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Jonuel Brigue, poète et romancier vénézuélien (partie 2)

dimanche 18 décembre 2016, par François Delprat

La première partie de l’article est consultable à cette adresse.

Magie de la parole, plaisir des mots et pluralité de culture

Le lecteur des livres du penseur qu’est José Manuel Briceño Guerrero, fera aisément le lien entre la parabole ésotérique de l’amphisbène et le très structuré El laberinto de los tres minotauros. Des liens non moins importants surgissent à la lecture de son essai Amor y terror de las palabras.

Sans recenser tous les points communs, il suffira ici d’indiquer que le roman use du discours direct ou du discours indirect libre pour recréer aussi fidèlement que possible la fraîcheur de la découverte des mots depuis la plus tendre enfance et leur prompt enrichissement au fur et à mesure que le monde s’élargit. Même les balbutiements se trouvent chargés de sens et les mots se passent fort bien de construction syntaxique académique pour signifier le plaisir de jouer sur la sonorité et en faire un moyen de communication et de pouvoir sur autrui. Désigner les choses, savourer un mot des années après, c’est retrouver la forme et l’usage de la chose, le goût et la valeur qu’on lui attribuait, y compris lorsqu’il s’agit de jouer sur le vocabulaire et, comme le font spontanément les enfants, jouer des gros mots et plaisanter de la coprophilie, ou, pour les adolescents, les « jeux de vilain » autour de leur sexe et du vocabulaire des désirs et des pratiques sexuelles, concurrence et provocation.

L’écriture des différents tableaux oscille entre le descriptif indispensable au réalisme littéraire et le discours introspectif, l’un et l’autre contribuant à communiquer au lecteur la force des images, à faire revivre les émotions et à composer, à travers le narrateur, les personnages qui ont accompagné sa vie, lui ont apporté une connaissance d’autrui et l’ont poussé à enrichir sa propre personnalité. La psychologie a sa part dans l’écriture du roman, comme aussi elle domine dans les nouvelles et plus encore dans les portraits.

Les procédés littéraires les plus originaux sont l’emploi fréquent des glissements du récit ou de la description vers une suite de mots comme par association ou simple paronomase, jeux souvent malicieux qui ressemblent à la joie d’étonner. Cela se fait parfois à travers des comptines, plusieurs reviennent au fil des pages, mais souvent le discours paraît aussi s’emballer, un en foisonnement de termes comme un torrent désordonné qui charrie des émotions fortes où se mêlent la joie, la douleur, l’agression et la consolation, veine poétique d’un inventaire à la Prévert ou héritage de l’écriture automatique chère aux surréalistes.

C’est un des moyens d’échapper à la cohérence du discours rationnel et de recréer la joie naïve de la parole, le bonheur ou la tristesse se communiquant alors avec plus d’intensité, cependant que s’insinue une irrationalité propice à l’exploration de l’imaginaire, ouverte sur d’insolites démarches de l’esprit. Nous avons vu l’importance de l’ésotérisme avec l’amphisbène ; d’autres exercices mentaux, d’autres croyances ont aussi leur place dans ce roman souvenir, comme l’hypnotisme auquel s’applique le père d’Alesia, amie du narrateur adolescent, ou encore les réunions de spiritisme qu’il organise, avec la sincérité d’une tentative pour rejoindre les êtres chers tôt disparus.

Aucun jugement n’est esquissé sur ces aventures de l’esprit et du cœur. Sont également valorisés les traits culturels des Llanos du Venezuela, culture métisse avec ses chansons, ses traditions et sa vision de l’histoire, placées dans les mêmes tableaux que les citations de poèmes de l’Espagne ancienne et classique, une tradition effectivement très présente dans la culture nationale vénézuélienne, celle des romances antiguos, et en d’autres pages, les références à la musique, à la chanson moderne transmise à travers le monde occidental par la radio et le disque, ou les vers de poèmes et les titres et les personnages de romans d’auteurs de différents pays, pas seulement de langue espagnole.

Comme le montre le philosophe José Manuel Briceño Guerrero dans La identificación americana con la Europa segunda, l’identité culturelle ne consiste pas à se définir par l’appartenance étroite à un seul groupe, la personnalité, l’esprit de chacun est composé de traits venus de temps fort anciens et qui se sont augmentés au fil des temps de formes d’expression et de pensée sans cesse plus complexes.

Cette vue profondément humaniste de l’histoire de la pensée illumine de joie et d’espérance les écrits de Jonuel Brigue.
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Œuvres principales

JOSÉ MANUEL BRICEÑO GUERRERO

1962 : ¿Qué es la Filosofía ?, Mérida, Universidad de Los Andes.
1965 : Dóulos Oukóon, Caracas, Arte.
1966 : América Latina en el Mundo, Caracas, Arte.
1967 : Triandáfila, Caracas, Arte.
1970 : El Origen del Lenguaje, Caracas, Monte Ávila.
1977 : La identificación Americana con la Europa Segunda, Mérida, Universidad de Los Andes.
1980 : Discurso Salvaje, Caracas, Fundarte.
–––– « La Colonia Penal », in : Unos Cuantos Cuentos (Varios autores), Mérida, La Imprenta.
1981 : América y Europa en el Pensar Mantuano, Caracas, Monte Ávila Editores.
1984 : Holadios, Caracas, Fundarte.
1985 : « Tierra de Nod », in : El Cuento en Mérida (Varios autores), Mérida, Universidad de Los Andes.
1987 : Amor y Terror de las Palabras, Caracas, Mandorla.
1989 : « La Legitimidad del Poder » in : Legitimidad y Sociedad (Varios autores), Caracas, Alfadil-Universidad de Los Andes.
1990 : El Pequeño Arquitecto del Universo, Caracas, Alfadil.
1992 : El Laberinto de los Tres Minotauros, Caracas, Monte Ávila Latinoamericana.
1996 : Diario de Saorge, Caracas, Fundación Polar.
2000 : Matices de Matisse, Mérida, Universidad de Los Andes : Consejo de Publicaciones.
2004 : Mi casa de los dioses. Mérida, Ediciones del Vicerrectorado Académico, Universidad de Los Andes.
2007 : Para ti me cuento a China. Mérida, Venezuela : Ediciones Puerta del Sol, febrero de 2007, 270 pp.
2010 : Los Chamanes de China. Mérida, Venezuela : Ediciones Puertas del Sol-Universidad Experimental de Yaracuy
2014 : El alma común de las Américas, Mérida (Venezuela) FUNDECEM, 131 p., Compilación Miguel Ángel Rodríguez Lorenzo, José Gregorio Vásquez C., ISBN 978-980-7614-16-0.

JOSE MANUEL BRICEÑO GUERRERO, en français

1993 : L’enfance d’un magicien. Amour et terreur des mots [Amor y terror de las palabras, 1987], traduit par Nelly Lhermillier, La Tour d’Aygues, Editions de l’Aube, 1993, 143 p., ISBN : 2-87678-145-X.
1994 : Discours sauvage, [Discurso salvaje, 1980], traduit par Nelly Lhermillier, La Tour d’Aygues, Editions de l’Aube, 126 p..
1996 : « Les Droits Humains et les Pratiques de Domination », in : Qui sommes-nous (Plusieurs auteurs), París, UNESCO.
1997, Discours des lumières, suivi de Discours des seigneurs, [La identificación americana con la Europa segunda, 1977 / Europa y América en el pensar mantuano, 1982], traduit par Nelly Lhermillier. Préface François Delprat, La Tour d’Aygues, Editions de l’Aube / Paris, Editions UNESCO.

JONUEL BRIGUE

1992 : Anfisbena. Culebra Ciega, Caracas, Editorial Greca.
1998 : Esa Llanura Temblorosa. Cuaderno, Caracas, Oscar Todtmann Editores.
2001 : Trece Trozos y Tres Trizas, Mérida, Ediciones Puerta del Sol.
2004 : Los recuerdos, los sueños y la razón. Mérida, Ediciones Puerta del Sol.
2002 : El tesaracto y la tetractis, Caracas, Oscar Todtmann Editores.
2009 : La Mirada Terrible. Mérida, Venezuela : Ediciones Puerta del Sol
2011 : El garrote y la máscara, Mérida, Venezuela : ediciones La Castalia. Biblioteca J. M. Briceño Guerrero.
–––– : Operación Noé. Mérida, Venezuela : Ediciones Puertas del Sol-Universidad Experimental de Yaracuy
2012 : 3x1=4 (Retratos), Mérida, Venezuela : Ediciones La Castalia
2013 : Dios es mi laberinto. Mérida, Venezuela, Ediciones La Castalia.

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