ISSN 2269-5141

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Pierre Magnard : Pascal, la clé du chiffre

Une étude inégale sur la notion de Nature chez Pascal

mercredi 26 mars 2008, par Thibaut Gress

Avec son Pascal, la clé du chiffre, Pierre Magnard revient à ses premières amours, la pensée de Pascal, à laquelle il avait consacré sa thèse de doctorat, éditée en 1974 sous le titre de Nature et histoire dans l’apologétique de Pascal, aux Belles Lettres. La clé de Pascal ressemble à une refonte de la thèse originelle, à laquelle il aurait apporté quelques réponses supplémentaires aux questions laissées en suspens.

Cette nouvelle version de Nature et histoire… exprime le plaisir qu’à pris l’auteur à se replonger dans la pensée brisée et pleine de mystères que Pascal a laissée ; son ouvrage est parcouru de ce sentiment de plaisir, de cette joie même de parler de et avec Pascal, de commenter ces fragments parfois abscons, souvent profonds, toujours fulgurants. Magnard aime son sujet et cela se ressent à chaque instant, ce qui constitue tout à la fois la force et la limite de cette réédition revue et augmentée, car si le plaisir est communicatif, il ne constitue pas pour autant une raison suffisante de publication. On ressort de cette lecture heureux et charmé par Pascal, mais il n’est pas certain qu’on y ait appris grand-chose ni que l’interprétation proposée n’ait révolutionné quoi que ce soit. Non, cela ressemble bien plutôt à un vagabondage d’un esprit élégant, à un honnête homme parlant avec bonheur d’un être aimé, parfois avec quelque emphase, tantôt avec retenue, sans que rien de décisif ne s’y découvre ; un pur plaisir d’évocation. Voilà en somme un ouvrage qui rappelle davantage le style de l’Académie française que celui des professeurs de la Sorbonne, bien que Magnard fût un de ceux-ci sans appartenir à celle-là.

La thèse qu’il y défend me semble tout entière contenue dans un mot, un seul : Nature. Quelle est la nature, que signifie-t-elle pour Pascal ? Est-elle le lieu de la manifestation divine, de la révélation ? Nous délivre-t-elle un sens précis ou n’est-elle que ce gigantesque leurre ouvrant sur l’illusion la plus ruineuse et la plus désastreuse ? Faut-il lire la Nature comme ce livre délivrant le dessein divin, ou faut-il n’y voir qu’une simple contingence matérielle ? Telles sont les questions, somme toute fort banales, que Magnard soulève dans cet ouvrage dont on pressent qu’il sera l’occasion d’une glose plaisante plus que d’une thèse érudite et rigoureuse.

Magnard part de la mort du Grand Pan, et de l’effondrement consécutif d’une philosophie dont les fondements seraient ceux de la vérité et de l’être ; mais cet effondrement signifie-t-il pour autant qu’il faille renoncer à tout ? Afin de ne pas ruiner la possibilité même de son travail, on se doute que Magnard répond non, ce qui confère à la question initiale un caractère rhétorique probablement peu fécond. Ainsi, reprenant un geste qui se veut paradoxal, Magnard prend prétexte de la mort de Pan et de la métaphysique pour se mettre en quête de ce qui, sous les décombres de l’ancienne philosophie, peut désormais apparaître après le désastre. « Est-ce une raison pour ne pas saisir la chance d’un déchiffrement ? Pourquoi la ruine de la cosmologie, pourquoi la mort de la métaphysique, emportant avec elle toute idée de système, ne seraient-elles pas l’occasion de voir dans l’univers une énorme compilation de paroles enregistrées sans avoir été entendues ? » [1]

La première partie sera consacrée à établir la dimension cachée de la nature humaine ; cette dimension occulte, Magnard la nomme « cryptogramme », et il s’agira de chercher ce qui, en l’homme, est susceptible de dépasser les apparences pour explorer la scène cachée d’où il procède et vers lequel il cherche à revenir. La première faculté que Magnard identifie chez Pascal en tant qu’instance permettant de penser ce que l’on pourrait appeler la crypto nature humaine, c’est l’imagination ; l’imagination, en tant qu’ « instance originaire » [2] , est cela même qui va permettre à l’homme de retrouver, par cette médiation imaginative, la possibilité d’un retour à un monde autre que celui de la déchéance post-lapsaire. En d’autres termes, l’imagination, parce qu’elle ouvre sur des horizons autres que celui du réel consécutif à la chute, s’avère être, selon Magnard, l’occasion d’un retour à un état pré-lapsaire. Dès lors, « il n’est pas exagéré alors de dire que l’imagination témoigne d’un état de bonheur, d’adaptation native et d’intelligence spontanée, dont l’homme serait aujourd’hui déchu. » [3] Il s’agit de bien comprendre que l’imagination participe du programme de déchiffrement de la crypto nature humaine précisément parce qu’elle permet de ne pas rester tributaire du monde déchu qui entoure l’homme, tant il est vrai que l’imagination est une fuite ou plutôt un élan vers cela même que l’homme souhaite retrouver.

Le corrélat de cette nature environnante qui s’avère incarner un des modes du faux est évidemment l’impossibilité de mathématiser ladite nature ; si, en effet, la nature qui nous entoure relève d’un état déjà lapsaire, la mathesis universalis devient aussitôt inopérante, et les mathématiques deviennent un raisonnement juste sur un objet faux, c’est-à-dire un mode imaginatif tiré d’une illusion. « Les mathématiques précise Magnard, ne sont pas exactement chez Pascal un mode d’appréhension du donné, entendu come une substance étendue, mais une nature spécieuse dont on étudie les possibilités ; elle constitue moins la trame du réel que le ban d’essai d’expériences imaginaires. » [4]

Mais le véritable moment fort de l’ouvrage me semble être l’analyse de la notion pascalienne de « figure », véritable introduction explicite d’une crypto-vérité et dont l’analyse de Magnard permet de restituer ici toute la portée. Devant la mort de Pan, l’extension indéfinie de l’univers et l’incommensurabilité absolue de celui-ci, l’homme se trouve égaré au degré maximal ; jamais il ne parut moins central dans cet univers par rapport auquel il brille par son insignifiance radicale. Le nouvel infini de l’univers signe la misère cosmique de l’homme, mais cela ouvre aussitôt sur la nécessité de la transcendance par laquelle seule l’homme s’avère capable de rompre cette misère en quittant l’univers qui l’écrase ; d’où l’interrogation initiale de Magnard sur la nature : la nature dispense-t-elle à l’homme les voies et les connaissances nécessaires pour lui permettre de retrouver la transcendance évoquée ? Magnard suggère que la réponse passe par une réappropriation du corps par le truchement d’une interrogation sur le sens même d’avoir un corps : que signifie avoir un corps ? Selon Magnard, Pascal retrouverait un thème classique de la Renaissance, voulant qu’il y ait isomorphisme entre le macrocosme et le microcosme si bien que l’homme serait un modèle réduit du macrocosme de telle sorte que la disproportion qui semblait écraser, dans un premier temps, l’homme, se résorbe par la prise de conscience de cet isomorphisme. En d’autres termes, le corps serait l’instance naturelle par laquelle l’homme se réinsèrerait dans le cosmos. Toutefois, cette thèse séduisante s’avère plus que problématique dans l’exacte mesure où Magnard avait posé comme postulat la mort de Pan et donc la fin du cosmos ; on comprend aisément que l’isomorphisme relevé n’ait de sens que si le cosmos du macrocosme soit lui-même pensable : sa disparition engendre une difficulté majeure, que Magnard n’esquive pas, ce qui remet en cause la possibilité même de l’appropriation du corps dans le cadre de l’acosmisme pascalien. « Le problème, précise Magnard, ne prend tout son sens que lorsqu’on a mis en rapport direct l’acosmisme de Pascal avec son total scepticisme en matière de politique. » [5] La destruction du cosmos met fin à toutes les médiations, celle du corps évidemment puisqu’il ne peut plus être l’image réduite d’un macrocosme dont la possibilité est niée, mais également celle du politique, dont la possibilité est également sérieusement contestée.

Face à cet acosmisme fondationnel, que reste-t-il ? Il ne reste que la nature dont Magnard invite à penser le caractère figuratif. Déchiffrer la nature pour retrouver la transcendance, telle semble être la solution ultime offerte à l’homme lorsque Pan a emporté avec lui le macrocosme et le politique. La nature devient donc, dans cette perspective, similaire au rôle que Pascal attribue aux Juifs, c’est-à-dire non pas vérité mais figure du vrai, intermédiaire entre le faux et le vrai. La Nature doit ainsi être comprise comme cela même qui figure le Vrai sous une forme dégradée, et dont l’interprétation seule permettra de retrouver le sens réel.

La démarche de Magnard me semble donc être la suivante : il s’agit de d’abord penser une certaine ontologie, une ontologie du cryptogramme comme il dit, une ontologie d’une déchéance derrière laquelle il s’agit de retrouver les traces dissimulées de la transcendance, et ce n’est qu’une fois que sera assurée une telle cryptologie que la quête du sens sera, en un second temps, possible. Pour le dire autrement, il est indispensable de passer par l’ontologie de l’homme déchu dont l’imagination est la marque la plus explicite pour ensuite poser la nécessité de rechercher le sens derrière ce que la Nature offre sur le mode de la figure. Le point de départ de Magnard n’est donc pas celui du sens ni de la vérité, mais bien celui d’une investigation de la nature humaine déchue, si bien que l’on est en droit de se demander si ce qui est en jeu ne serait pas une anthropologie, ce que Magnard, du reste, reconnaît bien volontiers en ces termes : « selon nous, la pensée pascalienne ne relève pas de la philosophie première au sens traditionnel, non plus que de la métaphysique au sens classique, mais de l’anthropologie au sens que le XVIIIè siècle donnera à ce terme. » [6] Le présupposé de Magnard est ici très lourd et l’on est en droit, me semble-t-il, de se demander si l’indéniable réflexion de Pascal sur la condition humaine peut être ramenée exclusivement à une perspective anthropologique, réduction d’autant plus surprenante que Magnard ne cesse de rappeler l’acosmisme pascalien, ce qui tendrait à indiquer un drame non pas seulement anthropologique mais bien métaphysique.

Néanmoins, si les réserves à l’égard de cette interprétation anthropologique peuvent demeurer modérées, elles se font bien plus fortes lorsque Magnard affirme que chez Pascal le Christ n’est plus une médiation mais est un « point de rupture » [7] Magnard oppose ainsi la médiation du Cusain à cette rupture pascalienne liée, selon lui, au fait qu’il n’y ait plus de cosmos ni donc de centre si bien que « le Médiateur s’affirme dans l’impossibilité de la médiation » [8] Je pense qu’à ce moment précis, l’acosmisme pascalien reçoit de la part de Magnard une surdétermination qui l’égare ; on ne peut pas refuser sous prétexte de la fin du centre cosmique, la réalité de la médiation christique, car cela contrevient nettement aux textes pascaliens. Magnard affirme en effet que l’impossibilité du médiateur provient de la fin du cosmos tandis que Pascal raisonne de manière doublement opposée ; d’une part, c’est le cosmos qui est dérivé du médiateur, et d’autre part la réalité même du médiateur rend l’univers possible. Songeons à cette pensée : « Sans Jésus-Christ, le monde ne subsisterait pas ; car il faudrait, ou qu’il fût détruit, ou qu’il fût comme un enfer. » (448, Lafuma) Il est indubitable à cet égard que Pascal pose la réalité du médiateur pour en dériver la réalité du monde ; c’est ainsi toute la démarche de Magnard qui me semble fragilisée par l’obsédante prémisse constituée par la nature en ceci qu’elle oblitère le fondement même de ce qui permet au monde de subsister. Il ne me semble pas, en définitive, que l’on puisse voir chez Pascal une impossibilité de la médiation consécutive de la destruction du cosmos, car cela reviendrait à subordonner la médiation christique à l’ordre cosmologique, ce qui ne me paraît pas être le propos pascalien, tant s’en faut.

La troisième partie de l’ouvrage, bien moins dense que les deux précédentes, cherche à ressaisir l’ensemble du propos sous le thème de l’herméneutique, à partir de la Nature comme figure à déchiffrer. Si l’on peut sans mal suivre Magnard sur l’interprétation qu’il propose de l’apologétique pascalienne qu’il juge moins orientée contre les libertins que contre le laxisme religieux d’une raison naturelle, on reste plus circonspect devant la définition que Magnard donne – enfin ! – de la nature. « Nous appellerons ici nature la terre natale d’un homme qui, depuis la faute, peut être considéré comme proprement païen, le champ de son expérience primaire, le monde de ses instincts et de ses besoins, bref la quotidienneté d’une existence qui, en sa banalité, se caractérise par l’oubli du sacré. » [9] La nature pascalienne serait, selon Magnard, tout à fait désacralisée, paganisée, naturalisée en somme. J’avoue ne pas très bien comprendre pourquoi Magnard aboutit à un tel résultat car cette Nature ainsi définie semble singulièrement dénuée de profondeur derrière laquelle un sens serait à retrouver. On retrouve dans cette définition l’hésitation de Magnard, perceptible tout au long de l’ouvrage, entre une insistance sur la misère humaine liée à cette destruction du cosmos qui fait de la nature un monde sans mystères et sans profondeur, et cette nécessité d’interpréter la Nature de telle sorte que celle-ci puisse délivrer un sens, voire le sens même de la transcendance ; avec cette définition, Magnard barre l’accès d’une Nature sinon hermétique à tout le moins herméneutique, si bien que l’on ne comprend plus très bien quelle est la cohérence de sa démarche puisque celle-ci proposait de penser la Nature comme chiffre interprétatif. Nous sommes obligés de comprendre, dans cette perspective, que le sens spirituel consiste non plus à penser la Nature comme chiffre ou comme figure à interpréter, mais bien plutôt à se détourner de la nature pour retrouver le Christ. C’est pourquoi j’avoue ne pas tout à fait comprendre l’épilogue de Magnard retrouvant dans la nature la « cohérence du texte, éprouvée dans la correspondance des figures (…). » [10] ; la condition de cohérence de cet épilogue serait en effet que Pascal invitât à se détourner de l’Ecriture pour retrouver Dieu, ce qui n’est pas le dessein de l’auteur ni celui de Magnard.

En somme, le problème fondamental me semble être celui de la médiation ; Magnard en assure l’impossibilité en raison de la destruction du cosmos, si bien que la médiation christique s’avère elle-même frappée de ladite impossibilité ; mais si l’on admet cela, encore faut-il admettre que la médiation de la Nature doit, elle aussi, être impossible, auquel cas on ne comprend pas comment la Nature pourrait être cela même qui se fait Ecriture pour médiatiser figurativement le rapport de l’homme à Dieu. Il n’est donc pas certain que la perspective et les présupposés de Magnard qui sont ceux de la mort d’un cosmos commensurable constituent le véritable soubassement pascalien ; la démarche de Magnard consiste au fond à contourner l’obstacle d’une nature désertée par Dieu par la transformation de celle-ci en texte dont il s’agirait de comprendre les figures ; autrement dit, la Nature n’est plus le point de départ d’un accès à Dieu mais elle devient cryptogramme de la spiritualité, et l’on pressent assez aisément que Magnard cherche à désactiver l’évidente médiation qu’il thématise ici par son aspect hermétique. Il n’empêche que l’on ne saurait s’empêcher de penser que la destruction du cosmos ayant engendré l’impossibilité des médiations n’a pas su prévenir Magnard de la tentation de faire de la Nature une médiation dont l’hermétisme supposé de celle-ci dissimule bien mal cette contradiction.

Notes

[1Pierre Magnard, Pascal et la clé du chiffre, Table Ronde, 2007, Paris, p. 14

[2Ibid. p. 26

[3Ibid. p. 29

[4Ibid. p. 59

[5Ibid. p. 111

[6Ibid. p. 141

[7Ibid. p. 198

[8Ibid. p. 199

[9Ibid. p. 340

[10Ibid. p. 375

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