ISSN 2269-5141

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Guillaume Pigeard de Gurbert : Kant et le temps

lundi 12 juin 2017, par Thibaut Gress

Guillaume Pigeard de Gurbert, auteur du remarqué Contre la philosophie [1], a récemment publié un court essai consacré à la question du temps chez Kant, et sobrement intitulé Kant et le temps [2]. Se proposant de rappeler l’omniprésence du temps dans la philosophie critique, l’auteur présente de manière claire et globalement convaincante l’importance de cette forme a priori de la sensibilité, exposée dès l’esthétique transcendantale, au sein de laquelle se déroule l’entièreté des activités de l’entendement.

Avec le parti-pris de ne pas faire appel à la littérature secondaire, exception faite curieusement de Heidegger, l’auteur propose une sorte de cours sur le sujet ; le connaisseur de Kant n’y apprendra pas grand-chose, mais il faut reconnaître à l’ouvrage le grand mérite d’expliquer de manière très claire pour quelles raisons le temps est omniprésent dans la Critique de la raison pure. Toutefois, précisément parce que cette dernière est au cœur de l’ouvrage, nous ne pouvons que déplorer le fait que l’auteur la cite dans l’édition des PUF, traduite par Tremesaygues et Pacaud sans que, jamais, la moindre référence à l’édition allemande de l’Académie ne soit fournie ; cela rend les renvois aux citations très pénibles, et gâte quelque peu la clarté de l’ouvrage par ailleurs bien réelle.

A : Redonner au temps sa triple dimension : succession, simultanéité, permanence

Kant et le temps propose une lecture du temps, comme l’indique le titre, essentiellement à l’intérieur de la Critique de la raison pure et ce, nous semble-t-il, selon une double optique : d’abord une optique de présentation pédagogique à l’usage des étudiants, en vue d’exposer en quoi cette forme a priori de la sensibilité constitue peut-être l’élément crucial de la réflexion kantienne à partir de 1781.

Toutefois, à côté de cette première visée qui se ramène à une exposition, se superpose une seconde ambition, peut-être plus polémique puisqu’elle s’inscrit dans un dialogue avec Heidegger qui, dans son Kant et le problème de la métaphysique, avait semblé ramener le temps à la seule question de la succession, notamment au § 32. Heidegger, note l’auteur, minore la permanence et la simultanéité, et peine à comprendre que la fameuse temporalisation ne revêt pas, exclusivement, chez Kant, l’aspect d’une succession. C’est pourquoi, dès l’avertissement, l’auteur prend soin d’indiquer qu’il sera attentif à toutes les dimensions du temps envisagées par Kant :

« Le temps ce n’est pas seulement ce qui fait que les choses passent, c’est aussi ce qui fait qu’elles arrivent en même temps et, plus fondamentalement encore, ce qui fait qu’elles durent. » [3]

Ce rappel est sans doute très salutaire à l’égard de Heidegger, mais nous semble porter bien au-delà de ce dernier : il est vrai que, bien souvent, nous avons tendance à réduire le temps à la seule question de la succession, et ce y compris chez les meilleurs commentateurs. Ainsi, même Béatrice Longuenesse peut avoir des formules ambiguës laissant parfois penser que l’intuition temporelle et la succession sont deux synonymes parfaits, ramenant de ce fait le temps à la seule dimension de la succession : « l’intuition temporelle, écrit cette dernière, ou intuition de succession, est elle-même engendrée par l’acte d’appréhension de ce divers. » [4] Le temps est donc bien souvent réduit à sa présentation du divers qui ne serait divers que par la succession, si bien que le temps, parce qu’il est la condition a priori de ladite diversité, est identifié à la succession pensée comme seule manifestation possible du divers.

De manière bien plus nette encore, Hermann Cohen réduit explicitement le temps à la succession, au moins autant sinon davantage que Heidegger. Cohen affirme que la forme du temps n’est autre que la possibilité de la succession, et uniquement cette possibilité-là. L’espace serait alors ce qui permet la juxtaposition instantanée, et le temps l’étalement successif : « Réunion et succession, tels sont les deux contenus dont Kant a doté les formes de la sensibilité. » [5] La même thèse est reprise quelques chapitres plus tard pour penser le problème de l’idéalisme : le sens interne, note Cohen, s’oppose à toutes les formes de l’idéalisme matériel, et à l’idéalisme problématique ou dogmatique. Mais quelle est cette chose interne ayant le pouvoir d’affecter ? « Pour que la conscience de nous-mêmes puisse naître, le divers doit donc tout d’abord être relié dans des rapports de succession. » [6]

Il serait inutile de prolonger la liste des commentateurs ayant peu ou prou réduit le temps à la seule forme de la succession, alors même que celui-ci, de manière très explicite chez Kant, s’ouvre également à la simultanéité et à la permanence. Ce n’est pas là le moindre des mérites de l’ouvrage de Pigeard de Gurbert que de le rappeler.

B : Faire du temps une solution et non un problème de la connaissance humaine

L’ouvrage de Guillaume Pigeard de Gurbert nous semble par ailleurs présenter deux mérites fondamentaux qui se comprennent dès l’introduction. Le premier est de repenser la place de l’expérience chez Kant : si le temps est, comme tel, une forme a priori de la sensibilité, donc une intuition pure a priori qui ne provient pas de l’expérience, il n’en demeure pas moins que son omniprésence implique de penser l’ensemble des actes intellectuels selon l’expérience temporelle ; en d’autres termes, que la provenance du temps ne soit pas d’ordre empirique n’implique aucunement que l’on puisse mettre à l’abri de l’expérience ce qui lui est soumis ; pour le dire plus clairement, si les concepts et la mathématique entrent en relation avec le temps, alors ils entreront en relation avec une certaine expérience temporelle, ce qui invite à penser le rapport de Kant à l’empirisme : que serait en effet un concept qui ne pourrait se temporaliser, donc s’expérimenter sous une certaine forme temporelle, sinon une chimère ? Penser le rapport de Kant à l’empirisme à partir du temps nous semble ainsi être la première vertu de l’ouvrage.

La seconde est de présenter le kantisme comme une réflexion visant à neutraliser la gravité de l’omniprésence du temps ; alors même que Kant inonde l’ensemble de ses analyses d’un fleuve temporel, il en neutralise en effet du même geste la dimension problématique. Que l’ensemble de notre connaissance soit soumis au temps d’une manière ou d’une autre ne constitue pas un moyen d’abaisser notre connaissance : c’est bien plutôt une sorte de constat neutre qui n’appelle aucune dévalorisation de ce qui est connu au motif que l’expérience temporelle serait sollicitée. L’auteur résume cette double thèse dès l’introduction ;

« L’originalité et l’audace de Kant sont d’étendre ou pour mieux dire d’aggraver cette emprise du temps, bien au-delà de ce que la philosophie empiriste a osé, mais pour en faire le principe, et non la faillite, de la connaissance. Kant est en un sens beaucoup plus empiriste que Locke et Hume. Il débusque en effet la présence du temps dans des régions insoupçonnées par eux, c’est-à-dire jusqu’au cœur même du sanctuaire des mathématiques. » [7]

C : Kant et La question empiriste

Il a été très souvent remarqué que le temps comme intuition pure a priori était une faculté distincte des concepts provenant de la spontanéité de l’entendement ; parce qu’il n’y a aucun croisement entre la faculté sensible, donnant les phénomènes, et la faculté intellectuelle, donnant les concepts, Kant a dû élaborer une sorte de pont entre les deux facultés, pont appelé schématisme, et permettant de rendre compte de la possibilité pour un concept d’éclairer le sens d’un phénomène. L’auteur résume ce problème en ces termes : « Le concept proprement dit permet non pas simplement de penser, mais de penser quelque chose. Or rien ne peut nous être donné que dans le temps. Si bien que le concept dépend d’autre chose que lui pour être lui-même. » [8] Manière de dire que le temps réalise l’entendement tout en le restreignant.

Toutefois, , si l’on peut dire, le sujet trouve-t-il le temps lui permettant de recevoir les phénomènes ? En lui-même, naturellement, puisque le temps est une faculté transcendantale, par laquelle le sujet, a priori, peut intuitionner des objets, internes et externes sous la forme de phénomènes. Évidemment, chacun note par cette transcendantalisation du temps que Kant prend le contrepied de Leibniz qui faisait du temps et de l’espace sensibles des formes dérivées d’un ordre spatio-temporel substantiel : pourtant, il n’y a pas que Leibniz qui est ici visé, mais aussi les empiristes, et en premier lieu Locke.

Ce dernier, dans L’essai sur l’entendement humain, avait défendu une célèbre thèse permettant de situer l’origine de l’idée du temps dans l’expérience de la succession des idées :

« Il est évident à quiconque voudra rentrer en soi-même et remarquer ce qui se passe dans son esprit, qu’il y a, dans son entendement, une suite d’idées qui se succèdent constamment les unes aux autres pendant qu’il veille. Or la réflexion que nous faisons sur cette suite de différentes idées qui paraissent l’une après l’autre dans notre esprit, est ce qui nous donne l’idée de la succession ; et nous appelons Durée la distance qui est entre quelque partie de cette succession, ou entre les apparences de deux idées qui se présentent à notre esprit. » [9]

Sur ce point, nous ne pouvons pas suivre les analyses de l’auteur ; pour ce dernier en effet, tout se passe comme si être empiriste signifiait ne se fier qu’à des données empiriques externes de sorte que Gurbert en vient à considérer que si le temps est d’origine empirique, alors il est donné par l’expérience d’une extériorité. Ainsi, ce dernier oppose la thèse kantienne pour laquelle le sujet ne sort pas de lui-même pour aller chercher le temps, n’ayant qu’à passer d’une faculté à l’autre, à la thèse « empiriste » pour laquelle l’idée du temps naîtrait d’une affection externe. « C’est ce que n’ont pas vu les empiristes qui ont cru que le temps était une idée, qui dérivait à ce titre des données de l’expérience. » [10]

Or, nous considérons qu’un contresens est ici commis. Il est évident que Kant se réfère à Locke et à sa thématisation du sens interne selon laquelle nous acquérons l’idée de l’espace par la vue et le toucher tandis que nous acquérons l’idée du temps par le sens interne (idée de la durée comme susceptible de mesure). Avec Locke, explique B. Longuenesse, le temps « est à rapporter au sens interne et non au sens externe en ce que la seule succession qui nous soit immédiatement présente est celle de nos idées, la succession des états de choses devant, pour être perçue, être d’une manière ou d’une autre accordée à celle de nos idées, ou en termes kantiens, de nos représentations. » [11] C’est donc bien Locke qui fait du sens interne un analogue de la réceptivité externe et qui donne le modèle de ce sens à Kant. En d’autres termes, l’esprit s’affecte de ses propres actes. Mais il s’affecte empiriquement au sens où il fait l’expérience de la succession de ses propres idées, d’où naît l’idée de durée qui elle-même fait naître le critère de la mesure.

Ainsi, chez Locke, le sens interne ne traite pas les opérations de l’esprit mais les idées contenues dans l’esprit. C’est de la succession des idées et non des opérations de l’esprit que naît le temps. « Kant partage avec Locke la conception du sens interne comme affectivité ou réceptivité, mais il met fin à la transparence de l’esprit à lui-même, tout comme il met fin à la transparence de l’esprit aux choses. » [12] Si donc il nous semble légitime de mettre l’accent sur le rapport de Kant aux empiristes, nous ne pouvons pas suivre Gubert jusqu’au bout dans son opposition radicale de la saisie kantienne du temps et de la saisie empirique, notamment en son versant lockéen.

D : La question de l’irréversibilité du temps

Les chapitres III, IV et V traitent des trois dimensions du temps selon Kant, à savoir la succession, la simultanéité et la permanence ; le chapitre III est, de loin, le plus important, car il charrie de nombreuses analyses très claires et très précieuses pour comprendre un certain nombre de subtilités de l’esthétique transcendantale mais aussi, et peut-être même surtout, de l’analytique transcendantale.

L’une d’entre elles porte sur la question de l’irréversibilité. Lorsque Kant affirme que nous introduisons nous-mêmes l’ordre et la régularité dans les phénomènes, il pose le problème de la détermination du temps par le concept, et de l’affectation du concept par le temps. Mais dans le cas de l’ordre pris au sens de l’irréversibilité des phénomènes, comment comprendre sa provenance ? L’irréversibilité n’est pas une propriété du temps comme forme a priori de la sensibilité, mais elle est la forme que l’entendement impose a priori à la forme du temps. En d’autres termes, l’esthétique transcendantale ne dit pas tout de la manière dont nous nous rapportons au temps puisque l’entendement lui-même conceptualise l’ordre même du temps que ne donne pas le temps comme intuition pure a priori.

Cela signifie que la catégorie de nécessité va être mobilisée par l’entendement pour penser la succession temporelle. Pourtant, un tel procès peut sembler circulaire, comme l’avait déjà relevé Béatrice Longuenesse : « c’est parce que nous rapportons à un objet la succession de nos perceptions dans l’appréhension, que ce qui n’est, dans la conscience empirique, que succession de fait est réfléchi comme irréversibilité, c’est-à-dire comme succession nécessaire de nos perceptions. » [13] Ce cercle, notait B. Longuenesse, est manifeste mais volontaire car c’est d’un seul et même acte de pensée que nous rapportons la succession des perceptions appréhendées à un objet et que nous réfléchissons comme nécessaire cette succession.

« Si l’acte d’appréhension n’était pas orienté vers l’établissement d’un rapport entre la suite des perceptions et un objet par elles représenté et reconnu, la succession demeurerait succession de fait et n’aurait pas occasion d’être reconnue réversible ou irréversible. Il n’y a donc pas d’irréversibilité de la succession antérieure à la reconnaissance d’une succession objective, et grâce à laquelle nous conclurions que la succession est non seulement succession dans notre appréhension, mais succession dans les choses. » [14]

Nous nous représentons une succession objective si nous nous représentons un même qui devient autre ; c’est la régularité du changement lui-même qui permet dans la multiplicité indéfinie de nos sensations et de nos intuitions de réfléchir un tel rapport entre déterminations permanentes et déterminations changeantes. Bref c’est dire que nous supposons que tout changement se produit conformément à une règle. Ramener ce raisonnement à la question de l’irréversibilité, c’est dire avec Alain Renaut que « le rapport de causalité acquiert une signification à travers la manière dont ce rapport conceptuel est « présenté » (dargestellt) dans l’intuition du temps, sous la forme de la succession irréversible des instants. » [15]

E : La question de la permanence

Un autre chapitre très intéressant de Kant et le temps est celui consacré à la permanence, dont la nécessité se trouve pensée à partir de la succession. « Pour que le flux lui-même existe, il lui faut bien un théâtre où il puisse défiler, tout comme le fleuve héraclitéen ne peut couler qu’entre des berges qui elles ne coulent pas. » [16] Il faut donc, note l’auteur, une pure durée qui soit la permanence, rendant possible la durée et la succession comme telles. C’est à la substance d’assurer un tel rôle car, par sa permanence, la substance est une « sorte de méta-catégorie de la relation plutôt qu’une catégorie de la relation dans la mesure où elle rend possible toute relation. Il ne faut pas confondre la relation de la substance à l’accident, qui fait effectivement partie de la table des catégories, avec la substance proprement dite. » [17]

Il est intéressant de mettre en perspective les analyses de l’auteur avec celles de ses devanciers. Cohen, pour ne citer que lui, avait relevé lui aussi l’importance de la permanence, mais ne l’avait pas autant reliée au temps puisque celui-ci était pensé essentiellement selon la question de la succession. Rappelant que le schème de la substance n’est rien d’autre que la permanence du réel dans le temps, Cohen montrait de manière subtile que l’immuable ne résidait pas dans les phénomènes (Eléates) ni dans le temps (Galilée et Newton) mais, bien plutôt, et de manière paradoxale, dans le changement. Ce résultat était immédiatement lié à son appréhension du temps en termes de succession et l’on mesure alors l’écart de lecture entre celle proposée par le néokantisme, pour laquelle le permanent n’est soumis qu’au changement de ses déterminations, et celle de l’auteur, visant à réintégrer la permanence dans le temps, après le détour de l’entendement.

S’il nous semble ici nécessaire de donner raison à Pigeard de Gurbert contre Cohen, peut-être faut-il encore préciser les raisons de ce choix, qui nous semblent présentes chez Béatrice Longuenesse. Celle-ci a fort bien montré que Kant faisait de la permanence du réel dans le temps non pas une détermination en soi mais le résultat d’une synthèse transcendantale de l’imagination en vue de réfléchir l’objet de l’intuition sensible comme en soi déterminé eu égard à la forme logique de la relation de sujet à prédicat dans le jugement. Mais existe-t-il un permanent comme substrat ? En nous référant à A184/B227 nous pouvons dire que nous croyons percevoir la succession ou la simultanéité des états de choses mais nous ne percevons que la succession de nos représentations tandis que la représentation de la simultanéité et de la succession dans les états de choses ne sont pas directement perçus mais sont le résultat de la manière dont nous interprétons la succession des perceptions dans notre appréhension. Or, une telle interprétation n’est possible que si nous rapportons les représentations successives à un substrat permanent. La supposition d’un substrat permanent est implicite dans toute expérience des relations temporelles. Il en découle que le permanent est la condition de la représentation des relations de simultanéité et de succession entre les phénomènes ; mais nous ne connaissons le permanent que par ces relations entre déterminations changeantes et nous ne connaissons le changeant que comme détermination du permanent. C’est là sans aucun doute une réminiscence de Wolff (Philosophia prima sive Ontologia, §§ 768-779)

En somme, l’unité du temps suppose elle-même la permanence de la substance. Mais alors, dans quel sens l’influence joue-t-elle ? Est-ce l’entendement qui détermine en retour la manière dont nous nous rapportons au temps ou est-ce, inversement, la sensibilité qui force secrètement l’entendement à toujours devoir penser de manière temporelle, la substance étant ici le produit nécessaire de l’intuition de la permanence ? C’est là un débat compliqué mais au sein duquel Pigeard de Gurbert prend parti en faveur de la seconde option, et offre une synthèse intéressante de son propos :

« A cet égard, on peut lire la Critique de la raison pure comme une contribution à la psychanalyse de la raison pure, en ce sens qu’elle débusque « l’influence inaperçue de la sensibilité sur l’entendement », influence inconsciente à l’origine de l’apparence transcendantale. Kant met bel et bien au jour un inconscient de la raison précritique qui croit s’être libérée de la contrainte du temps alors que le temps conditionne nécessairement sa connaissance. » [18]

F : Questions ouvertes à l’approche kantienne du temps

L’auteur ne se contente pas de présenter ni de décrire la conception kantienne du temps mais il en note également les hésitations et les difficultés. Prenant notamment appui sur la 2nde édition de la Critique de la raison pure, il remarque que l’aperception transcendantale est l’unité qui précède a priori tous les concepts de liaison ; mais comment l’unité transcendantale pourrait-elle précéder le sens du temps ? Comment les concepts pourraient-ils naître de l’entendement ? Pourquoi également définir la distribution des catégories comme la table transcendantale des « moments » de la pensée ? « Kant, note l’auteur, s’exprime comme si le temps constituait la condition transcendantale involontaire du transcendantal qui est censé le conditionner. A force d’aller et venir entre les moments où la pensée détermine le temps et ceux où le temps affecte la pensée, Kant aura fini par tanguer. » [19]

Nous partageons ces interrogations, mais nous devons en même temps faire part d’une petite frustration ; ce sont là quelques difficultés bien réelles mais qui sont toutefois très loin d’épuiser l’étonnement qui peut saisir le lecteur cherchant à comprendre le sens du temps chez Kant. Il y a d’abord l’évolution kantienne quant à la nature du temps, dont l’auteur ne parle pratiquement pas ; en effet, dans la Dissertation de 1770, Kant évoque à de très nombreuses reprises « l’idée du temps » (§ 14) ; et s’il en fait déjà une intuition, il en fait une intuition « conçue » (§ 14, 3) avant toute sensation comme la condition des rapports que l’on rencontre entre les choses sensibles. Que signifie « idée » du temps en 1770, et pourquoi l’intuition du temps semble-t-elle être à la fois « pure » et en même temps « conçue » ? Ce sont là des éléments qui mériteraient d’amples analyses.

Par ailleurs, malgré toutes les limites de son ouvrage, dans Goodbye Kant [20], Maurizio Ferraris a relevé de réelles ambiguïtés dans l’approche kantienne telle qu’elle est exposée dans la Critique de la raison pure. Le temps y est, remarque Ferraris, tantôt défilement de ce qui est à l’extérieur (phénomènes externes), tantôt flux interne de notre conscience, tantôt la conscience même en tant que conscience de soi, ce que Hegel absolutisera d’ailleurs en en faisant le Sujet. Il semblerait donc que le Temps soit à la fois une intuition interne, externe, et un concept (le Moi comme objet de la conscience). Donc dire que le temps est une intuition est ambigu en raison de l’ambiguïté même du sens du temps. En outre, l’inclusion de l’espace dans le temps contredit l’argument réfutant l’idéalisme, à savoir que la perception d’un flux temporel dans le moi démontre qu’il y a quelque chose de constant en dehors de nous, à savoir un monde externe et dépendant. Il est regrettable que Pigeard de Gurbert n’ait pas jugé bon de répondre à ces objections qui auraient peut-être permis de clarifier davantage encore l’approche kantienne du temps.

Conclusion

Ce court essai vise donc à la fois à présenter l’approche kantienne du temps de manière claire, à réhabiliter les autres dimensions temporelles que celle de la seule succession afin de faire place à la simultanéité et à la permanence, et de rappeler le fait que l’esthétique transcendantale est loin d’épuiser le discours kantien sur le temps.

Malgré certaines limites, notamment dues à sa taille, ce petit livre qui rappelle à bien des égards un cours de classe préparatoire littéraire, présente donc de nombreux mérites pédagogiques, et pourra être lu avec grand profit par les étudiants afin de se confronter à l’une des plus entêtantes questions de la philosophie et à sa solution kantienne. Néanmoins, il ne saurait être lu comme un livre de « recherche » visant à élucider des problèmes techniques posés par le kantisme, son évolution interne, et ses sources historiques.

Notes

[1Guillaume Pigeard de Gurbert, Contre la philosophie, Actes-Sud, 2010

[2Guillaume Pigeard de Gurbert, Kant et le temps, Paris, Kimé, 2015

[3Ibid., p. 9.

[4Béatrice Longuenesse, Kant et le pouvoir de juger, Paris, PUF, Coll. Épiméthée, 1993, p. 29

[5Hermann Cohen, La théorie kantienne de l’expérience, Traduction Dufour et Servois, Paris, Cerf, 2001, p. 245

[6Ibid., p. 353

[7Kant et le temps, op.cit., p. 15

[8Ibid., p. 25

[9John Locke, Essai sur l’entendement humain, II, XIV, § 3, Traduction Coste, Paris, Vrin, 1983, p. 135

[10Kant et le temps, op. cit., p. 27

[11Longuenesse, Kant…, op. cit., p. 265

[12Ibid., p. 268

[13Longuenesse, Kant…, op. cit.,, p. 419

[14Ibid., p. 420

[15Alain Renaut, Kant aujourd’hui, Paris, Flammarion, coll. Champs, 1999, p. 304

[16Kant et le temps, op. cit., p. 77

[17Ibid., p. 80

[18Kant et le temps, op. cit., p. 84

[19Ibid., p. 89

[20Maurizio Ferraris, Goodbye Kant. Ce qu’il reste aujourd’hui de la Critique de la raison pure, Traduction Jean-Pierre Cometti, L’éclat, 2009, chapitre 7

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