ISSN 2269-5141

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François Noudelmann : le toucher des philosophes

Le piano les touche

vendredi 19 décembre 2008, par François-Xavier Ajavon

Avec Le Toucher des philosophes [1] François Noudelmann, professeur à l’Université Paris VIII et spécialiste de l’œuvre de Jean-Paul Sartre, se livre à un exercice spéculatif particulièrement original autour de la relation des philosophes à la pratique musicale. Noudelmann s’attache à trois figures de la pensée européenne : Jean-Paul Sartre, Roland Barthes et Nietzsche, dont il examine séparément leur relation au piano, sans se priver occasionnellement de souligner des continuités ou des ruptures entre leurs différentes approches. Si le registre de cet ouvrage est d’apparence biographique (Noudelmann n’est pas avare de précisions passionnantes sur les types de partitions jouées, sur les circonstances dans lesquelles les trois penseurs jouaient du piano, sur leur relation intime à l’instrument, etc), l’auteur déploie une authentique réflexion de nature philosophique sur la manière dont une pratique musicale peut changer un homme et le fil de ses pensées.

Noudelmann nous fait d’abord découvrir un pittoresque Sartre pianiste, amateur de moments intimistes en compagnie de jeunes femmes alanguies, à qui il joue tout le répertoire romantique du XIX ème siècle. Noudelmann nous rappelle que l’enfance de Sartre a été bercée par deux univers musicaux très contrastés : d’un côté sa mère lui joue de la musique romantique sur le piano familial (Chopin, Schuman, etc.), d’un autre côté il assiste aux offices religieux avec son grand père, Charles Schweitzer, et y découvre la musique pour orgue de Jean-Sébastien Bach. Noudelmann voit dans cette double éducation musicale, dans ce hiatus fondamental (d’un côté l’homme de la famille, la religion, les cantiques luthériens, l’implacable rigueur de la musique de Bach, et de l’autre côté la présence d’une femme, l’intimité, la douceur, une musique portant à l’improvisation et à la rêverie) les origines de la sensibilité musicale de Sartre. Un autre point vient également expliquer la passion de Sartre pour la pratique musicale : la détestation de cet instrument sensuel qu’avait son beau-père, qu’il n’aimait pas beaucoup et qu’il décrira maintes fois comme un « ingénieur bourgeois ». Bref, la pratique du piano est une manière, pour Sartre, de s’opposer à un ordre social qu’on lui a imposé, un ordre imposé par les hommes, celui de l’orgue d’église intimidant et celui du mépris de l’art. Mais Noudelmann souligne bien la dimension surprenante de cette révélation d’un Sartre jouant de la musique romantique pendant toute son existence auprès des femmes de sa vie (jusqu’à ce que la cécité l’empêche d’écrire et de jouer), alors qu’il était tour à tour sur un tonneau à Billancourt, engagé dans toutes les luttes de l’extrême gauche des années 60 et 70, enferré dans une vie militante ardente. On peut se demander ce que le piano « meuble bourgeois » vient faire dans ce tourbillon enragé, et quelle satisfaction sensuelle cette pratique pouvait-elle apporter au philosophe dans une vie toute entière vouée à la pensée et à la politique. Le piano c’est à la fois le jardin secret, le violon d’Ingres (Sartre va même jusqu’à improviser…), et le contrepoids intellectuel, la source de sensibilité, le retour sur soi. Et Noudelmann touche certainement là à ce qu’il y avait de plus intime dans la vie de cet homme public ; de plus secret, de plus incommunicable. L’emprunte de ses sentiments. Sartre, au fond, c’est le piano…

Mais à côté de la musique classique, le jazz a joué un grand rôle dans la vie de Sartre. On connaît sa célèbre formule lapidaire : « Le jazz, c’est comme les bananes, ça se consomme sur place », mais il ne faudrait pas s’arrêter là. L’ami de Boris Vian aimait le jazz, et en jouait au piano. Moins que du Chopin, certes, mais régulièrement et avec passion. Allant même jusqu’à improviser, et composer dans ce genre. Noudelmann nous rappelle opportunément que ce jazz venu d’Amérique était au cœur du premier roman de Satre, La Nausée, dont le personnage de Roquentin vacillait à chaque audition du standard ragtime Some of these days, qui le rapprochait à chaque écoute (sur 78 tours, vous ne pouvez pas comprendre…) de ce sentiment pénible qui nous met à cheval entre la grâce et le dégoût de l’absurdité de la vie.

Mais en général Sartre ne jouait pas la musique dont il avait l’habitude de parler dans ses livres. Notamment à propos du classique. C’est une nouvelle ambiguïté que note brillamment Noudelmann. Si Sartre s’est exprimé à propos des controverses musicales de son temps (impliquant notamment Boulez, la musique sérielle, etc.), il n’a jamais tenté d’interpréter ces hermétiques et complexes partitions là. Pour Sartre il y a la musique dont on parle, et celle que l’on interprète. L’auteur souligne cette même contradiction chez Nietzsche (objet de la seconde étude de l’ouvrage), qui a écrit de nombreux textes sur Richard Wagner, mais pleurait en écoutant Carmen de Bizet, ou en jouant Schuman.

Les relations de Nietzsche à la musique sont plus connues. Nous n’ignorons pas son rapport passionné à Wagner et à l’opéra. Mais nous connaissions moins bien son rapport au piano. Noudelmann nous rappelle que l’auteur de Ainsi parlait Zarathoustra se renseignait toujours sur la présence d’un piano lorsqu’il réservait une chambre de meublé, qu’il ne passait pas une seule journée de sa vie sans jouer de musique, qu’il se vivait davantage comme un compositeur raté (il a écrit des dizaines de pièces musicales… ) que comme un philosophe de génie…

Mais les pages les plus originales, et les plus troublantes, de l’essai de Noudelamn concernent la relation de Roland Barthes au piano. Contre toute attente, le brillant sémiologue français, instigateur (entre autres larrons) du structuralisme, se vivait non sans égotisme comme un grand pianiste. Il déclarait aussi avec beaucoup d’humour : « Le vrai pianiste schumannien, c’est moi ». A la manière de Sartre, Barthes joue du piano contre la modernité. Contre la vie comme elle va. Pour l’intimité, contre l’image publique. Avec les partitions musicales, Barthes s’adonne à un déchiffrage rafraîchissant, qui le repose du déchiffrement du monde ambiant et de ses épuisantes mythologies. Schuman le « touche ». Pour lui, et pour tout un répertoire allemand qui n’est pas éloigné de celui que Sartre idolâtre (les deux piétons de Saint-Germain des Prés ne sont séparés que par une génération, à peine… ), il n’hésitera pas à se faire éternel amateur, pianiste médiocre, acharné à déchiffrer encore et toujours les mêmes partitions sans réussir vraiment à les interpréter. Acharné à faire sonner les mêmes chefs d’œuvres musicaux – de jours en jours - jusqu’à l’épuisement. Amateur un jour, amateur toujours…

Evidemment, on aurait aimé que Noudelmann s’attaque aussi à d’autres philosophes passionnés de musique : on aurait aimé qu’il nous révèle de quelle manière Adorno abordait la pratique musicale (l’auteur de l’extraordinaire Mahler composait lui-même…), qu’il mette en lumière la relation de Jankélévitch au piano. On aurait même aimé qu’il se hasarde sur le rapport intime à la musique de Rousseau (qui composait et a crée un système de notation de la musique qui est resté dans les limbes), de Descartes (et son fameux Abrégé de musique), etc. Il faudra se contenter de cette triade Sartre-Nietzsche-Barthes. On a tous son panthéon personnel, et celui de Noudelmann n’est pas moins passionnant que celui d’un autre humain, ou même d’un autre philosophe.

L’intérêt de l’essai de Noudelmann est de faire émerger, derrière les biographies musicales « officielles » des philosophes, des éléments biographiques intimes, qui mettent en lumière leur mystérieux vécu quotidien. Pour Noudelmann, la pratique musicale est un moyen d’approcher l’intimité des ces penseurs, qui – au-delà de l’anecdote - nous aide à comprendre de quelle façon fonctionnent ces usines à produire et combiner des concepts. Au-delà, le livre de Noudelmann nous permet de souligner que la rigueur de ces esprits intellectuels, portés à la spéculation et aux constructions théoriques, peuvent très bien aller de pair avec une sensibilité réelle. Et quoi de plus sensible qu’un pianiste, et son toucher ?

Mais ce que Jean Birnbaum a appelé de « tempo secret » à propos de ce livre dans Le Monde [2], ne peut-il pas se traduire en véritable « style de vie » ? Ce qui relie ces trois éminents écrivains, le piano, n’est-il pas – au fond – une magnifique machine à produire de l’intime, et des brèches nécessaires dans le bloc de marbre des certitudes rationnelles ? Une sorte de limonaire assis très digne et très bourgeois, permettant de revenir à soi, dans un grand confort hédoniste, quand notre pensée nous a porté à appartenir totalement à l’époque ? Certainement.

Ainsi, le monde se découpe t-il incontestablement en philosophes qui jouent du piano, en philosophes qui n’en jouent pas, et en hommes ordinaires qui sont totalement malheureux. Ou presque.

Notes

[1François Noudelmann, Le toucher des philosophes, Gallimard, 2008

[2cf. Jean Birnbaum, Le tempo secret des philosophes, in Le Monde, 14 novembre 2008

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