ISSN 2269-5141

Accueil > Philosophie contemporaine > Jacques Derrida > Jean-Clet Martin : Leçons sur Derrida (partie II)

Jean-Clet Martin : Leçons sur Derrida (partie II)

Déconstruire la finitude

mercredi 16 décembre 2015, par Stanislas Jullien

La première partie de cette recension se trouve à cette adresse.

III) Troisième moment des Leçons : le renouvellement du champ corrélationnel
L’enjeu principal de ce troisième moment consiste à montrer la conjonction structurelle entre la façon dont la déconstruction de la finitude engendre une promulgation d’une infinité inédite et la façon dont cette promulgation coïncide avec un « nouveau régime de corrélation » [1], régime que Martin va faire correspondre avec une logique tout aussi inédite du sens se déployant elle-même comme une logique de la sensation. La portée philosophique de ce dernier moment nous semble primordiale car en faisant passer cette logicité sensationnelle du sens à l’intérieur de la corrélation, il s’agit pour Martin de poursuivre deux objectifs concomitants : d’une part arracher Derrida à des lectures convenues et/ou paresseuses qui, de différentes façons et suivant différentes stratégies, confondent la déconstruction avec un exercice de style rhétorique et sceptique visant à s’enferrer dans une auto-référencialité du langage faisant déchoir le sens dans le non-sens d’une substitution stérile et/car indéfinie des signes linguistiques ; d’autre part, de montrer que cette logicité inédite du sens que Derrida va comprendre depuis et comme celle de la trace, ne pourra transporter la corrélation dans l’infinitisation qu’à la seule condition de conjuguer, dans et comme le mode opératoire même du sens, un rapport idéel à l’extériorité ontico-mondaine qui ne soit pas/plus un rapport intentionnel mais sensationnelle, rapport sensé-sensible qui soit lui-même initialement emporté dans une inscription matérielle – conjugaison que Derrida nommera grammatologie.

Où l’on pressent que ces deux objectifs n’éviteront sans doute pas d’être rattrapés par les tensions qui traversaient déjà les deux premiers moments de l’hypothèse matricielle de lecture risquée dans ces Leçons, et cela, au moins sur trois points auxquels il nous faudra être attentif : 1) si l’infini ne sort pas de la corrélation mais y travaille de/à l’intérieur, et si la corrélation est constitutive de l’architecture de la finitude, alors comment la promulgation de l’infini par la déconstruction de la finitude pourrait-elle à la fois quitter son architecture et habiter la corrélation, s’il est vrai que celle-ci nomme le déploiement même de celle-là ? ; 2) de même, si la corrélation se caractérise par la dispensation d’un rapport phénoménal à l’étant-donné et si, en effet, la déconstruction engage un démantèlement de l’architecture de la finitude hébergeant la possibilité d’un tel rapport, et si enfin ce démantèlement doit nouer l’émancipation interne de la corrélation avec son infinitisation, alors cette émancipation exige-t-elle le congédiement et de la finitude et de la phénoménalité du rapport à la factualité de l’étant, ou bien requiert-elle plutôt l’épanouissement de l’infini au cœur de la finitude (an-archique) du rapport phénoménal, et cela, sous la condition de délier la phénoménalisation de la représentativité pour la faire renouer avec la créativité idéelle ? ; 3) Enfin, comme y insistera Martin, et non sans fidélité à Derrida, si l’inédit de l’infini en question se confond avec une prise en considération du mauvais infini à l’œuvre en et comme le déploiement même de la corrélation, comment cet appel au mauvais infini pourrait-il permettre de résister aux accusations taxant la déconstruction de déchoir dans le scepticisme, ou de céder résolument au relativisme ?
On ne cache pas que la réponse à ces questions redoutables engage des décisions philosophiques majeures, non seulement quant à la façon de lire Derrida, mais encore, de puiser sur le terrain textuel de la déconstruction les contraintes de-pensée-et-d’écriture susceptibles d’offrir à ces décisions leur mode d’orientation fondamental et contemporain à l’égard de la Chose Même. Or, le choix par Martin de faire reposer le troisième moment de son hypothèse de lecture (ainsi que les deux objectifs qu’il abrite) sur le commentaire d’un texte de Derrida intitulé L’archéologie du frivole [2] participe déjà de cette décision, non pas seulement parce que ce texte est resté trop peu étudié au sein du corpus derridien, mais surtout, parce qu’il va permettre à Martin d’y trouver une attestation textuelle de son hypothèse en même temps qu’un ressort stratégique, très stimulant au demeurant, pour mettre en lumière des affinités électives entre le geste derridien et le geste deleuzien qui inspire tout le travail de Martin. Ce ressort consiste à faire de la lecture que fait Derrida de Condillac dans L’archéologie du frivole, la clé pour éclairer pleinement l’opération de déboîtement de la finitude telle que Kant en aurait établi l’architecture inauguralement bornée, et partant, pour expliciter la communication structurelle entre la conquête d’une logique de la sensation et celle d’une infinitisation de la corrélation.

On retiendra les trois motifs principaux par lesquels cette clé interprétative doit permettre de ménager une entrée dans ce troisième moment de l’hypothèse de lecture soutenue par Martin. Les deux premiers motifs concernent la façon dont l’infini doit pouvoir être re-marqué sur les deux bordures formant le champ corrélationnel (bordure externe de la référence empirique donnée ; bordure interne de la réceptivité idéelle construite) ; le troisième renvoie à la façon dont la logicité sensée-sensible assurant le mode d’articulation de ces deux bordures, fait converger, dans un seul et même mouvement, l’infinitisation de la corrélation et son archi-inscription.

1) L’évasement de la bordure externe du champ corrélationnel : l’épreuve du dehors

Si en effet le dispositif critique kantien inaugure pour Martin l’architecture de la finitude dans sa facture étriquée et étouffante, c’est parce que ce dispositif consiste, dans un seul et même geste, à reconnaître, sous la contrainte de l’intuition finie, l’irréductible précédence du donné empirique et à vider l’altérité de celui-ci de toute consistance ontologique (puisque tout ce poids appartient à la chose en soi inaccessible), ainsi que de toute consistance phénoménale (puisque tout ce poids appartient exclusivement à l’armature, esthétique et catégoriale, qui réprime l’altérité du donné en la disciplinant par des conditions a priori de l’expérience).

Or la nouvelle métaphysique à laquelle aspire Condillac anticipe déjà ce souci de la finitude (et c’est en cela qu’elle se fera philosophie seconde), sauf qu’elle assumera ce souci depuis une méthode analytique (soulignée par Derrida et remarquée par Martin) réglée par un procès génétique de constitution de l’expérience impliquant à la fois un retour au matériau premier de la connaissance et la réactivation des opérations permettant la combinaison de cet élément simple, ainsi que l’information de sa matière brute. Or si cet élément est reconduit à la sensation comme trait de la finitude affectant le procès de constitution de l’expérience, encore faut-il que le caractère génétique de ce procès reconnaisse à ce matériau tout son poids pour que la finitude puisse peser sur le déploiement du procès. A quoi peut-on mesurer ce poids ? A une consistance du donné qui l’autorise à participer foncièrement au procès en question. Mais comment s’approcher de cette consistance ? En ne s’arrêtant pas à la seule sensation mais, comme nous y invite excellemment Martin, en « interrogeant ce qui se trouve de l’autre côté de la sensation » [3], et donc sur la bordure externe du champ de la corrélation : en interrogeant donc « la forme la plus originaire de la réalité donnée » [4]. C’est pourquoi, si cette invitation n’est pas explicite dans L’archéologie du frivole, elle reste essentielle, car elle renvoie non seulement au versant « naturel » de la nouvelle métaphysique recherchée par Condillac, à son sol pré-linguistique comme y insiste lui-même Derrida, mais surtout, elle doit permettre de déterminer, avec et chez Derrida, à quelle extériorité référencielle correspond cette réalité originaire (empirico-matérielle) pour qu’elle puisse contribuer, à sa manière et dans un même mouvement, à entamer sa bordure, à prendre part au processus de sa phénoménalisation et à produire l’incise de l’infini au cœur de la corrélation finie.

Comment conduire alors cette détermination ? En risquant l’élaboration « d’une nouvelle physique » [5] nous dit Martin, risque dont Derrida puiserait une de ces sources d’inspiration chez Condillac lui-même. En quoi consisterait alors cette nouveauté ? Précisément : à redonner de la consistance à la référencialité du donné empirico-naturel en lui reconnaissant une gravité « qui concerne déjà dans la matière, certains signes quasi-intelligibles même s’ils ne sont pas du tout intellectuels » [6]. On retiendra des Leçons deux traits majeurs de cette gravité : 1) celui d’une insensibilité du sensible sur laquelle ne cesse d’insister à juste titre Martin car elle concorde avec le pari philosophique derridien d’une logicité de la trace structurant la totalité de l’étant selon des régimes différenciés [7]. En effet, (et les Leçons ont su le souligner) la trace ne nomme pas d’abord pour Derrida une marque empirique, mais ce qui, en tant que rien d’étant – insensiblement donc, rend possible, performe un mode d’apparition de l’étant sensible. C’est pourquoi, cette insensibilité du sensible recouvre ici et d’abord le régime naturel d’une nihilité de la trace déployant son pouvoir d’auto-manifestation sur le mode d’une puissance d’émergence ou d’engendrement de l’étant physico-sensible et immanent à ce dernier ; 2) le second trait renvoie à la façon dont cette émergence, en tant qu’elle est possibilisée par l’irréalité de la trace, n’est plus référée à la présence, c’est-à-dire assignée à l’étantité : ceci que l’étant qui en émerge n’est plus assuré à l’avance d’une perdurance de son visage et d’une constance de sa forme, mais est affecté d’une défaillance eidétique qui le plonge dans une indéterminité native grosse d’accidentalité, et donc de multiplicité bigarrée : plongée dans le devenir infiniment différencié de sa détermination donc. C’est pourquoi, comme y insiste très fortement Martin, loin d’avoir voulu dissiper l’irréductibilité d’une extériorité référencielle, Derrida aura toujours exigé non seulement d’explorer l’originarité de la réalité donnée mais plus encore, de penser celle-ci comme la factualité d’un « étrange objet = X » [8], si le X dit une référence sans référent car disjointe du référentiel de la présence, qu’est l’étantité. La question initiale était : comment penser la consistance de l’étant-donné (par le rien-trace) ? On répond avec Martin, lisant Derrida : comme la logicité d’un régime physique de la trace dont la puissance limitative et insensible sème originairement l’illimitation eidétique au sein même de la réalité empirico-naturelle qu’elle engendre. Et en ce sens et en ce sens seulement : comme la consistance d’un dehors [9], s’il faut entendre par là la façon dont l’altérité de l’extériorité référencielle est elle-même expulsée du Même, et donc propulsée dans l’altération eidétique – référencialité infinie (car sans référentialité) d’« un X-vers », pour reprendre la formule judicieuse de Martin.

Mais le remarquable dans cette affaire si précieuse pour saisir rigoureusement le geste de pensée derridien, c’est que cet appel à une nouvelle physique trouve son attestation dans ce qui a été trop souvent éludé chez les commentateurs, à savoir dans le motif de ce que Derrida a pensé au titre d’une physis-en-différance. Motif dont les occurrences textuelles sont certes réduites, mais dont la portée philosophique s’avère pourtant prépondérante. Ce motif permet en effet d’expliciter encore davantage ce régime physique de la trace avec lequel coïncidait cette insensibilité du sensible, venant ainsi confirmer la justesse de l’hypothèse de lecture avancée dans les Leçons. Sans pouvoir développer, on rappellera encore une fois que différance chez Derrida nomme le mode de déploiement structurel de la trace, modalité qui, s’étendant à la totalité de l’étant, varie en fonction des différents régimes d’accomplissement que la trace réserve et requiert à la fois. Dans le cas du régime naturel, cette différance dit : a) la duplicité différencielle entre la nihilité de la physis et la réalité empirique qui en ressort ; b) la façon dont la physis, comprise depuis et comme trace, nomme cette puissance d’éclosion qui fait croître l’étant dans l’apparition sous la condition de différer, et donc d’ajourner son accomplissement dans l’étantité, cryptant ainsi son identité eidétique pour l’emporter alors dans le mouvement d’une dissemblance d’avec soi qui a pour nom l’apeiron ; c) la manière dont ce cryptage, interdisant à l’étant de se fermer sur lui-même, l’expose à un jeu de renvois différentiel avec les autres étants advenant sur le mode d’une structuration diacritique de la multiplicité ontique.

Mais il y a plus : en effet, cette physis-en-différance est elle-même indissociable d’un autre motif, prégnant celui-là, et dont Martin a su mobiliser à point nommé l’opérativité conceptuelle. Il s’agit du motif de l’archi-écriture ou archi-textualité de la trace qui recoupe et complète à la fois le déploiement différanciel de celle-ci, car ce motif abrite trois indications capitales quant au mode opératoire d’une logicité de la trace : a) l’archi-inscription matérielle de la trace correspondant à son espacement graphique ; b) l’archi-inscription formelle/structurale de la trace correspondant à son espacement grammatique ou diacritique ; c) l’extension originaire de ces deux contraintes à la totalité de l’étant, selon des modalités différenciées et articulées par le jeu de la différance. Il en résulte une conséquence fondamentale que les Leçons ont su mettre à/au jour : ceci que, sur le terrain de la déconstruction derridienne, l’extériorité référencielle pré-linguistique ou pré-sémiotique du réel donné obéit elle-même à une structure générale d’écriture ou de textualité à condition d’entendre celle-ci depuis et comme la logicité structurelle de la trace déterminée comme grammatologie (et dont le régime naturel et immanent à l’étant coïncide avec l’archi-factualité d’une physis-en-différance).

Plus encore : ce sont précisément les ressources philosophiques décisives de cette conséquence que les Leçons ont le grand mérite de pointer. En effet, si l’élaboration de la nouvelle physique consiste à penser une insensibilité du sensible qui soit reconduite d’abord à la performativité d’une physis-en-différance, alors c’est à la lumière de cette reconduction que l’on peut pleinement entendre Martin lorsqu’il avance : d’une part, que chez Derrida, cette nouvelle physique « témoigne d’un grammage au sein de la matière » correspondant au « grammage de l’objet inconnu = X » [10] comme grammage du réel-référenciel ; d’autre part, mais indissociablement, que ce grammage est indissociable d’un cryptage du réel : ceci que, chez Derrida, la réalité originaire dont il est en quête, dit la factualité de ce qui se trouve déjà là depuis la référence d’une nature-textuelle qui aime à se crypter – à s’effacer comme trace -, en cryptant le programme eidétique de l’étant qui en émerge c’est-à-dire, en l’affectant d’illimitation - en l’écartant de la présence, en y écartant l’essence ; enfin, mais corrélativement, que ce cryptage est lui-même indissociable d’une archi-artificialité du donné naturel en entendant par- là : l’opérativité d’une physis-en-différance qui dé-nature originairement ce qu’elle fait émerger en en ajournant son rassemblement dans l’étantité, en diffractant son identité eidétique ; opérativité qui prend alors l’allure d’un fonctionnement archi-machinique habitant, animant et structurant, toujours-déjà et à sa manière, le cœur de la matière inorganique pour « en faire le lieu d’une configuration multiple » [11] : ceci que, comme cela n’a pas échappé à Martin, la machine chez Derrida n’est ni un modèle épistémologique, ni seulement un type d’objet de fabrication humaine, mais la structure différancielle et archi-scripturale de la trace généralisable à la totalité de l’étant, sous des modalités différenciées [12].

Tout l’intérêt, majeur à nos yeux, du troisième moment formant l’hypothèse de lecture contenue dans ces Leçons, réside donc en premier lieu dans une reconduction de la déconstruction de la finitude à l’exigence d’un renouvellement de la corrélation qui s’installe sur la bordure externe de celle-ci pour montrer qu’il faut lire chez Derrida non un congédiement d’une référence à l’extériorité du réel, mais bien plutôt, une insistance pour reconnaitre à la factualité de cette référencialité l’irréductible consistance d’une logicité physique de la trace à l’œuvre au cœur de l’empiricité donnée. Consistance que Martin repère dans le commentaire derridien de Condillac à travers le crible d’une « matière laminée par l’infinité des perspectives » [13] : consistance par où la factualité d’une puissance limitative du fini enveloppe son infinitisation, « d’un fini jamais abouti, toujours dans ‘’l’ouvert``, dans le ‘’libre``, et dans l’écart » [14].Et c’est en cette insistante consistance, comme le pressent de manière décisive Martin [15], que la déconstruction nous offre une clé – un schibboleth – pour commencer à entrer dans l’effectivité dynamique du réel - dans l’imprépensable être-donné du donné, afin d’en reconsidérer sa genèse immanente en laquelle le naturel se fait structurellement artificiel depuis une logicité anté-intellectuelle de la trace.

Mais encore faut-il que cette infinité du fini (par où l’altérité du réel-donné est infiniment déliée du Même) puisse, au sein même de la corrélation, être accueillie et rencontrée. Cette tâche incombe à la bordure interne du champ corrélationnel. Comment Martin lit l’assomption de cette tâche chez Derrida ? Conformément à ce qui constitue le fil conducteur du troisième moment de son hypothèse : depuis et comme la perspective d’une logique sensationnelle du sens filtrant dans L’archéologie du frivole.

2) L’évasement de la bordure interne du champ corrélationnel : l’épreuve d’une logique sensationnelle du sens

On ne cache pas que cette motion nous semble la plus, non pas contestable dans son inspiration mais, à tout le moins, problématique dans son attestation sur et par le terrain textuel derridien. Pour éclairer et justifier ce litige latent mais probant, il faut exposer son point d’application dans les Leçons. Ce point concerne primordialement la façon dont Martin conçoit, dans ce troisième moment de son hypothèse, la manière derridienne de s’installer sur la bordure interne du champ corrélationnel en vue de conquérir un régime inédit de la corrélation requis par la déconstruction de la finitude. Dès lors, conduire cette installation, c’est pouvoir penser le renouvellement du trait constitutif de la corrélation : celui d’un certain mode de construction de la réceptivité à l’égard de la factualité du donné. Mais le remarquable, c’est que ce trait est celui-là même, irréductible, de la finitude en tant que celle-ci dit le rapport à la réalité-donnée en tant que rapport réceptif, en tant que rapport à ce qui, en la précédence même de son déjà-là, ne peut être que reçu, réclame cette réceptivité même. Où l’on voit, une fois encore, que si la déconstruction de la finitude doit aboutir, via la corrélation, à une reconsidération de la réceptivité comme y insiste fortement Martin, alors une telle déconstruction signifiera sans doute moins pour Derrida prendre congé de la finitude que s’y jeter à corps perdu afin d’y endurer le vertige abyssal d’une réceptivité qui encourt l’inachèvement [16].

Mais compte tenu de la consistance limitative de la réalité trouvée sur le bord externe du champ corrélationnel, à quoi va-t-on pouvoir mesurer cette endurance et, partant, le facteur de renouvellement de la réceptivité ? Aux deux opérations structurelles que la réceptivité doit accomplir pour arracher la finitude à son architecture kantienne, c’est-à-dire à tout ce qui du dispositif esthétique et catégorial fait déchoir la finitude de la phénoménalisation et comme celle-ci, dans la représentation : 1) l’opération d’un accueil qui sache reconnaître dans le donné non plus seulement la précédence d’une existence empirique inconsistante, mais bien celle, prépondérante, d’une puissance limitative advenant sur le mode d’une logicité naturelle dont la réceptivité dépendra elle-même pour accomplir son déploiement, pour autant qu’elle y est assignée comme à la factualité de ce qui offre au donné la consistance de sa logicité immanente pré-idéelle – comme à la quoddité de sa gravité ; 2) l’opération d’une rencontre qui puisse promouvoir à sa manière, celle-là même de la finitude du rapport, la libération de l’infinité impulsée par le fini, l’illimitation jaillissant du et comme le dehors de la référencialité limitative. Or cette double opération correspond à ce qui, sur le bord interne du champ corrélationnel cette fois, relève d’une logicité inhérente à la réceptivité qui, à l’instar de la bordure externe, coïncide avec la dispensation d’un certain régime d’apparition/manifestation : non plus celui, physico-génésique, d’une puissance d’émergence du réel-donné mais celui, noético-idéelle, d’une puissance de phénoménalisation dispensée par ce nouveau régime trace, lequel vient conditionner cette émergence même dans l’ordre de l’apparaitre en lui apportant un surcroît d’apparition afin de suppléer l’immédiateté qui grève encore le régime naturel de la trace.

C’est pourquoi, avec et comme le champ corrélationnel renouvelé, on assiste à une (ré)partition de l’apparaitre entre ses des deux bordures, au sens où chacune prend part au mouvement de construction de l’entièreté du champ en question, et cela, sur le mode d’un partage qui est aussi bien une contribution réciproque qu’un échange au sein duquel chacune dépend de l’autre : la réalité donnée a besoin d’être reçue phénoménalement pour montrer pleinement – en tant que tel –, c’est-à-dire médiatement, sa propre consistance physico-génésique ; et inversement, la bordure interne ne peut accorder noétiquement la phénoménalisation qu’à ce qui s’est déjà avancé, préalablement et à sa manière, dans l’apparition, qu’à ce qui s’est révélé, à sa façon, comme initialement apte à la monstration. Il résulte de cette (ré)partition un enjeu considérable, objet peut-être du litige annoncé : celui, comme en convient Martin lui-même, qui vise à recouper analytiquement le renouvellement de la réceptivité avec celui du phénomène, s’il est vrai qu’il s’agit pour Derrida « de montrer comment, dans le phénomène, s’ouvre une fente, un hymen vers autre chose qui renvoie à une matière disséminée » [17].

De là, une question primordiale : comment Martin lit chez Derrida cette logicité de la réceptivité chargée d’en assumer le renouvellement, c’est-à-dire sa disposition à l’accueil en même temps qu’à la rencontre ? On répondra avec lui, et conformément aux attendus de son hypothèse : depuis et comme une logique de la sensation. L’enjeu philosophique de cette thèse est trop important pour que l’on puisse y faire droit ici. Nous ne voudrions pourtant pas l’éviter. On se contentera donc d’en faire ressortir les traits les plus saillants : trois au demeurant.

- Premier trait : il avance, via L’archéologie du frivole, que le geste philosophique risqué par Derrida viserait fondamentalement à en « revenir à la sensation mais évidemment pas à la manière de la phénoménologie selon une essence de la manifestation » [18]. Dès lors, et compte non tenu pour le moment du caractère sans doute problématique de l’évidence qui l’accompagne, cette thèse avance ainsi que Derrida aurait privilégié la matière des sensations comme la dimension la plus originaire et la plus propice pour accomplir le renouvellement recherché de la réceptivité, et avec elle, le démantèlement de l’architecture établie par la finitude d’entendement : pour accueillir les signes grammatologiques émis par la physis-en-différance et aller à la rencontre de l’infinité dont le réel-émergeant porte l’empreinte.

- Deuxième trait : il implique la façon dont l’élévation de la sensation à cette dimension exige de ne plus confondre celle-ci avec l’immédiateté mais au contraire, de la faire coïncider avec l’opérativité interne d’une médiation correspondant à un autre régime de cette logicité insensible du sensible déjà à l’œuvre dans la matérialité ontico-référencielle. En effet, ce qui « retient Derrida dans la sensation, c’est une formation discrète, insensible, celle de sa matière » [19]. A quoi correspondrait chez Derrida ce nouveau régime du logique immanent à la sensation et opérant sur la bordure interne du champ corrélationnel ? Martin répond : à une logicité inédite du sens. Pourquoi inédite ? On répondra : d’une part, parce que par elle, la sensation devient sensationnelle c’est-à-dire dimensionnelle ; d’autre part, parce que cette insensibilité à l’œuvre à même le sensible et assurant/assumant le déploiement de la réceptivité et de ses exigences, renvoie à une opérativité propre au sens, celle de la phénoménalisation. Dire alors que le sens est insensible, c’est dire, dans un seul et même mouvement : qu’il doit être reconduit à la trace comme rien d’étant ; (et donc) qu’il n’est transitivement que le déploiement d’une performativité phénoménale constitutive de la réceptivité et dont le régime de trace n’est plus naturel mais idéel ; (et donc) que cette idéellité du sens comme trace est elle-même insensée, en entendant par là non pas bien sûr la privation ou le refus du sens, mais la façon dont les opérations d’idéellisation ou d’idéation par où s’accomplit la réceptivité n’imposent à l’avance au réel-donné aucun contenu pré-défini, aucune signification pré-découpée qui cloisonnerait, d’entrée et une fois pour toutes, le déploiement de la phénoménalisation idéelle au sein du Même, au lieu d’y favoriser les exigences d’accueil et de rencontre du donné en s’ajustant au plus près et à chaque fois, aux variations multiples qu’impose le devenir différencié de son altérité infinie.

- Troisième trait : il témoigne de la façon dont non seulement Martin voit dans cette « sensation qui connait avant l’entendement » [20] ce qui, chez Derrida, serait l’élément moteur de la déconstruction de la finitude, mais encore, la façon dont il considère cette « forme de connaissance sensible, sensori-motrice », comme ce qui, dans un même souffle, « accentue son intérêt pour Derrida » [21] ( - lui donne son impulsion, sa direction et son intensification), et autorise ainsi un dialogue stellaire avec Deleuze au sein duquel il s’agirait de faire consonner certaines décisions philosophiques fondamentales [22].

Or, là encore, sans pouvoir développer, il nous faut prendre position à l’égard de ces trois traits car aussi stimulants qu’ils puissent être, ils nous paraissent litigieux. Et si l’on voulait esquisser la zone d’application de ce litige, il pourrait bien tourner autour de la façon dont le renouvellement du champ corrélationnel (recommandé et visé par la déconstruction de la finitude) entraîne, à la fois et indissociablement, celui du champ transcendantal avec lequel il coïncide entièrement et celui du champ phénoménal avec lequel il communique structurellement. Derrida n’aura en effet jamais renoncé à la contrainte philosophique du transcendantal, ne serait-ce déjà , comme il y avait insisté dans un autre contexte, en raison de la faute philosophique majeure qui aura toujours pour lui grevé de l’intérieur l’empirisme : celle de déchoir dans la naïveté de la différence pure, si la pureté dit ici une modalité du différencier de la différence (entre les deux bordures) qui laisse subsister les termes dans l’opposition au lieu de les entretenir dans l’initialité de la relation phénoménale [23].

Mais alors que dirait l’impureté de la différence ? Une modalité du différencier de la différence qui rende possible la relation originaire des opposés sous la contrainte même de l’opérativité transcendantale. Qu’est-ce à dire ? Au moins ceci : a) que l’étant-donné, fût-il compris comme le ressortissant d’une physis-en-différance, ne se suffit pas à lui-même pour mener jusqu’au bout son mouvement d’auto-manifestation en raison de l’immédiateté qui affecte encore le régime physico-génésique de la trace ; il a donc besoin d’un autre régime de trace capable de suppléer son déficit de manifestation, régime idéel apportant à l’étant les conditions a priori de sa phénoménalisation, lui accordant ainsi la médiation du phénomène en et par lequel il pourra se montrer en tant que tel  ; b) que l’en soi du réel compris depuis et comme la consistance de sa logicité immanente et pré-néotique, n’est donc pas relégué hors du champ phénoménologico-transcendantal comme champ apriorique de l’expérimentabilité du tout de l’expérience, ne s’y soustrait pas, car il n’y a aucune modalité de présence en dehors de ce champ ; c) qu’en ce champ comme champ de (ré)partition de l’apparaître en entier, le régime idéel de la trace possibilise une réceptivité du donné-référenciel se déployant sur le mode de l’accueil et de la rencontre, c’est à dire comme l’expérience effective et effectivement finie de l’en soi du réel, c’est-à-dire de son dehors, autre nom que Martin mobilise pour dire l’infinité de l’extériorité limitative [24]. Et dès lors, l’impureté de la différence articulant a), b) et c)), nommerait la façon dont le transcendantalisme – c’est-à-dire l’idéalisme – bien compris, se convertirait, suivant le mot de Derrida, en un « empirisme responsable » [25] faisant écho à celui de Deleuze lorsque celui-ci en appelait à un « empirisme supérieur » pour qualifier la recherche d’un néo-transcendantalisme. Une telle conversion, en laquelle « Derrida, comme Deleuze, cherchent à revenir au rapport du ‘’sens ’’ et du ‘’sensible`` avant que l’intuition finie ne soit close » [26], cela se laisserait dire : quasi-transcendantal chez Derrida et empirisme-transcendantal chez Deleuze [27].

Il y a là, indéniablement, un terreau/terrain commun qui appuie l’hypothèse de Martin. Mais cette convergence ne doit pas occulter le différend philosophique profond et peut-être irréductible entre ces deux gestes de pensée, différend que tend à neutraliser pourtant, nous semble-t-il, le supposé privilège d’une logique sensationnelle du sens chez Derrida soutenu avec force par Martin. Il nous faut, dans notre parcours de lecture, faire une courte halte dans l’attestation d’un tel différend.

Halte n°1 autour du différend entre l’empirisme-transcendantal et la quasi-transcendantal

On ne peut ici que préparer une orientation possible dans ce différend, non pour l’opposer frontalement au rapprochement très stimulant exposé dans les Leçons, mais pour éclairer en retour la distance irréductible qui continuerait à entretenir Deleuze et Derrida dans cette proximité, et ainsi commencer à prendre toute la mesure philosophiquement problématique de ce qui dans/dans cette distance, pourrait commencer à faire trembler la primauté, chez Derrida, d’une logique sensationnelle du sens. Pour conduire cet éclairage, on mobilisera précisément la façon dont on peut décliner et articuler les différentes acceptations du quasi-transcendantal chez Derrida, c’est-à-dire les différents façons dont la locution logico-rhétorique « quasi » sauve expressément et sans relâche le (questionnement de type) transcendantal, en inquiétant et ébranlant ce qui, dans la compréhension historiale de sa performativité, serait encore ordonné à/par la présence, et donc encore susceptible d’interdire le renouvellement recherché du champ corrélationnel.

Première acceptation : celle, déjà esquissée, d’un conditionnement réciproque des deux bordures du champ corrélationnel (de la condition et du conditionné), réciprocité se déployant sur le mode d’une co-opération entre le régime noético-idéel de la trace et celui physico-génésique, d’une dépendance mutuelle de leur logicité – et donc de leur opérativité transcendantale respective et différanciée, par où l’intégralité de l’apparaitre déploie la (ré)partition de son plan. Mais chez Derrida, cette réciprocité ne prendra pas l’allure d’une réversibilité, car dans cette (ré)partition, il maintiendra le primat de la bordure interne sur celle externe, l’originarité entamée de la seconde (celle du réel) demeurant en position de dérivation à l’égard de l’originarité entamée de la première (celle de l’idée) [28]. Pourquoi ce maintien ? Parce que sur le terrain textuel derridien, les conditions noético-idéelles de phénoménalisation seront toujours pensées comme des conditions d’accessibilité [29]. Il résulte de cette contrainte une conséquence cruciale : ceci que si le primat d’une logique de la sensation coïncide avec celui du régime idéel de la trace, alors contrairement à ce qu’en conclut peut-être un peu rapidement Martin [30], cette logicité sensationnelle n’exclut pas la phénoménologie, ne fait pas alternative avec elle. Pourquoi ? Parce que lorsque la phénoménalité du sens et comme sens se conjugue avec l’accessibilité, alors le phénomène garde une allure et une voilure proprement phénoménologique, et cela pour au moins trois raisons.

La première raison tient à la façon dont, si en effet « la déconstruction lutte sur deux fronts, le front de la réduction phénoménologique du sens tout comme celui de l’herméneutique supposant une pré-compréhension de l’Être » [31], cette lutte exige un épuisement de la problématique phénoménologico-herméneutique (du sens et de la phénoménalité) qui soit sérieux, c’est-à-dire, qui vise moins à congédier l’affinité entre le régime idéel de la trace et son déploiement intentionnel qu’à compliquer celle-ci, de telle sorte que le premier y vienne bouleverser de fond en comble le second. En quoi consiste cette complication bouleversante ? Réponse : d’une part, à ne plus faire du régime du sens la prestation d’une subjectivité transcendantale infiniment vivante, afin de pouvoir opérer une anarchisation du noème et la perforation de ses horizons ; d’autre part, à ne même plus faire de ce régime l’expression de la transcendance finie du Dasein-mortel tout en visant, dans un même mouvement, à étirer et resserrer à l’extrême les termes de la différence ontologique pour reconduire celle-ci au jeu différanciel de la trace qui, tout à la fois, altère la non identité à soi du sens comme rien d’étant, et décloisonne la non identité à soi de la physis comme rien d’étant, de telle sorte que celui-là (le sens-en-différance), trouve dans la finitude du rapport phénoménal à celle-ci (la physis-en-différance), les conditions de son infinitisation.

La seconde raison tient à la façon dont les conditions phénoménologiques de l’accessibilité concernent d’abord l’accession de l’extériorité référencielle à elle-même : en effet, si en passant dans l’éther idéel et diaphane de la trace, la réalité donnée passe dans le rien du phénomène et donc rien qu’en elle-même, c’est parce que dans ce passage, elle accède à ce surcroit membranaire d’apparition, à cette médiation phénoménale qui lui manquait pour s’annoncer en tant que tel, pour manifester à plein son altérité comme altérité. Mais cette deuxième raison tient indissociablement à la façon dont les conditions proprement phénoménologiques de l’accessibilité concernent l’accession du porteur de la trace-intentionnelle à cette extériorité référencielle : en effet, il y a contrainte de l’accessibilité lorsque, dans la reconnaissance d’un conditionnement mutuel des deux bordures du champ corrélationnel, le régime noético-idéel de la trace ne va pas jusqu’à puiser dans le régime physico-génésique les conditions de sa propre ouverture, c’est-à-dire les conditions de ce qui rendrait possible la dispensation de son ouverture pour, dans et comme le comportement capable de soutenir ce régime idéel, pour le « qui » à qui s’adresse la phénoménalisation du « quoi ». Il y a donc cette contrainte lorsque le porteur des conditions de la phénoménalisation (le « sujet »), partage avec la réalité-donnée qui accède au phénomène (« l’objet »), la textualité d’une grammatologie différanciée et différancielle de la trace sans pour autant partager la même texture qu’elle – en tout cas, pas jusqu’au point où ce partage tendrait vers une appartenance des deux (du sujet et de l’objet) à un même courant archi-transcendantal pré-personnel (car anté-subjectif et anté-objectif), jusqu’au point donc où il suffirait au « sujet » d’appartenir à un seul et même plan que « l’objet » - à une même Nature-Physis, lui suffirait d’en faire partie, ou d’en être donc, pour rendre caduque la contrainte de l’accessibilité (comme contrainte du caractère originairement intentionnelle du différencier de la différance, et donc de la relation originaire entre la pensée et la physis, entre la trace comme opérativité du sens et celle comme opérativité génésique), et lui substituer la contrainte de l’expressivité. Et l’insistance derridienne récurrente sur l’opérativité d’un frayage phénoménal ne ferait que confirmer ce primat de l’accès comme guise phénoménologique de la phénoménalité - primat d’où le passage originaire entre les deux bordures du champ corrélationnel (sur le fond abyssal du partage entre la phénoménalité du sens-textuel et la gravité du réel-textuel) et leur suture inaugurale, se donne à penser.

Or il nous semble que Derrida, non sans une profonde et aporétique hésitation (sur laquelle on reviendra), garde le cap : celui au sein duquel ce qui rend possible l’ouverture même du sens comme trace en son régime intentionnel (en celui/celle qui peut la recevoir pour s’y recevoir) - le transcendantal du transcendantal donc, n’a pas sa provenance dans l’ordre du rivage externe de la finitude, mais dans celui du rivage interne, c’est-à-dire dans la facticité d’un certain rapport à la mort capable de performer cette ouverture, et que Derrida thématisera au titre d’une ouverture endeuillée à la mort de l’autre mortel, ouverture aussi anarchique qu’indérivable. Ce qui implique aussi que le porteur du régime idéel-intentionnel de la trace ne puise pas dans le réel = X les formes de sa phénoménalisation, c’est-à-dire l’apriorité formelle du comment de ses apparitions phénoménales, même si l’infinité de X doit affecter en retour cette formalité d’une variabilité adaptative par où le « constituant » – et avec lui, l’accessibilité phénoménologique, se trouve irrémédiablement emportés dans le vertige du « constitué ».

Par conséquent, ce point abrite ainsi potentiellement un point de rupture irréductible entre le souci d’un renouvellement de la corrélation depuis la contrainte du quasi-transcendantal, et celui de son congédiement depuis la contrainte de l’empirisme transcendantal : rupture colossale puisqu’elle met en jeu rien de moins que des décisions philosophiques cardinales concernant la façon de comprendre la teneur de phénoménalité capable d’aller à la rencontre de l’altérité infinie du réel-donné, et par-là même, la façon de concevoir le partage du transcendantal soit sur le mode de l’équivocité de la différance ou bien sur celui de l’univocité de la Différence – quand bien même, ces deux penseurs ont cherché, chacun à leur manière, à recomposer radicalement les termes de cette alternative, non pas seulement en cherchant à penser l’être-sens de l’être comme rien d’étant, mais en rendant irréductible cette nihilité du sens, et son déploiement différanc/tiel, à la possibilité d’une ontologie (fût-elle fondamentalement et herméneutiquement portée par le souci de la finitude archi-originaire), en raison de l’inféodation latente mais prégnante de celle-ci à l’ordre du Même et de son économie restreinte.

Il nous semble alors que si le renouvellement de la corrélation doit en passer, comme nous l’indique fort précieusement Martin, par la production d’écarts, il s’agit peut-être moins de lire chez Derrida un dépassement de la contrainte de l’accès par cette production, que d’y lire l’exigence de faire passer l’écart(ement) à l’intérieur même de l’accessibilité, et donc de l’intentionnalité. Or le remarquable, c’est que ce passage correspond à la deuxième acceptation du quasi-transcendantal : celle par où le transcendantal (la trace comme sens) impossibilise ce qu’il rend possible (- la phénoménalisation), non en l’abandonnant mais en l’écartant de l’intérieur. Comment appréhender cet écartement ? Non pas du tout comme un phénomène saturé, mais comme un phénomène blessé : ceci que la finitude même du rapport intentionnel livre un accès au réel-donné dont l’infinité incise, entaille en retour le phénomène. Comment se déploie cet écartement (phénoménologiquement) blessant ? Comme celui qui écarte la présentation au sein même de la phénoménalisation, s’il est vrai que pour Derrida, la première enfermera toujours la temporalisation de la seconde dans la forme du présent-vivant comme forme d’une suture métaphysique au sein de laquelle ne pourrait venir au phénomène que ce qui peut se présenter, c’est-à-dire que ce qui de l’étant comme étant-au-présent peut être présentable et donc dressé dans le présent d’un visage (eidos) et d’une forme (morphè), eux-mêmes installés dans la permanence de l’étantité (ousia), laquelle est assignée par et/ou comme le sens de l’être déterminé comme présence constante. Et dès lors, si cet écartement de la phénoménalisation rime avec sa complication, tout l’enjeu réside dans la façon de comprendre si celle-ci épouse une mise à l’écart de la présentation ou sa mise en écart susceptible d’excéder la clôture (de la) métaphysique. Et nous soutenons que c’est seulement à la lumière de cette alternative aporétique minant le terrain textuel derridien que l’on doit prendre toute la mesure, non seulement de la possibilité de penser sur ce territoire un phénomène phénoménologiquement déterminé de l’infini, mais encore et indissociablement, du parti pris par lequel Martin lit dans la déconstruction derridienne de la finitude une promotion de l’infini polarisé sur la réhabilitation d’un privilège du mauvais infini.

De là, la troisième raison : c’est en effet à la lumière de cette complication de la phénoménalisation (et de l’alternative qu’elle recouvre) que la troisième acceptation du quasi-transcendantal se donne à entendre, laquelle n’a de cesse de filtrer dans les Leçons : celle par où l’architecture de la scène transcendantale ne réduise pas ce qui arrive en elle à ses conditions de possibilités, mais ménage au contraire un accès phénoménal à ce qu’il peut y avoir de surprenant et d’imprévisible dans cette arrivée de l’autre comme altérité infinie du réel-donné : à l’événementialité de cette arrivée donc. Oui, mais voilà : comment préparer phénoménologiquement les conditions d’accès à/de l’évènement sans menacer la possibilité même de cette événementialité, sans risquer d’annuler du même geste les effets de surprises provoqués par la montée de la référence = X sur la scène phénoménale ? On le sait déjà : en reconduisant les conditions a priori d’accessibilité à celles de la réceptivité afin que celle-ci accueille la puissance limitative de la physis-en-différance, et parte à la rencontre de l’illimitation nimbant le réel qui en émerge. Oui, mais comment Derrida donne-t-il à penser la construction architecturale d’une telle scène comme scène du champ corrélationnel ? La réponse de Martin voit très juste [32] : comme l’alliance structurelle entre une opération de montage et une autre de monstration, de telle sorte que pour Derrida, montrer ce sera toujours monter. Sauf que, compte-tenu des contraintes du quasi-transcendantal, cette alliance coïncide intégralement avec la complication du phénoménologique et non avec sa dissipation.

Qu’est-ce à dire ? Au moins ceci : qu’il y a montage de la scène monstrative parce que l’assemblage des a priori structurant le déploiement de la phénoménalité dispensée par la trace idéelle doit pouvoir rendre compte de l’altérité infinie qui monte sur la scène et ainsi s’ajuster au mieux au foisonnement de sa multiplicité comme à l’inadéquation inépuisable de son identité. Ce qui exige de distiller dans le montage assez de jeu pour ne pas faire du transcendantal-phénoménologique une structure fixe et rigide : ce qui exige donc de pré-inscrire le démontage comme le mode opératoire du montage. Dès lors, si le démontage est a priori plié dans le montage, c’est parce qu’on assiste sur la scène phénoménale à un décalage irréductible et subtile entre le comment phénoménologique de la phénoménalisation (la manière idéelle-corrélationnelle du montrer structurant le champ transcendantal) et le ce que de cette phénoménalisation (la factualité du contenu qui accède à ce champ), de sorte qu’en vertu de son infinité, il y a toujours plus et autre chose dans la référencialité du ce que=X que ce qui pouvait en être attendu sur la scène du comment : il y aurait comme l’irréductibilité d’un désajustement tendanciel entre les deux qui oblige, au sein du champ phénoménologique, à démonter les procédures ou dispositifs aprioriques du sens pour les réajuster sans cesse à l’étrangeté imprévisible de ce qui vient, désajustement requérant « une multiplicité d’ a priori en fonction du monde qui s’y actualise » [33]. Un tel décalage, cela se dit aussi : é-vénement. Et quasi-transcendantal ne dit alors rien d’autre que la possibilité de l’événement du montage comme montage de l’événement – possibilité que seule la finitude infinie peut requérir et ouvrir pour autant que s’y atteste toute sa portée créatrice : celle qui n’expulse pas la phénoménologie, qui ne la met pas dehors, mais qui l’ex-pose au dehors d’elle-même comme du réel.

3) Le déploiement de la finitude infinie du champ corrélationnel : l’épreuve d’une déduction de l’écriture

Enfin, le dernier acte participant à ce troisième moment de l’hypothèse de lecture soulevée par Martin (consacrée à faire converger, au sein de la déconstruction de la finitude, la libération de l’infini et la conquête d’un nouveau régime de corrélation), pourrait bien renvoyer à ce que l’on nommera une déduction de l’écriture chez Derrida. En effet, le grand mérite de ces leçons réside dans la façon de ne pas s’en tenir à ce qui apparaît souvent comme le « bien connu » de la déconstruction derridienne : l’excès de la clôture phonologocentrique de la métaphysique par une grammatologie comprise elle-même comme l’archi-écriture structurelle de la trace. Mais si le bien connu est souvent mal connu, c’est parce qu’on oublie d’abord ce que l’on a rappelé plus haut : à savoir, que l’archi-écriture correspond elle-même à plusieurs régimes d’espacement constitutifs de la trace comme rien d’étant. Or dans ce dernier acte, c’est l’espacement graphique de la trace qui est convoqué en entendant par-là : l’inscription scripturaire du rien de la trace-idéelle et donc l’extériorisation matériale du rapport phénoménal à l’extériorité. Or le remarquable encore une fois, c’est que cet emportement archi-originaire de la nihilité de l’idéel dans la matérialité de l’empirique correspond à la quatrième acceptation du quasi-transcendantal : celle d’une contamination du transcendantal et de l’empirique valant comme l’archi-inscription du premier dans le second. Mais il y a plus : si le bien connu demeure souvent mal connu, c’est que, le plus souvent, l’on n’interroge pas jusqu’au bout ce qui provoque irréductiblement et irrémédiablement cet emportement contaminant selon lequel « chez Derrida tout commence par l’inscription » [34].

Or, les Leçons ont l’immense intérêt de ne pas alimenter ce bien-mal-connu, car elles nous mettent sur la voie d’une assomption possible de cette question comme voie d’une déduction de l’écriture donc. Comment la suivre ? En suivant Martin lorsqu’il avance qu’« Il y a chez Derrida une figure de l’altérité qui commence avec l’écriture » [35] : voie qui ressortisse donc expressément au renouvellement du champ corrélationnel-transcendantal-phénoménal, et qui, par conséquent, au sein même de ce champ, est prescrite et enjointe par l’infini qui s’y phénoménalise. Et c’est pourquoi, sur cette voie déductive, « l’écriture endosse la mauvaise finitude, celle de l’altération » [36] - celle qui s’infinitise donc, en elle-même et par elle-même. Tout se passe en effet comme si cette archi-inscription était commandée, réclamée par l’infinité du dehors=X pour suppléer sa défaillance eidétique, comme si donc l’extériorisation matériale du rapport phénoménal était le seul mode de phénoménalisation capable de coller au mieux et au plus juste à son illimitation eidétique, et par conséquent, à la singularité comme à l’événementialité du réel ; et inversement, cette archi-inscription du sens témoigne expressément de la façon dont celui-ci, en tant que trace (et donc comme rien d’étant), est toujours déjà en partance vers l’infinité des perspectives de X, à corps perdu, en une économie générale de la phénoménalisation qui lui interdit de pouvoir faire retour auprès de soi, car la médiation phénoménale se redouble dans celle matériale.

Mieux : les Leçons nous font comprendre, que l’archi-inscription matériale de la trace-idéelle se donne à penser comme son archi-technicité se déployant elle-même comme une archi-prothéticité, la prothèse nommant chez Derrida l’effectivité du supplément d’écriture résultant de l’archi-synthèse entre l’idéellité de la trace et la matérialité inorganique (en laquelle la physis-en différance est déjà à l’œuvre, y déploie déjà le régime naturel de son organon grammatologique) ; mais encore, que le langage (à travers ses prothèses linguistico-sémiotico-syntaxiques), et la technique (comprise au sens restreint, c’est-à-dire depuis la production et les usages des prothèses instrumentalo-artéfactuelles) constituent les deux vecteurs originaires et originairement couplés permettant le transport ou le déploiement effectif de cette archi-inscription de la trace [37]. Ainsi, ce que ces Leçons nous permettent d’approcher, de manière si décisive chez Derrida, ce serait ceci : une archi-inscription de la trace en déduction de l’infinitisation de la finitude du champ transcendantalo-corrélationnel, déduction qui renouvelle le régime de ce dernier en lui délivrant l’allure et la facture d’un champ techno-phénoméno-logique au sein duquel l’architecture de la finitude en vient dorénavant à se monter et se démonter au rythme que lui impose l’infinité distillée par la consistance limitative du réel. Et c’est pourquoi, on peut bien parler avec Martin d’un constructivisme de la finitude infinie, à condition de rapporter celui-ci à ce qu’il y a de créatif ou d’inventif dans cette rythmique intra-phénoménologique de la finitude.

Mais c’est pourquoi un tel constructivisme fait aussi écho à certaines hésitations des Leçons que nous avions pointées dans le traitement du deuxième moment de l’hypothèse de lecture (concernant la compréhension derridienne du mode d’articulation de la finitude et de l’infini). En effet si, comme l’avance Martin « l’écriture se réalise dans l’architecture de la finitude. Elle est la finitude effective » [38] ; et si, comme nous le donnent aussi à penser les Leçons, cette archi-écriture découle de l’éruption fracassante de l’infini depuis le cœur de la finitude du champ corrélationnel, alors la déconstruction de l’architecture de la finitude vise moins à arracher à celle-ci une infinité sans ancrage, qu’à pratiquer une percée au plus intime de la finitude pour y pousser jusqu’à l’extrême sa créativité insigne afin que celle-ci, à partir d’elle-même, y fasse monter, grouiller et enfler l’infini sur le mode du constructivisme technophénoménologique. Dès lors, nous posons d’abord, depuis les hésitations des Leçons, mais aussi grâce à elles [39], qu’il faut entendre le phraser de Martin ainsi : chez Derrida, l’écriture est l’effectivité de la finitude infinie. Nous posons ensuite qu’une telle entente relance autrement le statut et la fonction de la thèse, puissamment soutenue dans/par les Leçons, selon laquelle on assisterait chez Derrida à la primauté d’une logique inédite de la sensation au motif qu’elle seule serait capable d’assumer l’exigence contraignante d’un nouveau régime de la corrélation requis par la déconstruction de la finitude. Il nous faut faire une nouvelle halte dans ce que cette thèse contient à la fois de philosophiquement passionnant et de philosophiquement problématique.

Halte n°2 autour du différend entre l’empirisme-transcendantal et le quasi-transcendantal

Dans cette halte, on pourrait alors repérer dans les Leçons deux zones de problématisation ou d’hésitations problématiques permettant d’éclairer la thèse martinienne.

La première zone renvoie à la façon dont Martin choisit de lire chez Derrida une éviction de la problématique herméneutico-phénoménologique du sens par un retour à celle d’une logique sensationnelle du sens. Or compte tenu de ce qui a été conquis dans l’analyse du renouvellement de la corrélation requis par la déconstruction de la finitude ( à savoir : que la contrainte derridienne d’un épuisement de la problématique herméneutico-phénoménologique n’a jamais voulu dire la dissipation de cette dernière mais sa complication ), alors l’intérêt incontestable que L’archéologie du frivole porte à la problématique privilégiée par Martin, doit être éclairée à la lumière de la complication intra-phénoménologique du régime corrélationnel. Et puisque la primauté de cet éclairage, comme on a tenté de le montrer, puise sa source et son attestation dans les contraintes du quasi-transcendantal, alors c’est primordialement à la lumière de ces contraintes et moins à celles de l’empirisme transcendantal, que le privilège d’une logique sensationnelle du sens devrait se laisser approcher – si privilège il y a. Et c’est bien là tout le problème.

La deuxième zone de problématisation n’est donc pas séparable de la précédente, sans se confondre avec elle pour autant, car elle la radicalise : elle ne cherche plus en effet à réinscrire le privilège en question au sein de la complication du phénoménologique, mais à interroger la possibilité même d’y souscrire. Comment ? En s’appuyant sur la façon dont Martin repère, comme on l’a vu, sur le terrain textuel derridien (organisé autour de la déconstruction de la finitude), deux contraintes de pensée : celle, autorisée par le commentaire derridien de Condillac, d’un primat donnée à cette nouvelle grammatologie de l’archi-sensation ; celle, autorisée par les textes « canoniques » du corpus derridien [40], qui insistent sur une grammatologique de l’archi-écriture. Or si ces deux contraintes ne se repoussent pas, leur articulation demande à être éclairée. Et c’est peut-être cet éclaircissement qui, dans les Leçons, n’échappe pas à l’hésitation problématique. A vrai dire, cette articulation rejoue sur le bord interne du champ corrélationnel la découverte derridienne, parfaitement pointée par Martin, d’une insensibilité du sensible et dans le sensible, laquelle se déploie par conséquent à travers la double accentuation empruntée par la grammalogicité de la trace-idéelle - de l’insensibilité du sens comme rien d’étant. S’il y a hésitation dans les Leçons donc, c’est parce que celles-ci tendent, fût-ce insidieusement, à concevoir l’articulation de cette duplicité en plaçant la grammatologie de l’archi-inscription en situation de dérivation par rapport à celle de l’archi-sensation. Or si cette tendance nous paraît contestable, ce n’est pas seulement parce que celle-ci, aussi pertinente qu’elle soit, ne nous paraît pas être dominante sur le terrain textuel derridien, mais plus encore, parce que ce serait plutôt une préférence derridienne pour la tendance inverse qui dominerait sur ce terrain, préférence qui, là encore, repose sur des décisions philosophiques constitutives du quasi-transcendantal, lequel offre à la déconstruction de la finitude son assise et son amplitude. On retiendra pour notre part trois points d’application de cette inversion tendancielle.

- Le premier point d’application concerne la manière dont Derrida pense l’exigence grammatologique depuis la possibilité d’excéder la clôture phonologocentrique de la métaphysique en laquelle on assiste à une affinité historiale entre le sens de l’être comme présence et le son, c’est-à-dire avec cette médiation seulement immédiate, car elle s’efface derrière la présence et permet ainsi à celle-ci de demeurer au plus près de celui/celle qui parle, et donc de garantir toujours la maîtrise de son vouloir-dire, la parole n’étant jamais éloignée de soi, jamais perdue dans l’espace en tant que spatialité de la mondanité. Dès lors, la possibilité d’un excès de cette clôture repose sur la communication structurelle d’un double geste : celui d’un arrachement du sens à la présence en l’abîmant dans le rien d’étant (ou de présent-vivant) comme trace ; celui d’un emportement de la nihilité idéelle dans le dehors de la matérialité empirico-mondaine, car c’est seulement l’inscription dans un tel dehors qui sera radicalement (d)é-loignante (Ent-fernung). Et si tout l’apport majeur des Leçons réside, comme on y a fortement insisté, dans la façon de nous faire comprendre que chez Derrida, cette extériorisation de la trace-idéelle dans le dehors matériel se déduit de sa rencontre avec le dehors du réel-référenciel = X-vers-l’infini, il n’en reste pas moins que ce redoublement du dehors en quoi consiste l’archi-inscrption ne peut être pleinement assumé et assuré que par une extériorité empirico-matérielle archi-lointaine et donc intra-mondaine, là où l’extériorité de la matière sensationnelle n’y parvient que partiellement en raison d’un résidu d’immanence et donc de proximité à soi qui n’offre à la trace aucun espace d’inscription, aucune surface graphique et donc aucun support prothétique, si le prothético-logique est un autre nom pour dire l’excès du phono-logique. Résultat : une tendance plus marquée sur le territoire textuel derridien pour faire primer la grammatologie de l’archi-inscription du sens sur celle de son archi-sensation, sans annuler pour autant celle-ci, mais en la dérivant de celle-là, car c’est seulement à l’aune de celle-là que l’écriture peut être rigoureusement comprise comme l’effectivité de la finitude infinie.

Mais c’est peut-être alors qu’il faut distinguer ce que Martin semble parfois hésiter à différencier en semblant les identifier : la recherche derridienne d’une nouvelle logique du sensible et celle d’une nouvelle logique de la sensation, visant toutes deux, dans un même élan différanciel et différancié, à préparer en effet ce qui pourrait ressembler à une nouvelle (an-)esthétique qui surmonte les impasses kantiennes (mais husserliennes aussi bien). Et cette distinction serait autorisée par Derrida lui-même puisque la logique du sensible, intégralement équivalente à la logicité de l’archi-inscription du sens (comme trace), consiste dans l’opération d’une des déterminations centrales de l’archi-écriture : celle d’un espacement empirico-mondain de la trace-idéelle se déployant comme devenir espace du temps. Et pourtant, loin de passer à côté de cette décision derridienne, les Leçons y consacrent des pages remarquables, car elles font ressortir deux traits majeurs du nouveau régime de corrélation recherché : a) celui d’une contamination du sens interne par le sens externe à travers une inscription originaire du premier dans le second : devenir matérialo-mondain de la trace-idéelle – ou du temps temporalisé depuis la nihilité d’un passé absolu, diachronique, car n’ayant jamais été (au) présent ; b) celui, concomitant, de la contamination du transcendantal par l’empirique à travers une extension originaire du premier dans le second : devenir étendu(e) de la pensée ou du logique [41] par où l’idéel de la trace s’ex-porte phénoménalement auprès de la limite illimitative du réel en s’ex-talant et s’ex-tendant au loin dans une matière inorganique elle-même déjà mouvementée, car initialement organisée partes extra partes par l’impulsion en elle de la physis-en-différance. Tout se passe alors comme si, la tendance privilégiée par Martin tendait elle-même à s’inverser : ceci que seule en effet une grammatologie de l’archi-inscription/extension du sens (et non de l’archi-sensation) peut s’aligner sur ces deux traits. Même si cette inversion reste litigieuse puisque, comme on y a largement insisté, là où Martin semble vouloir lire chez Derrida le bannissement de l’intentionnalité par la sensibilité comprise grammatologiquement, il nous semble qu’il s’agit davantage chez ce dernier d’une complication de l’intentionnel qui puisse le rendre plus sensible en lui-même en même temps qu’au réel, plus matériel et réceptif donc, voire même, plus sensuel, et à partir de là, phénoménologiquement sensationnel.

- Le second point d’application fait intervenir l’inversion en question à un autre niveau du terrain textuel derridien, niveau au sein duquel cette logique du sensible garderait sa primauté (sur celle de la sensation). De quel niveau s’agit-il alors ? Réponse : celui de l’historicité, ouvert et requis par la finitude infinie. Ce niveau n’est pas éludé par Martin puisqu’il s’arrête lui-même sur la façon dont l’an-archie de la finitude infinie s’historicise sur le mode d’une a-téléologie déployée par la performance itérative de l’écriture constitutive de cette historicité [42]. Malgré tout, il n’aborde pas expressément le mode d’articulation entre le régime phénoméno-grammatologique de la corrélation, l’archi-inscription de ce régime et les conditions a priori de l’historicité, alors que cette modalité concerne au premier chef la déconstruction de la finitude, non plus peut-être à son niveau architecturale mais à celui (du) traditional, ou plutôt, à la jointure des deux. Qu’est-ce à dire ? Sans pouvoir développer, on répondra ceci : que très tôt, dans une réappropriation historialement déconstructrice de ce que Husserl avait su méditer au titre d’une connexion a priori entre la possibilité d’une historicité du sens et de son idéalisation, Derrida va montrer qu’il ne suffit pas de penser le sens depuis la trace, ni même de renouveler à partir de là la structuration du champ corrélationnel en y compliquant l’opération de phénoménalisation du réel, mais plus encore, il s’agit de consentir résolument à ce que le sens ne fasse sens, ne fasse œuvre de sens qu’à la condition qu’il puisse faire mémoire de lui-même : qu’à la condition que ce qui se phénoménalise et donc s’expérimente en lui et grâce à lui (soit : des occurrences déterminées, datées et donc singularisées de la finitude infinie), ne s’évanouisse pas dans le « présent » de son effectuation, fût-il non vivant et sensationnel.

Or, pour que ces occurrences singulières de la finitude infinie puissent survivre et se transmettre, encore faut-il qu’elles se déposent dans l’extériorité d’une matérialité inorganique seule capable de se couper du porteur-émetteur de ses occurrences, de l’ici-maintenant de son surgissement unique, et ainsi seule capable d’offrir à cette unicité un support prothétique de la mémoire qui fonctionne tout seul, c’est-à-dire séparément, automatiquement et donc machinalement. Il n’y aurait donc de survivance du sens que sous la condition d’une mémoire hypomnétique (pour parler comme Stiegler) qui traverse le temps et le transmet en le transportant dans l’espace, c’est-à-dire dans l’effectivité d’une restance matérialo-mondaine qui n’est/n’a rien de subsistant, car elle n’est transitivement que l’opération, rejouée au niveau de l’historicité, de la contamination du transcendantal et de l’empirique : à ce niveau, l’archi-inscription du sens comme trace révèle toute la portée performative de la matière inorganique elle-même (que Derrida nommera ailleurs performance graphématique) puisque celle-ci, dans un seul et même geste, rend possible la répétition mémoriale des singularités et affecte l’identification (de ce qui est ainsi répété) d’une altération congénitale et contagieuse qui entraîne chez Derrida la mutation de l’idéalisation en un processus d’itération de la trace. De telle sorte que si le non-répétable se répète, c’est à la condition structurelle que dans ce retour il ne revienne jamais au et comme le Même, car l’iter menace d’entrée de jeu l’idem en le divisant d’avec soi, affectant ainsi d’un tour supplémentaire d’altération ou de cryptage ce qui du sens ainsi transmis portait déjà, au niveau phénoménal, la marque blessante de la non identité à soi.

Mais il y a plus : compte tenu de cette performativité itérative inhérente à la matière mondaine au niveau du mode de traditionalisation du sens, il ne s’agit pas seulement d’en conclure à la confirmation, sur le territoire textuel derridien, de la prépondérance d’un privilège d’une logicité de l’archi-inscription du sens sur celle de son archi-sensation puisque la première rend possible l’historicité de la seconde. Il s’agit davantage encore de montrer que ce niveau d’analyse est lui-même organisé à partir et autour d’un geste qui déconstruit l’archi-originarité de la finitude pour y faire croître l’infinité : en effet, l’historicité traditionalisante ne nomme pas autre chose que la manière dont la finitude s’in-finitise, au sens ici d’un débordement originaire des limites de la mortalité et de sa mienneté, rendant possible son envoi vers ceux/celles qui se trouvent là-bas, de l’autre-côté de la limite, au-delà de la vie comme de la mort du tenant-lieu de l’envoi : désir d’une adresse posthume advenant comme désir d’une spectralisation de la finitude donnant lieu à son éternisation. Oui, mais : une éternité qui soit radicalement disjointe de l’immortalité puisque loin de dénier l’archi-originarité de la finitude, elle puise dans celle-ci sa condition de possibilité. Qu’est-ce à dire ? Ceci : 1) que l’historicité provient elle-même d’un certain rapport originaire à la mort pensé par Derrida comme rapport anarchique parce qu’endeuillé à la mort de l’autre mortel ; 2) que les occurrences singulièrement déterminées de la finitude infinie sur le plan phénoménal donnent à l’historicité son contenu traditional, délivrance portée par un désir d’éternité qui, loin d’en finir avec la finitude infinie, visent à la poursuivre à l’infini, indéfiniment avec et grâce aux conditions finies de sa transmission testamentaire ; 3) que cette historicité, pour pouvoir faire mémoire du sens, doit en passer en effet par le medium d’un support prothétique de mémoire dont la matérialité inorganique n’échappe pas à la possibilité structurelle de la destruction, et donc de l’oubli et dont l’opérativité itérative peut par conséquent a priori finir – en cendre ; 4) que cet envoi-post mortem ou spectral de la finitude infinie non seulement s’adresse à la finitude infinie de ceux/celles qui vont la recevoir en héritage en se recevant de lui, mais encore, que cet envoi survit aussi grâce à (la finitude infinie en) eux, sous la double condition qu’ils puissent répondre à et de cet héritage, et que l’itération constitutive de sa transmission n’aura pas altéré ce legs, n’aura pas saturé ou exagéré son irréductible cryptage au point de le rendre absolument illisible et donc totalement irrecevable : sous la double condition donc d’une responsabilité et d’une lisibilité compliquées sans lesquelles peut toujours advenir la catastrophe de la mémoire à travers une conjuration des fantômes peut-être pire encore que la cendre. Ainsi, la conquête de la finitude infinie au niveau de l’historicité spectrale-traditionale ne ferait que confirmer l’inversion d’un primat de l’archi-sensation du sens sur son archi-inscription, et cela d’autant plus que, comme on y a insisté, cette spectralité est archi-constitutive du procès finiement infini de la phénoménalisation lui-même : ceci que l’archi-matérialisation de ce procès prépare et appelle à la fois son archi-transmission, l’effectivité de la prothèse abritant la jointure a priori entre la phénoménalité et son historicité, entre l’inscription de l’événement phénoménale et l’événement de l’inscription traditional - jointure qu’est transitivement le champ technophénoménologique de la corrélation comme plan d’intelligibilité intégrale de la finitude infinie construit sous les contraintes du quasi-transcendantal.

- On en vient alors au troisième point d’application de cette inversion, laquelle, on y insiste, ne vise en aucun cas à contester le souci derridien d’une logique sensationnelle du sens. Il s’agit même pour nous d’entériner cette hypothèse de lecture avancée par Martin, car elle nous semble entièrement concorder avec le renouvellement du régime de la corrélation réclamé par la déconstruction de la finitude : renouvellement qui, comme le montrent remarquablement les Leçons, réside dans une reconsidération du sens à partir de la trace (et de l’opérativité logique de sa différance comme de son archi-écriture), qui libère, ipso-facto, cette logicité sensationnelle du sens. Celle-ci permet de sonder la matière du divers sensible pour y explorer la façon dont cette hylétique déploie et improvise à partir d’elle-même l’insensibilité de synthèses passives multipliant et alternant des formes d’associations et de combinaisons de la matière impressionnelle-sensationnelle en fonction de la bigarrure surprenante du réel-donné. Exploration anté/an-esthétique qui, tout à la fois, mais différemment, excède et précède le formatage phénoménal des esthétiques critiques et phénoménologiques en affectant la réceptivité apriorique d’un inachèvement et d’une contamination irréductibles.

Il y a là, avec cette logique de la sensation, un moment de la phénoménalisation incontournable participant éminemment du renouvellement du champ transcendantal - mais un moment seulement, ressaisi à la lumière d’un processus plus global déterminant le mode de réceptivité et de déploiement de la trace en son régime idéel. Quel processus ? Celui par où le soi reçoit le rapport à soi (qu’il ne précède pas mais qu’il est transitivement) en recevant (de la finitude infinie) la médiation sensée de ce rapport (le sens comme dimension médiatisante de celui-ci) ; et cela, en une hétéro-affection en et comme laquelle le soi n’entre en contact avec soi qu’en touchant à l’intact ou à l’intangible de la trace insensible (en tant que celle-ci n’est rien de présent-vivant et donc autre que l’étant(ité)) : processus du toucher donc, qui chez Derrida lisant Nancy [43], rend possible le rapport médiatisé à soi en interrompant le contact avec soi sur le mode d’une syncope originaire. Mais puisque, en et comme le toucher, c’est l’insensible-intangible qui se donne à sentir, alors ce moment est indissociablement celui du corporer : ceci que le rapport sensé-syncopé à soi prend corps, mais sans que ni le corps, ni le soi ne précèdent, à titre de subsistant, l’archi-facticité de cette prise. Mieux : comme l’aura très bien vu Martin, cette corporéisation (de la syncope) se déprend de toute incarnation (de l’altérité du rien-sens), en raison de ce qui, pour Derrida, dans le souci phénoménologique de la chair, même poussé dans ses ultimes retranchements, témoigne d’un attachement métaphysique tenace à la possibilité d’une réappropriation immanente, intériorisante, vivifiante, égologisante de cette altérité intime.

Or, comme annoncé et conformément aux analyses de Martin, c’est seulement au niveau de cette corporéisation sans incarnation que la logique de la sensation se laisse rigoureusement approcher comme un moment de ce niveau. Lequel ? Celui d’un espacement grammatologique du sens comme trace qui, en se corporant, ouvre le champ an-esthétique du sensible sur le mode d’un jeu de renvois différantiel des (cinq) sens qui en désarticule l’unité en les rapportant mutuellement, à l’instar des signes linguistiques, à travers un enchainement diacritique d’intervalles qui diffracte ainsi sensationnellement le rapport sensé à soi. Mais un tel moment, si l’on voulait simplifier, ne serait pourtant que le terminus a quo du processus de dés-in-corporation, dont le terminus ad quem renverrait à un autre moment du processus. Lequel ? Celui d’un espacement graphique du sens comme trace qui, en vertu des noces a priori entre l’infinitisation de la phénoménalisation et son archi-inscription, ne se contente plus de s’inscrire dans la matérialité encore organique des sensations « charnelles » (Leib), mais exige son extériorisation jusque dans la matérialité inorganique, lointaine et étrangère des corps intra-mondains (Körper). Où l’on voit que, si une telle extériorisation, comme on le sait, correspond à la prise de corps prothétique du sens, celle-ci médiatise originairement, en amont et en aval, la logique de la sensation. Et cette double médiatisation est requise par ce qui de la psychè du rapport à soi, en vient à se corporer, soit : son appareillage techno-phénoménologique qui ex-peause la dépossession du soi dans et par la déposition de sa chair, car (la) Psyché y pâtit d’une ouverture à soi originairement transplantée sur l’extériorité de ce qui n’appartient pas, n’adhère pas à l’immanence de son corps et qui pourtant s’y accroche originairement sur le mode d’une supplémentarité intra-mondaine de la prothèse, laquelle tout à la fois déproprie et improprie le corps de chair en incisant cette charnellité pour y insinuer une greffe initiale entre le Leib et la multiplicité des Körper prothétiques : initialité par où l’éclat anesthétique du sens se déploie en et comme l’éclatement prothés/tique des sens – éclatement dont dérive la logique sensationnel du sens. Et cette dérive, constitutive du quasi-transcendantal, cela se dit chez Derrida lisant Nancy : écotechnie des corps [44].

La suite (conclusion) de la recension se trouve à cette adresse.

Notes

[1op.citée, p.78

[2Derrida, L’archéologie du frivole, Paris, Galilée, 1973

[3Ibid., p. 63

[4Ibid., p.62

[5Voir les leçons 6, 7 et 8

[6Ibid., p.149

[7Sur ce point capital, nous renvoyons aux pages décisives dans De la grammatologie, Paris, Minuit, 1967, p. 69-70.

[8Ibid., p.173

[9Ibid., p.173

[10Ibid., p. 85 et p. 119. Martin parle aussi « d’une écriture à même la matière », ibid., p.123.

[11ibid., p.111

[12C’est en ce sens qu’il faut entendre Martin lorsqu’il avance, très rigoureusement, que Derrida permet de penser des « machines de la nature », ibid., p. 190, machinité constitutive de son archi-artificialité, si artificialité dit ici le cryptage eidétique de ce que la physis-en-différance fait émerger, pro-duit.

[13Ibid., p. 196

[14Ibid., p. 136

[15Ibid., p. 115 et 145

[16Ibid., p.194.

[17Ibid., p. 100

[18Ibid., p. 129

[19Ibid., p.140

[20Ibid., p. 129

[21Ibid., p.87

[22Ibid., p. 87

[23C’est pourquoi, comme Hegel l’aura si bien vu, même l’idéalisme critique reste un empirisme. Et Derrida suivra Hegel sur ce point : il le suivra dans l’endurance toute spéculative de la négativité idéelle, de l’idéellité comme déploiement de la négativité, en vue d’y parasiter de l’intérieur sa dialecticité et d’y disloquer ainsi le règne ontothéologique de la présence. Or si le nom de cette dislocation est la finitude infinie, il se pourrait bien, que l’idéalisme spéculatif ne soit pas la forclusion de cette dernière, mais bien le ménagement de son exposition.

[24« Il y a chez Derrida une altérité et une altération qui invoquent le dehors, la position d’un point irréductible », ibid., p. 78

[25L’archéologie du frivole, op.cit., p.16

[26Ibid., p. 122

[27Sur ce point, voir notoirement tout le chapitre qui lui est consacré dans la leçon 8, même si on le rencontre dans d’autres occurrences : ibid, p.144

[28En ce primat, le régime idéel ou sémantique de la trace rend archi-originaire son in-originarité, c’est-à-dire tout en ce qui en elle défait les réquisits de l’origine : celui de la simplicité – là où le rien de la trace est lui-même divisé, car son altérité est elle-même non identique à soi, c’est-à-dire pas seulement autre que l’étant, mais déliée de l’étantité, tout-autre donc ; celui de la pureté – là où, comme on va le voir, la trace implique une contamination du transcendantal et de l’empirique ; celui de l’unité – là où, la trace se partage elle-même en plusieurs régimes, répartissant ainsi son opérativité entre la condition et le conditionné.

[29Entre autres preuves, on pourrait montrer que l’ensemble du texte intitulé « Violence et métaphysique » dans L’écriture la différence, est un véritable plaidoyer pour l’irréductibilité de la phénoménalité comme accessibilité. Plus encore : il faudrait montrer que dans ce plaidoyer pourrait bien déjà se jouer une résistance de la finitude infinie à l’éthique lévinassienne, sur le mode d’un antagonisme irréversible entre un régime épiphanique de la trace orientée vers l’infinité extra-mondaine du visage d’autrui, et un régime phénoménologique de la trace qui reconnaît à la mondanité du réel-donné son aptitude à l’infinité, et qui cherche à penser une dispensation de la phénoménalité capable de rencontrer cette altérité infinie. En ce sens, si les Leçons ont le grand mérite de mettre en lumière cette immanence intra-mondaine de l’infini chez Derrida, et si nous partageons entièrement avec Martin les réserves à l’égard de l’acosmisme éthique de Levinas, il nous semble que non seulement, Derrida aura très tôt marqué son différend avec Levinas, mais plus encore, que ce différend est lui-même requis par les contraintes de la finitude infinie.

[30« Ce n’est pas tant la corrélation et l’accès à un objet qui importe que la « variété, des restes, des excès » », ibid., p. 92. Il nous semble que Derrida cherche à penser la réconciliation de ces deux contraintes à travers l’équation phénoménologique suivante : comment la phénoménalité donne-t-elle accès au réel sans barrer l’accès à son altérité infinie ?

[31Ibid., p. 109

[32Ibid., p.145

[33Ibid., p.189. A vrai dire, cette multiplicité est pré-comprise dans le régime idéel-phénoménal de la trace et la structuration différancielle et archi-scripturale de son déploiement, lequel distribue les a priori en fonction des modes d’espacement requis par cette structure. Ainsi à l’espacement grammatique de la trace, correspond un a priori formel par où le sens et/ou la phénoménalité se dispense diacritiquement en un jeu de renvois qu’il ouvre et est transitivement ; quant à l’espacement graphique, il correspond à un a priori matériel par où le sens se dispense prothétiquement en s’inscrivant dans l’extériorité mondaine. Le remarquable, c’est que ces deux a priori non seulement sont à la fois co-originaires et co-opérants, mais plus encore, donnent lieu à un fonctionnement répétitif (phénoménal et traditional) qui, conformément à l’opérativité de la répétition chez Derrida, affecte l’apriorité de multiplications et d’altérations sollicitées par les surprises du dehors, dynamisées par l’altérité infinie du réel.

[34Ibid., p. 67

[35Ibid., p. 68

[36Ibid., p.77

[37Sur ce point, voir notamment le très instructif chapitre de la leçon 10 intitulée « Tangences de la technique ».

[38Ibid., p.75.

[39Grâce à elles en effet, car si l’écriture se réalise au sein de l’architecture de la finitude, si cette écriture « est un effet de la finitude elle-même », ibid., p.75, et si l’écriture est en déduction de l’infinitisation, alors c’est tout à la fois, l’infini qui est enveloppé et développé par la finitude, et l’écriture qui découle de cette échappée de l’infini « dans l’ordre de la finitude », ibid., quand celle-ci se fait mauvaise. Cette page confirme donc bien, s’il était encore nécessaire, l’autre tendance, fondamentale, suivie par ces Leçons : celle qui lit dans la déconstruction derridienne une étreinte avec la finitude infinie – avec la finitude comme écrin de l’infini.

[40Mesurant la gageure d’une telle taxinomie au sein du corpus derridien, nous appelons ici canoniques les textes de Derrida permettant de situer historialement et spéculativement son positionnement philosophique, soit d’abord, essentiellement pour ce qui nous concerne ici, mais non exclusivement, les textes de 1967 : DE la grammatologie, La voix et le phénomène et L’écriture et la différence.

[41On renverra sur ce point aux belles pages 140-143 de la leçon 7 et à l’ensemble de la leçon 8.

[42Voir notamment : p.75-77

[43Il s’agit du texte, commenté par Martin dans les leçons 8 et 9, intitulé Le toucher – Jean-Luc Nancy, Paris, Galilée, 2000

[44S’il est vrai que Nancy est celui qui aura su reconduire la pesée de la pensée et la pensée de cette pesée au poids exorbitant de la finitude infinie : poids qui s’est fait grandissant dans et pour la pensée de Nancy lui-même, l’ayant affirmé singulièrement plus que jamais, et plus que tout autre, et jusqu’à un certain point, non seulement plus expressément que Derrida lui-même, mais plus encore, autrement que lui – en un mode d’auto-altération de la finitude qui passerait à l’intérieur de l’ontologie, et non pas hors d’elle, et qui proposerait ainsi, comme on va le voir, une figure herméneutico-spéculative de la finitude infinie.

SPIP | Espace privé | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0

Conception, réalisation et design : Jean-Baptiste Bourgoin