ISSN 2269-5141

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Etienne Pinat : Les deux morts de Maurice Blanchot. Une phénoménologie.

mardi 23 mai 2017, par Nicolas Rousseau

Dans cette étude, [1] Etienne Pinat se propose de montrer que le thème de la mort est central dans l’oeuvre de Maurice Blanchot et de cerner l’originalité de son approche. Chez ce dernier, la mort se présente sous un aspect insurmontablement contradictoire. Elle est à à la fois inéluctable et en même temps, invivable. La mort est une possibilité permanente pour l’homme puisque, comme le dit Heidegger, dès que le Dasein est né, il est assez jeune pour mourir, de sorte qu’il peut décéder à chaque instant. Heidegger peut ainsi définir la mort pour le Dasein comme la possibilité de mon impossibilité : tant que je vis, il me reste toujours des possibilités, des choses à accomplir, et la mort vient toujours trop tôt, car quand elle vient, elle met fin à ces possibilités, si infimes soient-elles, que j’ai encore tant que je vis. Elle arrive toujours avant que j’ai tout fait, tout donné. Elle interrompt une existence qui aurait pu continuer encore. Pour le Dasein, la possibilité dépasse donc toute effectivité, mais la mort interrompt cette possibilité de dépasser le donné.

Blanchot, renversant la formule heidegerienne définit au contraire la mort comme l’impossibilité de toute possibilité, ce qui est somme toute plus proche du sens commun que la formulation heideggerienne, mais surtout, Blanchot insiste sur l’omniprésence de la mort dans la vie et sur l’impossibilité cependant de vivre ma mort. Il oscille donc sans cesse entre deux conceptions de la mort : à la fois comme toujours possible et comme impossible à vivre, et surtout il ne cherche pas à dépasser cette contradiction. C’est cette double dimension de possibilité et d’impossibilité qui est selon Etienne Pinat au coeur de la pensée blanchotienne de la mort et c’est selon lui l’originalité de Blanchot et sa force de ne jamais chercher à résoudre cette contradiction.

Une phénoménologie de la mort

Si la philosophie d’un homme exprime ce qu’il a ressenti et compris de la vie, alors on peut bien dire en effet que toute la pensée et la vie de Blanchot sont sous le signe de la mort. De Thomas l’Obscur à L’Instant de ma mort, Blanchot ne cesse de vouloir cerner ce moment où cesse la vie, mais aussi la façon dont je peux l’anticiper et surtout la façon dont la mort définit par avance toute ma vie. Or, la mort est toujours ma mort, elle est irréductiblement mienne, mais la mort est ce qui me dépossède de moi-même : elle est à la fois personnelle et impersonnelle. Mais là où pour Heidegger, l’être-pour-la-mort amène le Dasein à se saisir dans son unicité, la mort selon Blanchot est une rencontre avec le Neutre, l’absolument insignifiant et indifférent, l’impersonnel de l’existence en général.

Grâce à d’excellentes analyses des auteurs avec qui Blanchot mène un dialogue constant, notamment Kafka, Kierkegaard, Heidegger, Levinas et Bataille, Etienne Pinat montre à la fois la filiation de Blanchot par rapport à ces écrivains et philosophes, pour mieux en même temps souligner son originalité par rapport à eux. Pinat souligne en particulier en quoi il y a une phénoménologie blanchotienne de la mort : celle-ci ne peut être vécue, ne peut être même vraiment pensée, mais elle est bien quelque chose dont je fais l’expérience, du seul fait que j’en ai conscience. La mort est donc phénoménologiquement une expérience des limites de ma conscience et donc aussi une exploration des limites de toute phénoménologie. Cette expérience impossible de l’impossibilité, Blanchot va pourtant la tenter dans chacun de ses livres : comment l’anéantissement de tout être pourrait-il devenir un objet vécu par la conscience ?

Etienne Pinat montre très bien comment les notions blanchotiennes, comme la Nuit, l’Autre, le Dehors, le Neutre, sont des métaphores désignant la mort et servant à en donner une image approchée, à défaut de pouvoir saisir vraiment celle-ci.
Mais cela va plus loin, car non seulement chez Blanchot la mort est une expérience ultime, mais elle est aussi une expérience omniprésente, qui détermine toutes les autres. Il devient assez clair, à lire Etienne Pinat, que tout pour l’auteur de Thomas l’Obscur se ramène in fine à la mort. Toutes les expériences fondamentales que nous pouvons faire dans la vie sont marquées du sceau de ma disparition inéluctable, et plus encore, toutes, selon Blanchot, en sont comme des annonces. Je ne peux vivre la mort mais tout ce que je vis me permet pourtant d’entrevoir ce que c’est que mourir. C’est dire que je ne peux pas au sens strict mourir, car ce n’est pas un acte que j’accomplis, c’est quelque chose qui au contraire me me prive de tout pouvoir, mais pourtant tout ce que je fais me fais déjà mourir. A la limite, chaque acte est déjà une façon de mourir ; je meurs à chaque instant. Même la littérature selon Blanchot, et suivant cela Kafka, est une façon d’expérimenter cela : d’approcher la possibilité de la mort et en même temps, de faire l’expérience d’un ineffable, d’une autre réalité, cachée mais imprégnant toute notre vie. Ecrire c’est mourir et c’est la mort qui écrit en moi.

Eros et Thanatos

Avant Blanchot, George Bataille oppose déjà deux morts, comme l’explique Etienne Pinat (page 211) celle de l’hiver qui est dépérissement, et celle du printemps, qui est prodigalité, dépense pure. Mais le printemps n’est pas, comme chez Lucrèce par exemple, synonyme d’amour, de procréation, de surabondance vitale. Au contraire, le printemps est déjà annonce du dépérissement. Il y a une mort par perte et une mort par surabondance, par gaspillage, destruction irraisonnée de richesses. De même, l’amour, en tant qu’il est pure passivité (je ne choisis pas de tomber amoureux) et qu’il est une puissance impersonnelle en moi (j’aime parce que l’amour me fait aimer, donc ce n’est pas moi qui aime, ça aime en moi), m’arrache à moi-même, tout comme le fait la mort, qui me sépare de mon individualité et me rend indifférent à ma propre vie. Ainsi, même l’amour, comme le décrit Blanchot, est comme une pré-mort. Non seulement Eros et Thanatos s’entremêlent, mais on dirait qu’Eros n’est qu’un autre nom de Thanatos. Etienne Pinat oppose à ce titre la réduction érotique de Jean-Luc Marion à une réduction blanchotienne thanatologique : je ne suis vraiment donné à moi-même que dans l’approche de la mort.

On ne saurait trop apprécier la qualité des explications d’Etienne Pinat, qui a manifestement appris à bonne école (avec Claude Romano, nommément) comment proposer des explications claires et minutieuses sur des auteurs -Heidegger, Blanchot, Levinas... - dont les propos ne brillent pas toujours par leur clarté et dont nombre de commentateurs ne font que renchérir sur l’obscurité, croyant sans doute atteindre à la vérité de ces auteurs en rajoutant de l’obscur sur de l’obscur. En réalité, il vaut beaucoup mieux, dans l’explication d’un texte, prendre le contrepied du style de l’auteur et s’attarder sur des distinctions très "techniques" quand le propos est général, dramatiser quand le texte semble trop technique, ou encore revenir aux fondements de la pensée de l’auteur quand celui-ci propose une réflexion très nuancée. Alors qu’expliquer Bergson en renchérissant sur les métaphores, ou Heidegger avec force vocabulaire grec ou allemand, ne fait qu’embrouiller encore plus l’esprit du lecteur de bonne foi, qui espérait y voir un peu plus clair.
Etienne Pinat réussit au contraire ce qu’on peut attendre d’un bon commentateur, à savoir montrer que ce qui semblait incompréhensible chez l’auteur peut être expliqué et que ce qui semble évident ne va en fait pas de soi. Par exemple (page 230) : « Ce qui est rencontré dans le Dehors et la nuit est la neutralité de l’image, de sorte qu’autrui rencontré dans le Dehors doit prendre aussi cette figure, raison pour laquelle il est au neutre. Le Dehors, c’est l’espace du Neutre, et tout ce qui y est rencontré ne peut qu’être le Neutre, la nuit, l’absence de sens, de sorte que cette rencontre d’autrui ne rompt pas avec le Neutre, elle nous y reconduit à chaque fois. Voilà ce que Levinas refuserait de la manière la plus ferme. Ce qu’envisage Blanchot, c’est une rencontre d’autrui dans la nuit de l’insomnie, dans l’inhumaine neutralité de l’il y a, là où Levinas voit en autrui le recourt qui seul nous permet de lui échapper. Il y a chez Levinas cet espoir d’échapper au Neutre que barre définitivement Blanchot en nous donnant plutôt la tâche de veiller sur le Neutre ». Il y a là manifestement l’aveu d’une solitude insurmontable de Blanchot, incapable de rencontrer autrui, tout comme Thomas ne pouvait déjà approcher de la femme désirée. Blanchot se situe donc à l’opposé de Levinas, car en rencontrant autrui, je ne rencontre pas cette personne mais une existence impersonnelle. L’illéité, le caractère du il ou elle, se dissout donc dans l’anonymat du Neutre, comme tout le reste.

Le neutre, le mal, la souffrance

Henri de Monvallier et moi n’avions pu lire ce livre au moment où nous terminions notre propre Blanchot l’Obscur [2]. La confrontation des deux points de vue -à peu près complètement opposés et franchement incompatibles- promettait d’être intéressante. Je n’aurais pas la prétention, c’est le cas de le dire concernant Blanchot, d’être neutre. Sur le fond, je n’ai aucune réserve sur les analyses d’Etienne Pinat, qui attestent d’une maîtrise remarquable de l’ensemble de l’oeuvre et de ses sources. Quiconque s’intéresse à Blanchot, veut le découvrir ou l’approfondir, a tout intérêt à lire ce livre, à la fois précis, synthétique et très pertinemment structuré.

Mais désormais, j’ai encore plus de réserves sur Blanchot lui-même. Il fait peu de doutes que la mort est ce vers quoi convergent tous les propos de Blanchot, comme les lignes de fuite vers l’horizon, et dans notre livre, nous n’avions pas vu cette « thanatologie » blanchotienne pourtant évidente une fois qu’on a lu Etienne Pinat (thanatologie comme on dirait théologie, ici donc : discours sur la mort, discours à la mort ou encore : discours de la mort elle-même).

Ce thème est tellement obsédant qu’il est comme ce "soleil noir de la mélancolie" dont parle Nerval, et qu’il projette son ombre sinistre sur la moindre ligne de l’auteur. Il a cherché par tous les moyens à approcher cette limite inatteignable et il a construit une oeuvre qui est comme le balbutiement d’une mystique (il est vrai qu’une mystique ne peut pas définition être plus qu’un balbutiement) ; celle-ci a de quoi fasciner, mais on peut aussi se perdre dans cette nuit brumeuse dont on n’atteint jamais le bout. Et surtout, en cherchant toujours plus avant ce sublime de la mort, Blanchot tombe dans un anti-rationalisme extrême dont, à mon avis, ni la littérature ni la philosophie n’ont besoin, et qui signifie en fait leur ruine.

Blanchot recherche toujours l’extrême, il n’est donc pas surprenant qu’un autre auteur de référence pour lui soit Sade (comme nous avons essayé de le montrer dans notre essai), en ce qu’il y a chez le marquis une recherche de l’extrême du désir, dans la violence et la destruction d’autrui, et en même temps une recherche de l’anéantissement du désir. Chez Sade, la vie est une souffrance si terrible qu’elle ne peut être supportée qu’en faisant souffrir autrui, comme l’explique assez clairement Dolmancé dans La philosophie dans le boudoir. La vie est le mal donc il n’y a que par les pratiques sadiques que je peux jouir en faisant mal à autrui : tout à la fois pour vivre pleinement la vie et pour se venger d’elle. Chez Sade, il faut se décharger sans cesse du désir. Or, décharger c’est d’abord éjaculer, et c’est en même temps se décharger du fardeau de la souffrance vitale, sans fin, par tous les moyens.

Et je crois que le Neutre exprime aussi cette coïncidence des contraires, du désir de détruire et de la destruction du désir lui-même. Le neutre est apaisement, inertie, stase, mais en même temps, violence absolue dans la rupture de toutes les limites, impossibilité de la réconciliation, sinon dans l’annulation des différences. Le tragique est donc bien sûr au coeur de l’oeuvre de Sade comme de Blanchot. Il s’exprime chez le premier par l’impossibilité de cesser de souffrir sans souffrir encore plus, chez le second par le désir de mourir, le désir de ne pas mourir et tout à la fois le désir de vivre dans et par la mort. L’état neutre serait celui où les deux deviendraient enfin totalement indistincts, où l’individu ne serait ni mort ni vivant, mais dans une sorte de repos éternel vécu dès aujourd’hui.

Cette différence dans la racine du tragique se manifeste dans l’esthétique des deux auteurs. La différence serait que les personnages de Sade tendent à devenir des statues enchevêtrées dans les ténèbres des boudoirs et des châteaux, dans une recherche de perfection artistique dans la copulation de groupe, comme s’il n’était possible d’atteindre une certaine rédemption qu’en atteignant une harmonie parfaite dans la débauche. Chez Blanchot, au contraire, il semble que les personnages soient toujours plus désincarnés. Là où Dolmancé ne parvient pas à satisfaire sa sexualité perverse et toute-puissante, Thomas ne parvient pas à éprouver, me semble-t-il, le moindre désir sexuel. L’imaginaire fantastique de Sade tend à statufier ses personnages, celui de Blanchot à en faire des fantômes. Mais dans les deux, ce qui est perdu, c’est le corps vivant, le corps de chair, Leibkörper pour reprendre le terme de Husserl.

Or, malgré cette opposition esthétique, les deux auteurs se rejoignent sur l’essentiel : le désir d’anéantissement. Le neutre n’est que l’autre nom du mal, extrême et d’autant plus pernicieux qu’il est déguisé ou qu’il semble innoffensif, à la façon du diable selon Baudelaire dont « la plus belle des ruses est de vous persuader qu’il n’existe pas ». Mais quoi qu’en pensent Blanchot à la suite de Nietzsche, il n’y a rien « par-delà bien et mal ». Il n’y a même pas le Rien ou le Néant, ou le Neutre, il n’y a que le mal ! Nietzsche lui-même n’a jamais su dire quelles étaient ces valeurs à créer. Si l’on cherche à abolir la morale, on n’atteint à rien de plus haut ni de plus fondamental, on détruit le bien, purement et simplement ; de même qu’en cherchant à faire advenir le surhumain, on n’élève pas des hommes supérieurs, on réduit simplement en esclavage la plupart d’entre eux ; on n’atteint pas le surhumain, mais on détruit l’humanité.

Or, chez Sade, comme chez Blanchot et Nietzsche, il y a bien une recherche forcenée de l’anéantissement sous toutes ses formes. Mais cette « volonté de néant » est plus avouée chez les deux premiers que chez Nietzsche, qui nous fait miroiter un avenir inédit et radieux. Ce dernier est donc un nihiliste moins lucide et moins conséquent.

Blanchot est mort

Blanchot ne peut vivre qu’en fuyant la vie, en refusant toute image de lui, en refusant d’être reconnu dans la rue, en disparaissant derrière son oeuvre, non seulement, mais en montant aux extrêmes politiquement et en refusant tout ce qu’il y a d’humain en l’homme. Malade, il ne peut qu’accentuer sa maladie pour la supporter. Il doit se faire fantôme et paradoxalement incarner ce fantasme moderne entre tous, celui de la mort de l’homme, de la mort de l’auteur, de la mort du sujet . Les propos de Blanchot sur l’amour montrent à quel point il a refusé la vie. Car s’il est vrai que l’amour me rend passif et qu’il me dépossède de moi-même, ressemblant en cela à la mort, il est peut-être aussi la seule passion qui me permet vraiment de comprendre l’autre et d’être pleinement moi-même en éprouvant la vie, ma vie, la seule vie que j’ai et que je ne ressens jamais si intensément que lorsque j’aime cette personne bien définie et pas une autre. De sorte que l’amour est la seule passion qui n’en est pas une, et que ramener l’amour à la passivité et à la souffrance de la passion, c’est à mon avis passer à côté de lui. Et de fait, il y a beaucoup plus de gens qui souhaitent trouver l’amour, et le conserver lorsqu’ils l’ont, que de gens qui veulent en finir, parce que tomber amoureux n’est pas tomber mort, tout au contraire ! Blanchot est à plaindre s’il a aussi peu ressenti l’amour, ou même s’il a aussi peu réussi à l’exprimer. L’amour jusque dans la mort selon Bataille est une forme extrême, peut-être pervertie, d’amour, mais l’amour comme image de la mort, je crois que ce n’est plus du tout l’amour. Il est vrai que le plaisir n’est pas une idée qui se rencontre chez Blanchot ; or à n’éprouver jamais aucun plaisir, mais seulement les souffrances de la maladie et les brefs instants de soulagement où elle veut bien se calmer, il y a de quoi perdre la raison, et de quoi souhaiter en finir au plus vite, bien que Blanchot ait vécu vieux (il est mort à 95 ans). On en dirait autant sur l’amitié : comment a-t-il pu être ami toute sa vie avec Levinas, le penseur du primat d’autrui, et réduire la rencontre de l’altérité à une étape sur la rencontre avec l’impassible et l’impossible de la mort ?

On peut admettre avec Etienne Pinat qu’il y a une philosophie de Maurice Blanchot, mais est-elle vraiment désirable ? C’est tout de même bien fuir la vie que de chercher comme il l’a fait à s’enterrer vivant. A chercher le Très-Haut, ou l’innommable de la mort, on peut dire sans doute que Blanchot a renoncé à tout ce qui est ici-bas. Et c’est pourquoi en le lisant, on finit tout de même par avoir ce rire dont Bergson dit qu’il est une réaction contre ce qui nous menace comme êtres vivants, car tout cela n’est pas très joyeux ! Comment ne pas devenir fou quand, pour se prémunir de la mort, on veut passer sa vie à ne penser qu’à cela ?

Je serais tenté, à l’inverse, de dire avec Spinoza que la méditation du sage est une méditation de la vie, non de la mort. Toutefois, je reconnais qu’il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de ne jamais penser à la mort. Et on ne peut exclure qu’il y ait une certaine importance à méditer sur elle. Mais pas pour se complaire, à mon avis, dans ces représentations accablantes qui font virer l’existence au cauchemar, car il est tout de même absurde d’employer toutes les forces de son esprit à se représenter ce qui m’est le plus nuisible, ce qui nuit à ma puissance d’agir comme dirait Spinoza. La pensée de la mort est parfois un aiguillon qui m’avertit de l’urgence de vivre, quand je passe mon temps à des choses qui n’en valent pas la peine et que je suis donc en train de passer à côté de ma vie.

Sans doute la conscience mort appelle-t-elle une reprise au sens kierkegaardien, c’est-à-dire un retour à moi pour reprendre possession de l’existence à laquelle j’étais devenu étranger, mais pas pour me mortifier encore plus en me rendant toujours plus indifférent au monde. D’autant que la tentation devient vite, pour le lecteur, de rester indifférent à Blanchot, tant son aversion pour toute mesure et pour toute raison provoque certes au début le frisson de l’ineffable, mais rapidement l’ennui. Car il est faux de croire que la raison, la logique, l’argumentation sont des choses ennuyeuses, alors que l’intuition, la vision et le sublime seraient exaltants, nouveaux, incroyablement modernes. A vrai dire, il n’y a rien de plus répétitif, lassant et usé que l’antirationalisme, qui peut ressurgir à toute époque sous diverses formes, qui reprend toujours les mêmes vieilles scies et n’exprime que la confusion d’esprits dégoûtés du monde. Je dirais même que l’on ne peut se passionner pour les abîmes qu’en tant qu’on croit y trouver une certaine vérité, une certaine pensée supérieure dans leur contemplation. Mais je ne vois pas comment le néant pourrait séduire par lui-même.
En effet, Blanchot cherche encore un sens à sa vie, même dans l’innommable. Et il ne parvient à être lui-même que dans la contemplation de sa disparition. Il s’enivre de la mort parce qu’il n’y a qu’en elle qu’il trouve une forme d’authenticité, mais en devenant tout à fait étranger à lui-même. Il y a dans sa recherche tout autant une quête de soi qu’une fuite. Il est évident que personne ne peut échapper à la mort et que personne ne peut vraiment vivre le moment de décéder. Mais c’est tout de même un raccourci de langage de dire que, parce que la mort est impossible à connaître, elle est « impossible » tout court. De même, il est possible que je meure dès que je suis né, mais en déduire que la mort est une possiiblité de mon existence prête quelque peu à confusion, car mourir n’est pas un pouvoir, ce n’est pas une possibilité qui se réalise. Il est très difficile, voire impossible de ne pas penser à la mort. Mais c’est tout de même perdre la raison de croire qu’en y pensant sans cesse, on pourra conjurer sa venue et apaiser la peur qu’elle nous inspire. Il vaut donc mieux laisser Blanchot à ses tourments, pour ne pas s’infliger comme lui une double peine de mort.

Notes

[1Etienne Pinat, Les deux morts de Maurice Blanchot. Une phénoménologie, Zeta Books, 2014.

[2Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau, Blanchot l’obscur ou La déraison littéraire, Autrement, « Université populaires & Cie », 2015.

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