ISSN 2269-5141

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Bernard Andrieu : Sentir son corps vivant

Emersiologie I

lundi 10 octobre 2016, par Jean-Daniel Thumser

Présentation générale

Sentir son corps vivant [1], dernier ouvrage de Bernard Andrieu, professeur à l’université Paris-Descartes, s’inscrit dans une démarche d’explicitation de cette dualité supposée entre corps et esprit – dualité que nous connaissons depuis la séparation effectuée par Descartes entre la substance pensante et la substance étendue. Son œuvre entière est consacrée à la question du corps ou, plus précisément, à la question concernant la relation entre le corps conçu comme une entité à part, autonome et chosique, le corps vivant, et le corps vécu dont nous faisons l’expérience intime comme notre corps que nous sommes toujours déjà. C’est dans cette perspective que Bernard Andrieu a entre autres rédigé un volume de la collection Que sais-je ? sur la neurophilosophie en 1998, de même qu’un ouvrage en 2002 dont le titre entend lui-même dépasser la binarité corps/esprit : La chair du cerveau. En effet, c’est en formant ce qui nous semble être un oxymore que Bernard Andrieu entend rendre compte de cet oubli de l’idéalisme transcendantal, autrement dit l’illusion selon laquelle la pensée subjective est autonome et dirige la matière comme bon lui semble. Or ce que nous considérons d’emblée comme de la matière, c’est le cerveau, et c’est à partir d’une interrogation à son propos que peut se décider l’avenir des travaux relatifs à la subjectivité humaine. Cette intégration au sein des sciences humaines du rôle primordial du cerveau dans la constitution du sujet pensant n’est cependant pas toute neuve. Elle est apparue dès les années 1980, en particulier avec l’essor des sciences cognitives, mais plus encore avec l’apparition de la neurophilosophie que prônait Patricia Smith-Churland et les travaux de philosophes et physiologistes tels que Jean-Luc Petit, Alain Berthoz, Natalie Depraz, Francisco Varela [2], etc. Aussi, si leurs méthodes divergent, ils partagent tous néanmoins un même idéal, celui de concilier une philosophie dite idéaliste (en particulier une certaine lecture de Husserl qui refuse toute forme de naturalisation de la vie consciente) avec une philosophie de la nature pour comprendre la vie du sujet pensant dans son intégralité, c’est-à-dire concilier la dimension subjective avec la dimension fondamentalement neurocognitive et inconsciente de la vie humaine. C’est précisément ce dilemme que notre auteur résume dans La chair du cerveau comme étant la ligne directrice de ses travaux :

« Par la conscience du cerveau, le corps humain agit sur lui-même. Par la pensée, le corps humain croit pouvoir se détacher de lui-même en oubliant l’autonomie relative de la conscience pensante par rapport au cerveau de la conscience. Cet oubli, que Descartes a accompli, transforme l’autonomie réelle en une indépendance subjective […]. Du point de vue du sujet, la pensée est libre parce qu’il ne peut plus apercevoir les déterminants du cerveau de la conscience. Son pouvoir sur le corps, par le moyen de la conscience du cerveau, l’entretient dans l’illusion de son pouvoir spirituel sur sa matière » [3]

En inscrivant ses travaux dans la lignée de cette tentative de naturalisation de la vie consciente, Bernard Andrieu propose aujourd’hui un ouvrage dont l’optique est somme toute originale. N’ayant pas peur de confronter les thèses de la phénoménologie, de la philosophie de l’esprit et des sciences cognitives, Bernard Andrieu entend élaborer une nouvelle approche permettant d’outrepasser « l’éliminativisme de la neurophilosophie » (p.14) et la réduction phénoménologique grâce à ce qu’il nomme l’émersiologie. Celle-ci se caractérise de cette façon :

« L’émersiologie est une science réflexive née de l’émersion des sensibles vivants dans la conscience du corps vécu. L’émersion est le mouvement involontaire dans notre corps des réseaux, humeurs et images dont notre conscience ne connaît que la partie émergée. Le corps vivant produit des sensibles par son écologisation avec le monde et avec les autres. Mais en raison du temps de transmission nerveuse de 450ms jusqu’à la conscience du corps vécu, le corps vivant n’est connu qu’avec un retard par la conscience du corps vécu » (p.18)

Ainsi, l’émersiologie peut être conçue comme le dialogue entre le corps vivant, le corps vécu et le monde comme environnement de vie dans lequel nous sommes incarnés et qui influe d’une façon tout à fait déterminante sur la vie consciente ainsi que sur le cerveau comme organe en perpétuelle modification. Il ressort d’une telle définition que l’émersiologie tente de répondre aux interrogations portant sur une vie que nous ne connaissons que dans un discours à la troisième personne, c’est-à-dire par une analyse scientifique, et qui doit toutefois pouvoir se rapporter à une perspective à la première personne de sorte que l’on puisse enfin espérer obtenir une philosophie scientifique de la vie subjective. « L’unité somatopsychique n’est pas une fiction descriptive, mais un postulat nécessaire pour comprendre les relations internes et intimes entre le corps et le sujet psychique » (p.116). La portée d’un tel ouvrage est donc capitale en ce qu’il dessine les traits d’une science holistique à venir. Notons néanmoins qu’à l’instar des dernières recherches portant sur ce domaine, cet ouvrage se lit comme une amorce et non comme une réponse tranchée aux problèmes épineux que soulève le rapport entre le vécu phénoménal et la vie neurocognitive du sujet pensant. Tenter de déterminer une approche holistique de la subjectivité est comparable à l’entreprise scientifique d’unification de la physique classique et de la mécanique quantique ; si nous comprenons partiellement les processus physiques et neurocognitifs du corps vivant et la vie subjective à travers la phénoménologie, nous sommes toutefois à l’aube d’une nouvelle connaissance de la subjectivité qui éclaircira les liens entre ces deux dimensions supposément irréconciliables. Voyons dès lors de quelle façon Bernard Andrieu détaille ce qu’il présente en quatrième de couverture comme une « phénoménologie neurobiologique de l’action ».

I : L’émersiologie : une approche croisée entre phénoménologie et neurophysiologie

Bernard Andrieu débute son ouvrage en prenant explicitement appui sur les travaux novateurs de Merleau-Ponty, en particulier sur cet ouvrage inachevé que devait être Être et Monde, Le visible et l’invisible. Cette ébauche représente aux yeux de Bernard Andrieu l’avènement d’une nouvelle conception de la vie subjective, conception selon laquelle le corps vivant, bien que lié fondamentalement au corps vécu, ne lui est néanmoins pas tout à fait identique, mais fait partie d’un tout que l’on pourrait résumer de la sorte : corps vécu, corps vivant, monde. En effet, si l’on s’en tient aux propos liminaires de Bernard Andrieu il reviendrait non pas à Husserl, mais à Merleau-Ponty d’avoir donné une place prépondérante au corps vivant et de ne pas avoir réduit le corps au corps vécu. C’est assurément une des particularités de Merleau-Ponty que d’avoir su mettre immédiatement en lien les données de la psychologie et la phénoménologie, mais on ne peut affirmer que le corpus husserlien nie l’importance du corps vivant (Körper). Nous pouvons au contraire affirmer que les dernières années de Husserl furent entièrement consacrées aux questions de la psychologie, de la naissance, de la mort, du monde et des kinesthèses. En ce sens, la première forme de naturalisation de la phénoménologie est issue de l’œuvre de Husserl. L’unique différence entre Merleau-Ponty et Husserl, du moins l’une des plus importantes, demeure toutefois fondamentale en ce que Merleau-Ponty prend nettement appui sur la psychologie et en use pour développer ce qui auparavant semblait revêtir les habits d’un idéalisme transcendantal par trop réducteur et suranné. C’est dans ce même élan que Bernard Andrieu entend dès les premières pages de son œuvre se distinguer de cet idéalisme, mais aussi du réductionnisme naturaliste qui entend réduire les états mentaux à de simples processus neurophysiologiques :

« En refusant de réduire le corps vécu dans le corps vivant au nom de la naturalisation prônée par l’éliminativisme de la neurophilosophie et en refusant de réduire le corps vivant dans le corps vécu au nom de la réduction prônée par le cogito transcendantal de la phénoménologie husserlienne, l’émersiologie admet, au sens d’acception ontologique, la surabondance du vivant sur le vécu, sa suréminence sans pour autant lui attribuer une intentionnalité consciente » (p.14)

Peut dès lors débuter une analyse des différentes façons d’appréhender la vie subjective dans son intégralité grâce à ce que l’auteur nomme « une écologie corporelle ». En tentant de faire ressortir le lien entre corps vécu et corps vivant, Bernard Andrieu propose d’analyser l’incarnation du sujet dans son milieu (Umwelt) afin de découvrir les processus neurocognitifs à l’œuvre. Dans cette optique Bernard Andrieu souligne l’importance du « monde corporel » (p.21), titre d’un de ses anciens ouvrages [4]. Aussi, attribuer au corps vivant un monde de même qu’une écologie n’est pas anodin. En effet, c’est une manière de remettre le sujet vivant dans un milieu, un milieu qui n’influe pas uniquement le sujet conscient, sur la vie phénoménale, mais aussi et avant tout sur le corps. Cela permet notamment de comprendre comment le corps vivant produit « son » monde à travers des processus qui échappent à la vie consciente. En quelques mots, la vie consciente est tributaire d’un processus de conscientisation qui passe d’abord par les données mondaines brutes qui s’offrent au corps et qui nécessitent que le cerveau les traite pour qu’elles deviennent enfin compréhensibles et conscientes. Or le processus même de traitement de l’information précède toujours l’activité consciente et demeure notamment partiellement comprise en perspective à la première personne.

« Un retard de communication de 450ms interdit à notre conscience de saisir en direct les informations de son corps vivant. Par son écologisation immédiate, le corps vivant informe les systèmes sensorimoteurs avant que le sujet n’ait le sentiment de prendre sa décision cognitive » (p.22).

Cela permet de comprendre de quelle façon le sujet s’immonde, c’est-à-dire comment le sujet est affecté par le monde et influe sur celui-ci à travers ses comportements et ses représentations du monde. Néanmoins cela ne saurait se produire dans une perspective à la première personne, c’est pourquoi le principe de l’émersion est de faire se conjoindre une perspective à la première personne avec une perspective à la troisième personne : « Nous sommes en retard sur notre cerveau, mais nous ne le savons qu’en troisième personne. Cette immédiateté subjective nous fait croire que c’est la conscience qui dirige le cerveau en privilégiant le langage ou la représentation » (p.64). L’important étant ici de saisir que l’activité du cerveau, constituant ultime de tout sens avec la conscience, est mienne tout en se dérobant à moi :

« Devenu propre au cours de mon épigenèse, le cerveau est mien sans que je puisse parvenir à en faire le tour, tout juste à en ressentir les effets lors d’une migraine, d’une fièvre ou d’un rêve. Cette ’’propréité’’ sans propriété de notre cerveau le rend irremplaçable, mais pas pour autant compréhensible en son entier par le sujet lui-même » (p.31)

Dans un autre passage, notre auteur affirme d’ailleurs davantage, lorsqu’il traite la question du récit du corps vécu. Il apparaît en effet que le discours que nous tenons au sujet de notre corps vécu ne peut pleinement s’accorder aux processus qui ont lieu au sein du corps vivant, ce qui montre une fois de plus qu’une dichotomie sépare la vie consciente de la vie du corps. Prenons dès lors appui sur ce qu’avance Bernard Andrieu à ce propos : « L’état de santé, pris dans le langage à un moment donné, ne dit pas pour autant le processus qui se réalise dans le corps à notre insu. Ce que le sujet dit de son corps vécu ne correspond qu’en partie, à travers sa perception de ce que son corps vit de l’intérieur » (p.136). Il ressort ainsi un constat similaire à celui que faisait déjà Wittgenstein : « Redisons-le : désigner ce corps et me désigner moi sont deux choses différentes (Pointing to this body and to me are again different) » [5]. Comment se pourrait-il alors, de prime abord, que puisse s’établir un dialogue entre le corps vécu et le corps vivant si tout mène à croire que ce sont deux dimensions pour lesquelles aucune communication ne semble possible ?

II : La constitution du sens : du cerveau vivant à la vie consciente et inversement

Si l’inconscient cognitif semble tout à fait impénétrable pour la conscience, Bernard Andrieu nous apprend quelques pages plus loin que la vie consciente peut avoir une influence sur les mécanismes neurocognitifs en ce que la perception rétroagit « sur la structure neurocognitive des réseaux cérébraux » (p.37). C’est ainsi que se modifie le schéma corporel, c’est-à-dire la cartographie de notre corps vivant, au sens où notre façon de concevoir notre corps peut se modifier selon la perception consciente que nous en avons. De même, nos représentations du monde peuvent varier selon la vision que nous en avons, selon le lieu où nous nous trouvons, etc. Cette activité que Antonio Damasio présentait déjà il y a quelques années peut se résumer de la sorte :

« Ce qui distingue un cerveau comme celui que nous possédons, c’est l’aptitude étonnante à créer des cartes. Cette activité cartographique est essentielle pour une gestion sophistiquée ; les deux vont main dans la main. Quand le cerveau produit des cartes, il s’informe. Les informations contenues dans ces cartes peuvent servir, sans passer par la conscience, à guider efficacement le comportement moteur […]. Mais lorsque le cerveau fabrique des cartes, celles-ci créent aussi des images, lesquelles représentent ce qu’il y a de plus courant dans notre esprit. Enfin, la conscience nous permet de percevoir les cartes sous forme d’images, de les manipuler et de leur appliquer des raisonnements » [6]

Nous comprenons alors que les processus mentaux peuvent être conscientisés et modelés selon notre vie consciente, mais cela se limite aux diverses représentations du monde, du corps, etc. À cet égard Bernard Andrieu ajoute une autre modification de soi qui peut s’effectuer simplement par l’exercice physique, par exemple lors de séances de musculations, de running, etc.

« Au-delà de ces effets à court terme, il [l’effort physique] contribue également à la transformation de soi-même. […] Répété régulièrement, il est le mode d’incorporation privilégié de nouvelles techniques par le geste et la posture, qui, selon Marcel Mauss, constitue l’habitude quotidienne » (p.87).

L’auteur met ainsi l’accent sur le fait que malgré la primauté et la surabondance du cerveau sur la vie consciente, celle-ci peut néanmoins modifier fondamentalement notre personne de même que notre schéma corporel et notre rapport au monde, car l’exercice, par exemple, suppose notamment que nous nous comportions différemment face aux divers objets du monde. S’il est donc permis que le cerveau vivant et la vie consciente fassent chacune séparément leur bonhomme de chemin dans la constitution du sens, nous voyons bel et bien qu’ils interagissent dans une dynamique de réciprocité constante. En poursuivant sur ce point l’auteur avance en effet que

« l’épreuve de la pratique corporelle […] définit le vécu de l’activité physique comme une expérience dans son après-coup : à la fin de la pratique corporelle, l’expérience est constituée sans être encore réfléchie. Chacun doit reprendre son souffle ou diminuer la chaleur interne, pour retrouver son état normal face aux modifications sensorielles portées par l’activité physique. Cette temporalité exige une réappropriation progressive du vécu sensoriel par une attention à soi » (pp.95-96)

Il s’agit donc toujours de cela, du rapport entre la proto-temporalité du cerveau vivant, impossible à connaître sinon d’une perspective à la troisième personne, et de la temporalité de la vie consciente. Cette proto-temporalité, Bernard Andrieu la nomme « la préd’action, qui désigne pour nous ce qui prépare l’action du corps dans le cerveau » (p.100). Ainsi se pose la question de la connaissance possible du corps/cerveau vivant.

Se peut-il alors que le sujet soit capable de renouer avec ces processus de manière consciente ? Oui, selon Feigl, auteur sur lequel s’appuie Bernard Andrieu afin de promouvoir l’autocérébroscopie comme « phénoménologie neuropsychologique de l’introspection » (p.42). Grâce à cette méthode, le sujet peut prendre conscience de son cerveau in vivo. Cependant, une fois encore, « se voir en train de penser n’est pas identique à voir la matière cérébrale qui produit sa pensée » (p.43). Physiologiquement, qualitativement et techniquement, l’autocérébroscopie pose problème (p.62) : tel que nous le mentionnions, voir le cerveau en fonctionnement ce n’est pas voir la pensée se faire, mais aussi, qualitativement nous manquons l’action même de la pensée du fait du retard de 450ms entre le processus cérébral et notre prise de conscience, enfin, techniquement, quelque machine que ce soit ne peut nous faire accéder au cerveau qui est le nôtre. Il apparaît donc que les différentes approches proposées jusqu’à maintenant maintiennent la binarité entre corps vivant et corps vécu. L’hypothèse du cerveau transcendantal que Bernard Andrieu trouve dans les ouvrages dédiés à la naturalisation de la phénoménologie et à la philosophie de l’action promet malgré tout de passer outre le dualisme corps vivant/corps vécu. Notre auteur reprend de la sorte les travaux de Jean-Luc Petit et Alain Berthoz en avançant que « plutôt que d’internaliser le monde par l’incorporation du tangible dans le tactile, la physiologie de l’action décrit le cerveau comme un externalisateur structurant la perception dans le monde par une série d’hypothèse » (p.48). L’enjeu d’une telle réflexion est capital en ce que le cerveau et la vie consciente ne sont plus dissociés, l’un ne peut aller sans l’autre, les images du monde conscient étant les images que notre corps vivant produit dans son interaction avec le monde. Il s’agit précisément de ce que Chris Frith résumait en ces termes :

« Nos cerveaux fabriquent des modèles du monde et les modifient sans cesse sur la base des signaux qui atteignent nos sens. Ainsi, ce que nous percevons vraiment ce sont les modèles du monde construit par notre cerveau » [7]
.

Plus encore, cet inconscient neurocognitif, cette vie du corps vivant, constitue à lui tout seul la partie la plus importante de notre relation au monde. Cela n’a pas seulement une importance décisive en ce qui concerne les cartes somatiques ou les cartes du monde, cela importe pareillement pour notre comportement. Assurément, le monde corporel constitué par l’interaction corps vivant/monde objectif influe sur notre mode de vie conscient :

« L’inconscient corporel est l’ensemble des habitus, techniques du corps, gestes et postures incorporés que nous accomplissons sans nous en rendre compte et qui incarnent notre style singulier. Constitué par notre culture matérielle, l’inconscient corporel (Winnicot, Klein) est fondé sur le concept d’incorporation. Cela pose le problème de la constitution du corps. Il suffirait d’avoir un corps pour incorporer des sensations, des odeurs... Tout ce qui va singulariser la chair (Leib), la constitution biosubjective du sujet » (p.51)

A cet égard la philosophie et la neurophysiologie de l’action permettent de comprendre que le cerveau ne peut être désigné comme un organe passif ni même inconscient, car il émule les actions à venir. Le cerveau est un « cerveau volontaire », selon les mots de Marc Jeannerod. Et l’action, tel que le mentionnait Alain Berthoz, émane toujours d’un

« dialogue entre le corps et son double ; la délibération et la décision expriment ce dialogue fondamental. Nous avons deux corps, le corps physique et le corps mental. Le corps mental est constitué de tous les modèles internes qui constituent les éléments du schéma corporel et permettent au cerveau de simuler, d’émuler la réalité. C’est le corps que nous percevons lorsque nous rêvons. Il a lui aussi une réalité phénoménale » [8]

Voilà ce qui interpelle principalement notre auteur, cette anticipation et cette émulation de l’action à venir qui se produisent grâce au cerveau et de façon tout à fait inconsciente. « La volonté est au cœur de la réalité humaine, elle semble être la manifestation de notre être intérieur » (p.103 & 151). Cette agentivité cérébrale permet que se dessinent des scénarios d’action (p.157) concernant la relation que nous entretenons avec notre milieu. Aussi, nos mouvements involontaires ne peuvent être conçus simplement comme des réflexes, mais comme la preuve du fonctionnement du cerveau en pleine émulation. C’est précisément ce « langage corporel » que la psychologie behaviouriste tentait de mettre à jour. Cela démontre une fois encore que « par une intelligence tacite du corps qui s’écologise et s’adapte à chaque instant dans le monde, la subconscience est ’’un pilote automatique’’ qui assure une adaptation motrice et affective aux événements de l’environnement » (pp.164-165).

Conclusion

Finalement, chacune des perspectives que met en lumière Bernard Andrieu recèle des particularités qu’il faut néanmoins accorder pour qu’un véritable dialogue entre le corps vivant et le corps vécu. Dans le chapitre IX consacré à ce que notre auteur nomme le corps viv@nt, il est par exemple question des avatars numériques du corps, de la possibilité d’approcher cette dimension inconnue du corps vivant grâce à différents moyens : l’EGG (p.201), le body-cloud (p.214), etc. L’auteur nous fournit par ailleurs au sujet du body-cloud une remarquable analyse des risques éthiques et existentiels que nous encourons dorénavant suite à la mise en ligne et au partage de nos données physiques. Les données que nous partageons via différents outils (téléphones, montres et bracelets connectés) peuvent en effet mener à une perte conséquente en ce qui concerne notre propriété de soi :

« Un monde inéquitable se renforce par cette auto-bio-surveillance de son propre vivant car chacun ne pourra disposer du même matériel et des réseaux pour se connecter dans des communautés. La perte de la propriété de soi, constitutif de l’identité, proviendrait de la délégation d’information à des serveurs qui peuvent en exploiter les informations » (p.216)

Ce sont toutes ces perspectives qui font de ce « premier volume méthodologique » (p.225) un ouvrage qui entend dépasser l’apparente dualité entre le corps vivant et le corps vécu. Il s’agit assurément pour l’auteur d’exposer les différentes approches permettant aujourd’hui de mesurer l’avancée des recherches philosophiques et neurophysiologiques en ce qui concerne la vie subjective dans son intégralité. De ses soubassements les plus profonds aux réflexions conscientes, nous partageons avec notre cerveau et notre corps vivants une seule et même vie qui comprend différentes strates. Il importe par conséquent de les mettre à jour et de les comprendre suivant les recherches à venir.

Retenons enfin que ce livre exigeant s’adresse avant tout au lecteur familiarisé avec les recherches les plus récentes en sciences cognitives et en phénoménologie. Il s’agit peut-être ici du seul défaut de ce livre : il est nécessaire, pour pleinement comprendre les enjeux des questions qui y sont posées, d’avoir suivi les dernières recherches en la matière (en particulier les ouvrages de Natalie Depraz, Jean-Luc Petit, Alain Berthoz, Stanislas Dehaene, etc.). Néanmoins le lecteur intéressé et néophyte pourra y trouver une masse considérable de données lui permettant d’entrer de plain-pied dans le domaine avec des références somme toute capitales. Il lui faudra s’accrocher, mais le jeu en vaut la chandelle.

Concrètement, ce livre doit selon nous être lu comme un programme de recherches plutôt que comme un traité sur la vie subjective. C’est par ailleurs pour cette raison que l’auteur entreprend de rédiger un second volume sur le sujet. Cet ouvrage doit être complété par des expériences et des théories qui sont encore à venir. N’oublions pas que les sciences cognitives ne sont qu’à leurs balbutiements. Nous attendons ainsi avec impatience de pouvoir consulter le prochain ouvrage et d’y trouver de plus amples développements concernant cette nouvelle approche que Bernard Andrieu nomme l’émersiologie. C’est en effet en concert avec d’autres disciplines et d’autres approches que peut se développer cette science nouvelle dont la portée finale n’est pour l’instant qu’entraperçue.

Notes

[1Bernard Andrieu, Sentir son corps vivant. Emersiologie I, Paris, Vrin, 2016

[2Il existe à ce sujet le volume consacré à la naturalisation de la phénoménologie : Petitot J., Varela F., Pachoud B., Roy J-M., Naturalizing Phenomenology : Issues in Contemporary Phenomenology and Cognitive Science, Stanford University Press, 2000. Traduction française : Naturaliser la phénoménologie, Essai sur la phénoménologie contemporaine et les sciences cognitives, Paris, CNRS, 2002. De même, le récent volume dirigé par Jean-Luc Petit, intitulé La naturalisation de la phénoménologie 20 ans après, Strasbourg, Cahiers Philosophiques de Strasbourg, 2015.

[3Bernard Andrieu, La chair du cerveau, Phénoménologie et biologie de la cognition, Mons, Sils Maria, 2002, pp.133-134

[4Le monde corporel. Sur la constitution interactive de soi, Lausanne, Éditions L’Âge d’Homme, 2010

[5Ludwig Wittgenstein, Les cours de Cambridge, 1932-1935, Mauvezin, TER, p.82

[6Antonio Damasio, L’autre Moi-Même, Les nouvelles cartes du cerveau, de la conscience et des émotions, Paris, Odile Jacob, 2012, p.81

[7Chris Frith, Comment le cerveau crée notre univers mental, Paris, Odile Jacob, 2010, p.183

[8Alain Berthoz, La décision, Paris, Odile Jacob, 2003, pp.169-170

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