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Entretien avec Michel Leter : Autour du Capital. L’invention du capitalisme (partie I)

vendredi 8 janvier 2016, par Thibaut Gress

Michel Leter est docteur ès lettres ; spécialiste du libéralisme français en général et de Frédéric Bastiat en particulier, il a enseigné la Philosophie au Collège International de Philosophie, puis à l’Université Paris 8 où il était chargé de cours, période pendant laquelle il a également enseigné le français dans un collège à la Courneuve. Il a publié en 2004 une Lettre à Luc Ferry sur la liberté des Universités (Belles Lettres) au moment où il rompait avec l’Université.
Le présent entretien intervient à la faveur de la parution toujours aux Belles Lettres du premier volume du
Capital, premier volet d’une vaste analyse d’un "capitalisme" jugé introuvable qui nous a semblé cruciale pour clarifier le lexique contemporain de la philosophie politique.

Actu-Philosophia : Michel Leter, je vous remercie d’avoir accepté cet entretien que j’ai souhaité vous proposer après la parution d’un livre qui me semble très important et qui a été couronné récemment par le prix du livre libéral 2015 Le Capital. L’invention du capitalisme [1]. Nous en parlerons longuement car il s’agit à mes yeux d’une triple entreprise de démystification à l’égard d’un certain lexique par lequel se dit l’économie contemporaine, de réhabilitation de l’école économique française, et de critique radicale de la pensée marxienne.

A : Ce que nous pouvons apprendre de Bastiat

Mais avant d’aborder cet ouvrage, j’aimerais que l’on consacre quelques mots à un auteur dont vous êtes spécialiste, à savoir Frédéric Bastiat (1801-1850), économiste et homme politique français dont vous avez édité les Sophismes économiques [2] ainsi que les Pamphlets [3]. Plusieurs éléments ont retenu mon attention dans les préfaces que vous avez écrites pour les deux ouvrages majeurs de cet auteur dont le public français ne connaît souvent, dans le meilleur des cas, que l’hilarante quoique très profonde parodie de la « pétition des fabricants de chandelles » [4]. Le premier point sur lequel je voulais vous interroger porte sur la notion même de « sophismes » que l’on peut distribuer selon trois voies différentes : 1) pourquoi Bastiat insiste-t-il tant sur cette notion en économie ? 2) La présence massive de sophismes en économie dit-elle quelque chose de l’impossibilité de constituer l’économie comme science, auquel cas la scientificité de l’économie serait atteinte par le fait même de cette présence massive de sophismes en son sein et 3) L’idée de sophisme a-t-elle été déterminante dans votre lecture plus que critique de Marx ?

Michel Leter : Je vous remercie pour cette lecture de mes modestes préfaces, qui sont effectivement autant de prolégomènes au Capital.

1) Si l’approche de Bastiat s’appuie essentiellement sur l’analyse littéraire des énoncées économiques et notamment les sophismes dont ils sont émaillés, c’est que l’inspiration de Bastiat est juridique avant d’être économique. Sa première lecture libérale est Le Censeur, puis le Censeur européen, revue de Charles Comte et Charles Dunoyer et son premier maître est le juriste Charles Comte auteur d’un Traité de législation (1827), qui reçut le prestigieux pris Monthyon, et d’un Traité de la propriété (1834). L’originalité de Charles Comte est d’insister non plus seulement sur la responsabilité politique des gouvernements, dans l’ère constitutionnelle qui s’ouvre, mais également sur la responsabilité politique de ceux que nous appelons aujourd’hui les intellectuels. « Tel écrivain, observe Comte, témoin des excès auxquels peut se porter une multitude ignorante et fanatique, pourra à l’exemple d’Hobbes, voir la cause de tous les maux dans les institutions populaires, et en chercher le remède dans le pouvoir absolu d’un prince et de sa cour. […] Ainsi, un sophiste peut être un homme plus malfaisant qu’un tyran et que ses ministres. » Et Charles Comte de classer les sophismes en deux grandes catégories dont on trouve l’écho dans les Sophismes économiques : « Il est deux genres de sophismes […] : l’un consiste à attribuer des vices ou des malheurs à une cause qui ne les a pas produit [Il s’agit du sophisme Post hoc, ergo propter hoc, qui donne son titre à un des chapitres des Sophismes économiques] ; l’autre à attribuer à une cause des effets heureux qu’elle ne produit pas [autrement dit le sophisme Non causa pro causa]. »

Par-delà l’influence de Charles Comte (lequel aurait succédé à Say, son beau-père, au Collège de France, sans l’intervention de Guizot qui imposa Rossi), les Sophismes économiques sont, à l’évidence, placés sous l’égide de Bentham. Deux épigraphes de Bentham que Marx brocarda pour sa « philosophie d’épicier » ― ce qui est de bon aloi― ouvrent à la fois la première série que la deuxième série des Sophismes économiques.

L’exergue de la première série met l’accent sur la dimension cognitive du laissez-faire (qui n’est une licence que pour ceux qui, par aveuglement anticapitaliste, ne comprennent pas que le libéralisme est avant tout une philosophie des limites de la connaissance) : « En économie politique, il y a beaucoup à apprendre et peu à faire. » On pardonnera à Bastiat l’inexactitude de cette citation extraite du Traité de l’usure où nous lisons plutôt : « Je terminerai ce précis comme je l’ai commencé, en répétant que l’économie politique doit être considérée comme une science plutôt que comme un art. Il y a beaucoup à apprendre et peu à faire. » Le parti pris épistémologique de Bentham n’est pas ici indifférent. Non seulement la question de savoir si l’économie politique est une science ou un art est un des principaux point de débat entre les économistes « classiques » mais encore ― et bien que Rossi, Coquelin et Bastiat aient affiché un jugement contraire à celui de Bentham sur ce point ― l’angle de l’art, celui des arts libéraux, place résolument l’économie du côté de la rhétorique et de la poétique.

Ce sont singulièrement les économistes libéraux qui sont à l’origine de la renaissance des études logiques en Grande-Bretagne. D’abord, l’ardent défenseur du libre-échange Richard Whately, futur archevêque de Dublin, avait restauré les études logiques à Oxford en publiant son fameux Elements of Logic (1826) auquel se référa abondamment John Stuart Mill, auteur en 1843 d’un Système de logique et Stanley Jevons qui, parallèlement à ses écrits économiques révolutionnaires, rédigea plusieurs traités de logiques dans les années 1870.

En matière d’heuristique, Mill et Bastiat ont une référence commune à Malebranche qui avait inscrit sur le frontispice de son livre, Recherche de la vérité, cette sentence : « L’erreur est la cause de la misère des hommes ». Mais Mill en exergue du livre V de son Système de logique consacré aux sophismes ajoute, en citant le corps du texte de Recherche de la vérité, que « ce n’est pas assez de dire qu’il est sujet à l’erreur, il faut lui découvrir en quoi consistent ses erreurs ».

L’influence de Mill sur Bastiat n’est pas ici négligeable puisque, dans son traité, il porte déjà un regard d’économiste sur le seul sophisme répertorié qui ait prêté son nom à un des chapitres du livre de Bastiat : le fameux Post hoc, ergo propter hoc, « après cela, donc à cause de cela » ou sa variante le Cum hoc, ergo propter hoc. D’après Mill, c’est sous l’effet du Post hoc, ergo propter hoc que l’on a pu conclure que « l’Angleterre devait sa supériorité industrielle à ses mesures restrictives du commerce ; qu’il a été soutenu par les financiers de la vieille école et par quelques théoriciens que la dette publique était une des causes de la prospérité du pays […] ».

Plus précisément, les indices laissés par les deux exergues des Sophismes économiques nous orientent principalement vers le Handbook of Political Fallacies (1824) de Bentham mais plus sûremment encore vers la version française qui l’avait précédé le Traité des sophismes politiques (1816) traduit par le Suisse Étienne-Louis Dumont.

AP : Pourquoi l’analyse littéraire prime-t-elle sur l’analyse mathématique pure dans l’école française ? C’est là un énoncé très déroutant !

ML : C’est mon deuxième point. Pour l’école française, la tâche cardinale de l’économiste est d’identifier les perturbations économiques, bien loin donc de l’analyse abstraite des systèmes de « concurrence pure et parfaite » qui caractérisera le néo-classicisme. L’analyse littéraire prime sur l’analyse mathématiques parce qu’elle permet d’isoler les sophismes qui président à ces perturbations. La science économique étant une science morale, science de l’action humaine, passer sous silence son caractère énonciatif et ne travailler qu’à l’aide de la modélisation mathématique ne lui permettrait pas de constituer des objets d’études fiables.

3) C’est Yves Guyot, dernière grande figure de l’école de Paris, qui a appliqué les intuitions de Bastiat à la lecture de Marx dans un ouvrage intitulé, Sophismes socialistes et faits économiques (1908), Pareto, qui admirait Guyot, a complété les analyses de Guyot dans ses cours donnés à Lausanne sur Les Systèmes socialistes (1902-1903). Dans le premier livre de mon Capital, je n’ai fait que porter à la connaissance des lecteurs d’aujourd’hui les critiques de Guyot et de Pareto, qui suffisent à ruiner le système de Marx.

AP : Toujours pour rester dans cette logique des sophismes, vous notez que Bastiat considère que la racine des sophismes économiques consiste dans la confusion entre le moyen et le but, Bastiat combattant « l’effort pour le résultat » [5]. Pourriez-vous expliquer cet argument et l’illustrer par des sophismes précis qui pourraient tomber sous la critique de Bastiat ?

ML : Vous touchez ici au cœur des Sophismes économiques. Comme le résume Bastiat, « nous arrivons à ce résultat, que tous les sophismes économiques, malgré leur infinie variété, ont cela de commun qu’ils confondent le moyen avec le but, et développent l’un aux dépens de l’autre ». Ce fut le cas du mercantilisme qui reposait sur une confusion du moyen et du but en proclamant « le numéraire, c’est la richesse ». Désormais sévit ce que Bastiat baptise le « sisyphisme » auquel souscrivent les démagogues du « droit au travail » dont le slogan rappelle Bastiat est « le travail, c’est la richesse. » Le sisyphisme « remet en œuvre […] le travail devenu superflu, surnuméraire, sans objet, sans résultat. […] » il « nous replace sous la couche d’eau, pour nous fournir l’occasion de pomper ».

Plus que la défense du laissez-faire ou du libre-échange, c’est la dénonciation de ce sophisme post-mercantiliste et pré-keynésien qui fait des Sophismes économiques une œuvre charnière dans l’histoire de la pensée économique. Lorsque le sisyphisme prend la forme du sophisme, de « l’effort pour le résultat » qui est à l’origine à la fois du protectionnisme et du socialisme : « L’étude approfondie du régime protecteur nous a révélé ce syllogisme, sur lequel il repose tout entier :
Plus on travaille, plus on est riche ;
Plus on a de difficultés à vaincre, plus on travaille ;
Ergo, plus on a de difficultés à vaincre, plus on est riche. »

Cette sophistique de la valeur-travail « consiste en ceci : Juger de l’utilité du travail par sa durée et son intensité, et non par ses résultats ; ce qui conduit à cette police économique : Réduire les résultats du travail dans le but d’en augmenter la durée et l’intensité ».

Au contraire, Bastiat cherche à établir : « 1° Que niveler les conditions du travail, c’est attaquer l’échange dans son principe ;
2° Qu’il n’est pas vrai que le travail d’un pays soit étouffé par la concurrence des contrées plus favorisées ;
3° Que, cela fût-il exact, les droits protecteurs n’égalisent pas les conditions de production ;
4° Que la liberté nivelle ces conditions autant qu’elles peuvent l’être ;
5° Enfin, que ce sont les pays les moins favorisés qui gagnent le plus dans les échanges. »
A contrario, ce sont donc les pays les plus favorisés qui gagnent à la « réglementation » des échanges : l’antimondialisation, Bastiat l’avait compris, ne profite qu’aux riches et interdit l’entrée sur les marchés à ceux qui pourraient le devenir ― et pour rendre plus frappant son anticolonialisme, Bastiat, 150 ans avant Michel Tournier, fait de Vendredi le héros de la robinsonnade d’Autre chose.

Le sisyphisme reste aujourd’hui le nerf des politiques de « relances économiques » selon lesquels il convient de créer de l’emploi à tout prix. Car, comme le proclame la vulgate marxienne inspiré de Smith et de Ricardo, le travail est en soi une valeur qui est censé par sa multiplication en soi relancer l’économie, fût-ce au prix d’une ponction sur l’épargne, sur le capital. Cette vieille lune n’a jamais été aussi prégnante sur la classe politique. Vous me demandez d’illustrer Bastiat par un exemple : le plus aveuglant est celui de notre président, François Hollande, qui conditionne sa réélection à l’inversion de la « courbe du chômage ». Compte tenu des moyens employé où « ce qu’on voit », comme dirait Bastiat ce sont les sommes dépensées par l’État pour inverser cette courbe et « ce qu’on ne voit » pas ce sont les même sommes prélevées par le système de spoliation légale pour financer ce énième plan de relance, le gouvernement échouera à moins de trafiquer encore davantage les statistiques, en supprimant par exemple les apprentis ou les pseudo-emplois « d’avenir » des statistiques.

Depuis que le chômage a commencé à gangréner l’économie française les gouvernements successif de gauche et de droite font le même type d’effort « d’aide à l’emploi » pour le même type de résultats : toujours plus de chômeurs. Mais tout est préférable à un discours qui, rejetant Marx et Keynes, dirait la vérité aux français, à savoir qu’il n’y a que leur épargne, qu’il n’y a que l’augmentation de leur capital au lieu de leur redistribution qui peut créer de l’emploi car ruiner l’équation effort-résultat serait ruiner l’interventionnisme étatique qui légitime les rentes des nouvelles oligarchies aux yeux d’une opinion sidéré pour qui tout est préférable au « capitalisme sauvage » et à « l’ultra-libéralisme ».

AP : Un autre aspect de Bastiat tient à la nature politique de son libéralisme ; contrairement à ce que croit une certaine vulgate française, le libéralisme n’est pas spécifiquement « de droite » et Bastiat, qui était assurément libéral, a pu siéger à gauche de l’Assemblée et être considéré comme un homme « de gauche ». Parmi les catégories qu’il combat, il y a d’ailleurs le patronat à qui il reproche d’être bien plus « protectionniste » que capitaliste. « Bastiat, écrivez-vous, ne cesse de dénoncer les monopoleurs qui exploitent les ouvriers, non seulement dans les usines mais en pratiquant des prix réglementés par le prohibitionnisme qui frappent avant tout les plus pauvres. » [6] Pourriez-vous expliquer en quoi le libéralisme a pu apparaître initialement comme étant « de gauche » et pourquoi il prit pour ennemi principal le protectionnisme et la rente, ce qui d’ailleurs lui confère les mêmes ennemis objectifs que le socialisme ?

ML : Dans mon article séminal « Éléments pour une étude de l’école de Paris » publiée dans L’Histoire du libéralisme en Europe, Paris, PUF, 2006, je rappelle que le noyau du parti libéral s’est constitué sous le nom d’indépendants, dans les années 1817-1819. En 1817, sur une chambre de 155 députés, 25 députés indépendants ont pris place à l’extrême-gauche de la chambre. L’appellation d’indépendants fut remplacée par celle de libéraux en 1819 lorsque les électeurs de la Sarthe envoyèrent siéger Benjamin Constant dans le même secteur de l’hémicycle. Il a fallu attendre la Constituante de 1848 pour que les socialistes occupent cette aile et commencent à rejeter les libéraux vers la droite.

Objectivement, comme vous le dites, le libéralisme et le socialisme devraient avoir les mêmes ennemis car ils entendent œuvrer tous les deux pour le progrès social, ce qui les distingue du conservatisme. Ainsi Gustave de Molinari dans ces Soirées de Saint-Lazare fait dialoguer un socialiste, un conservateur et un économiste (libéral). Les trois courants sont donc clairement distingués.

Dans le même esprit la plus vieille association libérale française a pour titre l’ALEPS (association pour la liberté économique et le progrès social). Hayek qui passe pour un penseur conservateur, mais qui comme tous les économistes « autrichiens » est un héritier de l’école française, a écrit un texte fameux intitulé Why I am not a conservative.

Si la liberté économique est nécessaire pour les libéraux français, ce n’est pas pour que le fameux renard évoqué par Marx puisse se livrer à la prédation dans le poulailler du prolétariat mais parce que, sans liberté économique, il n’y a pas de progrès social. Tandis que le socialisme repose sur la critique saint-simonienne de « l’exploitation de l’homme par l’homme », le libéralisme repose sur la critique de la spoliation légale d’une poignée d’oligarques, qui ne vit pas de son travail, au détriment du plus grand nombre qui tente de vivre de son travail. Dans la pratique donc, le socialisme a toujours été synonyme de régression sociale en tant qu’allié objectif des oligarchies bourgeoises, qui se sont emparés de l’appareil d’État au XIXe siècle et du national-protectionniste du patronat et des syndicats.

Aucun parti n’incarne aujourd’hui le libéralisme même si je note que le socialiste Emmanuel Macron semble avoir saisi (et je le crois sincère sur ce point) que le libéralisme économique est à gauche alors que les « socio-libéraux » de sa famille ne jurent que par le libéralisme politique). Je reste cependant convaincu que le changement ne peut venir que d’un prise de conscience par ce qui fut « le peuple de gauche » que le socialisme ne favorise que les ultra-riches au détriments des classes moyennes et des plus démunis qui ont les mêmes intérêts capitaliens. Ce sursaut supposerait une « réaction » et c’est ici que le libéralisme s’avère non plus seulement progressiste mais également réactionnaire, au bon sens du terme, comme en témoigne la définition du capital que je propose : « Le capital est dans l’ordre de la création ce qui ne vient pas du Créateur mais de la créature. Propriété d’un individu ou d’une communauté de savoir, il est constitué par l’ensemble des valeurs antérieurement soustraites tant à la consommation improductive qu’à la production stérile et que le passé a léguées au présent. » On comprend ici que le capital se forme lentement et a besoin de longue durée pour être transmis de génération en génération autant de valeurs conservatrices qui ne font pas bon ménage à la fois avec la manie socialiste de la table rase et la démagogie de l’urgence des « programmes de relance », qui n’ont pour horizon que la réélection de ceux qui les lancent. Le capital a donc pour vertu de moraliser la politique par le facteur temps.

Au point de vue de la « mathématique sociale » donc, comme dirait Condorcet, en régime démocratique, il est évident que les intérêt électoraux des socialistes et des libéraux sont différents. Le socialisme a besoin de fabriquer de la pauvreté pour s’assurer une base électorale la plus large possible. Permettre à tout un chacun de constituer un capital est en revanche un péril électoral. Le mythe du capitalisme est indispensable pour nos oligarchies car sans le repoussoir du capitalisme, nos dirigeants seraient bien obligés de confesser que c’est le socialisme qui est responsable du paupérisme et non pas le capital, qui est au contraire une assurance contre le paupérisme. La classe ouvrière en avait encore conscience au XIXe siècle lorsqu’elle a constitué les « sociétés de secours mutuelles », qui étaient des sociétés capitalistes. Ces sociétés ont été détruites par ce que j’appelle « le système anticapitaliste de la guerre mondiale » qui, en France du moins, a rendu inéluctable l’étatisation actuelle des systèmes de prévoyance et de retraite après 45.

AP : Comment alors expliquer que la base de l’électorat socialiste est aujourd’hui constituée des centres urbains les plus fortunés et des fonctionnaires les moins exposés aux risques de la perte d’emploi ?

ML : Quand je parle de socialisme, je ne pense pas seulement au parti qui porte ce nom mais à tous les partis financés par l’argent public qui constituent un arc socialiste, du Front de gauche au Front national. Le pluralisme politique n’existe plus en France.

Pour ce qui est du parti qui porte le titre de parti socialiste, il est effectivement composé de bataillons de cyclistes prônant des transport en commun qu’ils n’ont pas besoin d’emprunter car ils sont domiciliés dans les centres villes. Les électeurs du PS n’appartiennent plus à ce qui reste de la classe ouvrière mais aux oligarchies dirigeantes, de la fonction publique et des entreprises privilégiées représentées par le MEDEF et attachées à ce parti pour ces prises de questions sociétales plus que ses innovations sociales (c’est ce que dans Tout est culture [7], j’appelle le virage culturel de la gauche dans les années 90).

AP : Passons de la logique économique à la logique de l’écriture des traités économiques abordés selon leur style et leur figure de style. Un point absolument passionnant, qui innerve d’ailleurs toute la troisième partie de votre ouvrage sur Le Capital tient à la question de la forme, de la rhétorique et de la poétique des textes économiques, notamment des métaphores. Je vous cite : « C’est justement parce qu’elle est littéraire et non pas simplement logique que l’analyse économique de Frédéric Bastiat pourra donc traquer les métaphores là où le premier prix Nobel d’économie américain, Paul Samuelson, et l’économie mathématique les laissaient passer, comme si l’emploi affiché de l’outil mathématique inoculait tout traité d’économie contre sa textualité. » [8] Si je vous comprends bien, le problème des traités économiques n’est pas tant qu’ils utilisent des métaphores que le fait qu’ils fassent passer les métaphores utilisées pour la réalité même en dissimulant leur nature. Il y a donc deux niveaux de problématique : le premier porte sur la possibilité de se dispenser de métaphore, et l’on retombe sur le problème de la scientificité de l’économie, le second porte sur la probité de certains écrits.

ML : S’il suffisait de combattre les fautes de logique du socialisme pour le terrasser, il y a belle-lurette qu’il aurait disparu de notre paysage politique. Or, au contraire, plus le socialisme fait la preuve de sa nocivité plus il gagne des suffrages. Bastiat est le premier à avoir compris, comme l’atteste son article « métaphore » dans Les Sophismes économiques, que le socialisme tire sa force de sa poétique, en frappant les imaginations, et non pas de sa logique.

La « science économique » avec Walras notamment puis avec Keynes puis Samuelson, repose essentiellement sur des métaphores empruntées à la physique allemande du XIXe siècle comme celle de « l’équilibre », ce qui l’empêche de se constituer comme science. Les métaphores ne sont pas condamnables en soi mais il faut qu’en science, elles soient adéquates à leur objet. Dans la mesure où l’économie est une science morale, donc une science humaine et non pas une science de la nature, on ne voit pas pourquoi aller puiser dans la physique, sauf à vouloir donner une allure scientifique à des théories fantaisistes. Le but des matérialistes de Marx à Keynes est de déshumaniser le capital, d’en faire une quantité afin de mieux légitimer la spoliation légale et de caporaliser l’initiative individuelle au seul profit de la prédation politique qui privatise l’État.

AP : Un point m’intrigue néanmoins. Vous citez Bastiat en rappelant que dans Baccalauréat et socialisme, il dit sa détestation de la société antique. Il ne lit Platon que pour « nous assurer de l’extrême infériorité de la société antique » [9] Les propos de Bastiat sont extrêmement rudes et peut-être même troublants : là encore, ma question prendra plusieurs directions. Premièrement, qu’est-ce que Bastiat trouve de si « inférieur » que cela dans les sociétés antiques ? Et deuxièmement, y a-t-il chez Bastiat une croyance dans l’inéluctabilité du progrès qui, à l’instar de Marx considérant que le « capitalisme » malgré l’exploitation était un progrès sur la féodalité, lui faisait admettre la marche de l’histoire comme douée d’un sens positif et strictement positif ?

ML : Frédéric Bastiat appartient à une génération qui subit dans les collèges royaux, un enseignement qui reposait essentiellement sur la lecture de texte antiques supposé édifier la jeunesse. Or, l’histoire romaine est un tissu d’horreurs qui a inspiré les pires crimes révolutionnaires au nom de la vertu républicaine (au sens romain et non pas américain). Il est naturel que Bastiat rejette cet héritage quand il médite à ce que Rousseau, Saint-Just, Robespierre ou Napoléon ont cherché à le transcrire dans les mœurs politiques et les institutions françaises, ce qui est à l’origine du déclin de la France en Europe et de la suprématie anglaise qui commence au moment où les libéraux français entrent en scène.

Tout le dix-neuvième siècle est acquis à la notion de progrès. La différence entre Marx et Bastiat est que ce dernier ne s’appuie pas sur la matrice infaillible d’un matérialisme dialectique. Sa vision providentialiste du progrès s’oppose donc radicalement au matérialisme historique de Marx dans la mesure où l’irrationalité tant des fluctuations historiques que des comportements humains y tient une grande place.

Dans la même optique, le socialisme a besoin du capitalisme à partir de ce qu’Engels a baptisé « la révolution industrielle » pour faire accréditer l’idée qu’il est une riposte au capital. Or, comme le rappelle Yves Guyot, « le socialisme et le communisme ne sont pas des réponses au développement du capitalisme. Ces doctrines immémoriales sont bien antérieures puisqu’elles plongent leurs racines dans l’Antiquité ».

AP : Il me semble, pour conclure sur Bastiat, que toutes les grandes philosophies politiques sont des constructions intellectuelles déduites d’une définition inaugurale de l’homme. Ce dernier est ainsi conçu comme un « animal politique » chez Aristote, comme un individu violent mais rationnel chez Hobbes, comme un animal social chez Marx ; mais pour Bastiat, qu’en est-il ? Peut-on reconstruire une définition précise de l’homme sur laquelle reposeraient ses idées politiques et économiques ?

ML : Il faut se souvenir que Bastiat n’a pas assez vécu, hélas, pour nous laisser un système complet (il est mort à 49 ans et n’a publié de façon régulière que de 1845 à 1850). Ce n’est donc qu’un météore, aussi brillant soit-il. On ne peut que formuler des hypothèses sur son anthropologie et j’avoue que je n’ai pas creusé cette question même si j’en sais assez pour affirmer que l’homme n’est pas pour Bastiat un « zoon politikon ». Ce qui semble acquis c’est que, sans être clérical, Bastiat ne rejoint pas pour autant le déisme voltairien et témoigne d’un foi est proche de celle du « vicaire savoyard » (une religion sans les pompes et les rentes cléricales) de Rousseau, comme je le souligne dans mon édition des Lettres à Victor Calmètes de Frédéric Bastiat, Presses de l’Université Libre de Paris, 2009), sa pensée s’inscrit dans une métaphysique de la création.

La suite de l’entretien se trouve à cette adresse.

Notes

[1Michel Leter, Le Capital, Tome I, L’invention du capitalisme, Paris, Les Belles Lettres, 2015

[2cf. Frédéric Bastiat, Sophismes économiques, Paris, Les Belles Lettres, 2005

[3cf. Frédéric Bastiat, Pamphlets, Paris, les Belles Lettres, 2009

[4On peut trouver le texte de cette « pétition » à cette adresse

[5Michel Leter, « Frédéric Bastiat et les fondements littéraires de l’analyse économique », in Sophismes économiques, op. cit., p. 17

[6Michel Leter, « Préface des Pamphlets, in Pamphlets, op. cit., p. 20

[7Michel Leter, Tout est culture, Paris, les Belles Lettres, 2015

[8Michel Leter, « Frédéric Bastiat et les fondements littéraires de l’analyse économique », in Sophismes économiques, op. cit., p. 26

[9cité dans « Frédéric Bastiat et les fondements littéraires… », art. cit. p. 13

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