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Entretien avec Baptiste Rappin : Autour de "Heidegger et la question du management". Partie II

samedi 11 juin 2016, par Adrien Peneranda, Thibaut Gress

Voici la seconde partie d’un entretien dont la première se trouve à cette adresse.

B : Le projet cybernétique

AP : Vous vous êtes tout particulièrement intéressé au fondement logique de l’information en retraçant, dans votre enquête au cœur de la philosophie des sciences, les grandes étapes de l’aventure de l’automatisation du calcul. Comment l’informatique est-elle aujourd’hui associée au projet cybernétique ? La programmation des décisions est-elle la fin du management ?

BR : On n’y prête en effet pas assez attention : mais la cybernétique s’appuie sur des fondements logiques aisément identifiables puisqu’ils sont cités par Wiener. Les deux principales références mobilisées par ce dernier sont Boole, pour son algèbre binaire, et Russell, pour sa théorie des types logiques. Cela est d’ailleurs tout à fait cohérent puisque la seconde relève d’une sorte d’application du premier. Boole considérait que le raisonnement humain procédait des lois de la logique de classe qui s’appliquent à n’importe quel objet, émancipant de la sorte la vérité formelle de la vérité matérielle. Ce faisant, il accorde une importance fondamentale au langage binaire (0 et 1, mais c’est ici une pure convention). C’est précisément ce ressort que Russell utilise pour résoudre le fameux paradoxe du menteur formulé par Épiménide le Crétois : « Tous les Crétois mentent tout le temps ». S’il dit vrai, alors, en tant que Crétois, il ment en nous le disant ; s’il ment, il vérifie le contenu de sa proposition, énonçant alors la vérité. De façon plus technique, on se demandera si le prédicat « prédicat qu’on ne peut prédiquer de lui-même » peut être prédiqué de lui-même.

Pour sortir de ce cercle vicieux, Russell choisit de restreindre l’utilisation des symboles d’appartenance (∈) et d’inclusion (⊂) de telle manière qu’un objet de type n ne puisse appartenir qu’à un objet de type n+1 : ainsi émergent des niveaux n de vérité contenant des propositions d’ordre n. « Tous les Crétois mentent tout le temps » est une proposition de type 1, « Épiménide le Crétois dit : "Tous les Crétois mentent tout le temps" » est une proposition d’ordre 2. Russell résout alors le paradoxe du menteur en mettant en évidence que la proposition 2 est une affirmation de la proposition 1.

Ces avancées de la logique moderne sont intégrées dans la cybernétique de deux façons : d’une part, par la réduction du langage au code binaire, dès 1943 et l’article retentissant de McCulloch et Pitts sur le neurone formel ; d’autre part, par la compréhension du phénomène d’apprentissage comme un processus permettant de passer d’un type 1 à un type 2 selon la terminologie de Russell. Piaget notera dès le début des années 1950 la proximité de ce raisonnement avec son schéma d’accommodation/assimilation ; et Bateson, membre des Conférences Macy, en fera point absolument central de la relation thérapeutique dans le cadre de l’école dite de Palo Alto : guérir un patient, c’est l’amener à lever un paradoxe incapacitant par un travail de recadrage, c’est-à-dire de décision d’appartenance d’un élément à un ensemble ou à un second plus large, technique déployée quotidiennement par les coachs contemporains. Mais il est encore une autre postérité : celle de l’apprentissage organisationnel, cœur de l’organisation apprenante, renommée aujourd’hui agile ou libérée, et dont les auteurs (Argyris et Schön en 1978) se réfèrent explicitement à Bateson pour penser les différents niveaux d’apprentissage (simple boucle, double boucle, « deutéro-learning »). Aussi sophistiquées soient toutes ces évolutions, elles se ramènent en fin de compte toutes à la maîtrise logique de la boucle de rétroaction qu’est l’organisation.

Et, pour revenir à votre question, elles supposent que les hommes et les collectifs humains pensent comme des ordinateurs, usant du même formalisme, d’où deux conséquences : 1° l’apparition de systèmes experts, c’est-à-dire de l’informatique, comme outil d’aide à la décision ; aujourd’hui, ces systèmes sont dits intégrés, en ce sens qu’ils couvrent non seulement toutes les fonctions de l’organisation, de la logistique aux ressources humaines, mais encore le processus dans sa globalité, de l’entrée de la donnée à la fabrique des tableaux de bord auxquels les dirigeants font trop souvent aveuglément confiance. 2° Il faut alors des hommes adaptés à ce type de raisonnement : c’est là le but des formations au management que de faire des êtres humains des machines à traiter de l’information, par l’ingurgitation de multiples modèles qui intègrent l’esprit de la logique formelle (on nomme cela « montée en compétences ») : il se crée ainsi un continuum naturaliste qui intègre l’ordinateur et l’homme dans un système d’information global dont la finalité, effectivement, est la programmation des décisions.

AP : Vous reprenez en fin d’ouvrage un thème déjà abordé dans votre précédent livre, Au fondement du management : celui de l’Apocalypse du management qui coïncide avec l’achèvement de la métaphysique. Comment situez-vous la pensée post-moderne [1] par rapport au projet cybernétique qui accomplit « la fin de la philosophie » chez Heidegger ?

BR : La cybernétique a infiltré l’ensemble du savoir, le management poursuit son entreprise de colonisation de la planète : il s’opère sous nos yeux un mouvement de récapitulation du savoir et de retour à l’unité que les Grecs et les Chrétiens nommèrent « apocatastase » : une sorte de restauration finale est effectivement la finalité poursuivie par la gouvernance planétaire. Mais cette apocatastase est dans le même temps une apocalypse, car elle nous révèle le monde et l’homme dans une transparence inédite en même temps que ce dévoilement se paie d’une destruction sans précédent. Plus précisément, la cybernétique, par l’importance décisive qu’elle accorde à la circulation et au flux, liquéfie, et ce faisant liquide, tous les éléments stables qui étaient comme autant de repères pour les sociétés humaines. En effet, quand l’État, l’école et l’université, l’armée, l’hôpital, importent les techniques de management, ils perdent leur caractère institutionnel et symbolique pour devenir des organisations qui fonctionnent, ou tentent de le faire. C’est alors le flux des patients, des élèves et des soldats qui comptent plus que le soin, l’étude ou la guerre. Le processus se substitue à l’être.

Il est alors troublant d’observer un discours similaire du côté des philosophes dits « postmodernes ». Le trouble disparaît lorsque l’on scrute attentivement les références que ces auteurs utilisent, ou les catégories qu’ils promeuvent : Derrida indique que le gramme provient du programme wienerien, Deleuze emprunte le concept de « plateau » à Bateson, Latour utilise les images du script et de la traduction, etc. André Neher avait déjà relevé, à juste titre selon nous, que le coup d’envoi de la postmodernité avait été lancé par la cybernétique. Et c’est en toute logique que ces philosophies développent le même mouvement de refus des principes et des fondements, et se meuvent dans le seul horizon de l’immanence : au risque de la dissémination.

AP : Diriez-vous que le « souci de soi » foucaldien s’inscrit dans le paradigme organisationnel au sens où il s’agirait de faire de sa vie personnelle l’objet d’une organisation, auquel cas j’assumerais la dualité de l’organisateur et de l’organisé ?

BR : Nous retrouvons ici l’ambiguïté du terme « organisation » que je relevai plus haut. Ce qui me semble ici important, c’est de replacer le souci de soi, et les procès de subjectivation, dans leur historicité. François Gros, dans un chapitre de l’ouvrage Management et conduite de soi : enquête sur les ascèses de la performance dirigé par Éric Pezet (Vuibert, 2007) l’explique très bien. Alors que le « connais-toi toi-même » du temple de Delphes invite non pas à une introspection, mais à l’acceptation de la finitude humaine et de la place de l’homme dans le cosmos, la même expression renverrait aujourd’hui à l’exploration de son intimité, gage d’authenticité, et même à son expression : c’est ce que précisément Charles Taylor nomme « l’expressivisme », une des facettes de l’identité moderne par laquelle le sujet se vit en faisant, an agissant, en créant, en menant des projets. C’est évidemment l’individu rêvé du nouvel esprit du capitalisme.

C’est pourquoi on peut d’une certaine façon répondre par l’affirmative à votre question, tout en prenant le mot « organisation » dans son sens fort et scientifique. En effet, le coaching, dont j’ai montré qu’il puisait ses racines dans la cybernétique, et notamment chez Gregory Bateson qui participa aux Conférences Macy et fut aussi l’initiateur de l’école dite de Palo Alto, consiste en un ensemble de techniques cognitivo-comportementales destinées à fabriquer un sujet adaptatif, qui se prend lui-même comme boucle de rétroaction capable d’apprentissage, et qui se programme pour atteindre les objectifs que l’on attend de lui. Herbert Simon, père de l’intelligence artificielle mais aussi du comportement organisationnel, savait bien que la performance passait par l’intériorisation des normes de l’organisation : phénomène qu’il nommait « docilité », et que nous appelons aujourd’hui, pour éviter toute connotation par trop négative, « culture d’organisation », « socialisation organisationnelle », « implication organisationnelle » ou encore « engagement organisationnel ».

AP : Merci beaucoup.

Notes

[1Pour ne citer que quelques-uns de ses représentants les plus célèbres : Derrida, Foucault, Deleuze, De Certeau, Latour, etc.

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