ISSN 2269-5141

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Eh ! René, arrête de crâner !

Les tribulations d’un crâne sarthois

mardi 20 janvier 2009, par François-Xavier Ajavon

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Le crâne de René Descartes recommence à faire beaucoup parler de lui dans les médias. Le premier-ministre François Fillon, qui ne semble pas accablé par les dossiers urgents pour s’attaquer à un si petit sujet, s’est mis en tête de transférer le crâne de Descartes au Prytanée de La Flèche, un lycée militaire se trouvant dans son fief électoral de la Sarthe. Un lycée que l’élève Descartes fréquenta de 1607 à 1615, alors que l’institution était un établissement religieux tenu par des jésuites, et s’appelait le Collège royal Henri-le-Grand. Henri IV avait défini en ces termes délectables la mission de cette école : « instruire la jeunesse et la rendre amoureuse des sciences, de l’honneur et de la vertu, pour être capable de servir au public. » Le philosophe évoque lui-même cette école prestigieuse dans l’autobiographie intellectuelle qui ouvre le Discours de la méthode : « J’ai été nourri aux lettres dès mon enfance ; et, pourcequ’on me persuadoit que par leur moyen on pouvoit acquérir une connoissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, j’avois un extrême désir de les apprendre. Mais sitôt que j’eus achevé tout ce cours d’études, au bout duquel on a coutume d’être reçu au rang des doctes, je changeai entièrement d’opinion. Car je me trouvois embarrassé de tant de doutes et d’erreurs, qu’il me sembloit n’avoir fait autre profit, en tâchant de m’instruire, sinon que j’avois découvert de plus en plus mon ignorance. Et néanmoins j’étois en l’une des plus célèbres écoles de l’Europe, où je pensois qu’il devoit y avoir de savants hommes, s’il y en avoit en aucun endroit de la terre. » Descartes ressort donc de ce fameux collège de jésuites sarthois avec tout un bagage de connaissances littéraires et scientifiques, mais aussi avec des « doutes », et la volonté de s’en libérer partiellement par l’examen philosophique. La suite est connue, je vous renvoie au texte cartésien.

La figure de Descartes continue toujours de hanter ce lieu mythique, qui a été converti – dès le XVIIIème siècle - en lycée militaire, et continue à former de nombreux officiers de l’armée française destinés aux plus hautes fonctions. Parmi les personnalités contemporaines passées par le Prytanée de la Sarthe il faut compter le Général Georgelin, actuel chef d’état major des armées françaises ; le pilote de chasse et astronaute Patrick Baudry ; l’ingénieur Virlogeux qui a dessiné le superbe viaduc de Millau… sans parler de l’inattendu comédien Jean-Claude Brialy, ni du magistral héros des guerres de 1870 et de 14-18, le Général Joseph Gallieni, à qui nous devons une station de métro à Bagnolet, et de jolis faits d’armes épiques dans la bataille de la Marne. Et, de nos jours, Descartes plane toujours sur le Prytanée… il en est même devenu une sorte de figure tutélaire, de parrain symbolique, de fantôme de l’opéra… C’est pour cette raison que François Fillon, dépossédé de toute responsabilité réelle par Carla Bruni et son mari, a confié à son conseiller Jean de Boishue la responsabilité d’étudier la possibilité de rapatrier le crane de Descartes depuis le Musée de l’homme (où il réside actuellement), vers ce lycée militaire de la Sarthe. Selon De Boishue : « Descartes sera chez lui au Prytanée ». D’autant que l’association des amis de la bibliothèque du Prytanée réclame depuis des années, auprès des autorités, ce transfert symbolique…

Ce 6 janvier le quotidien Le Parisien ironisait : « C’est l’information surprise du mercato d’hiver : le crâne du philosophe René Descartes pourrait être transféré du musée de l’Homme à Paris, où il est conservé depuis des dizaines d’années, vers le célèbre prytanée national militaire de La Flèche dans la Sarthe. » Et quelques jours plus tard Ouest-France se faisait l’écho des revendications concurrentes – et inattendues – de la commune de Descartes, en Touraine, qui souhaiterait également accueillir le fameux crâne dans son musée local consacré au philosophe, et rapporte les propos de Yanick Antigny (adjoint aux affaires culturelles de la ville de Descartes) : « Nous disposons, dans la cité natale du philosophe René Descartes, du seul musée qui lui soit consacré. Pourquoi son crâne ne serait-il pas transféré plutôt ici au lieu de l’être au Prytanée de La Flèche ? » La bataille est rude pour accueillir ce crâne…

Mais début janvier la décision tombe. Le crane cartésien restera au Musée de l’homme, car il n’est pas légalement possible de le faire quitter le réseau des musées français pour un établissement public d’une autre nature. François Fillon écrit ceci aux responsables des Amis de la bibliothèque du Prytanée : « Il sera malheureusement impossible de donner suite à un dépôt de longue durée dans une institution qui ne serait pas un autre Musée de France. La raison de droit s’imposant à moi, j’ai le regret de vous faire savoir qu’il ne sera pas possible de procéder à ce transfert dans l’immédiat ». La bataille est donc perdue pour ceux qui voulaient voir ce crâne abandonner le Musée de l’homme, et Paris, pour l’ouest de la France.

Cet épisode burlesque, dont le caractère insolite et amusant a alimenté de nombreux articles dans la presse, n’est pas le premier en date pour le crâne de Descartes. Si le philosophe n’avait qu’une seule tête de son vivant, on dénombre environ cinq crânes qui lui sont attribués. Celui qui est dans les collections du Musée de l’homme était auparavant en la possession du savant suédois Jöns Jacob Berzelius, qui le donna en 1821 à Georges Cuvier pour enrichir les collections du muséum parisien. Difficile de tracer en détail le parcours de ce crane, détaché du reste de la dépouille du philosophe, qui se trouve en l’église de Saint-Germain des Prés, à Paris. Nous ne le ferons pas ici [1]. Mais il est utile de noter que les collections d’ostéologie humaine du Musée de l’homme, à Paris, et d’autres muséum du monde entier, comportent bon nombre de ces cranes de personnalités politiques cruciaux, artistes géniaux, savants, philosophes, etc. Ces crânes humains illustres, devenant de véritables reliques sacrées, sont offerts à notre curiosité, notre voyeurisme un peu morbide, et nous laissent perplexes…car rien ne les distingue, évidemment, d’autres crânes humains. Ce sont aussi de petites « vanités » sous vitrines climatisées, qui nous disent ironiquement : « J’ai eu beau être le grand homme que j’ai été, je termine pauvre crâne… ». Ils nous en disent donc beaucoup sur la mort. Parmi les personnalités dont le crâne est hébergé au Musée de l’homme il faut notamment compter les poètes Boileau et De la Fontaine, et bien d’autres encore. Environ une quarantaine, dont la plupart ne sont pas exposés au grand public. Dans le contexte d’un XIXème siècle fasciné tout à la fois par l’anthropologie et l’obscure pseudo-science nommée phrénologie (qui prétendait pouvoir inférer des qualités essentielles d’un individu sur la base de la forme de son crâne), ces types de collections ostéologiques pouvaient faire florès, et de nombreux musées ont réuni ces spécimens épars.

On n’imaginerait pas, de nos jours, exposer les cranes de Bourdieu, Althusser, Sartre ou Michel Onfray dans une vitrine. Ca ferait mauvais genre. On nous accuserait de fétichisme, d’occultisme, de fascination morbide. Les temps ont changé. Notre ambition quotidienne n’est plus d’expliquer le génie d’un homme, de par la conformation de sa boite crânienne. Mais le Musée de l’homme continue pourtant d’exposer cette collection, et même de la valoriser largement auprès des médias. Le museum s’aventure, ici, dans l’univers précieux et étrange du « cabinet de curiosité » à l’ancienne… qui est également un passionnant témoignage sur l’histoire des sciences du XIXème siècle.

Nous en arrivons au second épisode médiatique récent qui a frappé ce malheureux crâne cartésien sans défense. En 2007, le Musée de l’homme, place du Trocadéro, lance une exposition temporaire sur le thème « L’homme exposé ». L’institution, qui a récemment perdu une bonne partie de ses collections (qui ont migré récemment au Musée du Quai Branly), a tenté un joli coup de communication, quelques années avant la grande rénovation qui l’attend, en mettant curieusement en scène le crâne du philosophe. Une dépêche AFP rapporte ainsi les propos de M. Zeev Gourarier, commissaire de l’exposition et directeur de l’établissement : « Le futur musée n’aura pas forcément l’allure de ce que vous pouvez voir, mais les thématiques esquissées ici y seront présentes. Cette exposition est une sorte de table des matières de ce qu’on pourra voir ». La mutation passe notamment par une grande attention portée aux thématiques à la mode de l’exaltation de la « diversité » et de l’humanitude citoyenne. L’une des tranches de l’exposition est intitulée « Hommes pluriels et humanité singulière », et l’on peut y voir le crâne de Descartes entre celui d’un homme préhistorique et celui de l’illustre footballeur Lilian Thuram, auteur des Méditations footbalistiques, et du Discours de la méthode crampon.

La presse a donné, évidemment, un large écho à cette image baroque. Précisons d’abord que le vrai crâne de Thuram est pour le moment logé dans sa boite crânienne, et abrite un cerveau enclin au ballon rond, à un humanisme plan-plan pompé dans l’Equipe ou Télérama, et à la polémique anti-sarkozyste persistante. Le crane qui est exposé au Musée de l’homme n’est qu’un simple moulage. L’AFP nous permet d’en savoir davantage sur l’étonnante sélection de l’arrière central par le muséum : « ‘Il nous fallait un symbole pour aborder le thème de l’unité de l’espèce humaine, dans le temps et l’espace", a expliqué le porte-parole du Musée, Lionel Gauthier. Le choix du champion du monde a été fait par les commissaires de l’exposition "en raison des valeurs humanistes que porte depuis toujours le Muséum et que défend aussi Lilian Thuram", a précisé M. Gauthier. »

Le crane de Descartes se retrouve donc au cœur d’une progression, allant de l’homme des cavernes au footballeur. Thuram, qui a une idée sur tout, et même sur l’histoire des sciences, déclarait à cette époque : « Le Musée de l’Homme nous enseigne ce que nous sommes vraiment, que nous venons tous de la même branche, de la même famille, au-delà des couleurs de peau, des frontières ». Le crâne de Descartes n’est plus qu’un faire valoir intermédiaire de Thuram, de sa couleur de peau, et de son crâne immaculé. Un crâne de sportif qui ne nous dit absolument rien de la mort. Un crâne d’un nouveau genre. Un crâne de vivant.

Evidemment, Thuram symbolise le génie footbalistique, la puissance de feu du sport français, la mémoire de la victoire de l’équipe de France à la Coupe du monde de 1998, etc. Il symbolise aussi la réussite sociale d’un black dans une France tellement intolérante et raciste. Evidemment. C’est entendu. Il est là pour ça son crâne. On est d’accord. Cro magnon et Descartes étaient trop palots. Cela manquait un peu de diversité. C’est sûr.

Mais la proximité de René Descartes et de Lilian Thuram trouve certainement une autre justification… la posture de « sportif intello » que le footballeur a développée au fil de sa carrière, et qui lui a valu le surnom de « philosophe » sur les terrains. Un « sportif engagé » et bavard, d’un nouveau genre. La mosaïque ci-dessus donne un bref aperçu du personnage, jamais avare d’une prise de parole « qui va dans le bon sens » et d’une « indignation » sociale ou politique. Jamais avare d’une « pose ».

Descartes a donc, désormais, un « grand frère » protecteur. Un « grand frère » de gauche, membre du méconnu Haut Conseil à l’intégration. Humaniste jusqu’au bout des ongles manucurés. Un « grand frère » engagé dans la lutte pour la victoire du Bien sur le mal. Un co-locataire qui est même très ami avec Ségolène Royal, qu’il a soutenue lors de la dernière campagne électorale pour la présidentielle. Une femme politique qui pourrait très bien faire de lui (à l’occasion d’une éventuelle alternance) un pimpant secrétaire d’état au football et à la craniologie. Un Thuram antisarkozyste impénitent, qui déclarait au moment de la crise des banlieues, de 2005 : « Avant de parler d’insécurité, il faut peut-être parler de justice sociale. » Ben voyons ! Voilà une cervelle bien pleine dans un crâne bien lisse. Sans aspérité. Compatible à 100% avec le babillage médiatique contemporain.

Dans cette sombre affaire, non seulement Descartes est quelque peu « nivelé par le bas », dans un sandwich indigeste composé de pain complet rance, de salade avariée, d’homme des cavernes et de footeux médiatique… mais il est pris en otage par une rhétorique un peu faible, digne des affiches Benetton… du genre « United colors of… ». On est tous différents, mais on est tous pareils. On est tous pareils, et on doit tous s’aimer. Ces trois crânes ne sont pas sans évoquer les trois cœurs immondes de cette récente affiche Benetton. L’humanité réduite à ses abats. L’humanité réduite à des crânes. A la rigueur, quand on a du talent, on écrit comme Claude Nougaro : « Armstrong, un jour tôt ou tard / On n’est que des os / Est-c’que les tiens seront noirs / Ce s’rait rigolo »… mais sinon on en est réduit à jouer aux osselets avec ces trois effrayantes têtes de mort. L’homme sans histoire, le philosophe classique, et le footballeur black engagé à gauche. Et quoi d’autre encore ?

On peut sincèrement se demander si la symbolique un peu « balourde » de cette vitrine d’expo parisienne va faire beaucoup pour la « diversité » et pour le rayonnement du Musée de l’homme. Il faut en douter. Le crâne de Descartes méritait-il une telle médiatisation ? Fallait-il vraiment faire subir, post-mortem, à l’auteur du Discours de la méthode, une telle humiliation bien pensante ? Et quid de l’homme de Cro-Magnon, dont tout le monde se fout, à commencer par la presse parisienne ? Le plus sage ne serait-il pas de rendre ces crânes illustres à l’austère sobriété des réserves du museum, et de s’interdire absolument de les associer à toute forme de campagne de publicité ou de communication, en faveur de la dernière idée morale à la mode… Car… Descartes est-il véritablement soluble dans le black-blanc-beur ambiant ?

P.-S.

Une dernière chose, amusante… En furetant sur le site du Musée de l’homme, pour trouver des illustrations destinées à cet article, je me suis retrouvé sur un formulaire de correspondance avec les autorités scientifiques du musée. J’ai alors remarqué que le formulaire prévoyait un très étrange espace "particule" entre le nom et le prénom… hé hé hé… J’ai (re)-tourné le truc dans tous les sens... ce n’est manifestement pas fait pour entrer son éventuelle qualité de Dr. ou Pr.... mais bien de préciser sa particule aristo… « de », « du », « de la », etc.

Enfin, ce n’est pas pour me moquer de cette bizarrerie comique. Enfin…Parce que j’adore personnellement les différents sites du Muséum d’histoire naturelle… qui sont les plus romantiques, et stimulants, endroits de Paris… Dommage que la contagion moderniste ait laissé entrer le sinistre Thuram dans cette maison, alors qu’il n’aurait jamais du quitter le Stade de France…

Notes

[1Pour un point détaillé sur le parcours de ce crane, et accessoirement sur la vie du philosophe, cf. Descartes, biographie de Geneviève Rodis-Lewis. Calmann-Lévy, 1995.

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