ISSN 2269-5141

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Pierre Manent : La raison des Nations

Enquête sur la souveraineté nationale et les fondements de la démocratie

mercredi 12 mars 2008, par Thibaut Gress

Pierre Manent, principal héritier politique de Raymond Aron en France a consacré en 2006 un court mais profond ouvrage à la question de l’effacement des Nations. Cette thématique retenue par Manent a de quoi surprendre si l’on songe aux préoccupations de l’illustre philosophe, plutôt enclin à comprendre le bouleversement de la modernité induit par un fait politique réduit à une fonctionnalité téléologiquement orientée vers l’efficacité, qu’à regretter les structures presque symboliques des cadres politiques traditionnels.

Pourtant, dès l’avant-propos, Manent lie substantiellement la Nation comme structure politique à la nature même de l’individu ; mieux que cela, la Nation devient le cadre exclusif au sein duquel l’individu comme citoyen acquiert sa pleine humanité. « Le phénomène dont je parle, écrit Manent, c’est l’effacement, peut-être le démantèlement, de la forme politique qui, depuis tant de siècles, a abrité les progrès de l’homme européen, à savoir la nation. Une forme politique – la nation, la cité – ce n’est pas un léger vêtement que l’on peut prendre et déposséder à volonté en restant ce que l’on est. Elle est ce Tout dans lequel tous les éléments de notre vie se rassemblent et prennent sens. Si notre nation disparaissait soudainement, et que ce qu’elle tient ensemble se dispersât, chacun de nous deviendrait à l’instant un monstre pour lui-même. » [1]

Il convient de noter ici que Manent n’observe pas – n’observe plus ? – un raisonnement que l’on pourrait qualifier de libéral, si tant est que le libéralisme consiste en une appréhension du tout à partir de l’individu ; loin de retenir une telle progression, Manent part de la Nation constituant à ses yeux la totalité, pour donner sens à chacun des éléments, dans un geste presque holiste, signant du reste l’amorce d’une évolution de sa pensée, ainsi qu’il avait pu le reconnaître lors de l’émission Culture et dépendances du 22 février 2006.

Ce qui est donc en jeu, dans cet ouvrage, c’est la nécessité vitale pour une communauté humaine structurée de retrouver, à chaque instant, le fondement, l’origine même de cela qui a rendu possible ladite communauté ; revenir aux sources mêmes de l’organisation politique d’un peuple, revenir aux sources de la démocratie pour en réactiver l’origine, tel semble être le dessein de Manent, corrigeant Renan sur ce besoin d’origine, sur ce surcroît de fondation ajouté au fameux « chaque jour », de telle sorte que l’investigation de la démocratie ne puise son sens qu’à la condition d’en exhumer l’origine profondément nationale. La Nation comme condition de possibilité de la démocratie libérale, voilà la thèse de Pierre Manent dans ce bel essai.

Fort de cette thèse, Manent propose un paradoxe intéressant, articulé autour du double mouvement démocratique ; d’une part, la démocratie a atteint un degré d’évidence tel que nul ne songe plus à la remettre en question, les mouvements totalitaires du XXè siècle ayant conféré à celle-ci une légitimité presque inconditionnelle ; mais, d’autre part, les conditions de possibilité de l’exercice de la démocratie, i. e., la Nation sont en cours d’extinction sous la double pression de la mondialisation économique et de l’intégration européenne. Manent est donc amené à distinguer trois époques :
-  1848-1968 : La démocratie problématique, identifiée à la question sociale.
-  Le moment 68 où la réflexion sur la démocratie se substitue à la question sociale.
-  Le 21ème siècle où la démocratie s’impose par son évidence tout en expulsant ses fondations. « Le troisième cercle dans lequel nous sommes entrés, c’est donc celui dans lequel s’élabore ou se perd la forme politique qui conditionne la démocratie. » [2]

Dès lors, la thèse de Manent s’affine : la destruction du cadre de l’Etat-Nation était structurellement contenue dans le procès même du déploiement de la démocratie ; l’Etat-Nation n’avait jamais été qu’un moyen d’obtention de droits dont la réalisation contemporaine rendait inutile le maintien de cet Etat. En d’autres termes, Manent suggère en filigrane que l’Etat-Nation a toujours été subordonné à la question sociale et que l’abandon de celle-ci en raison même de l’aboutissement des droits a généré, par voie de conséquence, l’abandon du moyen de l’obtention et donc la mort de l’Etat souverain.

Fidèle à la démarche tocquevillienne, Manent va mettre à l’épreuve la thèse de la mort de l’Etat souverain – ou de l’Etat-Nation – par une comparaison avec l’Etat américain, contrepoint devenu paradigme du maintien de la souveraineté. La preuve de la souveraineté, Manent va la localiser en une pratique que l’on imagine polémique, à savoir la peine de mort. Si l’Etat donne la mort, remarque Manent, il se conduirait comme un individu revenu à l’état de nature ; or, traditionnellement le rôle dévolu à l’Etat consiste à sortir de l’état de nature. Par conséquent, il semble délicat de légitimer du point de vue étatique un tel acte. Pourtant il continue à exister des crimes, signe de l’impossibilité humaine de totalement sortir de l’état de nature. Se joue alors une redoutable question : l’Etat doit-il se faire symbole utopique d’une totale sortie de l’état de nature ou doit-il, à l’inverse, mimer la réalité d’une telle impossibilité ? Vaste dilemme au sein duquel Manent semble choisir la seconde option, choix que Patrick Jarrreau, dans le compte-rendu qu’il fit de la Raison des Nations dans Le Monde [3] passa évidemment sous silence…

En conservant la peine de la mort – donc la pleine souveraineté – les Etats-Unis ont donc choisi la pleine absoluité de l’Etat-Souverain, ils ont choisi Hobbes et l’absoluité souveraine du pouvoir. « Il y a là un paradoxe, et même une sorte de mystère historique, puisque les Etats-Unis sont nés précisément d’une rupture avec le souverain de Westminster. » [4] On le voit, de Tocqueville à Manent, les Etats-Unis ne cessent de constituer le lieu originaire à partir duquel il convient de revenir pour penser les racines inaliénables de la démocratie, quitte à ouvrir sur d’insondables paradoxes.

La deuxième partie de l’ouvrage de Manent ouvre sur un rappel de la thèse de l’ouvrage, rappel effectué sur le mode d’une comparaison : « L’Etat Nation fut à l’Europe moderne ce que la cité fut à la Grèce antique : ce qui produit l’unité, et donc le cadre de sens, de la vie en produisant la chose commune. » [5] On comprend aisément que la fin de l’Etat-Nation sape, aux yeux de Manent, la possibilité même de l’exercice démocratique. Cette sape de l’Etat-Nation, Manent l’attribue, entre autres, à, d’une part, une réalité très empirique, l’Union Européenne, ou plutôt à un tournant de l’Union européenne et, d’autre part, à une certaine forme d’universalisme. La destitution du pouvoir politique et du point de vue politique tient, en effet, au fait que l’action humaine n’a plus de sens et de légitimité que « si elle peut être subsumée sous une règle universelle de droit, ou sous un principe « éthique » universel – que si elle peut être décrite comme une application particulière des droits universels de l’être humain. » [6] Cet universalisme menace très paradoxalement la démocratie remarque finement Manent car il s’apparente à un raisonnement théocratique : cela même qui fonde l’exercice démocratique n’est pas, dans le cadre de l’universalisme, la particularité de l’Etat souverain mais le principe universel inconditionnel auquel on se soumet aussi aveuglément qu’aux commandements divins, tout aussi universels. Il est ici passionnant de relever que deux fondements de la démocratie sont en rivalité : un fondement universaliste, où la démocratie est appréhendée comme le régime le plus naturel à l’homme, si bien que la démocratie ne prend son sens véritable que dans son extension maximale, c’est-à-dire mondiale ; tel me semble être le point de vue de Jacques Attali. A l’inverse, en fondant la démocratie dans la particularité de la souveraineté nationale d’un Etat, Manent nationalise la démocratie pour en faire non plus le régime naturel de l’individu moderne mais bien plutôt le produit d’un Etat souverain. Entre ces deux conceptions de la démocratie, l’abîme me semble béant.

Manent repère également, comme je l’avais indiqué, une inflexion de l’UE, devenue cheval de Troie de l’universalisme. Alors que la première Union posait, auprès des nouveaux pays entrants, la question du « pourquoi ? », l’intégration du Royaume-Uni a signifié le renversement de ce « pourquoi » en un « pourquoi pas ? », signe de l’indistinction universaliste entre les différents agents nationaux, prétendant à intégrer l’UE. Le cas de la Turquie symbolise pour Manent le paroxysme de cette perte du politique et de cette dictature du « pourquoi pas ? »

La troisième – et dernière – partie de l’ouvrage, peut-être la plus troublante, interroge la question de la souveraineté à partir de l’existence d’Israël. « Le rétablissement d’Israël pose aux nations européennes une question bien plus difficile, en tout cas bien plus intime, que celle que pose la venue, ou le revenir, de l’Islam. » [7] En quel sens Israël pose-t-il une question difficile ? Israël pose la question de l’universalisme, de ses limites et de ses apories. Israël est un pays fondé sur la double instance d’un peuple et d’une souveraineté. Rien de plus inactuel que de pareils fondements. Rien de plus « suspect » également aux yeux de tant de progressistes universalistes. « L’Etat juif met sous les yeux des Européens les limites d’un universalisme qu’ils croyaient pouvoir déduire du long malheur des Juifs. Il oblige les Européens à reconnaître ceci : vain et creux est l’humanisme qui prétendrait se détacher entièrement de toute responsabilité envers un peuple particulier ou d’une perspective distincte sur le bien humain. » [8] Israël incarne donc l’Etat pleinement souverain qui signe l’impossibilité de l’universalisme abstrait, l’impossibilité du fondement seulement humain de la démocratie. Israël est cet Etat-Nation qui use de la force et de sa souveraineté au moment exact où les Etats européens y renoncent, quitte à laisser dépérir la démocratie, au nom de la démocratie, devenue principe abstrait d’un universalisme vague, transformant l’Europe en ce que Manent appelle, avec – hélas ! – raison, une « foule » [9] .

Ce bref essai de Pierre Manent me semble donc rappeler, avec bonheur, que la souveraineté étatique, que la Nation, n’est pas synonyme de restriction nationaliste à l’égard de l’universalisme abstrait de la démocratie ; elle en est bien plutôt la condition de possibilité, mais cette condition qu’est la souveraineté rappelle aussi qu’elle met en branle des forces inactuelles : la force, la contrainte, le pouvoir, et même la guerre. Manent nous force ainsi à nous interroger sur ce que nous voulons : vouloir la démocratie, cela suppose de vouloir aussi le Pouvoir et la force ; sommes-nous toujours capables d’entendre le rappel de cette évidence ?

Notes

[1Pierre Manent, La raison des Nations, Gallimard, 2006, p. 10

[2Ibid. p. 26

[3Le Monde, 7 mars 2006

[4Pierre Manent, op. cit., p. 39

[5Ibid. p. 46

[6Ibid. p. 59

[7Ibid. p. 91, sq.

[8Ibid. p. 92

[9Ibid. p. 96

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