ISSN 2269-5141

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Christophe Libaude : Dante, la pierre et le sang

vendredi 6 mai 2016, par Constance Malard

Introduction

Curieuse mais fascinante étude que ce nouvel opus sur Dante Alighieri paru aux éditions Kimé en 2014 [1]. En publiant sa thèse de philosophie dirigée par Bruno Pinchard, Christophe Libaude nous propose d’investir la citadelle dantesque en empruntant ses chemins rocailleux et ses cours sanguinolents. Ouvrez ce livre et vous voilà transportés, tel un chevalier errant, dans un monde nocturne, escarpé et sinueux, teinté de pourpre et cerné par la roche.

Percer l’énigme de Béatrice

En premier lieu, cette lecture thématique accoste sur les terres rougeâtres et minérales de la Vita Nova et du Convivio. La première partie se focalise sur la figure ambivalente de Béatrice qui apparaît enveloppée d’un drap rouge (drappo sanguigno), mangeant le cœur ardent du poète sous la contrainte d’Amour, au chapitre III de la Vita Nova. L’un des nombreux mérites du présent ouvrage est de tenter de percer l’énigme projetée par cette scène onirique : « Les commentateurs ont identifié depuis longtemps la tradition à laquelle se réfère le poète lorsqu’il décrit le rituel de son cœur mangé par Béatrice (les légendes courtoises du cœur mangé), mais le voile rouge de Béatrice est presque toujours laissé sous silence : une innovation qui revêt pourtant une signification très forte lorsqu’on l’analyse dans le contexte « eucharistique » du cœur mangé ou dans celui d’un symbolisme du sang complexe, très présent au Moyen-Âge. » [2]. On saluera au passage le soin que prend Christophe Libaude à exposer, comme tremplin pour sa propre enquête, les différentes interprétations du rêve de Dante proposés par les précédents « dantologues » [3]. Si, dans sa quête herméneutique, l’auteur éprouve le besoin de remonter aux sources littéraires médiévales du cannibalisme passionnel, il met également en évidence « la symbolique du cœur qui traverse toute l’œuvre de Dante » [4]. Surtout, il s’efforce d’interpréter, de façon originale, la tunique rouge-sang sur laquelle le corps de Béatrice imprime ses formes.


Beata Beatrix, Dante Gabriel Rossetti, 1872, Tate Britain, Londres

En creux, c’est toute la question de la sexualité dans l’œuvre de Dante qui se trouve posée, question souvent évacuée par l’image théologique d’une donna angelica dont le caractère en réalité indéniablement transgressif éclate ici au grand jour : « Là est certainement la plus grande transgression de la Vita Nova, qui devrait amener pour le moins à s’interroger sur un certain nombre d’interprétations souvent trop conventionnelles ou trop prudentes du livre : une Béatrice christique qui apparaît dans un rêve dont on ne saurait nier une connotation érotique troublante, et d’autant plus troublante qu’on parle ici de sang, le sang d’une femme » [5]. Le sanguigno, cette couleur rougeoyante, évoque non seulement le Christ et les martyrs mais aussi l’érotisme, le sacrifice, la transgression et l’engendrement.

L’œil du critique fixe d’autres points sombres de l’exégèse dantesque, notamment l’épisode de la « transfiguration » de Dante devant Béatrice qui provoque la moquerie (gabbo) des dames au chapitre XIV de la Vita Nova et marque chez l’amant une impression de césure définitive [6]. Evoquant la thématique arthurienne des « voyages sans retour », Christophe Libaude renvoie encore à la tradition celtique pour tenter de saisir l’image frappante des pierres qui crient « À mort ! À mort ! » à l’oreille du poète dans le sonnet « Ciò che m’incontra, ne la mente more » [7]. L’auteur prend également au sérieux l’étoile ténébreuse puis rubiconde mentionnée au troisième traité du Banquet qui semble signaler l’action du souvenir de Béatrice sur la pupille de Dante [8].

Saisir l’écho de Francesca

Prenant le sang comme fil rouge de son enquête, Christophe Libaude est amené à pousser les portes souterraines de l’Enfer pour rencontrer Francesca, une autre « dame de sang » dont la mort sanglante envahit l’ensemble du Chant V.


Francesco da Rimini e Paolo Malatesta, Rudolf Nonnenkamp, 1851, Kunsthalle de Kiel

Désirant sonder la complexité de la dame de Rimini, l’auteur rejette l’interprétation moraliste de cette pièce stilnoviste, considérée par la majorité des commentateurs, anciens et modernes, comme une condamnation de l’amour terrestre au profit de l’amour céleste. Il montre que cette lecture classique se fonde sur une opposition contestable entre Francesca et Béatrice, « l’une représentant la tempête des sens, l’autre un amour guidé par la raison et illuminé par la grâce » [9]. Se méfiant du schéma idéal reliant la Vita Nova à la Divine Comédie qui fait passer Dante d’un amour-passion à un amour raisonné et soumis au libre arbitre, Christophe Libaude commente très précisément le sonnet à Cino da Pistoia, « Io sono stato con Amore insieme », qui associe de manière problématique Béatrice au fol amour. Autre point de contact notable entre les deux femmes, la couleur rouge-sang qui enveloppe le corps de l’une et qui sort du corps de l’autre : « le drappo sanguigno de Béatrice renaît dans ce chant lorsque Francesca s’exclame « noi che tignemmo il mondo di sanguigno » et avec lui le thème de l’amour sacrificiel, un amour qui conduit en Enfer » [10]. Ainsi l’auteur thématise-t-il la dialectique de l’amour et de la mort pour tenter d’en cerner les principaux rouages. S’infiltrant au fond des couloirs souterrains de l’Enfer, Dante doit tremper ses pieds dans le sang de l’adultère, de l’inceste et du viol pour accéder aux degrés supérieurs de son initiation.

S’aventurer vers la Dame Pierre

Dans un troisième et dernier temps, Christophe Libaude s’engouffre dans le paysage gelé des Petrose, les poèmes à la Dame Pierre, dont la parenté avec les chants de l’Enfer n’est aujourd’hui plus à prouver. L’auteur se concentre sur le Chant IX qui place Dante et Virgile devant les murailles de Dité ; les menaces de pétrification proférées par les Erinyes qui invoquent la gorgone Méduse rappellent la canzone « Io son venuto al punto de la rota » qui décrit la paralysie du cœur de l’amant, glacé par les feux de la Dame Pierre. S’il peut sembler naturel d’opposer la dame des Petrose, symbole de la perdition sexuelle, à la Béatrice du Paradis Terrestre, qui reproche à Dante d’avoir eu l’esprit « empiétré » [11] par quelque « bachelette » [12], l’auteur nous engage à plus de subtilité exégétique. Fidèle à ce qui semble être l’un des traits constants de son analyse, Christophe Libaude tente de donner aux pétrifications dantesques une signification qui dépasse de loin la simple critique de l’amour vulgaire. L’analyse comparative extrêmement précise qui suit, et qui part du mythe d’Orphée dans le Banquet, conduit l’auteur à un examen météorologique prenant en compte la symbolique des vents, de la canicule et des solstices.

Conclusion

Cette nouvelle exégèse du corpus de Dante présente donc de nombreux intérêts. Christophe Libaude a d’abord le mérite (et le courage) de plonger dans une œuvre infinie et d’investir une bibliographie vertigineuse. Alerté par l’importance symbolique du sang et de la pierre, l’auteur herméneute se fraye un chemin à travers les vers et la prose dantesques. Soucieux de mener à bien une enquête symbolique, il s’efforce d’introduire son point de vue dans les débats d’interprétation, mais aussi de datation [13] et de traduction, toujours ouverts à l’heure actuelle. Se focalisant sur la figure ambivalente de Béatrice, reflet paradoxal des dames auxquelles on l’oppose d’ordinaire, cette lecture pertinente nous invite à réfléchir sur le rôle de l’amour et de la séparation dans l’engendrement d’une œuvre équivoque, à la fois minérale et charnelle.

Notes

[1Christophe Libaude, Dante, la pierre et le sang, éditions Kimé, 2014

[2p. 22

[3pp. 22-31

[4p. 37

[5p. 53

[6« Io tenni li piedi in quella parte de la vita di là da la quale non si puote ire più per intendimento di ritornare », Vita Nova XIV, 8

[7Vita Nova, XV, 6

[8p. 147

[9p. 189

[10p. 213

[11Purgatoire, XXXIII, 73-75

[12pargoletta, cf. Purgatoire XXXI, 58-60

[13« La datation des Petrose », pp. 280-290

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