ISSN 2269-5141

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Jean Bothorel : chers imposteurs

Un décevant coup de gueule qui aurait pourtant pu être jubilatoire

mercredi 3 décembre 2008, par Thibaut Gress

Jean Bothorel est un homme amusant ; anarchiste, plus ou moins terroriste régionaliste breton, ancien éditorialiste au Figaro et à la Vie catholique, cela ne l’empêche guère de tenir le libéralisme en horreur et les journalistes en joue. En témoigne son dernier essai, Chers Imposteurs, court pamphlet destiné à dénoncer les impostures de BHL, Michel Onfray, et Philippe Sollers, dont il nous dit pourtant à chaque fois avoir été l’ami. Jérôme Garcin, personnellement mis en cause dans la déliquescence de la critique littéraire actuelle, ne s’est d’ailleurs pas privé d’épingler cette étrangeté, dans l’acerbe compte-rendu qu’il fit de l’ouvrage : « Il reconnaît avoir été l’ami du premier, l’éditeur du deuxième dans la « Revue des Deux Mondes » et avoir voulu faire entrer le troisième à « l’Express » [1] Voilà ce qu’on appelle, dans le milieu, un homme fidèle. » Certes…

Au-delà de ces petits règlements de compte, on ne saurait dire que ce petit livre – ce « pamphletouillet » comme le dit méchamment Garcin – apporte quoi que ce soit de nouveau : bien évidemment, Onfray, BHL et Sollers sont de gigantesques imposteurs que leur mandarinat médiatique impose toutefois comme « stars de la pensée ». Et le constat qui ouvre le livre de Bothorel est celui que quiconque peut proposer depuis des années : « Nous sommes, depuis plusieurs années, confrontés à d’étranges pontifes dont nous ne savons plus s’il faut les identifier à l’univers du show-biz ou à celui de la Star-Academy. Quelque chose qui tient de la farce se manifeste du côté de notre intelligentsia, à moins que nous n’assistions simplement à la mort d’un monde. » [2]. Quel pourrait alors être l’intérêt de cet ouvrage consacré à dénoncer la starisation médiatique de personnages dont l’indigence de la pensée le dispute à la survalorisation de l’ego ? Probablement aucun, sinon le plaisir de lire quelques formules bien choisies pour qualifier tel ou tel pitre, venu froncer les sourcils chez Ardisson pour prévenir de la menace fasciiiiste, ou tel autre cuistre vieillissant, ayant quitté l’espace d’un soir le café à 6 € du Flore pour venir dénoncer l’argent-roi chez Guillaume Durand.

L’hédoniste dépressif : Michel Onfray

Ainsi, le médiocrissime Onfray, dont on n’ose trop demander si ses propos relèvent du mensonge volontaire ou de l’ignorance crasse, se voit-il décrit comme un arriviste grotesque, cherchant à tout prix la reconnaissance médiatique, pour ne pas dire institutionnelle. Bothorel, qui l’engagea comme chroniqueur à la revue des deux mondes, se souvient ainsi de scènes plutôt hilarantes où perçait le Rastignac navrant : « Cet homme qui crachait, vomissait à plaisir sur les institutions et les gens qui s’y trouvaient logés, rêvait en réalité de médailles, de reconnaissance, de hochets. Il lui arrivait même de rêver de l’Académie française, comme il nous le confia un jour d’égarement. Nous avions cru qu’il plaisantait. Nenni. » [3] Comment expliquer, sans ce désir éperdu de gloire et de reconnaissance, cette omniprésence médiatique du personnage, de feu Culture et dépendances aux émissions sur France Culture, du Magazine littéraire au Nouvel Observateur, incessamment squattés par l’imposteur le plus célèbre de son temps ? Entendre Onfray prétendre – et répéter – qu’il n’est « nulle part » relève dès lors du comique le plus abouti, du comique involontaire d’un homme qui viendrait expliquer sur les plateaux télévisés qu’il est invisible. Si encore lui était acquise la subtilité d’un Sollers expliquant qu’il apparaît partout pour mieux se dissimuler…

Du médiocre, Onfray en est coutumier dès ses débuts nous dit Bothorel. « Il y avait un je-ne-sais-quoi qui gênait. Ou un je-ne-sais-que-trop : une impression, déjà ressentie à la lecture de La Sculpture de soi, de fricot relevé par une sauce pseudo-philosophique. » [4] On ne saurait mieux dire ; là où l’ouvrage de Bothorel devient savoureux, c’est lorsqu’il convoque quelques images littéraires plus ou moins célèbres, pour qualifier le cuistre en chef de la philosophie hédoniste. « Je pensais à Joséphine Péladan qui se prenait pour Balzac et qui avait écrit, à la charnière des XIXè et XXè siècles, une fresque insensée de vingt et un volumes, la Décadence latine. Une espèce de fourre-tout presque incompréhensible où Péladan, incapable de sortir de soi, cède à son penchant pour l’éloquent, son goût du prêche, dans un style inutilement et incroyablement boursouflé. » [5] A ces mots ciselés, le lecteur pouffe ; mais là où l’envahit la franche hilarité, c’est lorsque Bothorel convoque le best of de l’ego boursouflé du personnage, lequel personnage se compare tantôt à Sénèque, tantôt à Nietzsche, sans percevoir qu’il n’est jamais qu’un sous BHL.

Certes Bothorel joue sur du velours en s’en prenant à Michel Onfray, tant il est facile de rire des approximations, des erreurs et des aberrations que diffuse cet homme ; mais là où les analyses de Bothorel touchent à la subtilité, c’est lorsqu’elles remarquent qu’Onfray, fort de son point de vue prétendument critique, sombre dans la plus navrante des croyances naïves, lorsqu’il s’imagine que les croyants lisent au premier degré les textes sacrés ; en d’autres termes, Onfray semble croire que les chrétiens sont convaincus que Moïse a séparé les eaux de la mer rouge, que la Terre a été créée en six jours, et ainsi de suite. Cette extraordinaire naïveté d’Onfray a pour effet de lui faire écrire des ouvrages qu’il croit révolutionnaires pour éradiquer des croyances qui ont disparu depuis fort longtemps. Son rapport aux miracles frappe ainsi par son appréhension enfantine, que Bothorel résume en ces termes : « Il les prend pour argent comptant et les croyants, explique-t-il, seraient victimes de ces « fables ». Si la glose est obsolète, elle est surtout comique. Qui, en effet, fait encore une lecture au premier degré des textes bibliques ? Personne, pas même les grenouilles de bénitier. Personne excepté Michel Onfray dont, décidément, le premier degré est bien le niveau d’adoption. » [6] Bothorel pointe certainement la caractéristique la plus amusante d’Onfray, à savoir en effet cet inexpugnable premier degré qui le propulse au hit-parade du ridicule avec une persistance qui, reconnaissons-le, finit par forcer le respect.

En conclusion, et selon la belle formule de Bothorel, « Michel Onfray est à la philosophie ce que Monoprix est au luxe. » [7] L’expression est facile, mais efficace – et juste. Après ce portrait plutôt hilarant de l’auteur du Traité d’athéologie, Bothorel passe à un cas souvent traité, le fameux BHL. De tout l’ouvrage, cette partie est certainement la moins réussie : écrite sous forme de lettre que l’auteur aurait adressée à Bernard-Henri Lévy, elle ressemble à un exercice de style psychologique, où Bothorel paraît éprouver une certaine jouissance à révéler le vrai BHL d’un point de vue psychologique, et s’éprouve lui-même comme celui qui lève le voile sur cet obscur domaine ; non pas que les analyses menées manquent de force de persuasion, mais elles n’apportent rien, et ne font que railler une fois de plus ce personnage un peu ridicule, symbole du naufrage d’une époque, qu’est BHL.

Le poseur indigné : BHL

La première partie de la critique qu’adresse Bothorel à Lévy porte sur ses obsessions : incapable de sortir de Dreyfus et Vichy, ce dernier répèterait ad nauseam la même litanie ramenant incessamment à son obsession névrotique. « Depuis trente ans, écrit Bothorel dans son adresse à BHL, ta prosopopée est accrochée à une dialectique qui date des années 1950 et qui s’articule autour de quatre thèmes : l’affaire Dreyfus, le gouvernement de Vichy, l’anti-américanisme et la défense des Droits de l’homme. Ce que tu as écrit en 2007, quelqu’un aurait pu l’écrire il y a un demi-siècle. » [8] Bien sûr, Bothorel a raison d’isoler les thèmes névrotiques et récurrents sous la plume de BHL. Mais une fois de plus, ce n’est pas neuf. Elisabeth Lévy dans les Maîtres censeurs, avait déjà pointé en 2002 cette obsession de ce que Sollers avait appelé en 1999 la « France moisie » [9]

Bothorel reproche ensuite à Lévy d’être devenu le représentant le plus absolu du politiquement correct et de la pensée unique ; pourquoi pas. Mais là où Bothorel nous semble franchement se tromper, c’est dans la définition qu’il donne de la « pensée unique », concept assez éculé s’il en est : « Le credo de la « pensée unique » ? Le libéralisme économique est notre seule planche de salut ; la globalisation est un miracle pour la planète ; les choix stratégiques des Etats-Unis pour lutter contre le terrorisme islamiste sont les seuls choix efficaces en légitimes ; la politique conduite par l’Etat d’Israël ne peut être, sur aucun point, en aucun lieu, désapprouvée. » [10] Cette définition de la « pensée unique » est doublement étrange : d’une part, dans l’économie du propos de l’auteur, cette insistance sur le libéralisme économique comme constituant majeur du politiquement correct ou de la pensée unique est absurde : la quasi-totalité des auteurs qu’il dénonce dans son pamphlet – à la notable exception de BHL – sont précisément accusés comme penseurs ultra-dominants dans la sphère médiatique, adulés par les media, et le moins que l’on puisse dire est que Michel Onfray ou Philippe Sollers – pour ne citer qu’eux – sont loin de se dire libéraux ; à l’inverse, la position de ces penseurs médiatiquement dominants consiste à systématiquement s’en prendre au libéralisme, à l’invasion de l’argent, et ainsi de suite. D’autre part, on ne saurait que s’étonner d’apprendre qu’il est politiquement correct de soutenir Israël ou les choix de Bush en matière de lutte contre le terrorisme ; la France entière a communié depuis près de huit ans dans l’anti-bushisme, et a salué l’élection d’Obama comme une quasi-libération, supposée mettre fin à la guerre en Irak, Guantanamo, l’Afghanistan, brocardant tout intellectuel osant se demander si les choses n’étaient pas un peu moins binaires. Il est donc permis de douter de la définition proche de l’absurde que Bothorel propose de la pensée unique, mais cette notion est devenue si plastique, si vide de sens que l’essentiel semble désormais résider dans l’impératif de la dénoncer. En somme, tout le monde est d’accord pour critiquer la pensée unique…

La fin de la lettre se dégrade nettement ; sombrant dans un psychologisme un peu faible, elle sonde avec quelque lourdeur le supposé fond obscur de BHL. « Tu n’es pas non plus un dandy, tu n’en as ni la distanciation ni le cynisme. Tu es un idéologue, un croisé des causes que tu défends. Tu n’es pas dans l’imposture, tu es dans la posture d’un Savonarole de la « pensée unique », d’un Godefroy de Bouillon des Droits de l’Homme, avec ce qu’il faut de canailleries pour manipuler tes courtisans. » [11]. Bien que cela ne soit vraisemblablement pas faux, cela demeure faible : BHL est pétri de croyances, les Droits de l’Homme génèrent des comportements presque religieux, voire mystiques ? Oui, mille fois oui, et alors ? Que les Droits de l’Homme fonctionnent comme une quasi-religion, et suscitent quelque chose comme un culte, beaucoup l’avaient déjà dit et analysé et cela ne signifie rien quant à leur pertinence. Bien plus efficace eût été le rappel des mensonges de BHL, de ses reportages bidons, de ses prises de risque factices, de ses photos truquées, et autres détournements en tout genre dans lesquels le personnage est passé maître.

On ne saurait donc véritablement se régaler de la partie consacrée à BHL, très inférieure, par exemple, aux lettres que Houellebecq avait écrites à ce dernier et qui, elles, étaient parfaitement jubilatoires. En revanche, le troisième mandarin épinglé, Philippe Sollers, s’avère faire l’objet d’un traitement bien plus réussi, et surtout beaucoup plus drôle. En premier lieu, Bothorel est bien plus subtil avec Sollers qu’avec BHL : il lui reconnaît diverses qualités, dont celle d’être un excellent critique littéraire et ne tombe pas dans le piège – grossier il est vrai – de ne voir en lui qu’un insupportable pontife, régnant du haut de Gallimard sur les lettres françaises. La description qui est faite de Sollers est d’ailleurs plutôt amusante : « Il frappe par son côté Raminagrobis, son air directeur de séminaire assomptionniste. » [12]

Le pape libertin des lettres : Sollers

Mais fondamentalement, ce que Bothorel reproche à Sollers n’est pas très clair : il aurait détruit le roman. Mais de quelle manière ? En en écrivant ? Ou par la théorie développée par Tel Quel puis l’Infini ? « Si l’on peut donc, sans trahir l’histoire de notre société postmoderne, gommer l’apport de Sollers aux débats d’idées, on ne peut en revanche mésestimer son rôle destructeur dans l’espace plus restreint de la littérature. » [13] Avouons ici notre plus totale perplexité : Sollers aurait eu un rôle destructeur dans l’espace littéraire, sans n’avoir rien apporté d’un point de vue théorique ; la destruction n’eût été que pratique. Cela n’est guère convaincant : soit les œuvres romanesques seules de Sollers auraient engendré la fin du roman, ce qui reviendrait à faire de Sollers bien plus qu’un petit histrion médiatique dont la présence dans ce livre confinerait à l’absurde, soit il a patiemment élaboré une théorie de la destruction auquel cas il est impossible de considérer que son apport à la théorie littéraire est nul, fût-il destructeur. Bothorel s’est pris à son propre piège, de vouloir à la fois minimiser l’importance réelle de ses personnages, tout en en faisant des vecteurs néfastes de la déculturation ; cette contradiction apparaît nettement dans le cas de Sollers, qui est à la fois insignifiant et fossoyeur unique des lettres françaises.

Cet angle d’attaque est somme toute probablement mal choisi ; l’idée générale de Bothorel revient à poser que la notoriété des auteurs décrits est inversement proportionnelle à leur qualité et à leur impact réel dans leurs domaines respectifs ; seulement, dans le cas de Sollers, la deuxième prémisse ne tient pas, et tout vacille. Pourtant, que Sollers soit un imposteur, nul n’en saurait douter, et peut-être même est-il des trois figures analysées le pire d’entre elles : même Onfray, dans une émission d’anthologie, avait été en mesure d’en démasquer l’imposture, ce qui, on en conviendra aisément, est un signe inquiétant de décadence sollersienne - bien qu’Onfray commette une désolante confusion quant au mondain chez Heidegger...

Là où Bothorel se révèle meilleur, c’est lorsqu’il montre combien les productions littéraires de Sollers sont une exemplification pratique d’un charabia théorique, notamment inspiré de sa compagne Kristeva. « Cheminant comme une flopée de virus dans un organisme malade, les recettes de « Philippe » allaient réduire le roman à une écriture hiéroglyphique anémiée, n’exprimant « rien », sinon un vide chic. » [14] Ces quelques remarques auraient probablement nécessité un développement plus dense, et plus argumenté, mais fondamentalement l’idée d’un « vide chic » est séduisante et résume somme toute d’une manière pertinente une grande partie des écrits sollersiens.

La suite de l’ouvrage s’en prend à la médiocrité de la critique littéraire, répondant à des jeux de copinage, d’intérêts d’éditeurs, sans que la beauté de l’œuvre ne constitue plus l’horizon même de celle-ci. « La critique qui devrait être le lieu où s’énoncent les hiérarchies, les repères, les jugements, n’est donc plus qu’une oraison laudative, et elle a perdu son rôle majeur : la pédagogie des œuvres. » [15] Et même dans les cas où la critique déplore la médiocrité d’un auteur – Marc Lévy, Gavalda, etc. – il n’empêche qu’en en parlant, fût-ce négativement, c’est autant de place de perdue pour des œuvres qui mériteraient infiniment plus de retenir l’attention des lecteurs. La déculturation est donc aussi un effondrement de la critique – que l’on songe, il n’y a pas si longtemps, aux articles superbes de Renaud Matignon dans le Figaro – laquelle critique est devenue une gigantesque industrie à faire vendre les « produits » exposés dans les « espaces culturels » des grandes surfaces.

On ne saurait donc dire que cet ouvrage de Bothorel soit autre chose qu’un coup de gueule, parfois brouillon ou contradictoire, mais souvent plaisant par les formules employées ou la liberté de ton qui s’y trouve déployée. La question qu’il faudrait poser demeure néanmoins en suspens : est-il vraiment courageux de s’en prendre à des auteurs que tout le monde méprise déjà ? Qui considère que BHL ou Onfray est un philosophe un tant soit peu respectable ? C’est cela le vrai problème, à savoir cette domination médiatique de quelques personnages pour lesquels nul n’a de respect, et à cet égard il n’est probablement pas courageux intellectuellement de s’en prendre à cette plèbe. Tout au plus cela empêchera-t-il à Bothorel d’avoir les bonnes grâces de Garcin ou des pages centrales du Monde des livres, mais qu’importe : il aura gagné, par son antilibéralisme et son antisionisme, l’estime de la pensée réellement dominante, celle qu’il cite avec déférence, les héritiers de Bourdieu, Chomsky et Deleuze, ou des lecteurs de Debray, Michéa, Naomie Klein, et autre Badiou, cités en exemple de résistance...

PS : L’auteur est interviewé à cette adresse : http://www.omegatv.tv/video-societe-arts-et-culture-onfray-levy-sollers-3-impostures-intellectuelles-id1777.html?sid=0b0d19c5607fb58586adbbfea87d00c4

Notes

[2Jean Bothorel, Chers imposteurs, Fayard, 2008, p. 12

[3Ibid. p. 32

[4Ibid. p. 33

[5Ibid. p. 36

[6Ibid. p. 45

[7Ibid. p. 44

[8Ibid. p. 58

[9cf. Elisabeth Lévy, Les maîtres censeurs, Lattès, 2002

[10Bothorel, op. cit., p. 60

[11Ibid. pp. 63, sq

[12Ibid. p. 74

[13Ibid. p. 80

[14Ibid. p. 85

[15Ibid. p. 129

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