ISSN 2269-5141

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Carlo Rovelli : Par-delà le visible

La réalité du monde physique et la gravité quantique

mardi 12 avril 2016, par Thibaut Gress

L’une des questions les plus disputées de notre époque en physique est la possibilité de proposer une approche unifiée de la relativité générale et de la physique quantique ; parmi les multiples tentatives, celle proposée en 1988 par Lee Smolin et Carlo Rovelli a marqué les esprits. Les deux physiciens avaient en effet imaginé une gravitation quantique à boucles en lien avec les travaux d’Abhay Ashtekar, créant il y a près de vingt ans une des théories les plus sérieuses pour concurrencer celle des supercordes.

A côté de son activité de physicien théorique, Carlo Rovelli publie depuis plusieurs années des ouvrages de vulgarisation destinés à présenter ses hypothèses mais aussi à défendre une certaine idée de la science ainsi qu’une épistémologie résolument matérialiste et extrêmement sévère, l’amenant à critiquer parfois vertement certaines physiques de l’Antiquité qui se trouvent moins condamnées pour leur ancienneté que pour leur refus de suivre les intuitions de Démocrite. La référence pourtant inaugurale de Rovelli demeure Anaximandre auquel il a consacré un bel ouvrage [1] traduit en français en 2009.

En 2015 ont paru deux ouvrages de vulgarisation chez Odile Jacob qui ont retenu notre attention pour le souci épistémologique constant qui les animait : une série d’articles parus dans la presse a été réunie sous le titre de Sept brèves leçons de physique [2] et constitue, quoique sous une forme très basique, une introduction tout à fait remarquable à un certain nombre de problèmes physiques anciens et contemporains. Un second ouvrage, plus substantiel a paru chez le même éditeur sous le titre de Par-delà le visible [3], permettant au lecteur français d’avoir accès à un livre important paru l’année précédente en Italie. C’est à ce dernier que nous allons consacrer l’essentiel de la présente recension, en relevant les analyses philosophiques et épistémologiques qui le jalonnent.

A : Une mise en perspective philosophique de la physique

L’un des mérites des auteurs italiens est qu’ils conservent une approche humaniste et globale qui leur permet de ne jamais dissocier un domaine précis des autres sphères du savoir ; ainsi Rovelli ouvre-t-il son ouvrage par une assez longue description de ce que fut la science grecque, en insistant évidemment sur ses chers Milésiens. Il rend un hommage appuyé à Anaximandre, mais aussi à Démocrite et Leucippe qui avaient compris la nature illimitée de l’espace, la nécessité de raisonner avec des atomes, et l’ineptie d’un haut et d’un bas absolus. Et l’auteur n’hésite pas à tracer une sorte de longue chaîne des siècles qui, partie des atomistes antiques, trouverait une confirmation définitive avec Einstein et le mouvement brownien car si nous observons attentivement des particules très petites (poussières dans l’air, grain de pollen en suspension dans un liquide), nous les voyons animées d’un mouvement permanent dont il faut rendre compte. Elles se déplacent au hasard en zigzaguant et ce mouvement, cela est fort connu, a été appelé mouvement browien. Mais d’où vient ce mouvement ? Les particules bougent parce qu’elles sont heurtées par des molécules d’air qui frappent le gain d’un côté et d’un autre. Or, si les molécules d’air étaient infiniment petites et infiniment nombreuses, l’effet des heurts s’équilibrerait exactement à chaque instant et le grain ne bougerait plus ; mais la dimension finie des molécules et le fait qu’elles sont en nombre fini et non infini font qu’il y a fluctuation ; « les heurts ne s’équilibrent jamais exactement à chaque moment, mais en moyenne. » [4]. Donc, etc.

Cela amène toutefois l’auteur à être parfois un peu sévère et radical envers certains auteurs. Ainsi peut-il rejeter en bloc Platon et Aristote et juger que l’aristotélisme, au moins du point de vue scientifique, fut une catastrophe. « Peut-être écrit-il que, s’il nous était tout resté de Démocrite et rien d’Aristote, l’histoire intellectuelle de notre civilisation aurait été plus heureuse. Mais des siècles de pensée unique, dominatrice, monothéiste, n’ont pas permis la survie du naturalisme rationaliste et matérialiste. » [5] Ce genre d’énoncés, loin d’être absurde scientifiquement, et invitant d’ailleurs à relativiser la chance que fut pour le monde arabophone la redécouverte d’Aristote, demeure néanmoins surprenant du point de vue philosophique voire théologique : il n’était pas acquis par exemple que le « monothéisme » créationniste dont parle Rovelli fût séduit par une pensée défendant l’éternité du monde, la présence d’une âme en tout être vivant, fût-elle prise en un sens différent de celui de la théologie chrétienne, ou encore par un Dieu totalement impersonnel se pensant lui-même en acte. L’explication par le christianisme de la victoire (tardive) de l’aristotélisme en Occident est donc plutôt discutable, et ne peut selon nous être ainsi avancée pour expliquer le refus du matérialisme et la reprise scolastique d’Aristote.

De la même manière, lorsque l’auteur dit que l’on a préféré Platon et Aristote à Démocrite et aux matérialistes au motif que les deux premiers défendaient l’immortalité de l’âme, il est encore possible d’émettre de vives réserves : Platon défendait la métempsychose qui est plus que difficilement compatible avec le christianisme, tandis qu’Aristote ne défendit jamais la survie individuelle de l’âme humaine [6]. Il y a donc une sorte de confusion qui nous semble opérée par l’auteur : si l’on comprend assez bien pour quelles raisons le christianisme ne pouvait s’accommoder du matérialisme – et ne le peut toujours pas – il n’en découle pas nécessairement qu’il pouvait par une sorte de mouvement de balancier inverse se tourner avec aisance vers Platon et Aristote. Bien des éléments présents dans la pensée de ces deux auteurs étaient sur des points majeurs tout aussi incompatibles que le matérialisme avec la sotériologie et la cosmologie chrétiennes.

Il ne faudrait toutefois pas croire que l’auteur rejette avec mépris les penseurs non matérialistes. En dépit de ses attaques répétées qui donnent parfois l’impression que la principale d’erreur d’Aristote est posthume, à savoir d’avoir été repris par la scolastique, Rovelli met en garde le lecteur contre un certain ricanement rétrospectif. Ainsi, au sujet de la physique d’Aristote, dont nous savons aujourd’hui qu’elle est globalement invalide, l’auteur peut-il rappeler que prise pour elle-même, elle présentait une certaine efficace qui lui permettait de fonctionner : « Ne sourions pas de cette physique naturelle et ne la déconsidérons pas, comme on le fait souvent ; il s’agit d’une excellente physique. C’est une bonne description, très correcte, du mouvement des corps immergés dans un fluide et sujets à la gravité et au frottement, comme le sont effectivement tous les corps dans notre expérience quotidienne. Ce n’est pas une physique erronée, comme on le dit souvent. » [7] De même, Platon a eu l’intuition qu’il fallait mathématiser les sciences et notamment la physique.

Bien plus bas, un autre hommage est rendu au plus célèbre des Italiens, Dante, à travers une sorte de parenté inattendue avec le Einstein de 1917 : l’univers lui apparaît comme une sorte de 3-sphère, un volume fini mais sans bord. Or Dante, rappelle Rovelli, décrivait déjà l’univers ainsi, reprenant ainsi un article de Mark Peterson assez célèbre [8]. Rovelli en tire un vibrant hommage accordé à l’imagination qui est souvent présentée dans l’ouvrage comme la vertu première en physique : c’est elle qui permet les révolutions en tant qu’elle permet aux physiciens de se donner à eux-mêmes librement une image inédite et novatrice de l’univers. « J’ignore, écrit Rovelli, si le jeune Einstein avait rencontré le Paradis durant ses flâneries intellectuelles italiennes, et si l’imagination effrénée de Dante a eu une influence directe sur son intuition que l’Univers puisse être fini et sans bord. Mais qu’il y ait eu influence directe ou pas, je crois que cet exemple montre combien la grande science et la grande poésie sont toutes deux pareillement visionnaires et qu’elles peuvent parfois parvenir aux mêmes intuitions. » [9]

La première grande leçon de ce livre, à l’issue du premier chapitre, est donc qu’il ne faut pas confondre « erroné » et « invalide ». La physique d’Aristote est invalide sans être erronée car si l’on prend pour référent la vie quotidienne ou l’expérience banale, il est tout à fait exact qu’une feuille de papier tombe par exemple moins vite qu’un feutre. A cet égard, la physique aristotélicienne décrit adéquatement ce que nous percevons, et du point de vue de cette expérience quotidienne elle ne saurait être systématiquement condamnée ; en revanche, elle ne produit pas les bonnes explications pour rendre compte de l’expérience quotidienne et c’est là, sur ce terrain précis, qu’elle peut être invalidée. Ainsi a-t-on une espèce de paradoxe qu’il est toujours bon de rappeler : une description peut être correcte sans que l’explication qui l’accompagne le soit. A cet égard, il est impératif de ne jamais confondre la description et l’explication, confusion qui est hélas souvent commise dans le domaine de la biologie et des neurosciences où la description d’un processus cérébral se voit hypostasiée en explication d’un phénomène.

B : La première révolution : la relativité

Un élément assez intéressant de l’ouvrage est son découpage ; Platon, Aristote, Démocrite, mais aussi Galilée, Newton ou encore Faraday et Marconi sont présents dans le même chapitre intitulé « racines ». Le pivot des sciences, aux yeux de Rovelli, ce qu’il appelle la « Révolution » est en effet amené avec Einstein, tout ce qui le précède étant réduit à une sorte de préfiguration ou de préparation de cette révolution. Cela peut surprendre car il reconnaît par exemple à Galilée le mérite d’avoir présenté la toute première « loi » de l’histoire, celle permettant de mesurer la vitesse de chute des corps et leur accélération.

De la même manière, il rappelle que Newton est le premier à avoir démontré la cohérence de l’univers auquel s’applique uniformément la gravitation. Il y a donc des révolutions plus que décisives antérieures à Einstein et dont on peut être surpris, dans un premier temps, que l’auteur les considère malgré tout comme de simples « racines » de la révolution einsteinienne ; qu’est-ce qui justifie pareille décision ?

Aux yeux de Carlo Rovelli, la relativité générale telle qu’elle est formulée en 1915 est « la plus belle théorie physique de tous les temps » [10] Quelque chose se joue en elle et accomplit la plus grande des révolutions que la physique ait connues. Laquelle ? Rien de moins qu’une modification du sens du temps, de l’espace, de l’énergie et de la matière préparée depuis la relativité restreinte et accomplie en 1915. Einstein comprend en effet que l’énergie et la masse sont les deux faces d’une même réalité, la masse toute seule ne se conservant pas, et l’énergie ne se conservant pas seule non plus : l’une peut se transformer en l’autre, si bien que la conservation porte sur la somme de la masse et de l’énergie et non sur les éléments isolés.

En 1915, Einstein apporte une réponse à l’identité du champ gravitationnel imaginé par Faraday et surtout par Maxwell. Son idée est de dire que l’espace de Newton est le champ gravitationnel. Or le champ gravitationnel étant mouvant, ondulant, sujet à des équations, l’espace est donc mouvant et ondulant. Il ne se distingue plus de la matière, il est une composante matérielle du monde. « Nous ne vivons pas au sein d’un invisible quadrillage rigide : nous sommes plutôt plongés dans un gigantesque mollusque flexible (la métaphore est d’Einstein). » [11]

Rovelli explique avec une très grande clarté les deux étapes de la révolution relativiste, sans occulter d’ailleurs, malgré l’admiration qu’il a pour Einstein, les difficultés que pouvait éprouver ce dernier en mathématiques. Cela l’amène une fois encore à produire une réflexion sur ce que signifie proposer des hypothèses en physique, sur la création scientifique. « Parce que Einstein avait une capacité unique d’imaginer comment le monde pouvait être fait, de le « voir » mentalement. Les équations pour lui, venaient après ; elles étaient le langage capable de traduire sa vision de la réalité. La théorie de la relativité générale, pour Einstein, n’est pas un ensemble d’équations : c’est une image mentale du monde, traduite ensuite laborieusement en équations. » [12]

On peut mettre en relation les passages de ce livre avec ceux, plus restreints, mais tout aussi éclairants, du petit livre paru au même moment, où Rovelli évoque au sujet de l’équation fondamentale Rab – ½ Rgab = T ab une « succession fantasmagorique de prédictions » [13] :
-  l’équation décrit comment l’espace se courbe autour d’une étoile. La lumière dévie ce qui est confirmé en 1919.
-  l’espace n’est pas seul à se courber : le temps également. Le temps passe plus vite en haut qu’en bas.
-  Lorsqu’une étoile a brûlé tout son combustible (hydrogène), elle finit par s’éteindre. Ce qui reste n’est plus soutenu par la chaleur de la combustion et s’effondre sous son propre poids jusqu’à courber l’espace au point d’y creuser un trou ; le trou noir.
-  L’espace doit se dilater : il ne peut pas être immobile et doit être en expansion. On observe en 1930 des indices de cela. Et la même équation prédit que cette expansion a dû être déclenchée par l’explosion d’un jeune univers.

C : La seconde révolution : la physique quantique

La seconde révolution, contemporaine de la relativité, est évidemment celle de la physique quantique. Là encore, Rovelli l’explique fort bien et en donne une approche qui, quoique dénuée de l’outil mathématique, permet au profane de comprendre à peu près quels en sont les enjeux principaux. Depuis Planck jusqu’à Dirac, les principales étapes de la physique quantique sont restituées avec brio, et même le novice absolu devrait en comprendre l’essentiel grâce aux métaphores habilement choisies (les grêlons pour illustrer l’éjection de l’électron hors de l’atome sont un bon exemple de ces trouvailles heureuses).

Mais l’essentiel de ce chapitre réside dans l’analyse qui est menée du sens de la physique quantique du point de vue physique lui-même : après avoir expliqué en quoi la mécanique de Dirac permet de calculer les valeurs que peut prendre une variable physique (son spectre) et la probabilité que telle variable adopte une grandeur donnée, l’auteur en déduit une espèce de carte du monde que dessine cette physique : « Le monde n’est pas fait de champs et de particules, mais d’un même type d’objet, le champ quantique. Non plus de particules qui se meuvent dans l’espace au fil du temps, mais de champs quantiques au sein desquels des événements élémentaires se déroulent dans l’espace-temps. » [14]

Et là se laisse aisément deviner le défenseur de la gravitation quantique à boucles qui affirme au sujet du monde qu’il est défini par la granularité – fondamentale pour cette approche –, l’indéterminisme et le relationisme. Cela signifie très concrètement que le nombre de valeurs possibles d’une variable n’est pas infini, de sorte que l’information d’un système soit elle-même limitée. Tel est le sens de la granularité. Il relie par ailleurs l’indéterminisme à son cher Épicure et conclut sur le relationisme en posant ce principe, peut-être le plus important de tous : la physique quantique ne dit pas comment les choses sont mais comment elles se produisent et comment elles influent les unes sur les autres. Ainsi, la physique quantique « ne décrit pas où est une particule, mais où cette particule apparaît grâce aux autres. […]. Il n’y a pas de réalité, dans le monde décrit par la mécanique quantique, sans relation entre systèmes physiques. Ce ne sont pas les choses qui peuvent entrer en relation, ce sont les relations qui fondent la notion de « chose ». » [15]

D : Vertus de la gravitation quantique à boucles

La présentation de la seconde révolution, celle de la physique quantique, permet de deviner à quelle thèse adhère l’auteur. La réalité est moins un ensemble de choses substantielles que les relations elles-mêmes. Pour le dire avec Rovelli, « la réalité n’est qu’interactions » [16] De cette appréhension de la réalité comme ensemble d’interactions, et en reliant cette idée à la synthèse qu’il propose de la physique quantique comme granularité, indéterminisme et donc relationisme, il est possible de retrouver la gravitation quantique à boucles. Supposons en effet que l’on admette la granularité jusqu’au bout : alors l’espace lui-même est granulaire et est composé de grains en relation les uns avec les autres. Dans ce cas, on peut aller jusqu’à dire que l’espace granulaire est composé de quanta individuels, des quanta d’espace, ayant pour conséquence de refuser la nature continue de celui-ci. Loin d’être divisible à l’infini, il serait fait d’atomes quantiques infiniment plus petits que le plus petit des noyaux atomiques. En d’autres termes, l’espace apparaît comme étant une structure discrète, composée de quanta du champ gravitationnel reliés par des liens caractérisés par un spin. « A très petite échelle, écrit Rovelli, l’espace est un pullulement fluctuant de quanta de gravité qui agissent entre eux, et tous ensemble sur les choses, et ils se manifestent dans ces interactions comme des réseaux de spins, des grains en relation les uns avec les autres. » [17]

Remarquons en passant que le souci historique ne quitte jamais l’auteur : même pour une hypothèse aussi audacieuse que cette gravitation quantique à boucles, il n’hésite pas à solliciter une fois encore les atomistes antiques : Démocrite et Épicure avaient déjà défendu une approche similaire dans leurs écrits et leurs propos qui se trouve ici enrôlée au service de cette conjecture physique.

De longs développements sont également consacrés aux trous noirs. Plus on est proche de l’horizon de ceux-ci, moins le temps passe rappelle l’auteur. Sur l’horizon même du trou noir, le temps s’arrête. Les trous noirs sont des objets prévus par la théorie de la relativité générale mais observés très récemment. Hawking, quant à lui, a découvert l’évaporation des trous noirs, au sens où ils émettent de la chaleur et donc où ils perdent de l’énergie, donc de la masse. Mais pourquoi ne disparaissent-ils pas ? Ici se révèle le caractère opérant de la gravité quantique : celle-ci empêche la matière de s’effondrer complètement et l’auteur renvoie aux travaux d’Aurélien Barrau qui étudie la possibilité d’observer les effets de cette explosion de trou noir causée par la gravité quantique.

Se trouvent de la sorte évoquées toutes les vertus théoriques de l’hypothèse d’une gravitation quantique ; les problèmes liés à l’infini disparaissent, à l’image de la concentration infinie supposée de l’état originaire de l’Univers : « La concentration infinie de l’Univers en un seul point infiniment petit, prévue au moment du Big Bang par la relativité générale, disparaît quand on tient compte de la gravité quantique. La raison, au fond, en est simple : la gravité quantique est justement la découverte qu’il n’existe pas de points infiniment petits. Il existe une limite inférieure à la divisibilité de l’espace. L’Univers ne peut pas être plus petit que l’échelle de Planck, car il n’existe rien de plus petit que cette échelle. » [18] Ainsi la gravité quantique pose-t-elle une limite à l’infini et « soigne »-t-elle les singularités de la relativité générale. Dans la gravité quantique, il n’y a plus d’infini, l’espace n’est pas infiniment divisible, il n’y a pas de points infinis en raison de la texture même de l’espace. « La structure granulaire et discrète de l’espace résout les difficultés de la théorie quantique des champs en éliminant les infinis qui l’affligent. » [19] Autrement dit, apparaît comme infini ce que nous n’avons pas encore mesuré.

Il ne serait pas inintéressant de mettre en perspective cette approche : il est clair que Rovelli insiste ici sur la dimension relationnelle et granulaire de la physique quantique et que cela est intrinsèquement lié à la gravitation quantique. A cet égard, on peut remarquer que les défenseurs de la théorie des supercordes retiennent de la physique quantique un autre aspect qu’est l’indéterminisme. Ainsi Brian Greene : « Si je devais nommer l’aspect le plus représentatif de la mécanique quantique, je choisirais le principe d’incertitude. Certes, probabilités et fonctions d’onde dressent un décor complètement nouveau, mais le principe d’incertitude renferme à lui seul tout ce qui distingue la mécanique quantique de la mécanique classique. » [20] Dans cette optique, la réconciliation de la gravitation et de la physique quantique signifie d’abord et avant tout une réconciliation de la gravitation avec le principe d’incertitude d’Heisenberg.

E : Réflexions épistémologiques

Comme nous le disions en introduction, l’ouvrage est jalonné de réflexions épistémologiques structurant l’ensemble. Le premier élément, peut-être le plus récurrent, n’est autre que l’insistance sur le doute faisant de la science une attitude. Niels Bohr qui est présenté comme un physicien qui, jusqu’au bout, aura douté, devient un modèle épistémologique du doute, dont Rovelli affirme qu’il « est la source profonde de la meilleure des sciences. » [21]

Mais à côté de cet éloge bienvenu du doute résident des réflexions plus profondes sur la question de la dimension prédictive de la science et sur l’impossibilité de réduire celle-ci à des mesures chiffrées destinées à prédire l’état d’un système. L’insistance qu’avait accordée Rovelli à l’imagination laissait deviner que l’aspect quantitatif de la science n’était peut-être pas son essence même ; cette impression se confirme à la fin de l’ouvrage où se trouvent proposées de précieuses remarques. « Certains philosophes des sciences, écrit l’auteur, réduisent la science à ses prévisions chiffrées. Selon moi, ils n’ont rien compris à la science : ils confondent les outil avec l’objectif. Les prévisions quantitatives vérifiables servent à examiner les hypothèses. L’objectif de la recherche scientifique n’est pas de faire des prévisions : il est de comprendre comment fonctionne le monde. » [22] Cela revient à dire que le progrès scientifique procède davantage de la fécondité de l’imagination d’esprits libres que de la découverte de données expérimentales. Et une fois encore, Rovelli fait appel à l’histoire pour étayer ses affirmations : « De quelles données nouvelles Copernic disposait-il ? D’aucune. Les mêmes que Ptolémée. Quelles données nouvelles Newton avait-il ? Pratiquement aucune. Ses vrais ingrédients étaient les lois de Kepler et les résultats de Galilée. Quelles données nouvelles Einstein avait-il pour trouver la relativité générale ? Aucune. […]. Il n’est pas vrai que la physique ne progresse que lorsqu’elle dispose de données nouvelles. » [23]

Il y a donc en jeu tout une réflexion sur le matériau de la découverte et sur les conditions de possibilité de celle-ci. C’est la vision du monde, c’est-à-dire la theoria qui importe bien davantage que la collection de données empiriques qui, quoique nécessaires, sont par elles-mêmes dénuées de sens. « L’origine du savoir, comme toujours en science, est certes empirique. Mais les données sur lesquelles on construit la gravité quantique ne sont pas des expérimentations nouvelles : ce sont les constructions théoriques qui ont déjà structuré notre savoir sur le monde sous des formes partiellement cohérentes. Les « données expérimentales » pour la gravité quantique sont la relativité générale et la mécanique quantique. » [24]

Précisons encore le propos : ce dont le physicien a besoin pour progresser, à en croire Rovelli, c’est en fait de théories présentées sous forme de lois déjà formulées, déjà éprouvées, et qui soulèvent elles-mêmes de nouvelles questions. Le matériau central est donc la loi théorique éprouvée qu’il s’agit de questionner et dont il convient d’approfondir le sens. La réflexion sur la loi déjà établie constitue alors le moteur réel de la découverte scientifique : il s’agit dès lors moins de sortir du cadre en inventant des hypothèses que de réfléchir à ce qui a déjà été avancé sans pour autant brider son imagination. Et l’on comprend alors pourquoi Einstein constitue le modèle absolu du scientifique aux yeux de Rovelli : son refus de l’éther n’est par exemple pas une idée sortie de nulle part mais une réflexion sur des incongruités nées de l’expérience de Michelson-Morley ; de la même manière, ses avancées sur la physique quantique proviennent d’une réflexion sur les difficultés nées des principes de Planck, et ainsi de suite. L’imagination est alors moins au service de l’invention que de la résolution de problèmes nés de principes et de lois antérieurs. De là cette attaque assez virulente menée contre une certaine science, peut-être excessivement portée vers l’invention :

« Beaucoup de physiciens théoriciens, aujourd’hui, cherchent des théories nouvelles en émettant des hypothèses hasardeuses et arbitraires. « Imaginons que… » Je ne crois pas que cette façon de faire de la science ait jamais donné de bons résultats. Notre imagination est trop limitée pour « imaginer » comment le monde peut être fait sans nous servir des traces dont nous disposons. Ces traces, ces indices, ce sont les théories qui ont eu du succès et les données expérimentales, rien de plus. C’est dans ces données et dans ces théories que nous devons essayer de débusquer ce que nous n’avons pas encore su imaginer. C’est ainsi qu’ont procédé Copernic, Newton, Maxwell ou Einstein. Ils n’ont jamais « essayé d’imaginer » une nouvelle théorie, comme le font justement aujourd’hui, à mon avis, trop de physiciens théoriciens. » [25]

C’est là une attaque en règle, pour des motifs épistémologiques, menée contre les univers parallèles, contre la théorie des supercordes et des branes qui créent des éléments supplémentaires au lieu de tirer des lois qui existent déjà de nouvelles solutions. On sait par exemple que Witten avait montré que pour unifier la théorie des cordes, il fallait que l’univers fût pourvu de onze dimensions d’espace-temps ; mais ce résultat est-il nécessaire pour comprendre le fonctionnement de l’univers ou pour sauver la théorie des cordes ? C’est là toute l’ambiguïté que critique Rovelli qui prêche somme toute pour une certaine simplicité de l’univers et, partant, de son approche théorique.

Conclusion

Bien que nous ne soyons pas en mesure de discuter du point de vue physique le bien fondé de la défense de la gravitation quantique, il n’en demeure pas moins que ce livre de vulgarisation nous apparaît comme triplement réussi dans son objectif même. Tout d’abord, il propose une mise en perspective historique des grands moments de découverte scientifique toujours reliés à une analyse philosophique de ceux-ci ; on peut déplorer le caractère sommaire de l’opposition entre le matérialisme et les autres approches, pour ne pas dire le manichéisme de cette démarche : mais la présentation gagne en clarté ce qu’elle perd en subtilité, et peut-être ne faut-il pas demander davantage à un ouvrage de vulgarisation. Ensuite, l’exposition des enjeux de la physique contemporaine est remarquable : des problèmes complexes y apparaissent comme simples et accessibles au profane, l’engagement de l’auteur dans une hypothèse théorique donnant à l’ensemble sa cohérence. Peut-être faut-il néanmoins déjà connaître certaines discussions pour identifier les endroits où l’auteur abandonne le simple récit pour défendre de manière plus ou moins explicite une thèse encore très discutable ; mais cela se lit avec aisance et plaisir. Enfin, et une telle dimension intéressera autant le physicien que l’épistémologue, la réflexion épistémologue constante, l’éloge du doute, le plaidoyer en faveur de la simplicité, dessinent une profonde réflexion normative sur ce que devrait être la science à l’heure de la complexité.

Le dernier chapitre constitue d’ailleurs un contrepoint intéressant à une certaine démarche ; tout au long du livre, le matérialisme semble avoir été présenté comme la seule position tenable, agrémentée de la défense inconditionnelle d’Épicure et de Démocrite. Pourtant, le livre se clôt sur un éloge du doute et de l’abandon des croyances. « Ce n’est que parce que nous avons conscience que nos croyances pourraient être erronées que nous pouvons nous en libérer et apprendre davantage. Pour cela, il nous faut avoir le courage d’accepter ce que nous croyons savoir, y compris nos convictions les plus profondes, puisse être erroné, trop naïf, un peu stupide. Des ombres projetées sur la paroi de la caverne de Platon. » [26] Une telle mise en garde peut s’appliquer à l’auteur lui-même – et sans doute ne le contesterait-il pas –, tant pour sa critique réitérée et unilatérale de la notion d’âme que pour sa défense plus prudente de la gravitation quantique.

Notes

[1Carlo Rovelli, Anaximandre de Milet ou la naissance de la pensée scientifique, Paris, Dunod, 2009

[2Carlo Rovelli, Sept brèves leçons de physique, Paris, Odile-Jacob, 2015

[3Carlo Rovelli, Par-delà le visible. La réalité du monde physique et la gravité quantique, Paris, Odile-Jacob, 2015

[4Carlo Rovelli, Par-delà le visible, op. cit., p. 31

[5Ibid., p. 33

[6cf. sur ce sujet la mise au point déjà ancienne d’Augustin Mansion, « L’immortalité de l’âme humaine et de l’intellect d’après Aristote », in Revue philosophique de Louvain, année 1953, volume 51, p. 444-472

[7Ibid., p. 40

[8cf. Mark. A. Peterson, « Dante and the 3-Sphere »

[9Ibid., p. 96

[10Ibid., p. 72

[11Ibid., p. 76

[12Ibid., p. 85

[13Carlo Rovelli, Sept brèves leçons de physique, Paris, Odile-Jacob, 2015, p. 17

[14Au-delà du visible., p. 119

[15Ibid., p. 123-124

[16Ibid., p. 127

[17Ibid., p. 158

[18Ibid., p. 213

[19Ibid., p. 214

[20Brian Greene, La magie du cosmos, Traduction Céline Laroche, Paris, Gallimard, coll. Folio-essais, 2007, p. 547

[21Rovelli, Par-delà le visible, op. cit., p. 129

[22Ibid., p. 194

[23Ibid., p. 195

[24Ibid., p. 195

[25Ibid., p. 198

[26Ibid., p. 242

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