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Charles Travis : Les liaisons ordinaires, Wittgenstein sur la pensée et le monde

Un contextualisme réaliste

dimanche 14 décembre 2008, par Charlotte Gauvry

Contextualisées, réalistes et objectives, délibérément non représentationnelles, les Liaisons ordinaires [1] de 2002 précisent les intuitions de l’un des représentants majeurs du contextualisme contemporain : Charles Travis. Philosophe américain, ancien professeur de la Northwestern University de Chicago, aujourd’hui professeur au Kings College de Londres, Travis esquisse ses premières hypothèses contextualistes dans The Uses of Sense [2] et dans Unshadowed Thought [3]. Il les prolonge dans ses conférences au Collège de France de 2002, par le commentaire innovant et fécond de Frege, Wittgenstein, Austin puis McDowell. C’est de la publication de ces conférences sous le titre : Les liaisons ordinaires, Wittgenstein sur la pensée et le monde que nous voulons proposer un commentaire critique.

Contextualiste radical, Travis défend la thèse que toute vérité est située et que les conditions de la vérité le sont également. Son « principe de contextualisation » [4] est alors directif. Un tel principe doit être précisé avec rigueur. Notons d’abord qu’il est délibérément pragmatique. Il se définit par deux hypothèses structurantes : le sens ne se comprend qu’en contexte et il est exclusivement déterminé par une pratique du contexte. Travis récuse par ailleurs l’hypothèse d’une détermination propositionnelle de cette pratique. Toute hypothèse transcendantale ou idéaliste du langage est alors récusée au profit d’une acception pragmatique et contextualisée du sens.

Les théories « représentationnelles » sont alors passées au crible de l’analyse des Liaisons ordinaires. Nulle représentation non située ne peut être déterminante. Dans une logique wittgensteinienne, Travis pose donc que seul le jeu de langage assure la conformité et l’objectivité de l’adéquation à l’occasion située. Ce n’est pas la représentation ou la proposition descriptive qui déterminent le sens. Représentations et propositions doivent elles-mêmes d’abord s’inscrire en contexte.
Le « contexte » wittgensteinien est alors présenté par Travis comme systématiquement discriminant, pragmatique et objectif. Il convient de préciser cette acception.

Rappelons que les conférences au Collège de France de 2002 se présentent comme une lecture, certes originale, des Recherches philosophiques [5] (les Recherches par la suite) de Wittgenstein. Or, leur commentaire est d’emblée peu orthodoxe. Travis prend le parti audacieux de poser, dès sa préface, que l’auteur des Recherches est un auteur à thèses : un constat peu wittgensteinien. Trois principes, selon Travis, gouverneraient l’écriture des Recherches.
Le premier principe est un principe holistique de contextualisme pragmatique :
« 1er principe : Les faits relatifs à ce qu’une expression dénomme (dénommait), ou à ce dont elle parle (parlait) ne peuvent être que ceux qui suivent des standards de correction gouvernant le tout dont elle fait partie – lesquels standards suivent de ce qu’on doit attendre de sa part. » [6].

Un tel principe, nous semble t-il, est assez proche du “principe de contexte” énoncé par Frege dans la préface de ses Fondements de l’arithmétique [7]. Pour autant, ce premier principe, formulé par Travis, précise d’emblée le caractère pragmatique dudit contexte wittgensteinien. Le contexte qui détermine le sens n’est pas seulement une grille formelle ou structurelle. Le sens de l’ « expression » est relatif non seulement au contexte linguistique dans lequel il s’inscrit mais aussi à la manière dont l’expression s’inscrit dans le contexte de la dénotation : à la manière dont elle en use. Travis insiste ainsi sur le fait que le contexte est d’abord déterminé par des formes de vie. Il est défini par l’usage que l’on peut faire de l’expression. C’est ainsi qu’il faut entendre ce « tout » déterminant chaque partie : moins comme un ensemble structurel autonome, aux règles a priori que comme ce que les pratiques vont pouvoir particulariser en contexte. C’est ce sur quoi Travis insiste précisément :
« Tout l’intérêt d’un jeu de langage est de montrer comment la correction (et la vérité) des mots peut dépendre de la façon dont ils s’intègrent (ou échouent à s’intégrer) aux aires ou domaines pertinents de la vie. » [8].

À ce premier principe contextualiste pragmatique s’ajoute un deuxième principe subdivisé en deux sous-parties :
« (A) : Ce dont parlent les mots (ou ce qu’ils dénomment) sous-détermine quand ils seraient corrects (vrais, etc.), ou quand la réponse apportée serait correcte (conforme, etc.). »
B)  : Toute forme représentationnelle sous-détermine quand ce qui a, ou a eu, cette forme serait vrai (ou conforme, etc.) » [9]

Par le second principe A, Travis souligne que c’est “ce dont parlent les mots” qui sous-détermine leur sens et non un geste intentionnel ou une condition antérieure aux circonstances de l’énonciation. Contexte et vérité ne sont donc pas déterminés par des conditions a priori mais par la manière dont les usages s’inscrivent en contexte. De la forme B, a contrario, Travis déduit les limites de toute théorie représentationnelle : leur déterminisme a priori. C’est là, pour Travis, l’une des thèses fondamentales des Recherches : les Umstände (circonstances) sont à isoler des Bedingungen (conditions). Les circonstances ne sont pas conditionnées. Elles sont elles-mêmes régulatrices.

Enfin, Travis isole un troisième principe directeur des Recherches :
« Le 3ème principe de Wittgenstein : Ne pas lire la structure d’une représentation dans ce qu’elle représente. L’idée est que la façon dont une représentation est structurée – la façon dont elle structure la représentation qu’elle opère – ne fait (en général) pas partie de l’état du monde qu’elle représente. » [10].
Plus définitivement encore, Travis souligne le caractère résolument anti-représentationnel des Recherches. La représentation n’épouse pas les règles du monde. Elle lui impose une grille transcendantale obsolète qui n’en détermine en aucun cas le sens. La preuve, nous dit Travis : les infinies manières de dire la même chose. L’hypothèse d’une nécessité logique prédeterminant le sens est erronée et trompeuse.

Ainsi Travis comprend t-il les Recherches. Avec la volonté thérapeutique de dissoudre les faux problèmes, Wittgenstein réaffirmerait la nécessité structurante du contextualisme entendu de manière pragmatique et déjouerait toute hypothèse transcendantale d’explication du langage, tout spécifiquement l’hypothèse représentationnelle propositionnelle. Travis isole donc un principe effectivement directif des Recherches : le “contextualisme” pragmatique.
Nous nous proposons alors de préciser l’acception de ce concept central de “contexte” en relisant les Liaisons ordinaires. Nous voulons notamment expliciter les fondements résolument objectifs de la pragmatique contextualiste. Le contextalisme, qui refuse toute régulation a priori, n’est en effet pas relativiste. Il nous faut prouver l’objectivité des “liaisons ordinaires” sur lesquelles s’appuie Travis. Parallèlement, nous entendons revenir sur l’une des pierres de touche de l’argumentation de Travis : l’assimilation entre contextualisme wittgensteinien, contextualisme austinien et contextualisme travisien. Dans les Liaisons ordinaires, les principaux acteurs de la scène philosophique anglo-saxonne contemporaine : Dummett, Davidson puis McDowell sont écartés. A contrario, le Wittgenstein des Recherches philosophiques, entendu comme lecteur de Frege, puis assimilé à Austin, est posé comme le parangon du contextualisme externaliste, réaliste. Or, c’est cette dernière thèse que nous aimerions enfin interroger.

I) Le contextualisme de Travis.

Les trois principes que Travis isole, principes que Wittgenstein lui-même n’aurait jamais formulé ainsi, traduisent remarquablement clairement, nous semble t-il, l’un des enjeux effectifs des Recherches : la réaffirmation du “contexte”.
Dans l’héritage de Frege, certes critique, mais surtout par la critique du “psychologisme” de Dummett et de la sémantique véri-conditionnelle de Davidson, Travis commence (premier chapitre) par récuser l’acception du caractère propositionnel de la connaissance. Travis refuse fermement l’idée que l’on pourrait déterminer à l’avance les potentiels usages d’un langage. La proposition ne peut pas contenir et sous-déterminer les usages de la langue. Plus spécifiquement, c’est la méthode dummettienne de signification par “dérivation” que récuse Travis. Le langage, pour citer le §38 des Recherches n’est jamais “en roue libre”. C’est seulement par frottements avec le monde qu’il se détermine.
Comme souvent, et c’est peut-être là l’autre grand mérite de l’ouvrage, Travis illustre sa critique par un exemple cocasse et éclairant : celui de Guislaine. Guislaine, petite fille de 18 mois ne connaît par tous les sens prédéterminés possibles du mot “chaussure”. Pour autant, elle en connaît parfaitement un que nulle connaissance propositionnelle n’aurait pu appréhender. Elle sait que quand elle use du mot “chaussure”, ses parents comprennent immédiatement qu’elle a envie d’aller se promener. L’exemple a le mérite de mettre en péril toute acception représentationnelle du langage et d’illustrer très bien sa nature pragmatique. C’est bien en usant du langage en contexte (si ce n’était pas Ghislaine mais ses parents ou Ghislaine plus âgée, ou Ghislaine à l’heure du bain qui avaient usé de “chaussure”, elle ne serait pas pour autant allée se promener) que le sens se détermine. Il faut donc considérer les mots selon leur usage particulier que seul le contexte peut déterminer. Remarquons que l’exemple est d’autant plus pertinent que la plupart des partisans de la théorie représentationnelle du langage appuient précisément leur argumentaire sur l’exemple de l’apprentissage de la langue par dénomination du petit enfant, dans l’héritage souvent malhonnête de la fameuse thèse augustinienne [11] qui tient lieu d’ouverture aux Recherches.
Si le langage use malgré tout de représentations, ces représentations doivent nécessairement être situées et pratiquées. C’est là, selon Travis, la reformulation wittgensteinienne du principe de contextualisation frégéen.

II) Un contextualisme objectif

Travis, en suivant Wittgenstein, pose donc qu’il n’y a de “vérité” que “située”. Une telle expression nécessite un commentaire supplémentaire. Remarquons que l’analyse de Travis prétend s’inscrire dans un dispositif cognitif. On se méprendrait profondément en croyant que par l’introduction systématisée du principe de contextualisation, Travis renonce au postulat d’une connaissance objective aux règles universelles. Pour Travis, nulle conclusion herméneutique ne s’impose au contextualisme. Certes, le sens d’un mot ne se détermine que par l’usage que l’on en fait en contexte. Pour reprendre l’exemple préalable, on ne comprend le sens du mot “chaussure” prononcé par Ghislaine que si l’on s’est inscrit dans le contexte (un contexte lui-même construit par les usages préalables de Ghislaine) dans lequel il prend sens. Pour autant, nous dit Travis, quiconque a compris la nature du contexte de l’énonciation de Ghislaine, en l’ayant pratiqué au préalable, comprend de façon parfaitement déterminée ce que veut dire Ghislaine. Si les règles du langage ne sont pas des règles a priori, Travis entend nous montrer qu’elles sont pour autant parfaitement objectives et qu’elles autorisent une compréhension universelle.
Travis (chapitre 4) s’attaque alors au délicat problème de la caractérisation de la nature des “règles wittgensteiniennes”. Il propose une lecture originale et, nous semble t-il, très pertinente, du topos wittgensteinien extrêmement fréquenté par les commentateurs des Recherches. Travis distingue deux lieux d’analyse des règles dans les Recherches : une première discussion autour du §84 et 87 et de l’analyse du panneau indicateur (§85) et une deuxième discussion du §138 à 201. La première discussion insisterait sur le fait qu’
« une règle peut parfois nous dire ce que nous devons faire. Elle peut réellement dire de faire ceci. Et si elle ne le fait pas, ce n’est pas pour la seule raison que c’est une règle, mais plutôt parce que c’est une règle mal formulée. »

Il serait donc possible de parvenir à une explication déterminante de la règle.
Or, la deuxième discussion semble invalider ce premier point pour insister plutôt sur l’équivoque des règles. Ainsi la formule Travis :
« Quoi qu’une règle dise que l’on doit faire, cela admet (ou est compatible avec) une multiplicité de compréhensions de la manière de procéder en chaque cas. La règle dit de faire D. Dans un cas particulier, je pourrais faire ceci, ou tout autant faire cela. Parfois, il y a une compréhension de ce qu’est faire D- de ce que pourrait être- en vertu de la laquelle c’est la première chose ; et aussi une façon de comprendre ce qu’est faire D selon laquelle c’est la seconde. Chacune de ces actions pourrait être la bonne dans une certaine compréhension. Et peut-être y a-t-il toujours en un certain sens conflit de compréhensions. »

De manière très habile, Travis justifie cette apparente contradiction du texte wittgensteinien en distinguant deux concepts qui nous semblent très pertinents. Seules les premières règles seraient susceptibles d’être assumées par une “explication” (le terme Erklärung est notamment mobilisé par Wittgenstein dans §87). Les deuxièmes resteraient tributaires d’“interprétations” (on trouve une occurrence de Deutung au §198). Mais cette première distinction conceptuelle se redouble d’une deuxième qui nous semble plus féconde encore : selon Travis, les explications sont les paradigmes de “représentations situées” et les interprétations les paradigmes de “représentations non-situées”.
Travis pose donc que seules les “représentations situées” dans des circonstances particulières, c’est à dire seules celles qui ont su s’y inscrire en les pratiquant, autorisent une “explication” contextuelle, compréhensible de manière objective. La manière dont elles “représentent”, la manière dont elles sont construites en contexte (dont par exemple on a posé que “chaussure” représentait “faire une promenade”) participe de la détermination du sens de ce qui est représenté. Plus peut-être que située, pour être contextualisée, la représentation doit être pratiquée.
En revanche, là où le langage est “en roue libre”, là où les représentations ne sont pas situées, elles restent sujettes à la variété des interprétations. La représentation “non-située”, nous dit Travis, c’est celle qui “peut apparaître, ou être produite, en de nombreuses occasions ; elle peut avoir nombre d’instances.” Pour réfuter leur légitimité, Travis prend l’exemple d’une représentation non située qui prétend avoir un sens : « les cochons se goinfrent dans les tulipes ». Poser que cette représentation peut être entendue hors contexte, c’est alors poser qu’il y a certaines manières dénombrables d’entendre la proposition. C’est précisément ce que récuse Travis. Certaines variations contextuelles ne peuvent pas être prédéterminées. Il n’y a pas de contrôle a priori de la relation entre la signification et le monde. C’est l’idée que Travis veut impérativement invalider. Certes, Travis est bien conscient qu’il y a des usages que l’on peut raisonnablement attendre du locuteur. Mais ils ne sont pas tous envisageables. Seule une “sensibilité appropriée” au contexte peut les révéler.
Ces variations contextuelles sont constantes et incompressibles. Wittgenstein a très bien vu qu’elles sont toujours déterminantes, même dans le cas a priori décontextualisé de la suite mathématique. Même la suite mathématique du §185 des Recherches (cadre de la deuxième discussion sur les règles) est susceptible de variations. C’est que Travis formule très bien ainsi :
« il n’y a aucune représentation (des choses comme étant dans un état déterminé) qui n’admette de multiples compréhensions. Si une Bedingung dénommait réellement l’Umstand dont elle est vraie, alors en ce cas au moins, il ne pourrait pas y avoir deux compréhensions concurrentes toutes deux admissibles. »

Hors contexte, nulle explication ne s’impose. Même dans le cas de la suite mathématique, rien ne semble garantir qu’un élève qui ajoute correctement 2, en appliquant les exigences de la suite, ne décide, après 1000, d’ajouter 4. Même la circonstance et le sens de la suite ne sont pas conditionnés et déterminables par anticipation. Dans le cas de la suite, le contexte peut infléchir la poursuite de l’exercice mathématique (rien n’exclut que l’élève soit paresseux, provocateur, joueur, farceur et qu’il décide d’user autrement de l’exercice imposé).
De même, rien n’exclut la variabilité des usages de la représentation préalablement citée : “les cochons se goinfrent dans les tulipes”. Rien n’exclut, et c’est même probable, que le locuteur, usant de cette représentation, la situant, veuille dire : “la porte de la porcherie est vraisemblablement ouverte”. Jamais donc, les circonstances et le sens ne sont pré-déterminables. On ne peut en aucun cas fixer préalablement les circonstances dans lesquelles les représentions seront vraies.
Que la représentation soit formée telle qu’elle l’est, c’est éventuellement isolable. Mais rien ne peut expliquer a priori, sans sensibilité au contexte, la manière dont elle a été appliquée et celle dont elle prend sens. Travis pose donc la thèse radicale que toute explication, même mathématique, est d’abord contextuelle. Toute détermination du sens suppose une sensibilité au contexte. Et seule cette sensibilité garantit la possibilité d’une compréhension objective de ce que le locuteur a voulu dire.
Cette sensibilité n’est pas pour autant psychologique précise Travis. Elle est intimement pragmatique. Elle ne se précise que par une pratique du contexte. C’est en connaissant le locuteur, en sachant dans quel état il est, quel usage il fait de telle ou telle situation que je comprends que par “les cochons se goinfrent dans les tulipes”, il faut comprendre “tiens, la porte est ouverte” et par “chaussure” : “j’estime qu’il est l’heure de faire ma promenade”.

III) Contextualisme et externalisme.

Travis pose ainsi les termes d’un contextualisme réaliste, pragmatique et objectif. Le locuteur, pour se faire comprendre, doit user du contexte où il s’inscrit. Inversement, pour comprendre ce locuteur, il faut avoir pratiqué le contexte discriminant. Ainsi se définit le contextualisme travisien.
Cette présentation analytique posée, quelques remarques critiques nous semblent s’imposer. Il nous semble légitime d’interroger l’une des pierres de touche de l’argumentation de Travis : l’assimilation insidieusement proposée entre le dit “contexte” wittgensteinien des Recherches et le contexte d’Austin. C’est sur cette association stratégique que nous aimerions revenir, pour conclure cette présentation des Liaisons ordinaires.
Dans le dernier chapitre de son livre (“Harmonie”), Travis engage une critique frontale de l’ouvrage Mind and World [12] de McDowell, plus spécifiquement, une critique de sa théorie conceptuelle de la perception. Cette dernière discussion a partie liée avec la précédente. Par la critique des théories représentationnelles préalablement esquissées, Travis avait déjà en vue son interlocuteur privilégié : John McDowell.
Or, aux fins de la réfutation, Travis associe un peu trop facilement, nous semble t-il, le contextualisme austinien au contextualisme wittgensteinien. Reprenons l’argumentation de Travis. Travis engage la critique de Mcdowell après avoir présenté “son acception” du contextualisme wittgensteinien. La critique a alors d’autant plus de poids que McDowell lui-même se revendique de Wittgenstein. Il nous semble que Travis abuse ici d’un habile artifice rhétorique : le contexte que Travis a présenté dans les six premiers chapitres de son cours n’est précisément pas wittgensteinien. Par un habile glissement, il présente comme wittgensteinien ce qui est bien plus austinien. De manière légèrement erronée, nous semble t-il, Travis assimile en effet l’approche wittgensteinienne de l’”harmonie” et l’approche austinienne de la “vérité” [13]. Or, c’est précisément cette assimilation qui nous semble problématique. Si les deux contextualismes sont bien entendu comparables et si l’assimilation de Travis est bien plus abusive que malhonnête, il nous importe de rappeler une différence notable qui distingue les deux traditions.
Le contextualisme d’Austin est bien un contextualisme réaliste. Le contexte d’Austin, ne se laisse pas entièrement recouvrir par le sens qu’il détermine en retour. La preuve s’il en est : l’attention constante que porte Austin aux potentiels “échecs” du sens. Pour Austin, il est envisageable que le contexte soit manqué par l’usage, qu’il résiste à la pratique. Si “Guislaine” dit “chaussure” et qu’il pleut, elle n’ira pas se promener... C’est sur fonds de constats réalistes de ce type, constats d’échecs de l’usage, que se distinguent l’analyse austienne et travisienne de l’analyse wittgensteinienne. Or, c’est sur fonds de tels constats que la critique de McDowell prend son sens. De telles exigences réalistes ne peuvent en effet pas se satisfaire de l’exigence mcdoxellienne d’un recouvrement du monde par l’esprit et de son refus de l’hypothèse d’un “contenu non-conceptuel” de la perception. Il n’y aurait effectivement aucune place dévolue à l’échec ou à un contexte non pratiqué.
En revanche, il nous parait bien moins évident que l’acception wittgensteinienne du “contexte” mette en péril l’acception mcdowellienne. Qu’il y ait, dans les Recherches philosophiques, une place dévolue à un contexte qui ne serait pas recouvert par les formes de vie qui le dessinent, nous parait contestable. Nulle possibilité, nous semble t-il, pour des échecs intimés par la résistance d’un réel non assimilable chez Wittgenstein. Plus exactement, cette possibilité est loin d’être évidente et n’est en aucun cas comparable à la possibilité structurelle de l’échec chez Austin. S’il parait alors légitime de contester McDowell par Austin, sa contestation par Wittgenstein est bien plus problématique, ce que feint d’ignorer Travis.

Nous conclurons alors cette analyse en posant que, plus encore que les “liaisons ordinaires” des Recherches philosophiques, Travis présente dans ses Liaisons ordinaires, avec brio et rigueur, un contextualisme robuste et original, très proche du contextualisme austinien mais bien plus travisien que wittgensteinien.

Notes

[1Les liaisons ordinaires, Wittgenstein sur la pensée et le monde, Travis C., Paris, Vrin, 2005

[2The uses of sense : Wittgenstein’s philosophy of language, Travis, C., Oxford : Clarendon press, 1989

[3Unshadowed though : representation in thought and language, Travis, C., Cambridge (Mass.) : Harvard university press, 2000

[4Liaisons ordinaires, p.81

[5Philosophische Untersuchungen, Wittgenstein L., Oxford, Blackwell, 1953, tr.fr. F. Dastur, M. Elie, J.-L. Gautero, D. Janicaud, E. Rigal, Recherches philosophiques, Paris, Gallimard, 2004

[6Liaisons ordinaires p.32

[7Grundlagen der Arithmetik : eine logisch-mathematische Untersuchung über den Begriff der Zahl, Frege G., Faks, Hildesheim ; Zürich ; New York : G. Olms, 1990, tr. fr. C. Imbert, Les Fondements de l’arithmétique, Paris : Éditions du Seuil, 1970

[8Liaisons ordinaires p.43

[9Ibid p.45

[10Ibid p.108

[11Confessions, Augustin, Paris, GF Flammarion, 1964, I,8

[12Mind and World, McDowell, J. by the President and Fellows of Harvard College, 1994,1996, tr.fr. C. Alsaleh, L’esprit et le monde, Paris, Vrin, 2007

[13Développée notamment dans l’article “Truth” des Philosophical Papers d’Austin J. L., Oxford, New-York, Clarendon Press, 1962, tr.fr. L. Aubert et A.L. Hacker, “La vérité” in Ecrits philosophiques, Paris, Le seuil, 1994

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