ISSN 2269-5141

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Jean-Michel Le Lannou : L’excès du représentatif (partie I)

jeudi 15 septembre 2016, par Isabelle Raviolo

Dans son remarquable essai paru aux éditions Hermann en 2015 et intitulé L’excès du représentatif [1], Jean-Michel Le Lannou se demande pourquoi nous identifions spontanément toute œuvre d’art à une représentation. Pour le philosophe, il semble que la principale raison d’être de cette identification soit à chercher dans la Poétique d’Aristote. Il est temps cependant de nous éveiller de cette fascination, d’élaborer une esthétique des arts réels.

En divisant son essai en trois chapitres (Présentation/Désir ; Représentation/Art ; Représentation/Philosophie), Jean-Michel Le Lannou entend montrer que l’art n’est pensable dans sa spécificité même qu’à la condition d’une rupture avec la représentation. L’excès du figural se produit, de manière générale, comme le refus de demeurer enfermé dans la restriction du représentatif. La tâche du philosophe sera donc de nous libérer des anciens modèles, des carcans ontologiques pour oser le geste du renoncement à la clôture, à la particularisation : avoir l’audace de la puissance. Ce consentement à la puissance est pour l’auteur la condition de toute activité véritable (art et philosophie) et donc d’un désir d’immensité. Il faut nous délier et nous délivrer de notre désir de représenter et laisser surgir en nous ce désir d’immensité. Car dans l’horizon représentatif, l’intensité ne peut advenir.

Demeurer dans le représentatif, s’y complaire, c’est donc réitérer la négation native de l’intensité. Or Jean-Michel Le Lannou ne consent plus à cette négation, et désire ce qui ne peut apparaître en la figure. La liberté ne s’annonce que dans le refus d’entrer dans la figure et de se soumettre aux injonctions représentatives. Œuvrer sans représenter sera pour Jean-Michel Le Lannou, la première exigence de la puissance. Car l’activité libre ne se laisse pas restreindre par le représentatif. Cette libération à l’égard du représentatif advient non seulement en art (dans la musique et dans les arts du visible) mais aussi dans le penser. Et la révolution qui libère du figuratif produit la philosophie. L’excès du représentatif instaure similairement l’art et la philosophie : en chacun, nous échappons au règne de l’amour du fini. Tous deux vont en effet apparaître en inversant et subvertissant notre premier désir, celui de la passivité. Refusant l’enfermement dans la représentation, art et philosophie ouvrent, en leurs pratiques spécifiques, la nouvelle aspiration à l’intensité. Jean-Michel Le Lannou va nous montrer qu’art et philosophie trouvent leur origine dans le même désir d’immensité, et nous conduisent toutes deux à libérer notre désir de la servitude représentative. Il faut sortir de l’horizon de la représentation pour que cette révolution libératrice s’opère.

1°) Représentation/Désir

Jean-Michel Le Lannou commence par prendre acte d’une mort : la mort du désir de représenter. « Nous ne consentons plus à la clôture, à la restriction, à la séparation ». L’auteur interroge avec la pertinence philosophique qui lui est propre, notre désir d’outrepasser le figural, de nous libérer de la représentation : « nous n’avons plus de désir pour le fini », « nous ne tenons plus au particulier ». Et si nous aspirons encore à quelque chose c’est bien à une libération de la finitude. En refusant de figurer, nous désirer ce que précisément la figure exclut : l’intensité de la puissance :

« Nous refusons dorénavant de nous résoudre à la clôture. Nous aspirons à l’immensité, à cela qui ne s’enferme pas dans l’étroitesse et la déficience du figural. »

Nous avons aujourd’hui un autre désir que celui qui nous livrait à la représentation nous livrait à la séparation privative : nous avons « le désir de la puissance », de ce qui s’affirme libre du figural. Car pour le philosophe, c’était bien la représentation qui avait défait l’identité de l’être et de la puissance. Il convient donc de l’excéder afin de retrouver cette identité :

« la puissance, dit Jean-Michel Le Lannou, non seulement ne se représente pas, mais exclut d’elle la représentation. Inversement, nous représenter nous exclut d’elle. »

Donc, pour le philosophe, nous aspirons bien à l’expérience de cette identité, à l’expérience de ce qui ne se divise pas, ne se sépare pas de soi. Mais quelles sont donc les conditions de ce désir d’immensité effective ? Et quelles vont être alors les implications métaphysiques d’un tel désir ? En surgissant, ce désir va produire en nous une double modification. Dans l’ordre inverse de celui qu’impose l’initiale adhésion au fini : il produit ce que Jean-Michel Le Lannou appelle « une relation dés-adhésive à la particularité ». Donc, si l’on suit bien la pensée du philosophe, désirer c’est ne plus rien vouloir de ce qui nous retire la puissance :
« Nous ne pouvons plus rien aimer de ce qui exclut l’intensité, de ce qui nous dé-potentialise ».

Une rupture s’opère alors – rupture qui ouvre le champ de notre désir.

Toutefois, on peut se demander comment nous parviendrons à dépasser cette initiale négation de la puissance. Car au fond, remarque Jean-Michel Le Lannou, ce que nous aimons d’abord, c’est bien la représentation, la figure, et toutes les modalités de la déficience de l’être. Alors comment nous délivrer de ce premier amour ? Ne sommes-nous pas irrésistiblement conduits à y revenir sans cesse comme si une tendance intrinsèque à notre nature nous pousse à nous attacher à cette impuissance : nous commençons par aimer la séparation, la dé-potentialisation comme si nous désirions d’abord notre enfermement même (notre servitude volontaire à l’être). Or le philosophe s’interroge sur ce désir initial qui nous constitue : d’où vient que nous désirions l’impuissance ? Car quand nous consentons à figurer, pour Jean-Michel Le Lannou, nous renonçons à notre désir d’immensité : « Figurer, c’est vouloir s’éprouver dans un mode d’être restrictif, celui en lequel l’appropriation définit tout rapport à soi, et au réel. » Figurer est donc bien faire l’expérience de l’impuissance représentative. Jean-Michel Le Lannou n’entend cependant pas « l’expérience » de la représentation comme une modalité de la conscience ni comme un mode d’appréhension spécifique de la présence réflexive à soi. Pour le philosophe, elle se définit selon ses conditions ontologiques spécifiques, comme un mode d’être :

« la modalité d’expérience qui s’ouvre dans et par l’extériorisation et la séparation. »

Or si nous ne voulons plus figurer, c’est bien que nous n’aimons plus cette positivité figurale qui nous enferme. Nous refusons la scission séparatrice, la particularisation donc. Aspirer à l’immensité c’est ipso facto abandonner la représentation. Mais on peut se demander comment rendre raison de ce désir d’excès qui caractérise l’homme désormais, dès lors qu’auparavant ce désir le définissait, constituer son être même. Comment soutenir que le véritable désir est celui de la puissance ? Comment assurer une légitimité et une cohérence à ce désir d’excès ?

Or on peut commencer par se demander à quoi l’excès du représentatif nous conduit. Selon toute une ontologie du fini, le désir de se libérer du représentatif serait « destructeur ». Car ce refus se heurte inévitablement au réel. Hegel lui-même nous montrait qu’il ne pouvait nous conduire que vers une abstraction mortifère. Aussi ce désir d’immensité et d’excès du représentatif serait-il bien vain, révélant non seulement son absurdité, mais encore son impossibilité. Si l’homme refuse le représentatif, il refuse aussitôt l’être, ce qui n’a pas de sens. Car, en effet, selon une ontologie du fini, il y va toujours d’une disjonction entre notre désir et l’être : « Celui qui ne désire plus figurer se livre à son irréalisation ». Mais que nous dit notre attachement à la représentation, sinon « un amour de la propriété », nous dit Jean-Michel Le Lannou. Comment faut-il entendre cet amour humain, trop humain ? C’est Hegel qui va lier notre être à cette condition (l’amour de la propriété). Celui qui est c’est donc celui qui va consentir à se faire esclave de l’appropriation : « Ne pas consentir à l’appropriation, c’est se vouer à disparaître, tel est, dans la pensée de Hegel, identiquement le destin du Christ. » Quand on refuse la propriété, la figure, on est conduit à la mort. La condition pour être c’est donc bien de prendre figure. Jean-Michel Le Lannou montre toute l’illusion de cette ontologie appropriative, et explique que « tant que cet amour du fini n’est pas fini, nous ne pouvons pas savoir ce que c’est qu’être représentatif. » Si nous commençons dans la négation, si nous naissons par elle, alors refuser cette représentation c’est aussitôt refuser les conditions de sa naissance. Mais, « en son apparente positivité, le désir d’impuissance n’est d’abord ni éprouvé, ni su tel », analyse très justement Jean-Michel Le Lannou. C’est donc bien la négation de ce désir qui va nous révéler le statut de la figure, car quand le désir d’immensité surgit en nous, nous sommes délivrés de cette ontologie appropriative. En élucidant le statut de ce à quoi nous devons renoncer, le philosophe soutient que notre désir d’excès est légitime et cohérent. Deux tâches vont alors s’ouvrir à Jean-Michel Le Lannou : la première sera d’expliciter l’absence d’empêchement de l’excès (« Qui croit, et nous fait croire, que nous ne pourrions pas ne pas désirer figurer ? ». L’auteur commence donc par analyser le statut de l’entrave, de l’obstacle rencontré). La seconde tâche est, quant à elle, critique et positive à la fois :

« Il faut, pratiquement, produire l’excès du représentatif. »

Cet amour du fini qui nous vient en premier produit l’ontologie en laquelle il déclare sa réalité, sa légitimité.

« En elle la représentation s’impose comme le destin de toute activité, de notre être, de l’être même. »

Hegel pose cette propriété comme destinale. Mais, remarque notre auteur, en opérant de la sorte, Hegel absolutise la représentation : être, c’est se représenter. L’être doit apparaître dans une figure. De manière paradigmatique, la pensée se soumet à la représentation : « L’appropriation à elle seule impose le représentatif comme l’horizon, pour nous, de toute réalité ». Or, pour Jean-Michel Le Lannou, il s’agit bien de nous défaire de cette adhésion, de cette loi ontologique de la figuration car « le règne de la figuration produit l’auto-enfermement du désir ». Si l’on y consent, on court le risque d’une véritable servitude : l’amour du fini nous pousse à ne désirer que l’impuissance. En la philosophie, nous renonçons à cette captation : nous ne désirons plus le représentatif. Tout se passe comme si le désir ne se laisser plus assigner à figurer. « Nous ne croyons plus en l’ontologie négative, affirme Jean-Michel Le Lannou, nous n’en avons plus besoin ». En nous, un autre désir apparaît : celui qui nous délie de l’impuissance, nous en délivre. Le désir d’immensité ne trouve son effectivité que dans et par cet excès.

Tel est le conflit qui partage le désir : ou la puissance, et donc l’excès, ou la représentation, et donc la servitude. Le désir d’intensité apparaissant nous oppose d’abord à nous-mêmes, c’est-à-dire à ce qu’avant lui nous acceptions, et tenions pour notre véritable identité. Ce conflit surgissant scinde, selon la réflexion, deux désirs, et expose l’autodivision du désir. Et pour Jean-Michel Le Lannou, « la seule révolution qui se produit advient dans le désir en tant qu’il recouvre sa puissance ». Cette révolution surgit du « désir dé-figural » : un désir subversif en ce qu’il refuse la figure, l’appropriation, dénonce le principe de notre soumission. Or cette révolution du désir d’excès nous délivre de la réalité, ou plutôt ce que l’amour du fini nomme comme telle. Nous renonçons à l’évidence du « réel ». Or, pour Jean-Michel Le Lannou, « hors du désir radical d’excès, tout changement réitère les injonctions de l’amour du fini », autrement dit son autonégation, son autocontradiction. En nous mettant en garde contre les méprises possibles sur l’excès (du désœuvrement au sublime en passant par la représentation de la vie), l’auteur nous montre que le désir d’excès produit une forme pure. Mais la puissance pure peut-elle apparaître ? Elle surgit d’abord dans son refus de se laisser enfermer dans une délimitation figurale. Ici se joue l’opération excessive d’un refus de figure : l’œuvre qui subvertit le désir de figuration. « Il faut reconnaître, contre Hegel, affirme Jean-Michel Le Lannou, que loin d’être sublime, le Christ libère de l’appropriation. » L’excès de la kénose du Christ se produit comme puissance de détachement du fini. Cet excès est la condition du désir libre, celui même de la puissance de créer, de penser. Dans une deuxième partie, Jean-Michel Le Lannou va nous montrer que l’art véritable n’apparaît qu’en se libérant de la captation des images – l’amour des images n’étant finalement, pour notre auteur, qu’une négation de l’art.

La suite de la recension est consultable à cette adresse.

Notes

[1Jean-Michel Le Lannou, L’excès du représentatif, Paris, Hermann, 2015

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