d’avoir peu de chances qu’on m’offre jamais ce portefeuille. Et de toute façon, s’il faut pour avoir le droit de l’être proférer solennellement des contre-vérités historiques, je crains d’être très mauvais dans ce rôle.

AP - L’une de vos obsessions, c’est l’extinction de l’humanité. Et d’après les prédictions du démographe Jean Bourgeois-Pichat, celle-ci devrait disparaitre aux alentours de 2250 en Europe et de 2400 dans le reste du monde. Un peu dur, non ?

RB- Obsession ? Cela ne me semble en tout cas pas sans une certaine importance. Si votre médecin vous dit : « vous avez un rhume, et en plus votre cancer se généralise », allez-vous dire : « zut alors, il va falloir que je me mouche ! » ? Et en plus, c’est intéressant. J’ai envie que la série ait de nouvelles saisons, pour moi qui pourrai peut-être encore en voir un bref épisode, et pour mes enfants et petits-enfants.

Que les choses soient dures ou pas n’est de toute façon pas un argument recevable. Bourgeois-Pichat a un raisonnement mathématiquement rigoureux, mais qui, portant sur le futur, était très consciemment hypothétique : si l’ensemble de l’humanité devait adopter les pratiques actuelles de l’Europe en matière de limitation des naissances, alors elle disparaîtra. Mais rien ne nous dit que l’humanité le fera. Simplement, je n’aimerais pas qu’elle se perpétue uniquement parce que les individus se laisseraient guider par leur instinct, et les peuples par leur volonté de submerger les autres sous leur nombre pour leur prendre leur Lebensraum. Auquel cas l’avenir du genre humain dépendrait des cons ou des salauds. Perspective qui ne m’enchante pas vraiment…

AP - Tant qu’on pourra vous lire, on ne sera pas complètement fichu. Je vous remercie infiniment.

La sagesse du monde. Histoire de l’espérance humaine de l’univers, Paris, Fayard, 1999 ; LGF, « Biblio-essais », 2002.
La Loi de Dieu. Histoire philosophique d’une alliance, Paris, Gallimard, 2005 ; « Folio essais », 2008.
Du Dieu des chrétiens et d’un ou deux autres, Paris, Flammarion, 2008, « Champs », 2013.
Les ancres dans le ciel. L’infrastructure métaphysique de la vie humaine, Paris, Seuil, 2011 ; Flammarion, « Champs », 2009.
Modérément moderne, Paris, Flammarion, 2014.
Le Règne de l’homme. Genèse et échec du projet moderne, Paris, Gallimard, 2015.

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