ISSN 2269-5141

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Denis Forest : Neuroscepticisme

Les sciences du cerveau sous le scalpel de l’épistémologie

dimanche 22 novembre 2015, par Katia Kanban

Denis Forest est Professeur de philosophie à l’Université Paris Ouest Nanterre, Directeur de l’Institut de Recherches philosophiques et chercheur associé à l’IHPST. Spécialiste d’épistémologie et de philosophie des sciences, il s’attaque dans son livre au domaine scientifique le plus prometteur de ce début de XXIe siècle, il rappelle les règles épistémologiques générales les plus élémentaires et élabore une épistémologie plus spécifique pour son objet.

1. Le scepticisme comme vérité des sciences : une arme anti-idéologique et la condition des sciences

Le titre de neuroscepticisme [1] n’est pas un programme neuronihiliste, où il s’agirait d’attaquer frontalement et définitivement le paradigme des neurosciences pour expliquer la réalité humaine. Il s’agit bien plutôt une étude d’épistémologie, plus exactement d’un programme épistémologique adéquat : l’effervescence neuroscientifique, de la multiplication des études empiriques à la virulence critique, implique un éclaircissement des problèmes locaux et philosophiques, et cela comme en toute science. Le sceptique n’est pas nécessairement destructeur, il est bien plutôt l’étape du doute nécessaire pour lutter contre la pulsion dogmatique, cette pulsion d’idéologisation que l’esprit scientifique et intellectuel doit, comme tout autre esprit et certainement bien plus, déjouer en permanence.

Denis Forest rappelle d’emblée la puissance contemporaine des images cérébrales : face à des résultats scientifiques, le jugement du lecteur aura une tendance à l’adhésion bien plus marquée si les résultats s’accompagnent d’imagerie cérébrale, plutôt que de graphiques ou d’autres illustrations. Autrement dit, l’ère neuroscientifique déploie des trésors de recherches et de découvertes, et cela ne va pas sans une certaine portée sur les psychè : neuromarketing, neurodroit, neuropédagogie, etc., ce nouveau suffixe est une promesse qui engage a priori l’accord.

C’est autrement dit un obstacle épistémologique de taille : la prolifération d’études et de recherches étant tout autant le signe d’une science vivante et prometteuse, que le signe d’un besoin urgent d’épistémologie. Les images du cerveau ne parlent pas d’elles-mêmes, comme tout fait et a fortiori comme toute image, leur lecteur est susceptible d’y lire ses projections de départ : « Mais elles [les images] ne sauraient permettre, à elles seules, de constituer une explication du phénomène, puisque l’on peut commettre plusieurs erreurs canoniques à leur sujet (prendre un antécédent pour la cause, prendre l’effet pour la cause, prendre un phénomène concomitant pour un facteur explicatif). Parce qu’elle met sur le même plan de ce qui peut être constaté des phénomènes qui ont un statut bien différent du point de vue de la causalité et de l’explication, l’image bien loin d’être une source de la connaissance, peut même être une source spécifique d’erreur. » [2]. Non seulement, Denis Forest rappelle les obstacles épistémologiques de base, car l’esprit scientifique est toujours à former et toujours susceptible de prendre ses fantasmes corrélatifs pour des réalités causales, mais il compte étudier cette épistémologie spécifique qu’est l’épistémologie des Neurosciences et de leur foisonnement exponentiel, à l’image de l’emballement général des images du monde contemporain.

Cette nouvelle querelle de l’iconoclasme entend prendre le parti du milieu : résister à la tentation des images, résister au fantasme d’un imaginaire livrant la vérité clé en main, ce n’est pas pour autant interdire et bannir. Le sceptique n’est pas le nihiliste, même si cet empêcheur de penser en rond est souvent le premier suspect : l’ennemi naturel des idéologies est toujours l’homme à abattre, le trublion du confort des croyances. Les sirènes du jour sont bel et bien les sirènes primitives : le chant est d’abord image, séduction du regard qui voit comme le charbonnier croit, et cet œil s’accompagne comme toujours d’une pulsion de connaissance erronée dans sa source. Car ce que l’on désire voir, c’est un tout ; l’explication totale et définitive. A ce titre, le cerveau est la promesse du bonheur épistémologique et satisfait comme jamais objet scientifique n’a certainement pu le faire. « Toutefois, on peut reconnaître une pertinence à ce type de critique sans conclure que l’imagerie fonctionnelle ne sert à rien. Après tout, on ne peut pas reprocher à un instrument de ne pas être en mesure de jouer un rôle que l’on sait par avance ne pas pouvoir raisonnablement lui confier. On sait que voir n’est pas savoir et que les instruments scientifiques permettent d’accéder à de nouveaux champs d’investigation, mais ne permettent pas toujours de trancher par eux-mêmes dans des débats théoriques. Tout cela n’est pas nouveau en soi. » [3] On voit la prudence sceptique de Denis Forest : ni un neuro-enthousiaste, une sorte de fou de dieu neurophilosophe, ni un nihiliste surplombant au nom de l’Etre ou d’une mode philosophique moderne quelconque qui trouverait là l’occasion de mépriser les savoirs positifs et les argumentations épistémologiques exigeantes, et d’exprimer ainsi le ressentiment typique du philosophe du XXIe siècle désemparé face à son ignorance et l’encyclopédisme devenu impossible. Le livre de Denis Forest rappelle la difficulté de philosopher, il ne réduit pas d’emblée les neurosciences à leur réductionnisme méthodologique (sinon s’il se transforme indument en réductionnisme ontologique), se réjouit de leurs progrès, et il n’accuse pas a priori moralement pour mieux justifier l’ignorance. En bref, l’épistémologue chasse du terrain idéologie, ressentiment, dogmatisme et émotions, afin de mettre en lumière ce que les Neurosciences apportent et peuvent apporter et au sein de quelles discussions interdisciplinaires elles prennent place.

2. De quelques biais épistémologiques concrets des neurosciences et du problème plus général de l’ontologisation des résultats scientifiques

Commençons par le problème le plus simple, le plus connu mais aussi le plus sensationnel : le problème de l’imagerie cérébrale et de ce que celle-ci permet de connaître. Comment faire parler une image et que dit-elle d’elle-même ? C’est l’éternel problème de l’image ou plus généralement de l’objectivité en tant qu’elle ne parle pas toute seule mais est connue par un sujet, sa raison, son tribunal, que retrouvent à nouveaux frais les neurosciences et leur si fameuse imagerie cérébrale. Le pouvoir de l’image est son caractère impressionnant et sensationnel : nous avons face à nous la chose. L’attention du lecteur et son assentiment s’accroissent dès lors qu’une image cérébrale est accolée au texte, selon des statistiques que Denis Forest nous présente.

Mais dans le fond qu’est-ce que le débit sanguin observé dans le cerveau ou l’activité neuronale dans telle ou telle aire cérébrale disent de la pensée ? C’est tout l’objet de la pensée scientifique que de faire parler de tels faits sans se laisser empêtrer dans les biais de causalité (par exemple, conclure d’une image cérébrale à la cause des maladies mentales comme la dépression, alors que l’image représente peut-être l’effet de la maladie), dans les pétitions de principe plus ou moins idéologiques (les présupposés du chercheur étant retrouvés dans sa lecture des images et divers résultats de ses investigations, voire dès la construction des expérimentations), dans le biais méréologique (attribuer des propriétés du tout à une de ses parties), etc. « On sait que voir n’est pas savoir et que les instruments scientifiques permettent d’accéder à de nouveaux champs d’investigation, mais ne permettent pas toujours de trancher par eux-mêmes dans les débats théoriques. [4] »

Où l’on voit que Denis Forest n’est pas pour autant un sceptique dogmatique, c’est qu’il cherche les solutions épistémologiques, notamment la cohérence du paradigme scientifique dans lequel s’insère une hypothèse fondée sur des méthodes comme l’imagerie fonctionnelle et la « congruence qualifiée » des résultats [5] : l’imagerie est une partie de l’iceberg des preuves, en réalité doivent collaborer ensemble plusieurs méthodes d’enquête. « Mais l’erreur des détracteurs de l’imagerie fonctionnelle est d’en conclure que si l’imagerie fonctionnelle ne peut pas être une source de connaissance de cette manière-là, c’est-à-dire jouer le rôle d’un indicateur fiable, alors elle ne peut pas être une source de connaissance du tout. […] Dans une conception cohérentiste, et non plus fiabiliste, de la justification et de la connaissance, une croyance est justifiée si et seulement si elle est en cohérence avec l’ensemble de nos croyances d’arrière-plan, déjà acceptées, ou si cet ensemble peut être ajusté pour être mis en cohérence avec elle. » [6]

Voir n’est pas savoir, donc, comme nous l’enseigne cette prudence épistémologique qu’il serait certainement bon d’enseigner plus largement, car l’on sait depuis longtemps qu’un bon esprit scientifique est avant tout un esprit formé à la connaissance des obstacles épistémologiques et des biais de raisonnement.

Mais « voir n’est pas savoir » a aussi un sens métaphysique : jamais une image, mais plus profondément jamais une connaissance causale ou scientifique, ne percera le mystère métaphysique de l’être. Il ne s’agit pas ici d’incantations spéculatives, mais plutôt d’un bon sens métaphysique : on ne peut conclure sur certaines questions par le biais des sciences, les questions sont donc ouvertes et non établies comme mauvaises questions, ce que la naïveté scientiste oublie – le passage naïf des résultats scientifiques à l’ontologisation du paradigme épistémologique qui ont permis lesdits résultats. En l’occurrence les mystères de l’émergence du sens à partir de ces assemblées de neurones, de l’émergence de la conscience qualitative et de la conscience réflexive à partir de structures matérielles et de fonctions adaptatives, en bref l’émergence du contenu idéel ne sont par principe pas expliqués par les connaissances neuroscientifiques. « Voir n’est pas savoir » et aucune image (image cérébrale ou représentation scientifique) ne pourra penser, ou plus modestement n’a pu penser, le Soi dans son dialogue avec lui-même, dans la nature des idées qu’il pense et objective dans les institutions créées, sinon peut-être l’image métaphorique et poétique.

Le scepticisme en épistémologie permet un savoir réflexif sur les biais et les erreurs communes dans le champ de la connaissance, il permet aussi une prudence métaphysique qui conditionne une réflexivité du paradigme sur lui-même et une ouverture conséquente aux questions au-delà de ce que Kuhn appelait le paradigme ou Foucault l’épistémè dominante et invisible à son contemporain d’une époque et d’une culture. Les neurosciences offre à notre épistémè son graal : rendre matière et mécanique toute ombre subjective, faire mourir le sujet après avoir tué son Dieu. En réalité, les problèmes qu’on appelle « éthiques » et qui nourrissent les neuronihilistes, sont de vrais problèmes métaphysiques et moraux : quel sujet construit-on en le dépersonnalisant tant et quelles conséquences juridiques et morales pourra-t-on tirer ? Les questions ne sont jamais qu’éthiques, ce serait trop facile, elles sont toujours métaphysiques.

3. L’homme au-delà de son cerveau : l’anti-réductionnisme

Suis-je bien autre chose qu’une assemblée de neurones aux commandes d’un corps matériel, comme j’en ai l’impression, l’intuition ou l’illusion ? Ce grand problème de la neurophilosophie, Denis Forest comme Antonio Damasio s’y intéresse du point de vue étrange des pannes du Moi, i. e. des pannes du cerveau : la fragilité du crâne objet soumis aux accidents vasculaires, aux lésions et tumeurs, à la dégénérescence ; voilà qui sidère le sujet qui oublie ce crâne objet dont il dépend. Qu’on interprète ces données comme témoignant d’une ontologie matérialiste, épiphénoméniste, dualiste, importe dans le fond peu, car comme les images cérébrales, rien ne parle de soi : la dépendance même de la pensée par rapport au cerveau ne dit rien de nécessaire mais témoigne d’une réalité objective qui se révèlera peut-être contingente – la pensée peut en droit se réaliser sur d’autres supports que celui du cerveau biologique.

C’est pourquoi Denis Forest s’intéresse aux grandes théories qui regarde « au-delà du cerveau » [7] pour comprendre la conscience humaine. De la cognition incarnée et l’énaction à l’externalisme actif, D. Forest montre le rôle fondamental du corps et du milieu contre une tendance extrémiste du neuro-essentialisme. L’intérêt exclusif porté au cerveau reçoit ainsi plusieurs grandes critiques ou peut-être plus exactement une mise en perspective : le système nerveux n’est pas que le cerveau ; le corps et son activité, ainsi que l’environnement doivent être pris en compte dans le modèle explicatif de l’esprit conscient. Le cerveau s’intègre effectivement dans une réalité biologique plus vaste que lui, il s’intègre bien entendu dans un corps et il s’ancre dans une nature à laquelle il s’adapte si bien qu’il ne peut être défini que corrélativement à elle et à son corps qui interagit essentiellement avec elle. Denis Forest reprend ici John Dewey, le père du pragmatisme, cité par Teed Rockwell [8] : « Voir que l’organisme est dans la nature, que le système nerveux est dans l’organisme, le cerveau dans le système nerveux, le cortex dans le cerveau, c’est là la solution (answer) aux problèmes qui hantent la philosophie. Lorsque les choses sont vues de cette manière, alors chaque élément est vu comme étant dans, non au sens où des billes sont dans une boîte, mais au sens où les événements sont dans l’histoire, dans un processus mouvant, s’amplifiant, et jamais achevé. » La quatrième partie de l’ouvrage continue de penser l’inscription du cerveau au sein de son environnement, cette fois-ci social, et donc l’élaboration d’un modèle explicatif des neurosciences qui mettent en perspective le cerveau avec son environnement global. D. Forest a l’excellente idée de revenir à Comte et au projet d’une science de l’homme qui partant nécessairement de la biologie ne réduirait pas la connaissance des grandes lois de la nature humaine à une pure nature biologique. Plus largement, D. Forest se confronte au projet d’une anthropologie renouvelée ou mieux fondée par les neurosciences dites sociales (un programme fort et systématique des neurosciences sociales). Il relève avec Alain Ehrenberg la pauvreté du modèle, l’homme et la société complexes n’y sont pas réellement modélisés, c’est « une vie semi-sauvage » [9] qui y est décrite.

Conclusion

Denis Forest conclut son ouvrage par une salutaire définition poppérienne de la science : les sciences décrivent expliquent, modélisent et peuvent tenter des prédictions ; en aucun cas leur visée n’est essentialiste. Cette vision essentialiste de la science, portée par l’opinion naïve ou le scientiste métaphysicien s’ignorant, est à l’origine de bien des débats inutiles. Ainsi le neuro-essentialisme ne pourra-t-il jamais déduire de la dépendance factuelle psycho-physique à l’identité psycho-physique nécessaire, ne pourra-t-il jamais pénétrer dans l’essence même du neurone ou du cerveau dont on aurait retourné la chair biologique pour y voir loger ou pas quelqu’entité naturelle ou métaphysique. Ainsi le neuroscepticisme est avant tout l’attitude de bon aloi du scientifique, tout neuro qu’il est, à savoir l’attitude épistémologique. On le sait, former l’esprit scientifique, c’est former l’esprit à l’épistémologie, aux biais de l’esprit (ces tendances spontanées à faire des erreurs, comme essentialiser) et obstacles épistémologiques. Denis Forest ne se contente pas de le rappeler, il parcourt la carte neuroscientifique et la balise précisément ; autrement dit il relève méticuleusement et rigoureusement les lieux épistémologiques délicats.

D’autre part, l’auteur espère avoir assez démontré la nécessité de la transdisciplinarité : « C’est prédire que l’extension du champ des explications neuroscientifiques dépend pour une part décisive de la fécondité du dialogue des neurosciences avec des disciplines connexes, et non de leur capacité à les éliminer. L’extension contemporaine des préfixes en neuro- correspond assurément à une forme d’impérialisme explicatif. Mais les recherches neurocognitives ne peuvent être fécondes qu’en prenant en compte ce que nous savons par ailleurs de la perception et de l’humeur, du langage et de la mémoire – et peut-être de la vie sociale. » [10]

Notes

[1Denis Forest, Neuroscepticisme – Les sciences du cerveau sous le scalpel de l’épistémologue, Ithaque, 2014

[2Ibid., p. 50

[3Ibid., p. 50.

[4Ibid., pp. 50-51

[5Ibid., pp. 55-64, « La réponse au sceptique : une proposition cohérentiste, la congruence qualifiée ».

[6Ibid., p. 56.

[7Ibid., p. 126

[8Ibid, p. 146 – Denis Forest cite Rockwell W. Teed, Neither Brain nor Ghost : A Nondualist Alternative to the Mind Brain Identity Theory, Cambridge, MIT Press, 2005, p. 224. Teed Rockwell cite lui-même John Dewey, Experience and Nature, The Collected works of John Dewey I, Southern Illinois University Press, trad. française Expérience et nature, Paris, Gallimard, 1925/2012. D. Forest a retouché la traduction.

[9Ibid., p. 194

[10Ibid., p. 198

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