ISSN 2269-5141

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Guy-Félix Duportail : Les institutions du monde de la vie

Merleau-Ponty et Lacan

mardi 13 janvier 2009, par Raoul Moati

Les Institutions du monde de la vie [1], s’inscrivent dans la poursuite du programme de recherche lancé il y a plus de dix ans par Guy-Félix Duportail, consistant à rouvrir le chantier de la phénoménologie husserlienne à partir d’outils conceptuels n’émanant pas directement de son legs, afin d’établir une lecture phénoménologique de la pragmatique de la communication [2] et de la psychanalyse [3] sur un mode non syncrétique.

Si avant ce nouvel opus les travaux de G-F Duportail restaient centrés sur le langage, Les Institutions du monde de la vie marquent une nouvelle étape de son projet, d’autant plus remarquable que philosophiquement risquée, vers la constitution d’une ontologie capable d’intégrer la psychanalyse dans le champ de la phénoménologie et réciproquement.

En effet, la réitération de la rencontre entre la phénoménologie, d’inspiration cette fois merleau-pontienne, et de la psychanalyse lacanienne proposée par les Institutions du monde de la vie, doit mener selon G-F Duportail, à la formation d’une « psychanalyse ontologique » [4].

Pour ce faire, il s’agit pour G-F Duportail de présenter et de poursuivre l’échange de pensée entamé par Merleau-Ponty et Lacan au siècle dernier, afin de démontrer « que la psychanalyse re-fonde par voisinage la psychanalyse, et que la psychanalyse empiète sur la phénoménologie, en se métamorphosant ipso facto en ontologie phénoménologique » [5].

Une telle entreprise requiert selon son auteur d’ériger le chiasme phénoménologique en méthode, permettant de prolonger les intuitions éparses et proto-topologiques du Visible et l’Invisible dans la topologie du dernier Lacan, lui-même sans aucun doute relancé dans ses recherches théoriques par Merleau-Ponty, mais pas suffisamment en retour pour sonder la topologie dans toute son épaisseur charnelle et phénoménologique. Nombreux sont les travaux en psychanalyse qui, pour avoir fait l’impasse sur la fécondité de l’échange entre Merleau-Ponty et Lacan, ont transformé leur discipline en une mathématique formelle détachée de l’enracinement ontologiques des formations de la topologie. C’est en réponse à la fois à une phénoménologie réticente à devenir « une psychanalyse de la vision » [6] tout autant qu’au psychanalyste enfermé dans « l’incompréhension vis-à-vis de la portée ontologique de sa discipline » [7], que les Institutions s’érigent. D’une part, contre une phénoménologie qui n’aurait toujours pas fait sienne la nécessaire injonction formulée par Lacan de sortir des illusions de la « méconnaissance imaginaire », en assumant la part non intégralement spéculaire de la corporéité, et dont on comprend l’importance tardive chez Merleau-Ponty, à la mesure, soutient Duportail, « non de la simple évocation, mais bel et bien la reprise, par Lacan, des intuitions topologiques de Merleau-Ponty » [8]. D’autre part, contre la réduction formaliste de la topologie lacanienne, l’ouvrage souhaite rétablir « une problématique génétique » [9], qui permette de réinscrire celle-ci dans le sol concret de la chair vécue, tel que la phénoménologie du monde de la vie nous le donne à penser. En ce sens, le geste de G-F Duportail consiste à radicaliser la portée de l’injonction phénoménologique à procéder par retour thématisant au monde de la vie : si celui-ci doit bien être pensé comme la matrice ontologique qui sous-tend l’existence des structures symboliques, un tel projet ne pourra se réaliser sans l’élucidation préalable de la pluri-dimensionnalité topologique de la chair, conditionnant les institutions du sens qui se forment dans le monde de la vie. Cette « pluri-dimensionnalité charnelle de l’être-au-monde » [10] se déclinerait ainsi à travers la triplicité dimensionnelle du nouage topologique chez Lacan du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire. Cette triplicité doit ainsi permettre « d’élucider, à l’aide de formes schématiques, l’infrastructure originaire de la chair » [11], laquelle appelle nécessairement à l’édification d’une « métaphénoménologie », capable de prouver la portée instituante du monde de la vie ainsi formalisé, mais d’une formalisation précisément non formaliste, c’est-à-dire capable de « rendre compte de la « topologie vécue » du corps selon le primat de la spatialité du corps au monde » [12]. Or c’est bien là le pari réussi de G-F Duportail que de parvenir à attester des effets instituant de la pluri-dimensionnalité topologique du charnel, à travers les trois institutions du corps, de l’amour et du Nom-du-Père que celle-ci accomplit. Les parties consacrées à l’amour et au Nom-du-Père contiennent des pages très belles et très convaincantes où Lacan est conjugué à Proust et à Stendhal pour rendre compte de l’institution borroméennes des sentiments, ou encore sur le difficile problème du statut phénoménologique de la négativité, des effets de décomplétude et de supplémentarité que celle-ci engendre, notamment pour ce qui est de la résolution de ce nœud en plus du sinthome soutenant le nouage général de l’espace borroméen.

Sans doute est-ce la partie consacrée à l’institution topologique du corps qui attirera le plus l’attention des phénoménologues, tant celle-ci expose la nécessaire dépendance des torsions de la chair aussi bien que les phénomènes de réversibilité du sentant et du senti qu’elle occasionne, au mouvement en boucle de la pulsion scopique par l’intermédiaire de laquelle, les multiples dimensions de la chair finissent par se nouer. Mais là sans doute réside aussi la plus haute gageure de la démarche, dans la mesure où loin de pouvoir être assimilée à la vie entendue dans son sens phénoménologique, la topologie lacanienne de la pulsion renvoie à la jouissance comme intimement liée à la mort, et nécessairement compromise dans le processus d’auto anéantissement de la vie retournée contre elle-même. Loin de contourner le problème, ni la boucle du Réel, Duportail cherche à en rendre raison en faisant des « malentendus et ratages de la jouissance (…) la condition instituante de l’habitation du monde par le corps » [13]. Mais la question reste de savoir jusqu’à quel point cette jouissance est compatible avec l’ontologie patockienne du mouvement et de la vie. L’originalité de la démarche d’application à la phénoménologie de la chair des outils topologiques de Lacan, a sans doute conduit G-F Duportail à sous-estimer la puissance de refondation et de subversion de la phénoménologie que rend possible son dispositif. Sans doute aucun, est-ce à la rencontre de ce dilemme que la poursuite de sa recherche le conduira. Sans doute aussi est-ce sa difficile résolution qui permettra la formation définitive d’une phénoménologie inédite dont Les Institutions du monde de la vie par leur richesse et leur efficace, portent en germe et annoncent l’heureuse venue.

Notes

[1Guy-Gélix Duportail, Les institutions du monde de la vie, Merleau-Ponty et Lacan, Millon, coll. Krisis, 2008

[2Phénoménologie de la communication, Paris, Ellipses, 1999

[3L’a priori littéral, Paris, Cerf, 2002

[4Guy Félix Duportail, Les institutions du monde de la vie, Merleau-Ponty et Lacan, op. cit., p. 44

[5Ibid. P. 102

[6Ibid. p. 13

[7Ibid. p. 50

[8Ibid. p. 88

[9Ibid. p. 55

[10Ibid. p. 58

[11Ibid. p.86

[12Ibid. p.84-85

[13Ibid. p. 130

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