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Hadi Rizk : La technique

L’activité technique et ses objets

lundi 4 février 2019, par Nour el houda Ismaïl-Battikh

L’activité technique et ses objets est un essai de Hadi Rizk, publié dans la collection « Questions et Raisons » des éditions Vrin, dont le trait caractéristique est d’articuler une réflexion thématique — ici, autour de la technique — à un texte classique de la philosophie, qui en inspire largement le propos — le chapitre II de la première partie de l’ouvrage de G. Simondon, Du mode d’existence des objets techniques [1]. C’est là une démarche utile d’un point de vue pédagogique, dans la mesure où l’essai se présente à la fois comme une mise en lumière du texte philosophique ainsi offert à l’examen, et comme un prolongement réflexif et une variation originale sur les perspectives que celui-ci enveloppe. Cette double ambition suppose néanmoins que soit patiemment élaborée et mise au jour l’articulation entre l’extrait reproduit et l’essai qui le prolonge, ce qui nous a semblé requérir davantage de développements et d’explicitations que ce n’est le cas dans le présent ouvrage.

Hadi Rizk part d’un constat devenu familier, décrivant nos existences désormais envahies par une « cour de robots domestiques » [2], à l’égard desquels c’est l’inauthenticité de notre attitude plaintive qui est relevée : nous « feignons » de craindre d’être dépossédés de notre liberté par l’emprise des machines et par leur rigidité mécanique. Or on comprend dès les premières lignes de l’étude qu’il s’agit : d’une part, de se défaire de cette complaisance avec laquelle nous tendons à considérer le monde de la technique comme étranger et hostile à son producteur, c’est-à-dire d’évacuer les mythes entourant la représentation fantasmatique d’une réalité technique monstrueuse et maléfique ; et d’autre part, de repenser à nouveaux frais le lien qui unit l’homme vivant au monde qu’il produit et dans lequel il se déploie concrètement d’une manière qui engage sa capacité technique. Cette conceptualisation renouvelée du rapport entre l’homme et son monde passe par une compréhension nuancée du statut de l’être technique (machine, objet ou dispositif technique), dont les propriétés empruntent autant à la matière inerte qu’au vivant humain.

Dès lors, l’enjeu de la réflexion proposée est de restaurer cette continuité problématique et contradictoire qui relie l’homme et la réalité technique, et fait surgir de la spontanéité productive de l’homme un monde technique subordonné à ses fins vitales, mais également doué d’autonomie et apte à l’auto-régulation. Loin de penser la machine et plus généralement la technique, comme le retournement cauchemardesque de la capacité productive de l’homme contre lui-même, H. Rizk propose de l’envisager comme une expression et « un prolongement de la spontanéité et de la puissance d’agir de l’homme » [3]. L’homme est ainsi caractérisé dans des termes empruntant d’une part, à Spinoza sa caractérisation dynamique de l’individu comme effort ou puissance d’agir persévérant dans son existence et d’autre part, à Marx — autant qu’à Hegel et à Sartre — l’idée d’une existence constitutivement reliée à un monde où se jouent son extériorisation et son autoproduction en acte.

Cette ressaisie de l’être proprement pratique et actif de l’homme entend ainsi réinscrire la technique dans cette faculté pratique plus large que l’auteur désigne à la suite de Sartre par le terme grec de « praxis », soulignant la solidarité qui doit y être pensée, entre la production technique d’une réalité extérieure œuvrant dans la matière inerte (poiêsis), et le déploiement d’une activité autotélique dont l’agent est à la fois le point de départ et le point d’aboutissement — la « praxis » au sens plus étroitement aristotélicien. Mais si la technique trouve son ancrage originel dans l’actualisation d’une existence pratique réalisée dans un corps organique, elle aboutit aussi à la production d’un type d’être — l’objet technique — dont les propriétés les plus originales sont mises au jour par G. Simondon dans son ouvrage Du mode d’existence des objets techniques (1969).

A. Activité technique et essence de la technicité

Les deux premières parties de l’étude examinent la nature de l’activité technique et de ses productions : la technique est une dimension de l’existence et de l’agir humain qui mobilise une diversité de savoir-faire, s’applique à l’élaboration d’une matière par l’intermédiaire d’une opération méthodique engageant le corps de l’individu agissant, et faisant intervenir la médiation d’objets assurant l’application de cette action transformatrice à l’extériorité. Entre l’action et le réel, « le geste comme l’objet technique se présentent comme un troisième terme » instaurant un rapport entre ce qui est et ce qui n’est pas. Le geste technique bouleverse et nie l’ordre de la nécessité matérielle par l’actualisation en elle du possible préalablement figuré et représenté par l’agent. D’autre part, il déploie et révèle les potentialités enveloppées par les propriétés spécifiques du matériau. À l’interface de l’intelligence instrumentale et de la matière transformable se trouve le corps de l’agent, dont l’indétermination conditionne l’adaptabilité. L’aptitude technique doit donc être originellement rapportée à l’inscription de toute existence humaine dans la logique vitale qui la conditionne.

Le propos emprunte ici son inspiration à Bergson (L’Évolution créatrice) et à Leroi-Gourhan (Le Geste et la Parole) : la technique doit être reliée à l’histoire de la vie, que l’instinct comme l’intelligence servent selon leurs spécificités. L’agir technique introduit de nouvelles configurations dans la matière en y faisant apparaître les êtres artificiels que l’intelligence invente et que la vie commande. L’outil prolonge ainsi la spontanéité du rapport organique du corps à la matière en accroissant ses aptitudes, alors même qu’il s’en détache en gagnant en autonomie : « De la pierre taillée à l’ordinateur en passant par la machine à vapeur, les ruptures s’inscrivent dans la continuité du geste technique, comme expression de la vie et de la puissance d’agir du corps » [4]. Si le geste technique est une expression de la vie, il est aussi ouverture dans le monde matériel de nouvelles configurations, possibilités et fonctionnalités. Il marque ainsi l’autonomisation de la réalité technique par rapport à l’organisme qui en est la cause motrice. Ainsi « après l’outil qui vient se substituer aux organes, c’est l’énergie qui acquiert son autonomie par rapport à l’organisme et à ses muscles, à travers la mobilisation des forces naturelles, de l’eau et du vent puis de la vapeur » [5].
Cette autonomisation tendancielle de la réalité technique conduit de ce fait à interroger le statut et l’être de l’objet technique à partir des analyses de Simondon (L’invention dans les techniques. Cours et conférences) : intermédiaire entre l’état inerte de la matière et le procès d’individuation propre au vivant humain, l’objet technique manifeste dans son fonctionnement même une propension à l’autonomie qui le fait échapper à la catégorie rigide et strictement extérieure de l’usage. Penser l’objet technique en termes d’ustensilité à la manière de Heidegger dans Sein und Zeit par exemple, ne permet pas, en effet, d’en cerner la spécificité et la cohérence interne, laquelle ne se réduit pas à l’assignation extérieure d’une fonction, fût-elle inscrite dans un réseau de renvois qui en dessine les contours. S’agissant du marteau par exemple, c’est spécifiquement l’emmanchement, c’est-à-dire la manière de relier le manche et la masse d’acier, qui permet d’apprécier la nature spécifiquement technique de l’objet. Diverses manières permettent de le réaliser et ainsi de passer de l’abstraction conformant initialement les parties de la matière à un usage, à la concrétisation d’une réalité dont l’agencement des parties répond à une cohérence et à une coordination internes toujours plus marquées : « il existe divers modes d’emmanchement, comme la soie, le collet et la douille, auxquels peuvent être adjoints des ligatures et des coins. Dans tous les cas, l’essentiel est que l’outil contienne un rapport adéquat entre ses parties, que celles-ci travaillent entre elles et agissent les unes sur les autres : certaines parties peuvent ainsi être perfectionnées, de telle sorte que l’opérateur puisse avoir l’outil bien en main, ou que la masse métallique soit plus résistante. De même, la liaison entre les parties peut être améliorée, dans le cas, par exemple, des faux, où l’emmanchement n’est plus réalisé par des arceaux à coin mais par des arceaux à vis. Ces quelques exemples montrent comment le fonctionnement adéquat de l’outil repose sur le fait de la bonne coordination de ses parties composantes, c’est-à-dire de leur articulation en une structure stable. C’est en ce sens que l’autocorrélation apparaît comme le trait majeur et le plus distinctif de l’objet technique » [6]. L’objet technique ne se réduit pas à un partes extra partes d’éléments inertes indifférents les uns aux autres.

Cette cohérence de l’agencement interne de l’objet technique et cette capacité à s’auto-ajuster à même son fonctionnement, est précisément ce qui détermine la possibilité d’esquisser un rapport autre que de pur asservissement entre l’agent technique et l’objet qui s’en sépare. D’abord détachés du corps dont ils sont les produits, l’outil et l’instrument constituent également une « cristallisation de [son] aptitude à agir » qui en rappelle l’ancrage biologique [7]. Mais la technicité des objets techniques ne se réduit pas à une telle fonction de médiation, dans la mesure où ils possèdent un mode d’être qui en définit l’identité de manière dynamique et processuelle, puisque leur fonctionnement passe par la résolution des problèmes posés par les contraintes liées à leur constitution propre et leur inscription de fait dans un milieu où ils évoluent. Cette dialectique de l’agencement interne de l’objet technique et de son appartenance à un milieu et à un ensemble d’éléments par rapport auxquels il fonctionne, définit de manière dynamique sa concrétisation. Elle dépend directement de son auto-corrélation et de sa capacité à réunir un nombre d’éléments compatibles et associés fonctionnellement de la manière la plus économique. Ainsi, le dispositif technique qui permet à l’objet technique de fonctionner suppose que le rapport entre ses éléments soit régulé et stabilisé de manière à surmonter les contraintes qui en compromettent le maintien. C’est le cas pour la lampe à huile dont la cohérence interne assure l’équilibre « entre la réaction positive qui permet le déclenchement de la combustion puis son maintien, et la réaction négative qui prévient l’emballement de la combustion » et évite que la flamme ne se noie dans le combustible. L’autocorrélation entre ces deux réactions « définit le degré de technicité de l’objet » [8].

Ce dispositif exhibe la différence de nature qui distingue l’outil et l’instrument, de la machine. Cette dernière est capable d’assurer intérieurement la transmission de l’information et de la traiter de manière à réguler son propre fonctionnement d’une manière toujours adaptative. Plus la machine est indépendante de son constructeur, plus elle est perfectionnée et autonome. Il n’est définitivement plus possible de réduire la réalité technique à un assemblage aveugle de parties extérieures les unes aux autres, mais il faut bien reconnaître qu’il y a, dans cette aptitude à l’auto-régulation, l’expression d’un mode d’être propre au vivant lui-même. « Cette machine ne relève pas de la figure de l’automate, à laquelle une raison paresseuse réduit les objets techniques, avant de se plaindre de la pauvreté ontologique de tels artefacts et de s’inquiéter de notre propre asservissement aux automates et aux robots » [9].

Objectera-t-on que toute opération technique n’est qu’instillation de forme dans la matière, c’est-à-dire assemblage des parties de la matière selon une intelligence configuratrice imposant souverainement à la matière ses transformations ? Cela reviendrait à réduire l’être de l’objet technique à l’artefact, c’est-à-dire à l’opération sur la matière qui a présidé à son surgissement, et par voie de conséquence, à nier la dimension synthétique, évolutive et dynamique qui caractérise son unité interne. En réalité, dans l’opération technique elle-même, le schéma hylémorphique ne s’exerce pas à partir d’une intégrale extériorité et altérité réciproque de la matière et de la forme, mais au contraire, il ne peut s’actualiser qu’à partir du système qui conditionne la prise de forme : « c’est le système constitué par le moule et l’argile pressée qui est la condition de la prise de forme ; c’est l’argile qui prend forme selon le moule, non l’ouvrier qui lui donne forme » [10]. L’agent est certes au plus près de l’opération technique, mais il en ignore le « centre actif » : il n’en est que le « médiateur ». La matière possède une énergie propre qui constitue la puissance que l’ouvrier actualise en s’y adaptant. De même, l’artefact ne se résume pas à la seule application d’une forme indifférente à une matière quelconque : la forme du moule doit être élaborée de manière à épouser les propriétés de la matière spécifique qu’elle accueillera sans les altérer ni les détruire. Lorsque la relation entre matière et forme se stabilise, un objet individué et cohérent apparaît. L’opération technique était une « mise en relation de la matière avec elle-même » [11]. Le geste et l’objet technique appartiennent à un même ensemble où le premier suscite les conditions d’émergence du second, lequel à son tour, reçoit du premier une partie seulement de son individualité, puisque c’est le jeu des forces qui le traversent qui lui confère cohésion et individuation actives.

Il faut donc admettre que l’être de l’objet technique ne peut se résumer à la détermination extérieure d’un usage et d’une finalité se surajoutant aux propriétés spécifiques de ses éléments constituants. Il n’est pas plus étroitement subordonné et réductible à sa fonction, qu’il ne doit être sacralisé et figé dans une identité rigide dont l’agent technique serait exclu. Cela affecte le statut de l’agent technique, comme en atteste le cas de la machine : le technicien n’y intervient pas seulement au niveau de ses conditions d’émergence, mais il contribue aussi à son fonctionnement autonome. « L’homme n’est pas dans cette perspective un simple auxiliaire de la machine, chargé de commander ou de surveiller l’exécution des opérations, ni un servant malheureux de la machine et de son entretien, mais le véritable créateur ainsi que le régulateur des systèmes » [12]. Le fonctionnement de la machine ne s’apparente donc pas vraiment à l’accomplissement mécanique d’une suite d’opérations programmées extérieurement. Son programme est précisément ce qui lui permet de traiter l’information touchant son propre état.

C’est pour cerner cette essence de la technicité que la lecture du chapitre II de la première partie de l’ouvrage de G. Simondon Du mode d’existence des objets techniques, s’avère éclairante. L’objet technique ne se définissant ni par sa seule fonction, ni par son usage, ni même par la seule association d’une matière et d’une forme, dont la cause motrice lui demeure étrangère : « l’usage est une mauvaise piste pour comprendre l’organisation d’un objet technique. En effet, l’usage ou la fin assignée à l’objet semblent ignorer qu’une même fonction peut être assurée par des fonctionnements différents (balai ou aspirateur pour nettoyer la poussière). À l’inverse, un même objet technique, par exemple la turbine à gaz, peut entrer dans le fonctionnement des générateurs d’une centrale électrique ou dans un réacteur d’avion » [13]. C’est pourquoi, la réalité de l’être technique ne devra pas être confondue avec l’individualité apparemment donnée de l’objet. La technicité se décline selon trois niveaux non hiérarchisables : celui de l’élément, de l’individu et de l’ensemble. Mais l’individualité de l’être technique est processuelle et génétique. C’est donc en réalité par son propre devenir, c’est-à-dire de manière génétique, que l’être technique doit être caractérisé, selon le processus d’individuation qui le conduit à une plus grande concrétisation. Cela signifie que l’objet technique fonctionne au cœur d’une pluralité ou d’une lignée technique, dans laquelle il évolue au fil des reconfigurations et perfectionnements répondant aux contraintes qui s’exercent sur lui. Ce qui est déterminant dans le devenir de l’objet technique, c’est ainsi le processus de concrétisation par lequel il semble s’apparenter, en quelque façon, à l’être vivant : « le lien entre des rapports mécaniques organisés en fonctions met [au] jour des schèmes de totalisation ; ces derniers ne peuvent être classés et comparés qu’en prenant pour référence la manière d’être d’un organisme vivant ou d’un agent humain » [14].

La propriété fondamentale de l’objet technique, c’est ce que Simondon appelle « concrétisation », c’est-à-dire le processus par lequel l’objet gagne en consistance et en auto-corrélation, pour surmonter les difficultés posées par les contraintes physiques liées à ses éléments, à la faveur d’échanges avec un milieu associé qu’il intègre dans son fonctionnement et sur lequel il s’appuie. Le « milieu associé » correspond à l’environnement qui conditionne l’être technique, et que ce dernier conditionne à son tour pour son propre fonctionnement. Il constitue le médiateur entre l’élément technique fabriqué et les éléments naturels qui lui permettent de fonctionner : « Tel est l’ensemble constitué par l’huile et l’eau en mouvement dans la turbine Guimbal et autour d’elle. Cet ensemble est concrétisé et individualisé par les échanges thermiques récurrents qui ont lieu en lui : plus la turbine tourne vite, plus la génératrice dégage de chaleur par effet Joule et pertes magnétiques ; mais plus la turbine tourne vite, plus la turbulence de l’huile autour du rotor et de l’eau autour du carter s’accroît, activant les échanges thermiques entre le rotor et l’eau. C’est ce milieu associé qui est la condition d’existence de l’objet technique inventé » [15]. Ce n’est donc pas par sa seule structure que l’être technique doit être caractérisé, de même qu’un individu vivant ne peut être réduit au seul assemblage de ses organes, puisque la vie résulte en lui de la solidarité entre une structure anatomique et une matière vivante (sang, lymphe, etc.) qui constitue comme un milieu associé pour les organes. Cette causalité circulaire ou « récurrence de causalité » entre l’être technique et son milieu, fonde l’analogie de l’objet technique et du vivant. De même que la pensée consciente ne peut se constituer que grâce au fond mental qui constitue le milieu associé aux formes qui seraient discontinues sans ce milieu mental, de même l’être technique n’a de consistance interne que grâce au milieu associé qui le conditionne d’une part, et que l’être technique cause d’autre part. De ce fait, l’être technique ne peut être considéré comme essentiellement étranger à l’homme : « Nous pouvons créer des êtres techniques parce que nous avons en nous un jeu de relations et un rapport matière-forme qui est très analogue à celui que nous instituons dans l’objet technique » [16].

Pour expliciter et illustrer la notion de concrétisation et montrer en quoi la genèse définit l’être même de l’objet technique, H. Rizk examine quant à lui le cas du moteur et relève que le moteur actuel gagne en unité. Les premiers moteurs thermiques sont des montages encore « abstraits » en ce que leurs éléments sont assemblés en extériorité, comme dans une horloge. Mais le dégagement de chaleur produit par le fonctionnement du moteur et par l’interaction de ses éléments constitue une difficulté nécessitant la mise en place d’un dispositif de défense dont la plus grande intégration à l’ensemble marque le gain de concrétisation. Le propos de H. Rizk est ici exemplairement précis et synthétique :

« Un tel problème provoque, dans un premier temps, l’ajout de structures de défense, comme par exemple, les ailettes de refroidissement qui sont montées sur la culasse. Il est à noter que ces ailettes commencent par être superposées à la géométrie du cylindre et de la culasse puisqu’elles ne servent qu’à une seule chose, le refroidissement par circulation de l’air, afin de compenser l’élévation de la température des soupapes. Or, dans les moteurs des années cinquante, les ailettes acquièrent un nouveau rôle : étant donné que la culasse est soumise à la pression des gaz de combustion, les ailettes se confondent avec des nervures disposées à même la culasse, pour contrecarrer les risques de déformation de celle-ci. Il n’est plus possible, dans ces conditions, de distinguer le volume global du cylindre et de la culasse, d’une part, et les enjeux de la dissipation thermique d’autre part. Le gain d’intégration entre l’unité mécanique et l’unité de dissipation thermique consiste en l’apparition d’une structure bivalente : d’un côté, les ailettes permettent de faire circuler l’air extérieur autour du cylindre et permettent un refroidissement ; d’un autre côté, ces mêmes ailettes, font partie de la culasse et protègent la chambre d’explosion en la dotant d’un contour indéformable, avec le bénéfice supplémentaire d’une coque métallique moins épaisse. » [17]

Le gain en unité et en consistance s’est marqué ici par une reconfiguration de l’ensemble où la synergie des fonctions de refroidissement et de résistance à la déformation a permis de surmonter les difficultés rencontrées. De la sorte, le progrès du moteur ne résulte pas d’une évolution linéaire procédant par perfectionnements successifs et dissociés, mais il procède d’une restructuration de l’ensemble du dispositif faisant suite à l’interaction croissante des fonctions en présence. Simultanément, il y a là individuation, dans la mesure où l’objet technique se restructure en intégrant à son propre fonctionnement sa relation au milieu. C’est dans cette réciprocité de l’action entre l’objet et son milieu que se joue le processus de concrétisation. Enfin, cette concrétisation implique l’invention : il s’agit à chaque fois d’imaginer et d’inventer le milieu permettant le fonctionnement de l’objet à travers sa reconfiguration virtuelle et à partir de ses propriétés actuelles. L’imagination technique exhibe la dimension d’idéalité et de potentialité que le réel enveloppe à l’état latent.

À la lumière de ces analyses, H. Rizk peut élargir la perspective en rapportant cette compréhension de l’individuation aux structures ontologiques de l’existence et de la subjectivité, telles que Sartre les conceptualise dans L’Être et le néant. Pour la réalité humaine, être c’est faire, c’est-à-dire se projeter au-delà de son être là, à partir du donné de sa situation. Or la production technique est précisément création par recomposition du donné, à partir de la représentation mentale, d’une idéalité virtuelle non-existante et négatrice du donné. Mais cette négation du donné fait surgir une nouvelle configuration qui est comme l’actualisation des possibles sommeillant dans la nature. L’activité technique « dévoile ce qui est à partir de ce qui n’est pas » [18].

B. De l’impasse du paradigme du travail à l’ontologie de la praxis

C’est sans autre forme de transition que débute dans un second temps l’analyse des rapports de la technique et du travail, à travers le questionnement de la subordination conceptuelle qui présente celle-ci comme l’auxiliaire du travail. L’étude convoque ici les apports cruciaux de Marx sur l’exploitation du travail, pour se distancier du paradigme du travail et s’acheminer vers la réinscription de la technique dans la praxis, en tant qu’expression de la puissance d’être et d’agir de l’homme.

L’activité productrice se décline dans le cadre social du travail, où elle assure la satisfaction des besoins par la médiation des outils et d’une coopération marquée par un contexte socio-économique. Le travail est avant tout un rapport social de production qui fait intervenir l’activité technique. Mais le développement du capitalisme fait apparaître les rapports de domination et d’exploitation qu’il enveloppe : la recherche intensive du profit conduit à faire appel aux machines pour réaliser la plus-value relative. La survaleur absolue est d’abord produite par la domination directe des travailleurs et l’augmentation de leur temps de travail. Le capital, c’est du travail extorqué. La survaleur relative s’ajoute à la survaleur absolue par la réduction du coût de la force de travail et l’intensification de la productivité. Le capital s’accroît par l’accumulation de la valeur d’échange correspondant à du travail non payé. Les machines participent à la réduction du coût du travail et à l’accroissement de la productivité.
« Il apparaît donc que la technique joue un rôle majeur étant donné que la conception et la production des machines dépendent d’elle, mais il est évident qu’elle est, ce faisant, sollicitée puis asservie à une logique et à des fins qui ne relèvent d’elle que partiellement » [19]. L’auteur suggère ici que l’aliénation dénoncée dans le rapport social de production et habituellement associée au machinisme, n’est pas véritablement d’ordre technique, mais bien plutôt « le reflet de la division du travail sur la technique » [20], c’est-à-dire le fruit d’une situation où des normes sociales et politiques s’imposent à la technique. En d’autres termes « la technique [n’est] ni un épiphénomène du travail ni un moyen neutre en lui-même : elle a sa puissance propre et sa normativité » [21]. Mais la réduction de la technique au machinisme à travers le recours à la machine-outil, est en lien étroit avec le développement de la fabrique capitaliste et l’intensification de la productivité : « La machine-outil est assurément une invention sociale beaucoup plus que technique » [22]. « Emblème du capital », la machine elle-même « est le résultat de l’altération de la puissance humaine puis de son accumulation sous la forme d’un dispositif extérieur de forces mécaniques » [23]. Elle ne présente pas les caractéristiques d’auto-corrélation identifiées précédemment comme constitutives de l’être technique, mais ne présente qu’une coordination faible de tâches accomplies en extériorité. Dans ce dispositif, l’agent ne participe pas au fonctionnement synthétique et cohérent du tout, mais se trouve réduit au statut d’auxiliaire d’une machine réduite à un mécanisme indigent : « Il n’est donc pas étonnant que la machine insuffisamment “concrétisée” puisse être perçue comme l’ennemie du travailleur et l’auxiliaire de la domination qu’il subit » [24]. Lorsque le degré d’individualité de la machine est insuffisant, c’est alors l’homme qui y supplée, se faisant lui-même machine.

L’enjeu est donc de déterminer s’il est possible d’envisager un mode de déploiement de la force productive et de la puissance technique qui puisse s’affranchir des rapports sociaux de production. S’il est vrai que le plus grand aboutissement de l’objet technique ne saurait coïncider avec son fonctionnement purement mécanique, alors il faut admettre qu’en tant qu’expression de la puissance d’agir, la puissance technique ne saurait s’en tenir aux développements aliénants du machinisme. Or, lorsque l’objet technique se concrétise, l’homme se libère de cette fonction douloureuse d’auxiliaire de la machine condamné à n’accomplir qu’une action mécanique et excessivement spécialisée. La spécialisation des métiers et la passivité dans laquelle elle place l’homme, est en effet une conséquence directe de l’absence de concrétisation de l’objet technique et de l’insuffisance de sa capacité à s’autoréguler. Inversement, lorsque la machine évolue vers plus d’individuation, elle permet à l’homme de recouvrer sa fonction d’agent technique imaginant, concevant et régulant les objets techniques de manière à assurer leur connexion dans un ensemble. « Tant au niveau des individus que de celui des ensembles, la technique exprime une puissance d’individuation et d’invention des formes qui appartient à la vie humaine » [25].

C’est ainsi en réinscrivant les machines dans le prolongement de l’affirmation de la puissance d’agir de l’existant que l’on peut en comprendre l’essence, plutôt qu’en invoquant leur pouvoir présumé maléfique. H. Rizk prend ici à nouveau appui sur l’essai de Simondon Du mode d’existence des objets techniques, pour affirmer que penser le rapport de l’homme et de la machine en termes d’asservissement et d’aliénation, ne peut permettre de cerner l’essence de leur relation et correspond à une situation sociale déterminée de domination et d’exploitation. Cette double possibilité témoigne ainsi d’un « malaise dans le travail comme dans la culture » qui prend la forme d’une contradiction douloureuse [26].

Dès lors, c’est en s’appuyant sur les Principes d’une économie politique de Marx que H. Rizk envisage la possibilité pour l’activité productrice de se libérer des rapports sociaux de domination, en rendant possible l’émergence d’une intelligence collective s’objectivant dans l’invention technique : « Mais, à mesure que la grande industrie se développe, la création de richesse vraie dépend moins du temps et de la quantité de travail employés que de l’action des facteurs mis en mouvement au cours du travail, dont la puissante efficacité est sans commune mesure avec le temps de travail immédiat que coûte la production ; elle dépend plutôt de l’état général de la science et du progrès technologique, application de cette science à la production » [27]. Le développement de la grande industrie repose sur un état d’accomplissement de la science et de la technique, qui marquent une plus grande autonomie de l’activité technique. Il s’agit alors, dans la perspective révolutionnaire de Marx, de convertir la productivité en temps libre permettant de se réapproprier sa force productive en vue d’une activité créatrice.

C’est in fine par la réinscription de la technique dans le déploiement de l’activité pratique de l’individu humain que l’étude se clôt. L’activité pratique modifie la matière en y instillant une forme imaginée révélant de ce fait les potentialités enveloppées par la première. Elle accroît la puissance d’agir en joignant au corps humain autant de prothèses techniques et d’êtres artificiels dont le fonctionnement mime l’organisation du vivant. Elle conduit l’individu vivant à reconfigurer les données de son milieu de manière normative, de façon à faire émerger un monde. La nature agissante de l’individu le conduit donc à se rapporter au milieu en l’assimilant à son propre développement et en le modifiant, c’est-à-dire en intégrant l’extériorité à son intériorité d’une manière totalisante. Cette action synthétique et intégratrice qualifie fondamentalement l’individu comme un individu pratique : « Le caractère extatique de l’existence se conjoint ici à la facticité organique pour définir le fait irréductible de la vocation de l’organisme à la praxis » [28].

C’est le concept sartrien de pratico-inerte (Critique de la raison dialectique), qui permet ici de penser la manière dont l’action de l’individu se fait matière et agit sur la réalité inorganique en composant avec le mécanisme et l’inertie, pour y faire advenir les idéalités qu’il a imaginées. Mais les êtres qu’il fait advenir n’ont pas la même teneur ontologique que lui : par la technique, la praxis fait surgir un monde marqué du sceau de l’individualité active et vivante, mais ne possédant pas le statut de vivant. L’activité pratique instaure donc une dialectique de l’organique et de l’inorganique, par l’intégration du second au premier sur un mode proprement technique n’annulant pas l’hétérogénéité de l’inerte et du vivant, mais inscrivant dans l’inerte la marque créative du déploiement du vivant. Cette dialectique est indissociable du processus d’individuation toujours en cours d’actualisation, de la subjectivité vivante. Pour autant, « le monde de la production ne doit pas être réduit au statut d’un entre-deux qui sépare l’organisme vivant de l’inerte, parce qu’il est une synthèse effective de l’organisme et de l’extériorité » [29] : la praxis produit en effet des êtres hybrides portant les caractères de la vie autant que de la matière inorganique. Mais à la faveur du surgissement de ces êtres intégrés à la sphère active de la subjectivité vivante, c’est un monde humain qui émerge, où la machine porte la marque de l’humanité et connaît un devenir propre et une autonomie semblable à celle du vivant. « Il ne faut donc pas s’étonner du destin de l’organisme au travail, qui est de devenir une machine, c’est-à-dire un dispositif syncrétique mêlant le vivant et l’inerte, la division et la synthèse, l’extériorité matérielle et la totalisation » [30].

Par voie de conséquence, s’en tenir à l’altérité aliénante de la machine pour l’homme, c’est « méconnaître ce moment composite et médiateur de la praxis, au cours duquel la praxis intègre la non-vie » [31]. On comprend donc que les machines, qui sont parvenues à un degré de concrétisation et d’auto-corrélation abouti, constituent une expression de la puissance d’agir des hommes, c’est-à-dire une réalisation extériorisée de leur individuation active.

La réflexion proposée par H. Rizk se montre stimulante et d’une solide cohérence. La fécondité de la perspective adoptée y apparaît particulièrement riche, ce dont atteste l’apparente hétérogénéité des sources sur lesquelles elle prend appui : jamais n’est perdue de vue la compréhension du caractère simultanément extatique et productif de l’existence et de l’agir humain, et c’est là ce qui rend cette étude appréciable. Cependant, la densité des analyses, les nombreuses coquilles qui parsèment l’ensemble du texte, le relatif manque d’explicitations portant sur l’extrait associé [32], laissent l’impression tenace d’un ouvrage qui aurait gagné à être davantage développé, pour le plus grand plaisir du lecteur.

Notes

[1La technique. L’activité technique et ses objets, H. Rizk, Vrin, coll. « Questions et Raisons », février 2018

[2p. 7.

[3p. 8.

[4p. 73.

[5p. 74.

[6p. 76.

[7p. 79.

[8p. 83.

[9p. 88.

[10G. Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier-Montaigne, 1969, p. 243, cité par H. Rizk, op. cit., p. 105.

[11H. Rizk, op. cit., p. 108.

[12p. 115.

[13p. 123.

[14p. 123 (nous corrigeons).

[15G. Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, chapitre 2, « Évolution de la réalité technique ; élément, individu, ensemble », reproduit dans H. Rizk, op. cit., p. 23.

[16p. 28.

[17H. Rizk, La technique. L’activité technique et ses objets, op. cit., p. 126.

[18J.-P. Sartre, Situations philosophiques, Paris, Tel-Gallimard, 1990, p. 222-223, cité dans H. Rizk, op. cit., p. 152.

[19H. Rizk, op. cit., p. 159

[20p. 159.

[21p. 159.

[22p. 165.

[23p. 168.

[24p. 173.

[25p. 183.

[26p. 184.

[27K. Marx, Principes d’une critique de l’économie politique (Ébauche, 1857-1858), Œuvres, t. 2, « Bibliothèque de la Pléiade », Économie, Paris, Gallimard, 1969, p. 305, cité par H. Rizk, op. cit., p. 185.

[28H. Rizk, op. cit., p. 193.

[29p. 199.

[30p. 200.

[31p. 201.

[32Une publication appartenant à ce type de collection ne peut faire abstraction du caractère difficile des textes de Simondon.

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