ISSN 2269-5141

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Camille Riquier : Philosophie de Péguy

les mémoires d’un imbécile

mardi 14 novembre 2017, par Marie Boeswillwald

« Je ne puis oublier que je suis un philosophe. »
« La philosophie est le plus beau des métiers [1]. »
Charles PÉGUY

En quoi Péguy peut-il être dit philosophe ? Le désigner de la sorte relève-t-il d’une récupération indue, d’une extrapolation illégitime ? Ce qualificatif pourrait n’être qu’une simple métaphore, à moins qu’il ne soit qu’une étiquette supplémentaire plaquée sur un auteur inclassable que l’on a bien du mal à cerner. Après avoir été tour à tour désigné comme « socialiste dreyfusard », « poète catholique », « gérant des Cahiers de la quinzaine », « antimoderne », étant simultanément tout cela à la fois, Péguy serait de surcroît « philosophe. »

Or, l’essai de Camille Riquier, Philosophie de Péguy [2] tend à montrer qu’une telle appellation n’est pas un titre de plus, mais qu’elle se justifie en tant que l’œuvre de Péguy est essentiellement philosophique – et non pas seulement par tel ou tel de ses aspects. Aussi, parler de la « philosophie de Péguy », c’est découvrir, par-delà les multiples facettes d’une vie et d’une œuvre intimement entrelacées, l’unité et la cohérence profondes d’une pensée riche d’enseignements.

D’autant plus riche d’ailleurs, que Péguy semble s’adresser autant à nous, hommes du XXIe, qu’à ses contemporains. À le lire, on ne peut qu’être frappé de la pertinence de son constat, de la justesse de son analyse, de la profondeur de ses vues. Et pourtant, ce qu’il a à nous dire, il le dit en tant qu’« imbécile. » Pourquoi, dès lors, devrions-nous l’entendre ?

« Les mémoires d’un imbécile »

D’emblée, le titre accrocheur provoque le lecteur. S’agit-il d’un portrait-charge du gérant des Cahiers de la quinzaine ? L’épithète d’« imbécile » sous-entend-elle qu’on va avoir affaire à une philosophie au rabais, mauvaise caricature d’un discours pseudo-conceptuel ? Qui est l’homme, quel est le penseur qui se cache derrière cet adjectif a priori peu élogieux ?

En soi, il n’est pas si surprenant qu’un philosophe fasse profession de niaiserie. Que de baudruches l’ironie socratique n’a-t-elle pas ainsi crevées ! Car rien n’est plus efficace que de passer pour un idiot afin de démasquer les erreurs, voire les vices, d’un interlocuteur prétendument savant, mais qui ignore jusqu’à son ignorance... Rien n’est plus confondant que la sagesse qui sort de la bouche d’hommes feignant l’étonnement et l’incompréhension. Sans doute Péguy est-il beaucoup trop entier pour manier systématiquement l’antiphrase : ce qu’il a à dire, il le dit clairement et tout de go. Cependant, il a ceci en commun avec Socrate de se targuer d’être l’homme qui ne sait pas – qui ne sait ni mentir, ni tricher, ni parvenir, ni jouer des coudes, ni se faufiler. Du moins sait-il « ce que ne savent pas tous les autres [3] » – et notamment, à quel point ils ne savent pas ce qu’ils ne savent pas… [4]

Le voilà donc paradoxalement plus avancé que les doctes, et plus fort qu’eux sans doute, quoique sa faiblesse soit réelle. En effet, si l’on se réfère à l’étymologie proposée par Julius Pokorny, « imbécile » signifie littéralement « sans bâton, sans support », donc débile [5]. C’est d’ailleurs sa désarmante naïveté qui lui vaut un jour d’être traité d’imbécile par l’un de ses amis, consterné par tant de probité candide… L’insulte aurait porté si Péguy ne s’en était pas fièrement emparé pour en retourner le sens à son avantage : il sera et ne voudra désormais n’être plus qu’un « imbécile », convaincu qu’il n’est pas d’autre voie que l’imbécilité pour échapper aux rets du monde moderne, ce « sachant » par excellence qui veut tout savoir et ne supporte pas de ne pas savoir. Son imbécillité, il la déclinera tour à tour comme gaucherie, inaptitude native à réussir (au sens du monde), naïveté, simplicité, pureté de cœur. Antidote à la libido sciendi moderne, elle lui servira de garde-fou contre la volonté de puissance et l’aspiration à l’omniscience de ses contemporains. Finalement, sous sa plume, l’imbécile est à l’intellectuel-démiurge ce que le chrétien est au monde : un signe de contradiction.

Imbécile, mais non pas sot. Camille Riquier insiste sur cette distinction qui n’a pas échappé à Péguy : est sot l’homme déraciné, volatile et creux, sarment détaché du cep, qui « porte “son être en dehors de lui-même” [6]. » L’imbécile, en revanche, se remarque à son absence d’esprit, esprit qu’il faut ici entendre au sens pascalien du terme. Paradoxalement, d’être dépourvu de cette qualité lui permet d’entrer dans cet ordre supérieur qu’est l’ordre de la charité. Par là même, l’imbécile demeure le dépositaire et le garant, au cœur du monde moderne, de la vertu d’agapè dont ce monde s’est vidé au point de devenir exsangue. Si donc, sur le plan temporel, l’existence de l’imbécile est à plaindre – parce qu’elle est celle d’« un raté [7] » –, du point de vue de l’éternel, elle ne saurait nullement être l’objet du moindre mépris puisqu’elle est déjà signe de ce qui ne passera jamais.

Être « un défonceur de portes ouvertes [8] », ou l’apologie de la lapalissade

Péguy, qui se sait et se dit « philosophe [9] », ne revendique pas pour autant ce titre orgueilleusement, comme s’il s’agissait d’un passe-droit qu’on brandirait pour s’octroyer la tâche de reconstruire la réalité en la systématisant. Être philosophe relève à la fois d’une vocation et d’une mission. Et d’une mission sérieuse. On ne badine pas avec ce qui porte (sur) la question du sens.

Une vocation tout d’abord : celle de répondre à l’appel du réel, seul et ultime véritable maître, le seul dont on puisse accepter les leçons – fussent-elles difficiles à recevoir [10]. Pour ce faire, la réflexion philosophique doit en épouser les nuances et les contrastes sans chercher à les gommer. En conséquence, elle doit renoncer à enfermer la réalité dans un carcan conceptuel impropre à rendre compte de sa richesse, de sa profusion et, plus encore, de son imprévisibilité. Or, rien n’est plus effrayant, aux yeux des « esprits systématiques », que ce qui échappe à tout moment à leur compréhension (au sens étymologique de ce terme). C’est pourquoi ils s’évertuent intellectuellement à domestiquer, à dompter le réel pourrait-on dire. Véritable lit de Procuste, « l’esprit de système » force ainsi la réalité à coïncider avec ses catégories. Que celles-ci s’avèrent bien trop étroites pour la contenir ne l’embarrasse nullement : il lui suffit de remodeler cette réalité jusqu’à ce qu’elle se coule docilement, appauvrie mais soumise désormais, dans les cases prédisposées par l’analyse en vue de juguler son impondérabilité. Or, rien n’est plus mortifère que cette manière d’entraver le réel comme s’il n’était que matière ductile qu’il suffirait de verser dans les moules de la « pensée toute faite » pour se l’approprier ! En cela fidèle aux enseignements de Bergson, Péguy renchérit sur la thèse selon laquelle « les systèmes philosophiques ne sont pas taillés à la mesure de la réalité où nous vivons [11]. »

Cessons donc […] de considérer comme contradictoires en elles-mêmes des qualités qui précisément ne sont contradictoires que dans les classements des intellectuels. Où a-t-on jamais vu que le clair exclût le profond ou que le profond exclût le clair. Ils s’excluent dans les livres, dans les didactiques, dans les manuels. Ils ne s’excluent ni dans la nature ni dans cette autre nature qu’est la grâce. Ni dans la nature ni dans cette deuxième et supérieure nature qu’est la nature de la grâce [12].

C’est pourquoi la seule manière d’honorer la réalité est encore de la laisser être contradictoire ; c’est moins tendre vers la résolution (chimérique) de ces contradictions qu’à leur mise en exergue ; c’est enfin soustraire les choses à toute quantification comme à toute statistique.

En cela, Péguy va à contre-courant de l’appréhension scientifique moderne qui, paradoxalement, oscille entre l’analyse prétendant épuiser la réalité, et la simplification, outrancière jusqu’à en être irrévérencieuse, de cette dernière. Dans les deux cas, le savant erre car il pense d’autant mieux connaître son objet qu’il l’a rendu rassurant – c’est-à-dire, qu’il l’a mis sous contrôle. C’est là confondre intelligence et intuition, savoir extérieur englobant et compréhension intime, éprouvée dans et par l’expérience [13]. Or, cette confusion théorique n’est pas sans répercussions pratiques : il est dans la logique même du mouvement analytique, en effet, de conduire à la décomposition des choses. Lutter contre ce processus de dégradation signifiera dès lors redonner ses lettres de noblesse au réel maltraité.

On l’a dit, Péguy considère la philosophie comme une vocation. Or, de cette vocation découle nécessairement une mission, aussi exigeante que salutaire :

« Celui qui est désigné doit marcher. Celui qui est appelé doit répondre. C’est la loi, c’est la règle, c’est le niveau des vies héroïques, c’est le niveau des vies de sainteté. [14]. »

Répondre au réel suppose donc d’être rendu capable d’enrépondre. Autrement dit, est philosophe celui qui part du donné au lieu de plaquer l’idée sur la réalité – ce qui ne peut qu’aboutir à asservir celle-ci à celle-là. Le premier critère du sérieux philosophique, c’est donc l’adhérence au réel, adhérence dont découle ispo facto une adhésion de l’intelligence à la vérité. Le point de départ du questionnement détermine son bien-fondé ainsi que la justesse de son orientation : si l’ancrage est réaliste, le sens sera assuré. A contrario, tout idéalisme constitue un vice de forme qui invalide le procès de la réflexion. Or, si la démarche philosophique n’a de sens qu’à coller au plus près du réel, c’est parce que nulle vérité, nulle justice ne peut sortir d’une philosophie qui s’élabore au détriment de la réalité. L’intransigeance de Péguy, son refus des compromis(sions) n’a d’égale que l’unique exigence du réalisme : dire ce qui est, tel qu’il est. Ni plus, ni moins : « il faut être bête […] : il faut dire ce que l’on voit [15]. » Et ainsi, quitte à déplaire [16], oser :

« Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste [17]. »

Là est la définition du respect véritable : traiter ce qui est tel qu’il est, pour ce qu’il est. C’est pourquoi la déférence de Péguy devant la réalité est immense, parce qu’elle est désintéressée. À la fois cause et effet de son intégrité intellectuelle, elle lui permet de résister à la pression que l’idéologie moderne exerce sur les choses, dans l’optique de les rendre planifiables, manipulables et modulables à l’envi. Or, il y a bien une raison à ce que le réel ait été à ce point galvaudé – c’est-à-dire, à la fois moqué, avili et instrumentalisé : c’est l’argent, « métal maudit » conciliant les inconciliables, hydre protéiforme et « entremetteur universel. » [18]

L’implacable réquisitoire contre l’argent

Si, à l’ère du modernisme, l’humanité peut se bercer de désirs prométhéens, c’est parce qu’elle a désormais les moyens de les réaliser. Dans l’illusion d’être libérée des anciennes croyances du passé, elle ne voit pas que c’est encore un dieu qu’elle adore lorsqu’elle vient (se) sacrifier sur les autels de la nouvelle idole qu’est l’Argent. « Jamais l’argent n’a été à ce point le seul maître et le Dieu », écrit ainsi Péguy dans L’Argent suite [19]. L’argent qui fait d’elle une « putain », et du modernisme le pire des proxénètes. Même le roi Midas s’est mis à pleurer de rage et de désespoir lorsqu’il s’aperçut que, selon ses vœux, tout ce qu’il touchait se transformait en or : dès qu’il effleure l’eau d’un bassin pour se désaltérer, celle-ci se fige instantanément ; le voici approchant de sa bouche la nourriture qui devait le rassasier, mais c’est pour aussitôt se casser les dents sur une viande trop dure d’avoir été changée en un métal qui perd soudain, à ses yeux, son côté vital… Malheureux alchimiste, Midas finit par haïr cet or qui, pour être précieux, pétrifie toute forme de vie…

Est-ce en raison de sa dématérialisation sur un compte épargne que les modernes ne se sont pas encore rendu compte du pouvoir stérilisant de l’argent ? Est-ce parce qu’ils sont grisés par les possibles que cet argent leur ouvre qu’ils ne voient pas combien celui-ci les asservit ? Quand il parle de Mammon, Péguy n’a pas de mots trop durs pour stigmatiser son effrayante voracité et mettre en garde contre ce dissolvant corrosif. Cancer de la société, l’argent a acquis une puissance telle qu’il a contaminé l’existence bien au-delà de la sphère économique, si bien qu’il n’est pas exagéré d’affirmer que c’est bien lui qui est à l’origine de l’avilissement sans précédent de tout un monde déboussolé.

« Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est maître sans limitation ni mesure. Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul face à l’esprit. (Et même il est seul en face des autres matières.) Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul devant Dieu. Il a ramassé en lui tout ce qu’il y avait de vénéneux dans le temporel, et à présent c’est fait. Par on ne sait quelle effrayante aventure, par on ne sait quelle aberration de mécanisme, par un décalage, par un dérèglement, par un monstrueux affolement de la mécanique ce qui ne devait servir qu’à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger. […] De là est venue cette immense prostitution du monde moderne. Elle ne vient pas de la luxure. Elle n’en est pas digne. Elle vient de l’argent. Elle vient de cette universelle interchangeabilité [20]. »

Est-ce à dire que Péguy croit à la perdition de ses contemporains ? Lorsqu’il les invective, est-ce du haut de son inébranlable droiture qui le ferait mépriser les égarés qui se sont laissé prendre au règne de l’argent comme aux sirènes du progrès ? Péguy en colère, Péguy-colère adopte-t-il la posture du censeur impitoyable et sûr de sa vertu ? Ou cette colère même n’est-elle pas plutôt le signe et la manifestation tangible d’un profond élan de compassion pour le monde – ce monde que Dieu a tant aimé qu’Il s’y est « encharné. » Personne n’est en réalité moins indifférent que Péguy aux malheurs de ses semblables. La situation inédite du monde moderne, la situation faite aux imbéciles dans le monde moderne le navre et l’atteint en plein cœur. Péguy a mal : il a mal au monde, pourrait-on dire. Sa souffrance se concentre en un « point de suture éternellement mal joint », qui le laisse perméable à la grâce… donc à l’espérance.

« Une époque [d’un] prix entièrement nouveau [et] inconnu [21] »

Les modernes ne sont pas damnés d’avance. Si leur orgueil prométhéen les condamne, leur indéfectible espoir d’un avenir meilleur les rachète. Cet orgueil même est d’ailleurs parent d’une touchante humilité qui, pour être maladroite, n’en est pas moins réelle, remarque Clio, muse de l’Histoire à qui Péguy donne la parole dans un essai éponyme [22]. Comment Dieu ne pardonnerait-Il pas à ceux qui ne savent pas ce qu’ils font ? Se pourrait-il que tant d’hommes ne parvinssent jamais à bon port pour s’être trompés de chemin ? « Il y a peut-être des prières qui sont mal adressées et qui arrivent bien, tout de même [23]. » Pourquoi dès lors désespérer ? Le monde recèle encore des ressources de vie et de renouvellement insoupçonnées, dont l’enfance est l’inépuisable réceptacle, l’intarissable fontaine. C’est si vrai que pour l’auteur du Porche, la grâce de l’enfance peut à elle seule régénérer le corps – social aussi bien que mystique – tout entier. Aussi, commente Camille Riquier, « moderne n’est peut-être qu’un masque, qui ne doit pas entraver l’espérance d’un salut universel [24]. »

Or, pour que le masque tombe, « toute l’entreprise philosophique de Péguy est de remonter jusqu’à cette métaphysique sourde et muette, inavouée parce qu’inavouable », soubassement de l’apensée moderne. « Car ce n’est qu’en exhibant les conditions de possibilités sur lesquelles leur pensée s’appuie qu’ils sauront combien elles sont proprement des conditions d’impossibilité [25]. » Acculer ses contemporains au pied du mur qu’ils ont eux-mêmes érigés « dans leur imagination », c’est donc les mettre en mesure de se rendre compte qu’ils se trouvent dans une impasse et, par-là, les amener à rebrousser chemin.

Sur cette voie du retour, une mystérieuse Petite Fille les précède et leur « donne la main. » Seul le regard de l’imbécile est à même de distinguer sa discrète présence qui s’éprouve paradoxalement sur le mode d’une vertigineuse absence. Humble flamme vacillant au souffle des tempêtes sociales, économiques et politiques qui secouent l’humanité en cette période charnière, l’espérance tient bon néanmoins, étincelle qui couve sous les cendres d’un monde qui se meurt. Et par-delà tous les désespoirs et toutes les ingratitudes, par-delà toutes les turpitudes et toutes les prostitutions, c’est elle qui l’emporte et entraîne avec elle, dans son jeune élan, la vieille humanité lasse de ses errances.

Ses hérauts sont les enfants et les saints, ceux qui vivent de confiance et d’abandon, mais plus encore ceux qui en meurent. Car c’est une chose de vivre en se donnant, c’en est une autre, plus belle encore sans doute – mais ô combien plus difficile –, que de s’abandonner jusque dans la mort. Cet abandon, Péguy le conçoit comme le creuset où se forge la seule révolution digne de ce nom, la seule qui fasse époque [Sur la distinction entre période et époque, voir Riquier, Philosophie de Péguy, op. cit., p. 208.]]. Certes, aux yeux des fiévreux révolutionnaires – matamores cléricaux ou séculiers qui s’agitent pour bien des choses, quand une seule est nécessaire –, prière rime avec démissionnaire. C’est qu’ils confondent action et activisme, patience et passivité, le fait d’être agi avec celui d’être actif. Péguy assume quant à lui de s’adonner à l’activité des Cahiers avec zèle (car il y a urgence) et lenteur, respectant en cela le doux rythme des « infiltrations de la grâce », qui jamais ne force une liberté. Faire sa part en temps et en heure… sans jamais cesser d’espérer, voilà la ligne de conduite qu’il se fixe pour se maintenir « dans l’axe [26]. »

Un « antimoderne » étonnamment actuel

Tandis qu’il dépeint le monde moderne avec une lucidité prophétique, c’est son propre portrait que brosse Péguy. En tant que père de famille tout d’abord, l’auteur du Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle se campe en « aventurier » face à une humanité « autothée » trois fois parricide, puisqu’elle a rejeté la triple autorité divine, politique et naturelle : « Dieu est mort », la mystique s’est dégradée en politique, l’intérêt individuel l’emporte chaque jour davantage sur la solidarité organique. Or, en butte au parasitisme qui devient le modus vivendi de ses contemporains, Péguy s’attelle fidèlement à la tâche, ne voulant rien obtenir qu’il ne l’ait mérité par son labeur et ses sacrifices. « La passion de la vérité, la passion de la justice, l’indignation, l’impatience du faux, l’intolérance du mensonge et de l’injustice occupaient toutes nos heures, occupaient toutes nos forces », se souvient-il en rédigeant sa Lettre au Provincial [27].

Jusque dans son inflexibilité et son intransigeance, il entend résister par son œuvre à l’inquiétante dilution des repères qui n’est que la conséquence du peu de sérieux avec lequel les modernes engagent leur vie et jouent allégrement celles des autres. Le cœur empli de reconnaissance envers ceux qui l’ont formé et qui lui ont permis de devenir celui qu’il est, il souffre de la grande ingratitude des modernes, qu’il a bue lui-même jusqu’à la lie [28]. Dans un monde où tout est malléable, où rien ne tient mais où tout fluctue, s’écoule et se délite, « nos fidélités », écrit Péguy, s’érigent comme autant de « citadelles » imprenables [29]. Les portes du Progrès qui charrie les décombres du passé ne prévaudront pas contre elles…

Enfin, devant les dangers que représente le fictionnalisme pandémique des modernes, qui contamine tous les pans de l’Université et jusqu’à la métaphysique, Péguy se retranche derrière le rempart de l’irréductible réalité. Ou plutôt, le réel devient le poste d’avant-garde d’où il va mener bataille contre un messianisme sécularisé complètement fantasmé. Du début jusqu’à la fin, ce combat n’aura pas d’autre but que de préserver l’humanité contre elle-même, contre ses dérives et ses déviances. À plusieurs décennies d’intervalles, sans doute aurait-il souscrit à ce propos de Günther Anders s’inquiétant de « l’obsolescence de l’homme » dans un monde de plus en plus déshumanisé et déshumanisant :

« Il ne suffit pas de changer le monde. Nous le changeons de toute façon.
Il change même considérablement sans notre intervention.
Nous devons aussi interpréter ce changement pour pouvoir le changer à son tour.
Afin que le monde ne continue pas à changer sans nous.
Et que nous ne nous retrouvions pas à la fin dans un monde sans hommes. [30]. »

Ce sont donc les « mémoires d’un imbécile » que Camille Riquier nous donne à lire dans cet essai qui se propose de livrer la confession posthume d’un homme fauché trop tôt pour réaliser ce projet qui lui tenait à cœur. Imbécile comme le ciel invariablement « bleu » depuis que le monde est monde [31] ; imbécile à l’image des mondes révolus où l’on s’éveillait à l’amour du réel par l’esprit d’étonnement ; imbécile comme ces hommes naïfs qui, animés d’une profonde gratitude vis-à-vis de leurs prédécesseurs, préfèrent leur dire « merci » plutôt que de livrer leur héritage à la merci des adeptes de la tabula rasa, ces révolutionnaires court-termistes qui nourrissent paradoxalement la folle ambition d’éterniser le monstre dont ils accouchent ; imbécile car ignorant des manigances retorses et autres coups bas grâce auxquels les modernes parviennent, grâce auxquelseux, réussissent – au détriment des « pauvres types dans notre genre. » Imbécile par honnêteté, imbécile par fidélité à son idéal de jeunesse – et ce, jusqu’à l’héroïsme. Imbécile et bienheureux de l’être, car un autre royaume lui est promis. Le royaume de ceux « qui ne font pas le malin » et qui, en vertu de ce fait, ne seront pas la proie du Malin.

Notes

[1Charles Péguy, À nos amis, à nos abonnés, in Œuvres en prose complètes, t. II, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1988, p. 1276 et 1278.

[2Camille Riquier, Philosophie de Péguy, ou les mémoires d’un imbécile, Paris, PUF, 2017

[3Charles Péguy, Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, in Œuvres en prose complètes, t. III, Gallimard, « Pléiade », 1992, p. 659.

[4Aphorisme talmudique attribué à Rabbi Nahman.

[5De bacillum qui signifie « bâtonnet », précédé du préfixe privatif -im.

[6Camille Riquier, Philosophie de Péguy, Presses Universitaires de France, 2017, p. 365.

[7Péguy,De la situation faite à l’histoire…, op. cit., II, p. 495.

[8Heureux les systématiques, II, p. 284.

[9« Je suis philosophe », confessera-t-il ainsi à son ami Pierre Baudouin. Des propos semblables reviennent en leitmotiv dans son œuvre.

[10Sur le thème de l’accueil du réel comme propédeutique philosophique, lire le magnifique essai Notes sur Bergson et la philosophie bergsonienne, OC, III, dans lequel Péguy rend hommage à celui qui lui a ouvert tant de perspectives philosophiques en lui permettant entre autres de se dégager du formalisme kantien.

[11Henri BERGSON, La Pensée et le Mouvant, introduction, 1e partie, p. 1.

[12Péguy, Note sur Bergson… op. cit., III, p. 1250.

[13Sur la distinction entre l’analyse et l’intuition, voir C. Riquier, Philosophie de Péguy, op. cit., p. 227.

[14Péguy, Notre jeunesse, III.

[15Péguy, Note sur Bergson…, III, p. 1250.

[16Péguy se targuait d’ailleurs de mécontenter au moins un tiers de ses lecteurs !

[17Péguy, Lettre du Provincial, I.

[18En cela, Péguy semble faire écho à la célèbre tirade du personnage de Shakespeare, dans la pièce éponymeTimon d’Athènes.

[19L’Argent suite, III, p. 951.

[20Ibidem, p. 1455-1456.

[21L’Argent suite, III, p. 991-993.

[22Clio, Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, III, p. 1117.

[23Ibidem, p. 1129.

[24Philosophie de Péguy, op. cit., p. 511.

[25Ibidem, p. 326.

[26Lire à ce propos le très bel essai de Jean-Noël Dumont, L’Axe de détresse, Éditions Michalon, Paris, 2005.

[27OC, I, p. 287.

[28L’amertume de Péguy devant tant d’ingratitude est particulièrement prégnante dans l’émouvant texte d’adieu À nos amis, à nos abonnés, in OC, t. II, où il s’avoue « vaincu. »

[29Péguy, Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet, III, p. 461.

[30Günther ANDERS, exergue à L’Obsolescence de l’homme, C.H. Beck Verlag, Munich, 1956 (Ivrea, 2001 pour la traduction française)

[31Péguy,Deuxième Élégie XXX, II, p. 936.

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