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Daniel Andler, Thérèse Collins et Catherine Tallon-Baudry (dir.) : La Cognition

Du neurone à la société

vendredi 29 juin 2018, par Baptiste Rappin

A : Naissance des sciences cognitives

Septembre 1948 : se tient au Californie Institute of Technology un symposium, financé par la Fondation Hixon, au cours duquel se réunissent des scientifiques appelés à devenir célèbres autour du thème « Les mécanismes cérébraux dans le comportement ». Dans ce groupe figurent John von Neumann, Warren McCulloch ou encore Karl Lashley.

11 septembre 1956 : au cours d’un colloque qui porte sur la théorie de l’information et qui se tient au MIT, se succèdent deux communications qui sont entrées dans les annales de l’histoire des sciences cognitives : tout d’abord celle de Herbert Simon et Allen Newell décrivant la Logic Theory Machine, puis celle de Noam Chomsky présentant son approche de la transformation des structures linguistiques.

C’est donc entre 1948 et 1956, dans le sillage de la cybernétique et de la théorie de l’information que s’élabore le projet des sciences cognitives, dont l’exploration et l’approfondissement ne cessèrent depuis lors : c’est la raison pour laquelle l’ouvrage dirigé par Thérèse Collins, professeur de sciences cognitives à l’Université Paris Descartes, Daniel Andler, professeur émérite de philosophie à l’Université Paris-Sorbonne, et Catherine Tallon-Baudry, directrice de recherche au CNRS, et sobrement intitulé La cognition, se trouve plus que le bienvenu pour faire le point et le tour d’une discipline dont les contours sont aussi flous que les apports foisonnants [1].

B : Structure de l’ouvrage

L’ouvrage se veut, en effet, une « introduction approfondie aux sciences cognitives », ainsi que les maîtres d’œuvre de ce travail collectif le rappellent dès la première ligne de l’avant-propos ; il s’adresse par conséquent tant aux étudiants de la discipline, qu’aux amateurs et aux chercheurs qui voudraient s’y initier. Deux grandes parties structurent le livre, et il est bien dommage qu’elles ne soient pas marquées plus nettement dans la table des matières – seule la lecture de l’avant-propos permet en effet de s’en apercevoir : la première traite de la cognition à travers ses différentes échelles d’appréhension, du neurone à la société, et aborde des concepts aussi capitaux que ceux du développement et de l’évolution ; la seconde passe en revue un certain nombre de fonctions cognitives, de la perception à l’action en passant par le langage, l’émotion, l’action, la conscience, la décision, la coopération, etc.

L’un des atouts de l’ouvrage est par conséquent qu’il autorise une lecture non linéaire : il comblera ainsi non seulement le lecteur curieux qui aime butiner en fonction de son humeur, mais également le lecteur pressé à la recherche d’une information précise.

Revenir dans le cadre de cette recension dans le détail de ces nombreux et foisonnants chapitres se révélant tout à fait inconcevable, nous choisissons d’axer notre propos sur la synthèse introductive écrite par Daniel Andler : elle a en effet le mérite de donner à l’ensemble sa cohérence, et, très à propos, le philosophe y met en exergue les débats philosophiques, tant épistémologiques que métaphysiques, qui sous-tendent le projet et l’histoire des sciences cognitives. C’est d’ailleurs un exercice dont il est coutumier, puisqu’il avait rédigé la partie « Les processus cognitifs » dans le classique Philosophie des sciences qu’il écrivit avec Anne Fagot-Largeault et Bertrand Saint-Sernin [2].

C : Interdisciplinarité et jeunesse disciplinaire

Daniel Andler (p. 15-16) part de deux constats très simples de prime abord, mais qui soulèvent de profondes interrogations si l’on s’y penche de plus près. Voici donc : les sciences cognitives, si elles constituent une discipline, procèdent pourtant d’une logique interdisciplinaire ; leur jeunesse s’avère être un second trait marquant. Mais c’est bien le premier point qui se trouve au cœur de l’introduction.

En effet, ce qui frappe dès lors que l’on aborde le continent des sciences cognitives, c’est la variété des lieux d’énonciation : la psychologie, l’intelligence artificielle, la linguistique, l’anthropologie, les neurosciences, la philosophie concourent toutes, et chacune à sa façon, à l’édification de la discipline. De la psychologie, les sciences cognitives partagent l’objectif de rendre compte des processus mentaux ; de son côté, l’intelligence artificielle étudie les mécanismes de traitement de l’information dans les systèmes artificiels et, par effet de miroir, humains ; la linguistique, quant à elle, participa à la naissance des sciences cognitives par l’entremise de Noam Chomsky et de sa grammaire générative fondée sur la notion de « capacité cognitive » ; pour sa part, l’anthropologie fit partie, avant de s’effacer progressivement, des disciplines constitutives des sciences cognitives en étudiant non pas le processus mais les contenus de la pensée humaine ; il restait à étudier les aspects matériels et corporels, ceux du système nerveux bien sûr, de la cognition : tel est le rôle dévolu aux neurosciences ; enfin, la philosophie, lorsqu’elle se fait philosophie de l’esprit ou philosophie du langage, entretient aussi un lien ténu avec les sciences cognitives.

Cet éventail disciplinaire peut toutefois se comprendre de deux façons. Dans un premier temps, le prisme de la pluridisciplinarité souligne le fait qu’une même question se trouve traitée dans plusieurs disciplines : ainsi les recherches sur le langage prennent-elles place dans les six disciplines citées plus haut. Mais, dans un second temps, la logique interdisciplinaire ne se contente plus d’une juxtaposition des disciplines, mais requiert leur participation concomitante à l’appréhension d’une même question encore émergente et donc quelque peu floue. Dans ce dernier cas, les chercheurs combinent les concepts, les méthodes et les modèles issus des différents champs afin de proposer une théorie novatrice capable de rendre compte dudit phénomène.

D : Les piliers des sciences cognitives

Mais poursuivons ce tour d’horizon : si les sciences cognitives procèdent à l’évidence de la pluri- et de l’inter-disciplinarité, force est pourtant de constater qu’elles se fondent sur un certain nombre d’acquis, de postulats et d’hypothèses qui ont résisté au temps et constituent encore aujourd’hui son cœur philosophique. Daniel Andler (p. 26-30) récapitule en quatre points le cadre conceptuel en question.

Tout d’abord, les sciences cognitives n’ont pu s’imposer qu’en surmontant l’obstacle du dualisme qui établit la séparation, et même l’autonomie, du corps et de l’esprit. Ce paradigme exclut la possibilité d’une science naturelle de l’esprit car ce dernier ne peut être soumis au même régime ontologique, et donc épistémologie et méthodologique, que le monde matériel. On pourrait d’ailleurs voir un lien – Daniel Andler ne s’y risque pas – entre la crise de la métaphysique (métaphoriquement, la mort de Dieu) et la vacance dans laquelle se sont alors engouffrées les sciences cognitives. Bref, le naturalisme, c’est-à-dire une doctrine philosophique qui assigne à la réalité un seul degré d’être, devient légitime : la connaissance peut alors être appréhendée comme un phénomène naturel et empirique, et non plus transcendantal, et, par conséquent, peut s’établir, contre toute tentative de fondationnalisme, une continuité entre sciences et philosophie.

En outre, le concept de comportement, hérité du behaviorisme, est appelé à un rôle central. Chez Watson et Skinner, le comportement se définit comme la réaction obtenue suite à la perception d’un stimulus. Tout le monde connaît la célèbre expérience de Pavlov qui parvient à faire saliver un chien par le seul bruit de la cloche. La critique du behaviorisme porte alors sur l’opacité de cette boîte noire qu’est l’esprit. Cette faiblesse, avec la psychologie cognitive, deviendra une force : le comportement se définit à présent comme la manifestation observable des processus mentaux voire cérébraux. Ce raisonnement fonde par exemple la démarche de la fameuse psychothérapie cognitivo-comportementale appelée Programmation NeuroLinguistique (PNL).

Troisième élément : héritières de la cybernétique et de la théorie des télécommunications, les sciences cognitives ne sont, ni plus ni moins, qu’une science de l’information qui étudie le fonctionnement de l’esprit sous la forme de boucles de rétroaction (feedback en anglais) négatives et positives. Il s’agit toutefois de comprendre l’information non pas dans son sens courant, mais dans la perspective issue de la révolution logique moderne, fondée sur l’algèbre de Boole et la logique propositionnelle, qui mène tout droit à l’invention de l’ordinateur, c’est-à-dire d’une machine abstraite capable d’agit sur des symboles en fonction d’opérations (algorithmes ou encore programmes dans un langage défini). Le lien avec l’intelligence artificielle s’opère ainsi naturellement, si j’ose dire.

En dernier lieu, il reste à inscrire le traitement de l’information dans la physiologie du corps humain. La voie fut ouverte par Warren McCulloch et Walter Pitts dans un article de 1943 publié dans le Bulletin of Mathematical Biophysics, dans lequel les auteurs développent l’idée du neurone formel, c’est-à-dire de la représentation logique du neurone biologique. S’ouvre alors la possibilité de ne plus déparer les processus mentaux et les processus cérébraux, et d’enquêter sur les deux en même temps.

Bien que discutés, et même remis en cause, ces quatre piliers des sciences cognitives demeurent encore et toujours d’actualité dans la mesure où ils ont ouvert la possibilité même du champ. Ils ne sont ainsi pas seulement, de notre point de vue, des concepts épistémologiques ; ils constituent avant tout des catégories ontologiques, et c’est bien la raison pour laquelle Heidegger s’est penché sur la cybernétique et l’information dans les années 1960.

Conclusion

Terminons cette recension par une remarque plus personnelle. Ce qui a tout de suite attiré notre attention dans cet ouvrage est moins son titre que son sous-titre : « Du neurone à la société », qui nous semble traduire de façon explicite le projet « impérialiste » (terme à prendre ici dans un sens non pas politique mais bien épistémologique et même ontologique) des sciences cognitives. Cette première impression, intuitive, se confirme à la lecture : à chaque chapitre, les mêmes concepts et les mêmes modèles se trouvent reproduits pour rendre compte de niveaux de réalité différents. Qu’il s’agisse du neurone, du cerveau, du nourrisson ou encore de la société, tous se trouvent thématisés en termes de traitement de l’information, d’autorégulation, d’auto-organisation, de plasticité, de réseau, etc. Mais cela pose une question qui se trouve pourtant irréductible à la querelle du monisme et du dualisme : tous les échelons de la réalité peuvent-ils être soumis au même traitement conceptuel ? La taille n’implique-t-elle pas des propriétés spécifiques qui interdisent la progression fractale, et donc potentiellement infinie, des sciences cognitives ? Quelles limites (objets-limites) rencontrent ces dernières ? Il est bien dommage que l’ouvrage se contente d’exposer les connaissances scientifiques et les problématiques liées à la philosophie des sciences, et laisse de côté ce questionnement proprement ontologique.

Notes

[1Thérèse Collins, Daniel Andler et Catherine Tallon-Baudry (dir.), La cognition. Du neurone à la société, Paris, Gallimard, coll. folio-essais, 2018

[2Daniel Andler, Anne Fagot-Largeault et Bertrand Saint-Sernin, Philosophie des sciences, Paris, Gallimard, folio-essais, 2002

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